Feu vert à France Gall | Salut les copains | Août 1968

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C’est à France Gall, ce mois-ci de décider du sommaire de S.L.C. et, si vous êtes d’accord, d’une nouvelle couverture du magazine pour le mois prochain.

La première fois que j’ai vu les Charlots, ce n’est pas sur une scène, comme le commun des Français, mais dans un restaurant de Saint-Germain-des-Prés où le destin (oui, encore lui) nous avait fait nous rencontrer.

Ils étaient attablés tous les cinq autour d’une… longue table et s’adonnaient à une absorbante occupation généralement désignée par la plupart des gens à l’aide du verbe « manger », mais qui, les concernant, aurait été beaucoup mieux définie par l’éventail des mots suivants : braire, concasser, s’engorger, exploser, bêler, éclater, roter, bâfrer, tempêter, délirer et j’en passe…

Derrière sa caisse, le malheureux patron de l’établissement comptait des moutons pour ne pas trop songer aux côtes d’agneau qui volaient dans les airs selon des trajectoires extrêmement fantaisistes, tandis que les garçons, imperturbables et de toute façon inaccessibles à l’humour des consommateurs, continuaient à clamer dans les allées menant aux cuisines : « Et une pipérade pour le huit, une ! ».

Je pensais, en considérant ce spectacle inattendu et fort pittoresque, à une petite fête paillarde organisée par le célèbre groupe en vue de célébrer quelque anniversaire, mais je devais apprendre par la suite qu’ils étaient là plutôt par hasard, plutôt pressés et plutôt déprimés…

Bref, je saisissais donc la vie des Charlots dans un instantané on ne peut plus classique !

Mais tout de même : moi qui ai toujours été habituée à respecter la purée de pommes de terre, moi qui ai toujours considéré l’existence de ce mets estimable comme indissociable des notions d’assiette et de fourchette, j’étais quelque peu surprise de voir ladite purée partir en salves sur les costumes des clients, jaillir du plat en feu d’artifice, retomber en milliers d’étoiles sur les tables environnantes et même, parfois, atteindre sa destination la moins attendue : la bouche de l’un des convives !

Une séance qui m’enleva tout appétit, sauf celui de mieux connaître ces joyeux drilles, rabelaisiens en diable. Depuis cette date — il y a un an et… deux jours — les Charlots, que j’ai largement eu le temps de pratiquer, comme on dit « dans le monde », sont devenus non seulement d’excellents copains à moi, avec qui j’aime bien sortir pour prendre quelques crises de rire, mais aussi mon groupe français préféré.

Les Charlots ont beaucoup de talent. Sans eux, aujourd’hui, le rire aurait sûrement en grande partie disparu de la chanson pop en France. Ils ont choisi une voie difficile, car faire rire le public n’est pas de tout repos ; mais, apparemment, ils ont fort bien réussi dans leur entreprise.

De fait, si vous avez eu la chance, un jour ou l’autre, d’assister à l’un des shows du groupe, vous avez sûrement été plié de rire au point d’en être malade. Quand ils sont passés à l’Olympia, j’ai eu personnellement le coup de pot inouï d’obtenir une place au premier rang et j’ai été absolument sidérée par la sincérité et la perfection technique de leur numéro.

De plus, les Charlots savent se renouveler. Le dynamisme de chacun des membres du groupe est à toute épreuve.

Les Charlots ? Je les aime tous les cinq, bien que chacun ait sa personnalité propre.

Alfred, le chanteur soliste et le leader du groupe, est un comédien consommé, bourré d’idées et de résolutions, grand pince-sans-rire à ses heures. Il a plusieurs passions, d’abord celle de bien faire son métier et d’entraîner les autres à faire de même (on est leader ou on ne l’est pas !), et ensuite celle de trafiquer sans arrêt son spider Alfa Romeo 1600 : il a dans ce domaine de sérieux atouts puisque son père est garagiste.

Félix est le plus étourdi de tous. Constamment dans la lune, il doit peut-être cet état d’esprit à sa passion pour l’astrologie, art dans lequel il excelle. C’est d’ailleurs lui qui tient à jour l’agenda du groupe : il décide, en accord avec les astres, du programme à suivre et des écueils à éviter. Grand gaffeur dans le civil, il a le don de dire des énormités devant les gens importants du show-business, ce qui lui vaut les regards courroucés de ses compères. Ceux-ci se vengent de lui sur scène : ils l’ont nommé à l’unanimité, depuis bien longtemps, « receveur de baffes » officiel, ce qui n’est pas une sinécure pour le malheureux !

Lucien, Luis Rego de son vrai nom, ex-prisonnier politique de son état, est un Portugais qui a eu des ennuis dans son pays. Il joint dans le groupe des qualités sérieuses d’humoriste à un talent non moins affirmé de chanteur : c’est lui qui chante en second, après Alfred. Il a même fait sur scène d’excellents numéros de rock vieux style. Moi, je l’adore parce qu’il est d’une gentillesse et d’une spontanéité rares.

Émile, lui, a un passé d’auteur : c’est lui le créateur de « Chauffe Marcel », la chanson qui a en quelque sorte « fait » les Charlots. Méfiez-vous de lui, c’est le perfide du clan. Son jeu favori consiste à « lancer des vannes » et à dresser les gens les uns contre les autres. Il adore les bagarres, surtout les bagarres de tartes à la crème. D’ailleurs, référez-vous à un récent numéro de « Salut les Copains » !

Le dernier, le plus grand par la taille, c’est Marcel. Parfait rouquin au tempérament flegmatique, il est serein en toute occasion et même un écroulement d’immeuble ne lui ferait pas lever la tête lorsqu’il règle sa petite auto de mini-racers. Il est un fan invétéré du mini-racing et son nom fait autorité dans Paris. Sur scène, il joue (ou essaie de jouer) de l’accordéon, instrument qu’il déteste, au demeurant.

Voilà. Vous mélangez le tout astucieusement et vous obtenez le plus farfelu des groupes de music-hall.

J’ajoute que les Charlots habitent ensemble au sein d’une communauté autonome (faisant en cela depuis deux ans figure de précurseurs !) et autarcique, où le rire, la bonne humeur et l’équitable partage des responsabilités sont de règle. Le moindre instantané de la vie courante leur est prétexte à inventer un nouveau gag qui viendra (peut-être) enrichir leur numéro scénique par la suite.

Et puis, les Charlots ont une qualité : ils ne se prennent pas au sérieux. Aucun d’eux n’est cabotin, tous sans exception ont conservé des réactions saines face à leur réussite. C’est peut-être pourquoi le groupe atteint cette performance de pouvoir se renouveler avec bonheur, chose extrêmement délicate dans le rire, tous les comiques vous le diront.

Je sais pourtant que les Charlots sont de perpétuels insatisfaits. Ils rêvent (mais lucidement et avec méthode) à un spectacle entier, très élaboré, qui ferait appel à la fois à la comédie, au chant, à la danse et à la fantaisie au sens le plus large du mot. Mais n’ont-ils pas les épaules assez larges pour monter un vrai show « bien à eux » ?

Alfred, l’âme du groupe, a déjà, à ce propos, des idées plein la tête. Mais il est prudent, et sa devise est assez éloquente : « À vouloir aller trop vite, on finit toujours par se casser la gueule. »

Je vous le dis : dans quelques mois, nous verrons sûrement ces satanés Charlots nous offrir un petit programme « de derrière les fagots » qui fera un certain bruit. Le bruit, au même titre que le rire d’ailleurs, c’est leur vie, leur maison, leur jardin et leur bas de laine.

Dans un compartiment de chemin de fer, un type déchire son journal en petits morceaux et les jette par la fenêtre.

Son voisin l’interroge :

« Mais pourquoi faites-vous ça ? »

— C’est pour éloigner les lions.

— Les lions ? Mais il n’y en a pas à 1 000 kilomètres à la ronde.

— Vous voyez, c’est efficace, mon truc !

Un homme rentre chez lui avec deux kilos de beurre. Il se dit : « Si je les mets sur la table, le chat va les manger. »

Le téléphone sonne. Il pose son beurre sur la table, va répondre, puis revient… plus de beurre !

Il met le chat sur la balance. Elle accuse juste deux kilos.

« M… ! Alors, où est passé ce sacré chat ? »

Il était une fois une dame laide, très laide. Elle faisait peur aux petits enfants dans la rue.

Il était une fois un monsieur laid, très laid, encore plus laid que la dame. Il faussait les miroirs dans lesquels il se regardait.

Ils se rencontrèrent, ils se plurent, ils se marièrent, ils eurent un enfant !

Eh bien, il fallut le jeter !

Un kangourou entre dans un bar. Il choisit une table et s’y installe.

« Un scotch », dit-il au barman. Stupéfait, celui-ci le sert.

« Qu’est-ce que je vous dois ?

— Qua… qua… quatre-vingts francs… Mais c’est bien la première fois qu’un kangourou vient boire un scotch chez moi.

— Ben, à ce prix-là, ça ne m’étonne pas ! »

Un cow-boy se marie. En sortant de chez le shérif, il prend sa femme en croupe et part au galop pour regagner son ranch.

À un moment, le cheval refuse de sauter un ruisseau.

« Et d’un ! », crie le cow-boy.

Un peu plus loin, le cheval fait un écart devant un serpent.

« Et de deux ! »

La bête refuse de prendre un sentier sous les bois.

« Et de trois ! »

Le cow-boy descend, sort son pistolet et abat son cheval.

« Mais, mon chéri, tu es fou, pourquoi as-tu fait ça ? C’était un bon cheval », s’indigne sa femme.

Alors le cow-boy la fixe étrangement :

« Et d’un ! »

Ce n’est qu’un au revoir, les Indes. Elles sont finies les méditations. C’était la belle époque, les Beatles méditaient en compagnie de leur maître spirituel, le Maharishi.

De gauche à droite : Ringo et sa femme Maureen, Jane Asher, Paul, le Maharishi, George et Patti, sa sœur Jenny et John. Ils repartirent en Angleterre couverts de colliers de fleurs, une vingtaine de chansons dans leurs valises, mais déçus des premiers balbutiements de leur firme « Apple ». Sous cette marque, ils voulaient fonder une vaste organisation de promotion et de production artistiques dont les têtes pensantes devaient être les deux couturiers hollandais Simon et Marika. « Apple » devait encore regrouper des productions musicales, nouveaux groupes et disques, éditions musicales, productions de films longs et courts métrages pour le cinéma et la télévision, boutiques de mode, etc.

Mais une fois le premier enthousiasme calmé, les difficultés et la discorde commençaient à régner au siège d’« Apple », une maison entièrement peinte de motifs psychédéliques dans Baker Street, à Londres.

Simon et Marika, les couturiers du groupe, dénonçaient publiquement l’incurie et l’incompétence des Beatles comme hommes d’affaires, déclarant qu’ils n’avaient nommé aux postes de direction d’« Apple » que des amis à eux totalement incapables de gérer correctement des affaires.

En vertu de quoi ils décidaient de quitter « Apple » et d’émigrer aux U.S.A., où on leur faisait des propositions très intéressantes.

Paul, se portant en porte-parole des Beatles, reste très optimiste en ce qui concerne l’avenir d’« Apple ».

Tout a commencé dans le chaos et l’enthousiasme, mais maintenant nous y voyons plus clair. Nous allons bientôt ouvrir une quinzaine de boutiques dans les principales villes anglaises.

Quant aux Beatles, ils enregistrent un grand nombre de chansons qui vont probablement sortir sous la forme d’un double ou d’un triple album 33 tours.

« Quand une fille en pantalon rencontre une autre fille en pantalon, pour qui se prennent-elles ? Pour des garçons, bien sûr… »

Mireille, une fille ? Pas du tout. Elle est un vrai garçon, avec tout ce que le mot comporte dans son meilleur sens, bien entendu de franchise, de spontanéité, de naturel et de dynamisme. C’est pour ça que je l’aime. Mireille, ce n’est pas du tout le genre de personne dont on puisse dire : « La première fois que je l’ai vue, je l’ai trouvée prétentieuse, distante, etc., puis par la suite j’ai compris que, etc., etc. » Tout premier contact avec elle est quelque chose qui sonne juste et clair. Ou on « aime » tout de suite, ou on n’aimera jamais. Moi, j’adore. J’adore Mireille parce que je trouve extraordinaires sa simplicité, sa gentillesse et le tonus qui les anime. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi Mireille Darc, qui est l’une des trois vedettes de cinéma les plus populaires et les mieux payées de France, ne sera jamais une idole ? C’est tout simplement parce qu’elle est trop pure, trop libre, trop « nature ». La toute première fois que je l’ai rencontrée, j’ai d’ailleurs été très frappée, pour ne pas dire choquée, par son tempérament fort et équilibré comme celui d’un garçon.

Nous nous sommes connues, il y a trois ans ce mois-ci, à l’occasion d’une séance photo qui devait avoir lieu chez elle avec des reporters de « Jours de France ». Mireille habitait alors rue Thiers, à Boulogne, c’est-à-dire tout près de chez moi. Comme je savais par la presse et la télé qu’elle avait un chien, j’avais décidé d’emmener mon caniche de l’époque, Nougat, au rendez-vous. Les photographes étaient en retard (d’ailleurs seuls ceux de « S. L. C. » sont toujours à l’heure !) et nous avons eu tout loisir de faire connaissance et d’embrasser nos chiens respectifs en attendant leur arrivée. Moi, à l’époque, j’étais encore extrêmement timide, et j’ai été fort surprise de voir que Mireille me tutoyait d’emblée, comme si c’était une chose tout à fait normale. « As-tu remarqué, France, me dit-elle aussitôt, que nous sommes voisines… à vol d’oiseau ? De ma terrasse, je vois très bien la tienne. On pourra se faire des signaux si tu veux ! » Puis Mireille m’a fait visiter son petit deux-pièces, très joliment décoré d’ailleurs, mais sans aucun luxe superflu, et nous avons bavardé… Bref, quand les photographes sont arrivés, ils n’ont pas eu à s’inquiéter du climat qui devait régner dans les photos : Mireille et moi avions l’air d’amies d’enfance.

Mireille n’est pas une fille sportive au sens olympique du mot (j’ajouterai : heureusement !), mais elle est sportive à sa manière. D’abord, elle a horreur d’être habillée en robe et ce qui lui sied le mieux est bien un bon vieux blue jean délavé. Pantalon et pull, espadrilles, une montre au poignet pour unique bijou, elle est parée pour ses journées. Et ses journées, en dehors des heures où elle tourne sur un plateau, ce sont de vrais westerns en couleur. J’ai eu l’occasion d’aller à la campagne avec Mireille quelques fois : la suivre est toute une aventure. Elle ne peut voir un arbre sans grimper dessus. Dès qu’elle croise un paysan sur un tracteur, elle se débrouille pour emprunter le tracteur, et elle est capable de changer une roue à sa Mini-Moke. Si vous ajoutez à cela que Mireille conduit sa Porsche (une 911 S, s’il vous plaît, alors que moi j’ai opté, plus sagement, pour une 911 T à boîte automatique) à la manière de Jean-Pierre Beltoise, qu’elle sait parfaitement différencier un beaujolais 64 d’un beaujolais de Mascara, qu’elle rêve de visiter une autre planète dès que ce sera possible, qu’elle lit Proust modérément et Astérix immodérément, qu’un voyage à Tokyo ne l’effraie pas plus qu’une visite à son épicier et qu’elle préfère les petits bistrots de l’île Saint-Louis aux grandes premières du Festival de Cannes, vous aurez une image à peu près exacte du personnage.

Ce qui me sidère chez Mireille, c’est qu’elle est toujours en forme. Les événements de la vie courante n’ont pas de prise sur elle : elle prend les choses désagréables avec le sourire, les tourne à sa façon et vous fait paraître dérisoire ce qui, en temps normal, vous déprimerait « en profondeur ». Oui, elle est marrante en toutes occasions, mais elle n’est pas pour autant superficielle. En fait, Mireille a beaucoup de sensibilité et si elle a les qualités d’un authentique garçon, elle a aussi les atouts féminins les plus positifs : intuition, réalisme, esprit pratique. Ce qui reste féminin chez elle aussi, c’est son charme. Mireille est belle, attirante et attachante. Être avec elle, c’est agréable, sans problème, tonifiant même. Je pense à une comparaison qui irait bien à Mireille : elle est un peu un Dutronc-fille.

Si j’ai fait de nombreuses séances photo avec elle pour des magazines et si nous nous sommes vues des centaines de fois au cours de dîners chez elle ou ailleurs, nous avons ensemble une autre expérience… très professionnelle celle-là : un disque en duo. C’est Denis Bourgeois, notre impresario à toutes les deux, qui a eu l’idée de nous faire enregistrer ensemble. Notre chanson en commun « Ne cherche pas à plaire » est parue il y a à peu près un an. Oh, ce ne fut pas un super-succès, mais nous avons fait ça pour nous amuser et, en ce sens, ce fut parfaitement réussi. Nous avons transformé le studio en drugstore et la séance d’enregistrement en surprise-party, à la grande joie des techniciens, d’ailleurs. Peut-être referons-nous un disque ensemble de nouveau ? Mireille a prouvé, par son dernier enregistrement, qu’elle avait de sérieuses qualités de chanteuse et elle peut très bien continuer dans cette voie.

Moi, en ce qui me concerne, je vais sans doute bientôt tourner un petit rôle aux côtés de Mireille. Elle me l’a promis… Ce qu’elle m’a encore promis, Mireille, c’est de me prendre en photo. Elle est passionnée par la photographie et elle possède tout l’attirail du parfait artiste. Dans son nouvel appartement du quai Kennedy, un superbe duplex plus terrasse qui surplombe la Seine, elle réalise, chaque fois qu’elle en a le temps, de vraies photos de studio qui feraient pâlir… Jean-Marie Périer. C’est dans cet appartement très vaste et fort bien aménagé (Mireille a du goût et elle sait ce qu’elle veut) qu’elle reçoit sa bande d’amis, tous choisis et triés sur le volet. Mireille n’aime que les gens « nets » et gais. Son clan est composé en grande partie de l’équipe des cinéastes avec lesquels elle travaille : Michel Audiard, dialoguiste de tous ses films (ou presque) ; Georges Lautner, le metteur en scène qui l’a « découverte » et qui l’a fait tourner régulièrement ; son ami Lino Ventura, solide comme un roc ; Simonin et bien d’autres…

On leur reproche à tous, dans certains milieux qui se disent intellectuels, de faire du cinéma commercial. Moi qui connais bien Mireille, je peux affirmer que les seuls critères qui la poussent à travailler dans telle ou telle direction sont des besoins délibérés d’expression simple et naturelle. Si Mireille a tourné beaucoup de films « populaires » (ce qui ne veut pas dire faciles ou inintéressants : voyez « Galia »), c’est parce que le climat dans lequel elle devait les faire lui convenait et cadrait avec son personnage dans la vie. Cela dit, Jean-Luc Godard a prouvé, s’il en était besoin, avec « Week-end », que Mireille était très douée pour le cinéma au sens le plus complet du mot. Personnellement, je prends toujours du plaisir à voir Mireille sur un écran, toujours à cause de ce coefficient de « naturel brut » qu’elle possède à un degré si élevé. D’ailleurs, depuis quelques mois, les pays étrangers demandent « du Mireille Darc » : les metteurs en scène la sollicitent et ses cachets montent à une allure vertigineuse.

Mireille, elle, n’a pas conscience du succès. Bien sûr, elle sait qu’on la reconnaît dans la rue, elle signe des autographes et elle voit ses affiches en grand format devant les cinémas, mais rien de tout cela n’est de nature à perturber sa sérénité première. En toute occasion, vedette ou pas, elle garde la tête froide, le gag aux lèvres et l’allure désinvolte d’un garnement de banlieue qui n’est pas prêt à s’en laisser conter. Malgré ses nombreuses occupations, Mireille continue de vivre à sa guise. Elle répond elle-même au téléphone, elle éconduit les parasites sans avoir recours à douze intermédiaires et elle se contente, pour coordonner ses activités, d’employer une seule personne, sa secrétaire, Véronique. En fait, Véronique est beaucoup plus, pour Mireille, une amie qu’une secrétaire. Elles sont inséparables et leurs rapports relèvent plus du folklore style « S. L. C. » que du protocole employeur-employé.

Bref, vous le voyez, Mireille, c’est un vrai garçon manqué, mais aussi une fille extra et surtout un personnage d’une étonnante présence. Tout ce qui l’entoure est imprégné de chaleur et de couleur : elle sait créer une atmosphère vivifiante au maximum. En fait, nous réussissons à nous voir assez souvent malgré nos occupations respectives. Il faut dire que nous n’avons pas d’heure pour nous téléphoner. Ce peut être à midi comme à trois heures du matin. À chaque fois, nous avons une foule de choses à nous dire, qui vont de la banalité la plus éculée aux propos les plus sérieux. Et, entre nous, je sais très bien ce qu’elle va me dire quand elle lira tout ce que j’ai écrit sur elle dans « S. L. C. ». Elle me téléphonera chez moi, à n’importe quelle heure, et me claironnera quelque chose comme : « Dis donc, Babou, j’ai lu ton truc dans Salut. Je suis comme ça, moi ? Tu es complètement dingue ! »

Mon frère a longuement hésité avant d’enregistrer sous le nom de Patrice Gall. Les garçons ont leur fierté : « Cela m’ennuie de profiter de ton nom dans la chanson pour tenter de m’imposer », disait-il.

Mais… Gall est notre nom, c’est même pour nous depuis longtemps le symbole d’un petit clan bien sympathique, alors il n’y avait pas de raison pour que Patrice décide de s’appeler « James Colorado » ou « Patrice Gaulle ». Maintenant, c’est fait : Patrice s’est lancé dans la grande aventure. Oh ! ce n’est pas le résultat d’un coup de foudre. Il y avait bien longtemps que l’idée d’enregistrer lui trottait dans la tête. En fait, c’est plutôt Philippe (mon autre frère, jumeau de Patrice) et moi qui avions toujours conseillé à Patrice de faire carrière.

Quoi d’étonnant ? Papa a toujours vécu dans la musique. Mes frères et moi avons, depuis notre plus tendre enfance, baigné dans le milieu de la chanson : nous avons connu les mêmes disques, développé les mêmes goûts, ressenti les mêmes aspirations. Patrice (comme Philippe) est mon aîné d’un an puisqu’il est né en 1946 (le 30 mai très exactement). Nous n’avions que treize ou quatorze ans quand éclata la révolution du rock and roll. À l’âge où d’autres sont fous de bicyclette, de couture ou de football, nous étions, nous, déjà de parfaits fans de musique pop grâce au milieu dans lequel nous vivions.

Certes, nous aurions pu nous passionner pour la chanson traditionnelle, pour la mélodie bien française dont papa était l’un des spécialistes avertis (il écrivait pour Edith Piaf, pour Charles Aznavour…), mais le choc du rock et de la musique américaine nous avait touchés. Dès l’âge de quatorze ans, Philippe, Patrice et moi grattions nos guitares à la maison, le soir, après les cours, pour imiter Elvis Presley et Little Richard.

Si je dois beaucoup à la compréhension paternelle en ce qui concerne ma carrière, je suis persuadée que Patrice pourra dire exactement la même chose lorsqu’il se sera imposé. Papa marche « à fond » avec nous et il fera tout pour que Patrice réussisse. « Réussir », ce n’est pas facile. Patrice a beaucoup de talent ; c’est du moins ainsi que j’appelle les sources de l’émotion que je ressens lorsqu’il interprète l’une de ses chansons. Mais il est, pour l’instant, trop timide pour briser tous les obstacles qui risquent de se présenter à lui. Il aura besoin d’aide. Et cette aide, elle lui est déjà acquise dans le « clan ».

Mais qui est Patrice ? Un « Gémeaux », répondrai-je pour les fans d’astrologie. Un garçon vif, intelligent et sensible, préciserai-je pour les autres. Si j’ai toujours adoré mes deux frères, je crois bien que Patrice demeure « un tout petit peu » mon préféré. Sa douceur a eu maintes fois l’occasion de se manifester à mon bénéfice durant notre enfance. Philippe, qui était passablement turbulent, ne cessait de me faire des farces, de me tirer les cheveux : plus d’une fois, j’ai pleuré au cours de ces jeux de méchant garnement. C’était constamment Patrice qui venait consoler mes gros chagrins ! Alors, n’est-il pas normal que j’aie envie, à mon tour, de le protéger ?

Il a toujours été très doué en classe. Élève brillant, notamment dans les disciplines scientifiques, il a obtenu ses deux baccalauréats à l’âge de seize ans et il aurait pu devenir un parfait ingénieur si son goût pour la musique ne l’avait poussé dans une autre voie. Papa n’a pas « rechigné » quand Patrice a annoncé qu’il préférait renoncer à la Faculté pour écrire des chansons. Il savait que Patrice ferait, dans ce domaine comme dans l’autre, d’excellentes choses. De fait, Patrice écrivait de nombreuses chansons déjà, pour son plaisir. Cette activité qu’il considérait comme une détente a fini par le passionner au plus haut point et je lui dois moi-même plusieurs mélodies que j’ai enregistrées, comme « Celui que j’aime », « La Guerre des chansons » ou « Le Temps de la rentrée ». Patrice, de plus, adorait fredonner ses œuvres et, à force de l’entendre chanter à la maison, Philippe et moi avons conseillé à papa de l’écouter sérieusement et de lui proposer d’enregistrer.

Patrice a mis longtemps à se laisser convaincre. Son souci du travail bien fait lui dictait une conduite d’attente. Aujourd’hui, après qu’il se fut senti « au point », fort de chansons bien travaillées (aussi bien sur le plan du texte que sur celui de la mélodie), il vient de tenter sa première expérience. Un premier disque, c’est déjà un engagement, et Patrice sait qu’il devra « s’accrocher ». Mais il est paré. Il a bon nombre de jolies chansons en réserve, plus de quarante je crois, dont certaines risquent bien d’être de grands succès. Patrice pense qu’on ne peut être un vrai artiste sans l’expérience de la scène. Il se prépare donc de ce côté-là avec une égale conscience professionnelle. Lucide, il l’est. Pour se roder, il a choisi la meilleure école : celle des petits cabarets, où le contact avec le public est direct, franc, spontané. Durant les semaines qui viennent, il se produira au « Don Camillo », « Chez Patachou », « Chez ma Cousine »…

Bien sûr, j’irai applaudir mon frère chaque soir et, déjà, je formule un souhait : que l’on dise, dans quelques mois, en parlant de moi : « France Gall ? Ah ! oui, la sœur de Patrice, le chanteur… » Et, croyez-moi, je ne fais pas ainsi de fausse modestie !

La danse, classique ou moderne, c’est mon péché mignon. Toute petite, je voulais faire partie des ballets de l’Opéra. Je connais l’art du rock, du twist et du jerk. J’adore passer mes nuits dans les clubs. Je vous présente la traduction de quatre chansons anglaises et américaines sur lesquelles j’ai dansé beaucoup ces dernières semaines.


Mrs. Robinson

« Extraite d’un film qui remporte beaucoup de succès aux États-Unis, « The Graduate », cette chanson de Simon et Garfunkel est dédiée à la mère de la jeune fille que courtise le héros. »

Nous aimerions vous connaître un peu plus. C’est pour notre dossier. Nous aimerions vous apprendre à vous aider vous-même. Regardez autour de vous ! Que de gens sympathiques ! Vagabondez dans les champs. On peut s’y sentir comme chez soi. Cachez bien ces paroles, que personne ne puisse les trouver. Mettez-les dans un placard avec vos plats à gâteaux. C’est un petit secret qui n’appartient qu’à nous. Ne le dites même pas aux enfants. Allongez-vous sur un canapé le dimanche après-midi, ou bien assistez aux réunions électorales. Vous pouvez prendre parti, vous pouvez vous passionner, mais quel que soit votre élu, les choses ne changeront pas pour autant.


This side of heaven

« J’aimais déjà beaucoup David McWilliams dans « Days of Pearly Spencer ». J’aime tout autant son nouveau disque et je le demande toujours dans les clubs. Les paroles sont plutôt étranges. »

Sur l’autre côté du paradis où le serpent règne, mon fils, il n’y a pas de vérité à suivre et tous les mensonges sont permis. Les prêtres et les pauvres y trouvent place. Les chanteurs peuvent y chanter ce qu’ils veulent. N’essayez pas d’éviter ce pays. La mort peut vous tomber dessus sans crier gare. Bon, mauvais ou indifférent, ne laissez à personne le soin de choisir pour vous. Les saints et les pêcheurs peuvent voir la réalité. Le poisson nage dans l’océan et l’aigle vole librement. Où es-tu, prédicateur qui nous avait trompés, toi comme moi ? Même si tu ne crois pas ce que tu vois, prends tes désirs pour des réalités. Oui, les voleurs ne peuvent pas voler, les rois et les princes non plus. Ne prends garde qu’à leurs pensées. Le fou sur la colline agite une fleur. Il ne sait pas ce qu’il fait là et ne comprend pas. Rien dans sa vie ne lui appartient et son destin n’est pas fixé. Qui peut dire s’il est fou et où s’arrête la raison ?


My year is a day

« J’ai beaucoup dansé ce slow des « Irrésistibles » en début d’été. Les paroles sont très tristes. C’est l’histoire d’un chagrin d’amour. »

J’ai besoin de changer mes idées, mais je sais que ça prendra du temps. Mes pensées se mélangent. Ô Dieu, vont-elles changer ? J’ai l’impression de l’avoir perdue depuis des années. J’en ai tellement besoin. Je ne veux plus être triste. Je me sens si mal. Les jours me semblent des années. Je pense à ses mensonges. Je vais chanter une autre chanson, mais surtout pas celle qui court dans ma tête. Je dois apprendre à être un homme. Il faut continuer à vivre. Ça ne peut plus durer. Je ne veux plus chanter cette chanson. Les jours me semblent des années.


Someone singing

« Cette chanson, extraite du dernier 33 tours de Donovan, n’est pas tellement connue. J’aime beaucoup son optimisme et sa joie de vivre. »

Je suis heureux. C’est un nouveau jour. Je suis heureux. Les gens et les fleurs font partie de la même chaîne. C’est le début d’un nouveau monde. Quelqu’un chante, je crois que c’est moi. L’amour, c’est un sentiment, celui que j’ai pour vous. L’amour, c’est un sentiment, celui que tu as pour moi. Dans votre vie, des amis viendront, peut-être une femme qui vous donnera un enfant et un amour pur. Quelqu’un fait un tableau, je crois que c’est moi. Quelqu’un est heureux de vivre, je crois que c’est moi. Et comme vous voyez, l’amour, c’est un sentiment, celui que j’ai pour toi. L’amour, c’est un sentiment, celui que tu as pour moi.

Magazine : Salut les copains
Photos : Jean-Marie Périer : couverture, pages 32 à 35. 36 à 47, 48 et 49, 56 à 59. 66 à 71, 72 à 75, 82 à 87. Benjamin Auger : pages 62, 65, 76 à 81. Jean-Jacques Damour : page 61. Pierre Azéma : page 63. Alexis Stroukoff : pages 92 à 101.
Date : Août 1968
Numéro : 72