France Gall nous a donné rendez-vous au Royal Monceau, le palace récemment rénové et redécoré par Philippe Starck. La chanteuse de 67 ans n’a pas beaucoup changé. Même coiffure, même sourire enfantin. Cela fait longtemps qu’on ne l’avait plus vue si en forme. Elle l’avoue elle-même : elle n’a jamais été si heureuse.
C’est la première fois que vous écrivez ?
Je suis une débutante, oui. J’aime écrire pour moi. Après la mort de Michel, j’ai monté quatre shows pour lesquels j’ai tout écrit. J’ai vu que j’avais du goût pour l’écriture. Après avoir écumé tous les supports possibles, rééditions, émissions spéciales, etc., il y avait la place pour penser à créer quelque chose. L’envie de se remettre en danger, c’est aussi ce qui m’a poussée à le faire. Mamma Mia y a été pour beaucoup. J’ai vu qu’on pouvait monter différemment une comédie musicale. L’histoire, dans Mamma Mia, est simple mais très importante. C’était un formidable challenge. On n’a gardé que des chansons que Michel ou moi avons créées. Pas les chansons de Johnny, ni Message personnel, créée par Françoise Hardy.
Il existe plusieurs façons de faire vivre un patrimoine musical. Il y a eu de nombreux hommages comme La bande à Renaud ou Génération Goldman. Concernant Michel Berger, ce n’est jusqu’ici pas le cas.
Moi j’ai dit non quand on me l’a proposé. Je ne voulais pas du tout ça. On va entrer en studio pour réaliser un album de 17 chansons du spectacle, qui sortira fin août. Et un deuxième deux mois plus tard, et le live l’année prochaine. On n’a pas voulu refaire les orchestrations avec les mêmes arrangements. Je veux que le public qui a aimé ces chansons les retrouve telles qu’il les a aimées.
En tant que dépositaire et gestionnaire de cet héritage musical, vous préférez rester dans l’ombre. Jusqu’ici, vous êtes restée très discrète.
J’adore l’ombre. Dans tous les sens du terme. Vous ne me verrez jamais me mettre au soleil. Là, je vous vois parce qu’il le faut et ça ne me dérange pas du tout. Au contraire, ça me fait plaisir. Mais sinon, non. Je ne sors que s’il le faut. Je n’aime pas trop faire des télés, même si après, je suis contente d’avoir toutes ces images. C’est un effort pour moi de paraître.
On vous sent épanouie.
Depuis quelques mois, je dis que je n’ai jamais été aussi heureuse. Je me sens délestée de tout ce qu’une vie vous demande de faire. La famille, la carrière, je l’ai fait. Tout est à inventer maintenant. Chanter ne me manque pas, parce que j’ai le sentiment d’avoir été au plus fort et au mieux de ce que je pouvais donner. Sur scène, je dégageais beaucoup d’énergie, je sautais dans tous les coins. Ça, je ne pourrais plus le faire. Je n’aime pas faire les mêmes choses. Là, c’est un nouveau challenge pour moi. C’est ce qui me rend si heureuse.
Quand Michel écrivait et composait, étiez-vous là ?
Oui. J’étais une présence, dans son dos. Le piano était au milieu du salon. Il me faisait tout de suite écouter pour savoir si ça me plaisait. Puis il la finissait. Une fois, je me suis permis de lui dire que je n’aimais pas une chanson et que je n’avais pas envie de la chanter, j’en ai entendu parler. Il a pris la feuille, l’a froissée et l’a jetée. Il était furieux. Il s’est vexé. C’est la seule fois.
Étiez-vous une muse passive ?
Non, il me demandait si je voulais parler de quelque chose en particulier, mais ça ne servait à rien du tout. Je lui ai dit un jour que les enfants malheureux étaient un sujet qui me touchait, et c’est devenu Diego libre dans sa tête, sur les prisonniers politiques. Une très belle chanson, bien sûr. Je suis tombée amoureuse de sa musique avant de tomber amoureuse de lui. J’avais une confiance absolue et une admiration sans bornes pour la manière d’écrire de Michel.
Avant de rencontrer Michel Berger, vous avez été, en tant qu’interprète exclusivement, tributaire de nombreux auteurs et compositeurs.
Les dix premières années, j’ai chanté Gainsbourg, j’ai chanté en sept langues, j’ai fait l’Eurovision, j’ai fait le tour du monde. Tout ça avant d’avoir 20 ans. En commençant par les Ancienne Belgique. Mais pendant ces dix premières années, je n’ai jamais été heureuse dans la musique. Je n’ai jamais compris le plaisir dans la manière de faire. J’aimais bien les chansons de Serge, j’étais contente. Mais je n’aimais pas tout ce qu’il y avait autour : les galas, la presse. Dans les années 60, c’était un peu galère. Puis avec Michel, je suis entrée dans une manière de travailler qui était vraiment la création à l’état pur. Là, j’ai découvert le plaisir de la scène.
La spiritualité a-t-elle joué un grand rôle pour surmonter toutes ces épreuves dans les années 90 : la mort de Michel, votre cancer, la mort de votre fille Pauline ?
Capital. Mais pas au travers d’une religion. Je crois en une force pensante et créatrice. On a chacun un chemin à faire sur terre pour évoluer, grandir, apprendre, s’améliorer. C’est ça le but de la vie. Moi, je ne pensais pas que je pourrais survivre, en fait. Seule sur mon île, je me suis consolée pendant des années, ailleurs, dans les éléments, la mer, les oiseaux, la nature. C’est très important pour moi. Ça prend du temps. Victor Hugo, après la mort de sa fille, a écrit de superbes choses. J’ai lu Sénèque aussi, Consolation à Marcia, où il consolait une femme qui venait de perdre son fils. J’ai d’ailleurs été déçue que personne ne m’ait écrit une consolation. Il demande : que veux-tu mettre à la place du chagrin, de la tristesse, de la détresse ? Tu crois que c’est ça qu’il aurait voulu ? Ça fait réfléchir. Ce n’est pas que des lectures, c’est un chemin personnel qui prend beaucoup de temps. Ce qui m’a aidée, c’est la recherche de la foi. J’ai découvert que tout cela voulait dire quelque chose. Je pense qu’on vit plusieurs vies. Si on ne vit qu’une vie, ça n’a aucun sens.
Journal : Le Soir (Belgique)
Propos recueillis par Thierry Coljon
Édition du 20 mars 2015.

