France Gall : la muse pop d’amour | France Dimanche | Novembre 2019

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Elle nous a quittés le 7 janvier 2018 après avoir lutté de toute son âme et de tout son corps, contre le cancer… Femme forte, combative, solaire, amoureuse de la vie, France Gall avait dû apprendre très jeune à se protéger, face au succès arrivé si vite alors qu’elle n’avait que 16 ans. Cette période de gloire soudaine où tous les regards se sont braqués sur elle, celle que son père, le parolier Robert Gall, surnommait « Le petit caporal » l’aura traversée souvent bravement, contre son gré, et dans une atmosphère terriblement destructrice.

« J’ai très mal vécu ces premières années, confiera-t-elle en effet plus tard à Paris Match. J’ai été à la fois applaudie et attaquée. Quand on est une enfant, on ne retient que les coups de griffes. J’étais traumatisée par les filles qui m’insultaient dans la rue. » Elle se rappelait aussi, dans Le Parisien en 2004 : « À 16 ans, au lieu d’aller en classe, je participais à des émissions, à des séances photos alors que je ne voulais pas me montrer. J’avais le sentiment d’être violée en permanence. »

Quand on est une enfant, on ne retient que les coups de griffes.

Il faut dire que, depuis l’âge de 15 ans, Isabelle, qui n’a pas encore changé de prénom, court les castings auxquels l’envoie son papa, persuadé à juste titre du talent de sa fille. Une démarche qui paie très rapidement, puisqu’elle va enregistrer un an plus tard Sacré Charlemagne, un tube absolu qui la propulse sans ménagement sur le devant de la scène. L’année suivante, elle se produit dans des galas partout en France et sillonne les routes neuf mois sur douze ! Lorsqu’elle se promène dans les rues, il n’est pas rare que des fans lui courent après armés d’une paire de ciseaux pour lui couper une mèche de cheveux en souvenir…

Son triomphe n’est finalement qu’une succession d’épreuves dégradantes, tel ce jour où, alors qu’elle chante dans un port devant des marins, ces derniers ne cessent de lui hurler « À poil ! » Que d’expériences traumatisantes pour la future étoile de la chanson, qui n’est alors pas au bout de ses peines.

Serge Gainsbourg lance sa carrière et relance la sienne

À l’automne 1964, la chanteuse, qui ne se reconnaît plus vraiment dans les titres qu’elle interprète, croise sur sa route Serge Gainsbourg. Le musicien lui écrit d’abord deux titres, N’écoute pas les idoles et Laisse tomber les filles. Très inspiré par celle qu’il a repérée plus tôt à la une de Mademoiselle Âge tendre, il lui offre ensuite Poupée de cire, poupée de son, la chanson qui lui vaudra sa victoire à l’Eurovision. Serge, alors au creux de la vague, a vu dans cette jeune yé-yé adulée des ados l’occasion de se refaire un nom. Et le moins qu’on puisse dire c’est que ce génie artistique était aussi un grand visionnaire.

Papa Gall refuse le mariage avec Cloclo

L’année 1965 est celle de la consécration… mais aussi celle d’un degré supplémentaire dans l’horreur. Depuis quelque temps, du haut de ses 17 ans, France est tombée follement amoureuse d’un homme de 25 ans, une immense vedette du nom de Claude François… « C’était au mois de mai 1964, à Boulogne-sur-Mer, où Claude et moi faisions ensemble une émission de radio, avait-elle raconté à France Dimanche en 1967. Ce n’est que deux mois plus tard que je devais le revoir. Après son spectacle, je suis allée en compagnie d’autres amis le voir dans sa loge. Nous sommes restés près d’une heure avec lui, et pendant cette heure, pas une seconde nos regards ne se sont quittés. »

Quand ils ne sont pas ensemble, les deux jeunes gens, fous l’un de l’autre, passent de longues heures au téléphone à se murmurer des mots tendres : « Il m’appelait vingt fois, trente fois par jour, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. […] Un jour il est venu voir mes parents, Claude voulait m’épouser. » Le hic, c’est que papa Gall n’est pas d’accord : « Ma fille est trop jeune, assène-t-il au chanteur. Il faut aussi qu’elle s’occupe de sa carrière. Je vous permets de sortir avec elle, mais je veux que personne ne vous voie ensemble. » Mais ce n’est pas le seul « petit » obstacle à ce projet d’union : Clodo est déjà marié avec une certaine Janet Woollacott, une chanteuse et danseuse d’origine britannique !

Celle que sa famille surnomme « Babou » depuis son enfance est désemparée par le veto paternel mais accepte ses conditions. Les deux amoureux se voient donc en secret durant quelque temps, mais la jeune fille est malheureuse de ne pouvoir révéler leur liaison et la vivre au grand jour. Malgré les relations houleuses, entre querelles violentes et tendres réconciliations, que Claude entretient avec sa belle, il persiste à vouloir l’épouser et lui promet des noces en secret, en Écosse, là où rien ni personne ne pourra les empêcher de se dire oui pour la vie. Il fixe même la date au 5 mars 1965, sachant qu’à ce moment-là, ils seront tous les deux libres de convoler en justes noces.

« Le 9 février, racontera plus tard France, j’ai reçu un message chez moi : “Tu es retenue pour représenter le Luxembourg à l’Eurovision le 20 mars 1965.” C’était signé de mon directeur artistique. »

Comme trop souvent dans la vie de « Babou », les grands bonheurs s’accompagnent de violents coups du sort. D’abord, ce morceau composé par Gainsbourg, que beaucoup considèrent comme un petit bijou musical, est littéralement haï par l’orchestre qui doit l’accompagner le soir du concours, qui ne se prive pas de la chahuter : « Je me suis fait huer par les musiciens tout l’après-midi, pendant les répétitions. J’y suis allée, dans ma tête, tellement perdante, qu’après avoir chanté, j’ai dit à la personne qui m’accompagnait, sortons de là, j’ai besoin de boire un verre de lait, quelque chose », confiait-elle en 2015 à Stéphane Bern dans l’émission C’est notre vie, qualifiant sa victoire de « drame absolu ».

Pour ajouter à cette épreuve, une fois revenue en coulisses pour savourer son triomphe inattendu, France reçoit une gifle monumentale de la part de la candidate anglaise, Kathy Kirby : « Elle croyait qu’elle allait gagner, expliquait encore l’artiste. Tout le monde croyait que c’était elle. On a même dit que cela avait été truqué. »

Loin de se réjouir de son succès, Claude en est jaloux

Cette victoire tout en gris et noir va s’assombrir encore un peu plus lorsque France Gall prend le téléphone pour annoncer la bonne nouvelle à son amant. Au lieu de se réjouir du bonheur de sa chère et tendre, ce monstre de possessivité et d’égocentrisme lui assène un coup de massue : à l’autre bout du fil, c’est un Clodo froid et imperturbable qui lui lance d’un ton sec :

“C’est très bien, mais pour nous c’est fini. Jamais je n’épouserai une fille du métier.”

Terrassée par la douleur, la jeune femme vit un cauchemar éveillé. De Naples, en Italie où se déroule l’événement suivi par quelque 200 millions de téléspectateurs, elle croit encore qu’elle peut sauver leur amour : « Ce soir-là, je n’ai même pas assisté à la remise du prix, nous avait-elle aussi confié. J’ai sauté dans le premier avion pour Paris et je suis arrivée comme une folle chez Claude. Je ne vous raconterai pas la violence de notre dispute, pendant quinze jours nous sommes restés fâchés. C’est moi qui ai flanché la première. Je suis allée le voir. »

Difficile pour la jolie blonde de reprendre le fil de cette tumultueuse idylle comme si rien ne s’était passé. Les relations, plus houleuses que jamais, se poursuivront encore deux ans, jusqu’à ce jour de juillet 1967 où, après une ultime dispute, le lien est définitivement cassé : « Ce soir-là, je suis partie seule dans la nuit et j’ai atterri dans un club à Cannes, le Play-Boy, nous racontait-elle en 1968. Là, un garçon m’a invitée à danser. J’ai accepté. À ce moment, Claude est entré. Il m’a fait une scène, il a crié. J’ai crié aussi. Encore une fois nous nous sommes quittés fâchés. » Fin de l’histoire.

Celle qui interprétera bien plus tard La déclaration d’amour de Michel Berger comprend alors qu’elle doit trancher dans le vif et se défaire des liens destructeurs qui l’unissent à Claude François depuis trois ans. Cette rupture inspirera au chanteur, ivre de douleur d’avoir été quitté, son célèbre tube planétaire, repris dans toutes les langues, Comme d’habitude

« Les sucettes » ont un impact dévastateur sur sa vie

France, de son côté, se reconstruit peu à peu, autant dans sa vie privée que professionnellement. Un an avant, son pygmalion, incorrigible provocateur, s’est payé sa tête en lui faisant chanter Les sucettes (à l’anis). Un titre à double sens dont la jeune fille fraîche et innocente qu’elle était n’avait pas perçu la connotation tendancieuse. En 2015, France se souvenait dans Le Parisien de la naissance de cette chanson et de son impact dévastateur sur sa vie : « Je peux vous certifier qu’à l’époque personne n’en comprenait les paroles, expliquait-elle. Serge m’avait demandé : “Qu’avez-vous fait pendant vos vacances ?” Je lui avais dit : “Je suis allée à Noirmoutier chez mes parents, tous les jours, j’achetais une sucette à l’anis.” Dans la chanson, je m’y voyais. J’ai dit à Serge : “C’est très joli, j’adore cette histoire.” En même temps, je sentais que ce n’était pas clair… C’était Gainsbourg quand même ! Je pars pour le Japon, et là j’apprends qu’il y a truc là-dessus, c’était horrible, ça a changé mon rapport aux garçons. Cela m’a humilié. »

Pour ne rien arranger, la petite fiancée pop des Français, qui n’a tout de même que 19 ans, est alors boudée dans son propre pays. Au cours de cette douloureuse traversée du désert, elle poursuit sa carrière à l’étranger, avant, finalement, de revenir au bercail. Mais le cœur n’y est plus. Pourtant, ce cœur qui a été mis à rude épreuve va bientôt battre de nouveau très fort ! En 1969, l’adaptation française de la comédie musicale Hair fait un triomphe à Paris. France va succomber au charme de celui qui en est la vedette. Il s’appelle Julien Clerc ! Elle se rend souvent au théâtre de la porte Saint-Martin pour assister au show et rencontrer le beau jeune homme qui, sur scène, ne cache rien de son anatomie.

Entre les deux tourtereaux, c’est l’accord parfait. Au début en tout cas… Car si leur idylle est révélée aux fans du chanteur fin 1969 par le magazine Salut les copains, l’entourage de Julien demande à sa compagne de se faire toute petite et de ne pas s’afficher aux côtés de la star du moment. La raison ? Avec un public presque exclusivement féminin, pour ne pas perdre une partie de ses fans, le beau brun doit paraître célibataire. Un arrangement auquel l’ex-icône yé-yé se soumet docilement dans les premiers temps. En 1974, malheureuse de ne pouvoir envisager de construire une famille avec l’interprète de Souffrir par toi n’est pas souffrir, France finira par quitter Julien Clerc.

« Qu’il reste quelque chose de moi m’indiffère, expliquait France Gall avec beaucoup d’humilité, dans le magazine Paroles et musiques en 1987. Je ne suis pas comme ces personnalités politiques qui éprouvent le besoin de faire bâtir un monument afin de laisser une trace tangible de leur passage : moi je ne construis que ma vie. »

Magazine : France Dimanche
Par Clara MARGAUX
Hors-série N°37H
Novembre 2019