Après avoir été la jeune fille sage du yéyé, France Gall a épousé la musique. Avec Michel Berger elle formait une image idéale. Mère, ses deux enfants sont sa force et aujourd’hui, si elle doit reporter une série de concerts pour cause de maladie, elle continue le combat.
Des souvenirs de blondeur, de regard noisette, de voix acidulée, de frissons adolescents quand un visage sage vous semble promesse d’éternelle passion. France Gall fut une copine de lycée, depuis elle accompagne nos vies de la petite musique de l’époque.
Elle nous faisait des souvenirs pour plus tard, jusqu’à ce que l’on s’aperçoive que plus tard, c’est maintenant. Ses nouvelles chansons ne laissent jamais tomber les vieilles idées neuves, les mélodies d’avant et le temps des copains.
Michel Berger savait à la perfection faire des nouveautés que l’on croyait avoir toujours entendu.
Un an après la mort du compagnon de la chanteuse et le report de son spectacle de Bercy en raison du traitement suivi à la suite de l’opération d’un cancer du sein, les images se brouillent. On souriait encore à la femme-enfant et l’on voit mère courage tenant tête au destin, avec force et dignité. Que s’est-il passé ?
Les rêves qui décorent les chambres des jeunes filles s’effacent souvent bien avant le jour. Pourtant France Gall ne quitta vraiment le domicile de ses parents qu’à l’âge de 26 ans, après sa rencontre avec Michel Berger.
Cela faisait 10 ans que la petite Isabelle, dite Babou, était devenue une star. Pourtant la chanteuse ne considère pas ces années comme les plus belles de sa vie. À l’approche de la quarantaine, elle jetait un regard lucide sur une fin d’adolescence volée ou envolée trop rapidement.
À 16 ans, le jour de son anniversaire, le 9 octobre 1963, elle signe son premier contrat d’enregistrement. L’écolière qui rêvait d’avoir une vie qui ne soit pas banale, connaît le succès presque immédiatement. Son père Robert Gall, parolier connu qui composa, entre autres, La Mamma pour Aznavour et Sacré Charlemagne pour sa fille, devient son manager.
Il est omniprésent et l’univers de la chanteuse yéyé se limite à son métier et à la vie familiale. La confusion des deux est quasi totale et la jeune fille vit dans un univers confiné, en dehors du monde et du temps.
Cette toute jeune fille à la naïveté parfois confondante intéresse Serge Gainsbourg qui lui écrira Poupée de cire, poupée de son. C’est avec cette chanson que France Gall gagnera le Grand Prix Eurovision. Malgré ce succès, elle restera célèbre, contrairement à la plupart de celles et de ceux qui lui succéderont et dont le souvenir s’est envolé aussi vite que les paroles de leurs chansons.
Ce personnage de Lolita malgré elle, excitera la verve libertine de Gainsbourg qui lui livrera les sulfureuses Les sucettes à l’anis. Cette chanson à double sens, qui ne sera comprise que plus tard par son interprète, sera la cause d’un véritable traumatisme pour la jeune fille, installant un malentendu entre elle et le public. Elle mettra des années à pardonner à Gainsbourg et à assumer ce succès ambigu.
Un couple idéal
Sa rencontre avec Michel Berger sera l’aube d’une nouvelle carrière et le début d’une deuxième vie. France Gall devient mère de famille et se révèle bête de scène. On redécouvre une chanteuse que l’on croyait connaître, une vraie interprète.
Surmontant la crise de la quarantaine, se débarrassant des scories de sa vie antérieure, la chanteuse s’impose dans un nouveau registre. Sa vie donne une image de plénitude. Le couple qu’elle forme avec le père de ses enfants devient un symbole, un mythe. La mort de Michel Berger, le 2 août dernier, est ressentie comme une injustice, une cruauté du destin.
Cette vision tragique se superpose à celle d’un bonheur exemplaire. Le public est bouleversé. L’image lisse de la jeune fille sage du yéyé avait été effacée par celle d’une femme heureuse. La tragédie qui accable France Gall la fait paraître plus proche encore. Sa vie est devenue un destin. Le courage et la dignité dont elle fait preuve ont définitivement vaincu les lieux communs, les idées reçues.
La manière dont elle protège ses enfants, Pauline, 13 ans, et Raphaël, 11 ans, est exemplaire. Elle se bat pour eux, avec eux. Elle n’abandonne rien et surtout pas la musique, celle de Michel bien sûr. Le 5 mai dernier, elle enregistre un 45 tours, Mademoiselle Chang, au Théâtre de Paris.
Cette façon d’enregistrer dans une salle, sans public, était à la mode à la fin des années 60. Les Beatles, entre autres, ont gravé ainsi quelques albums. La performance technique est remarquable et des exemplaires du disque sortent dès le lendemain. On salue l’exploit. Ce que l’on ne sait pas c’est que le 22 avril, la chanteuse a été opérée d’un cancer du sein.
Les chirurgiens ont diagnostiqué une tumeur maligne avec bon pronostic. Depuis cette intervention, France Gall suit une radiothérapie, qui devrait durer deux mois, dans un hôpital parisien. Les médecins jugent imprudent pour la chanteuse de se produire sur la scène de Bercy du 1er au 6 juin. Les répétitions sont épuisantes et France Gall se donne à fond.
Finalement, elle a accepté de suivre les conseils de ses médecins et de reporter cette série de concerts en septembre. Ce contretemps est le contraire d’une démission, c’est un combat, celui d’une mère courage qui a épousé la musique.
Magazine : Le soir illustré (magazine belge francophone)
Par Alain Van Der Eecken
N°3178
19 mai 1993
Le Soir Illustré est un magazine belge francophone lancé en 1928, lié au quotidien Le Soir. Au fil des décennies, ses pages ont accueilli de nombreux reportages et portraits consacrés aux artistes, à la musique, au cinéma et à la culture populaire. Pour les archives de France Gall, les anciens numéros constituent ainsi des témoignages précieux sur la manière dont l’artiste était présentée dans la presse belge et sur le regard porté à l’époque sur sa carrière. Le titre a ensuite évolué sous les noms Le Soir Magazine, puis Soir Mag, toujours publié aujourd’hui.

