Pas toujours facile d’être une poupée… D’arborer quasiment la même frange depuis l’adolescence et de surveiller sa ligne malgré une vraie attirance pour la bonne chère. Il faut se plier aux attentes du public, subir les injures de ceux qui vous trouvent plus belle à la télé que dans la vraie vie, se résoudre à être dirigée, formatée, contrôlée… “La célébrité ne vous apporte rien. Au contraire, elle vous prive de liberté”, a longtemps confié France Gall.
Mais comment être autrement lorsque c’est votre père qui, le premier, a confisqué votre jeunesse ? En réglant votre existence afin que vous deveniez une machine à tubes. En changeant votre nom d’Isabelle Gall en France Gall, parce que cela sonnait mieux. Propulsée star à seize ans, l’ado a certes découvert la vie plus tôt que ses copines d’école. À un âge où l’on rêve de tout sans pouvoir encore rien s’offrir, Jacques Dessange a inventé sur elle la coupe Collège Girl tandis que Roger Gallet sortait une collection de vêtements juniors à son nom. L’idéal pour son équilibre aurait été que ces Pygmalion si prévenants lui apprennent également à dire “Je”… S’exprimer librement dans le monde des hommes ! Pour France Gall, ce dur combat sera celui de toute sa vie.
Il est vrai qu’en 1963, à l’aube de sa carrière, ses tuteurs nourrissaient d’autres ambitions pour la jolie nymphette. À elle la gloire… à condition qu’ils puissent tirer les fils de leur marionnette. Sinon, gare ! France Gall n’a jamais oublié la gifle que Denis Bourgeois, l’associé de son père, lui a donnée à l’issue de sa première interview. À la question “Que ferez-vous plus tard ?”, elle avait osé répondre : “Dans cinq ans, j’arrête.” Comment s’étonner si, par la suite, la star a nourri une rancune tenace envers ceux qui lui ont fait du mal. Poupée, oui… Idiote et brave fille, jamais !
Reste que France a été le contraire d’une gosse brimée… Ses vacances avec ses parents et ses frères jumeaux, Patrice et Philippe, à Vallauris ou sur l’île de Noirmoutier, restent parmi ses plus beaux souvenirs. Surnommée par ses frangins le “petit caporal” à cause de son besoin de tout organiser, la fillette nourrit une immense admiration pour Robert Gall. Bourguignon, bon vivant, jovial, papa est un personnage haut en couleur. Du genre à réveiller sa Babou pour une virée nocturne au cœur de la capitale. Ou à lui présenter Édith Piaf, Yves Montand, Henri Salvador… Isabelle Gall est une enfant du sérail. Sa mère, Cécile Berthier, est la fille du cofondateur des Petits Chanteurs à la Croix de Bois. Quant à Robert Gall, au début des années soixante, il a conquis le statut de parolier à succès. La Mamma, l’une des chansons les plus populaires du répertoire de Charles Aznavour, se veut l’histoire romancée de la grand-mère de France.
Dès lors, rien d’étonnant à ce que Monsieur Gall détecte immédiatement le talent vocal d’Isabelle. Ni à ce qu’il prenne personnellement sa carrière en main. En lui écrivant Sacré Charlemagne, un tube planétaire vendu dès sa sortie en 1965 à deux millions d’exemplaires. En confiant aussi à Serge Gainsbourg le soin de lui peaufiner des hits sur mesure comme N’écoute pas les idoles ou Poupée de cire, poupée de son. Est-ce un hasard ? Parmi les dizaines de chansons que l’homme à la tête de chou a proposées, l’ado adore spécialement cette dernière. Il est vrai qu’avec Gainsbourg, France surjoue les bébés. Elle est impressionnée par son élégance et son vouvoiement. Il est séduit par sa candeur effarouchée et lui offre des peluches à chacune de leurs rencontres. “Elle ne m’allumait pas du tout, racontera-t-il plus tard. J’avais l’essence, elle n’avait pas le briquet.” Une constante dans la vie de France qui, face à la gent masculine, s’est toujours montrée très réservée. “Elle aimait plaire, mais pas séduire”, explique Grégoire Collard, qui fut longtemps son attaché de presse et vient de coécrire avec Alain Morel France Gall, le destin d’une star courage.
La chanteuse a toujours détesté qu’en sa présence les hommes osent des blagues grivoises ou des allusions sexuelles. Encore moins qu’ils abusent de son innocence. En témoigne l’épisode tragi-comique des Sucettes : Gainsbourg avait écrit cette “comptine” après qu’elle lui eut avoué adorer les sucreries. France jurera plus tard qu’elle n’imaginait pas que cette jolie ritournelle masquait en réalité une chanson paillarde. Humiliée d’être désormais cataloguée comme une lolita perverse, notre fleur bleue en est quitte pour une déprime de plusieurs mois. À l’issue de laquelle elle met un terme à sa collaboration professionnelle avec Robert Gall. Babou a du mal à avaler que, comme les autres adultes, papa ait laissé faire. Elle vient d’avoir dix-neuf ans. Pour la première fois de sa vie, sa féminité outragée exige réparation.
Sauf que, avec les hommes, il ne suffit pas d’avoir dépassé l’œdipe pour se sortir d’affaire. C’est une constante chez France Gall, elle a reproduit — à divers degrés — le même comportement avec tous ceux qu’elle a aimés. Conquérante dans la phase d’approche et de drague ; absolument soumise une fois installée dans sa vie de couple. Avec Claude François, c’est elle qui déboule chaque soir dans la loge de l’idole. Nous sommes en 1964. Cloclo se produit à l’Olympia. France est sous le charme de celui qu’elle considère déjà comme le premier grand amour de sa vie. Quatre ans plus tard, avec Julien Clerc, la chanteuse opère un parfait copier-coller. L’action se situe au Théâtre de La Porte Saint-Martin où se joue l’adaptation française de la comédie musicale Hair. Jeune premier au charisme animal, Julien Clerc parade en vedette. Et France s’enthousiasme, en groupie azimutée qui n’en finit plus de couvrir d’éloges son nouvel Apollon. En 1973, la star sortira pour la dernière fois ses plumes de paon afin de capter l’attention de Michel Berger. Opiniâtre, elle bataillera pendant plusieurs mois. Jusqu’à ce qu’enfin, s’accompagnant au piano, Berger lui fredonne sous le charme : “Quand je suis seul et que je peux rêver, je rêve que je suis dans tes bras…” Alléluia ! La chanson s’intitule La déclaration d’amour. France en est folle. Et, quoi qu’elle en laisse paraître, sacrément fière d’être parvenue à ses fins…
Audacieuse en diable, il eût été logique que cette Mary Poppins — bonne cuisinière, habile décoratrice, gestionnaire irréprochable, organisatrice redoutable, elle a toujours été une fantastique maîtresse de maison — s’impose également dans l’intimité. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. “À dix-huit ans, déjà, la seule chose qui m’obsédait, c’était mon désir de fonder une famille. J’avais un besoin impérieux d’avoir des enfants. Je rêvais la nuit que je tenais un bébé dans mes bras. Je le sentais sur mon ventre. C’était physique”, explique-t-elle. Même dans sa passion tumultueuse avec Cloclo, France pensait que tout finirait par un mariage. C’est exactement le contraire qui aura lieu. Elle a dix-sept ans, il en a vingt-cinq, elle part au combat la fleur au corsage. Mais, au lieu d’un prince charmant en habits de lumière, elle découvre le plus sadique des Barbe-Bleue. Pureté du désir ? Aveuglement de la jeunesse ? Pendant trois ans, l’ingénue accepte l’enfermement, le flicage, les insultes, l’humiliation… et même les tromperies d’un amoureux qui ne réfrène aucune de ses pulsions donjuanesques ! En 1965, la chanteuse, qui vient à peine de triompher à l’Eurovision avec sa Poupée de cire, reçoit un appel de Claude : “Écoute-moi bien. Tu as gagné, bravo. Alors entre nous, c’est terminé.” Heureusement, ce soir-là, le public interprète ses larmes de douleur comme une conséquence de sa joie exacerbée. Show must go on…
De toute manière, personne ne sait réellement que France partage la vie de Claude François. Image de séducteur oblige, celui-ci a toujours préféré garder leur liaison secrète. De 1969 à 1974, Julien Clerc n’agira pas autrement. Pour France, dont la carrière est au plus bas, le temps est venu de jouer la fermière à La Métairie Bruyère, la propriété que le couple possède en Bourgogne. Vivons heureux, vivons cachés ! C’en est au point que Julien, qui ne parle jamais de France, lui demande de porter une perruque et de se faire discrète lorsqu’elle l’accompagne dans un lieu public ! Elle veut trois enfants ? Il la console en lui offrant trois chiens. Un soir, alors qu’elle lui apporte amoureusement un petit plat, il ose : “Tiens ! voilà l’ancienne chanteuse.” Trop, c’est trop ! France encaisse en silence. Mais comme naguère avec Claude, quelque chose se brise. Il ne faut jamais blesser l’orgueil d’une femme soumise… C’est le meilleur moyen d’en faire une implacable ennemie. “Pendant des années, se souvient Grégoire Collard, gérer le planning de France était un casse-tête. En aucun cas, elle ne voulait croiser Julien…”
Pour Cloclo, l’addition sera encore plus salée. Le jour de sa mort, en 1978, France Gall est l’invitée de Maritie et Gilbert Carpentier. Les producteurs de télévision ont offert à la chanteuse un Numéro 1 en son honneur. Quand les Carpentier évoquent l’opportunité d’y insérer un hommage au disparu, France reste de marbre. Pire, elle refuse : “On ne fait rien, c’est mon émission”, aurait-elle même lâché.
Il faudra attendre Michel Berger pour que France trouve enfin son équilibre. Avec celui qu’elle épouse en 1976, la chanteuse voit ses rêves de famille exaucés : en 1978, c’est la naissance de Pauline ; en 1981, celle de Raphaël. Entre eux, pas de conflits, mais des rôles clairement définis. Elle était sa muse, sa “négresse blonde”, son interprète attitrée. Il était son Pygmalion, son professeur Tournesol, son compositeur fétiche. Avec, au final, des morceaux cultes comme Si maman si, Tout pour la musique, Donner pour donner, Résiste… “Michel la dominait intellectuellement”, explique le journaliste Alain Morel. À la maison, elle n’avait pas le droit d’écouter de la musique, de lire des journaux people. En public, ils ne devaient ni s’embrasser ni même s’échanger des mots tendres… France n’en fait pas mystère : “Michel a été mon maître. C’est lui qui m’a construite, dans le bon sens du terme. Il m’a appris à m’ouvrir aux autres et au monde.” Après la mort du compositeur, veuve inconsolable, elle continuait de lui obéir depuis l’au-delà. “France commençait souvent ses phrases par “Cette nuit, Michel m’a dit””, racontent ses proches.
En octobre prochain, elle fêtera ses soixante ans. Brisée par la mort de Pauline en 1997, elle vit désormais en marge du monde. À Paris, Ramatuelle ou au Sénégal, dans un cabanon sans électricité face à l’Atlantique. La plupart des hommes qui ont compté dans sa vie siègent aujourd’hui dans le paradis blanc. Elle jure qu’elle a enfin trouvé la sérénité. Seul son fils, Raphaël, producteur de musique et légataire avec elle de l’œuvre de Michel Berger, continue d’exercer son influence. “Sans Raphaël, France oserait beaucoup plus parler de sa vie privée passée”, jurent ses intimes. On ne va pas à l’encontre de son destin.
Magazine : Gala
Par Laurent Del Bono
Date : 19 septembre 2007
Numéro : 745

