Spontanée et lucide, la femme-enfant aux boucles rebelles ne sait parler que d’amour. Son premier baiser, sa famille, les enfants qui meurent, son métier, les amis disparus. L’amour qui vibre et l’amour qui manque… Une déclaration, sa déclaration, qu’elle nous a confiée tout bas.
Aller-retour Zénith, France connaît bien le chemin depuis deux mois maintenant… Dans quelques jours, à Paris, ce sera pour de vrai et non plus pour les répétitions. Une année sur deux, France Gall nous revient ainsi avec son regard clair et cette voix… qui monte, qui monte, cristalline, pour en faire sortir, tantôt le romantisme, tantôt un cri. Et surtout avec une « sacrée pêche ». La scène, c’est vraiment son plaisir, comme elle le dit dans l’interview qu’elle a accordée à Mag’, le news des jeunes.
Le plaisir de chanter. Le plaisir d’être bien dans sa peau. Le plaisir d’aimer, en un mot.
Mag’. Les lecteurs et lectrices de Mag’ ont 15, 17 ou 20 ans. Comment cela se passait quand vous aviez le même âge ?
France Gall. Très mal. Je n’ai pas eu d’adolescence. Il m’a fallu attendre 30 ans pour devenir quelqu’un d’épanoui, bien dans sa peau. J’ai réalisé mon premier disque à 15 ans et demi. Il a marché tout de suite. Je suis devenue quelqu’un de connu. Et j’ai eu une vie d’adulte à 16 ans !
Mag’. L’amour tenait déjà une place importante dans votre vie ?
France Gall. J’avais des flirts. J’ai embrassé mon premier garçon à 14 ans et demi, dans une boum (éclat de rire). C’est la première fois que j’en parle dans un journal… Et je me suis dit : alors c’est ça un baiser… Je ne devais pas aimer beaucoup le garçon !
Mag’. Qu’est-ce que vous aimiez alors à cette époque ?
France Gall. C’est simple, je n’ai rien aimé. Ni les neuf mois de tournée qu’on m’imposait chaque année, ni la vie du show-biz, ni le premier baiser. Ce que je voulais, c’était avoir un petit ami et marcher le long de la plage main dans la main, aller au cinéma, danser. Mais j’ai commencé à chanter et tout cela a été fini.
Mag’. À 20 ans, vous avez ouvert un journal intime…
France Gall. Oui, parce que justement je n’avais pas d’amis. Je me sentais très seule. Ce journal était important : je pouvais me confier, raconter des choses. Cela a duré une dizaine d’années. Et j’ai arrêté, changement d’amour, changement de vie, j’ai arrêté. Je l’ai recommencé l’année dernière. Quelques jours avant la mort de Daniel Balavoine… Et désormais, il contient tous les moments forts que je vis, les rencontres, les conversations, le souvenir des gens que je croise et avec qui je partage quelque chose : voilà de quoi est rempli ce journal. On peut y lire, par exemple, des passages sur Coluche.
Mag’. Balavoine, Coluche : ils ont beaucoup compté pour vous !
France Gall. Et ils comptent toujours. C’étaient les deux personnes que nous fréquentions le plus dans ce métier. Coluche est le parrain de mon fils, Daniel était le meilleur ami de Michel… (Michel Berger, son mari). Balavoine était proche des jeunes, il parlait, il écrivait, il chantait pour eux. Il suffit, pour s’en convaincre, de réécouter Angèle, dans son dernier album. Coluche nous manque atrocement : face à tel ou tel événement, on se dit : mais qu’aurait dit Coluche ? Son regard sur la vie nous fait vraiment défaut.
Mag’. Certains lecteurs pensent qu’avec le métier, vous êtes entrée comme dans un rêve.
France Gall. Sûrement parce que je passe à la télévision ! Mais faire une télévision, ça n’est pas simple. Il ne faut pas bafouiller, pas se tromper dans les paroles de la chanson, affronter le direct. C’est tout un travail et il n’est pas facile. Et si l’on n’est pas doué, cela doit être insupportable. Quand des jeunes m’écrivent et me demandent conseil pour faire de la chanson, je leur réponds souvent : attendez, laissez faire le temps.
Mag’. Avez-vous l’impression d’être une privilégiée ?
France Gall. Ah, oui alors ! Pour moi, ce n’est pas une épreuve de monter sur une scène, devant 5 000 personnes. C’est un plaisir. Quand on fait ce qu’on aime, on est privilégié.
Mag’. Vous avez deux enfants, Pauline, 8 ans, et Raphaël, 6 ans. Cela se passe bien avec eux ?
France Gall. C’est difficile d’avoir des parents connus. Je fais très peu de choses publiques avec eux… Peut-être vais-je pouvoir bientôt les emmener au cinéma. Mais je n’assiste jamais à une réunion de parents d’élèves. Je vais voir la maîtresse, la directrice. Quand on me demande de venir les chercher, je viens. Je ne le fais pas systématiquement matin et soir. La maison risquerait de devenir un défilé permanent. Certains amis des enfants ne viennent que pour me voir. Mais sur ce point, les enfants sont formidables, ils me protègent…
Mag’. Votre couple, avec Michel Berger, ça compte beaucoup pour vous ?
France Gall. C’est quelque chose que j’ai voulu profondément : créer une cellule familiale. Après tout, est-ce que c’est très original ? Toutes les jeunes femmes ont envie de créer une famille. Moi, je suis très attachée aux traditions. La vie qu’on a eue, avec mes parents, mes frères, pendant vingt ans, m’a énormément équilibrée. J’ai gardé la tête froide malgré les changements de vie que j’ai pu connaître. Ils m’ont beaucoup aidée. Aujourd’hui, j’essaie de retrouver ce que j’ai connu.
J’aurais pu ne jamais rencontrer l’homme de mes rêves : cela aussi, ce fut une sacrée chance. Ce bonheur a un secret pourtant : il faut savoir ne pas tout donner à son métier. Se dire : bon d’accord, je risque de vendre moins de disques, de gagner moins d’argent… tant pis ! Quand on veut créer une cellule familiale, on prend sur son temps artistique. Ce métier vous mange 24 heures sur 24, si on n’y prend garde. Si on ne s’impose pas un peu de recul, on se laisse bouffer et puis, on n’a plus rien… Ce qui est extraordinaire, c’est de pouvoir réussir à la fois sa vie de famille et sa vie professionnelle. C’est très rare. Il faut ne léser ni l’un, ni l’autre. La vie professionnelle, c’est comme une vie de famille : quand on voit moins les gens, qu’on passe moins de temps avec eux, ils vous oublient, vous aiment moins. Dans mon cas, les gens me suivent depuis longtemps et me pardonnent mes infidélités. Ils savent qu’une année, je travaille, et l’autre pas. Ils attendent. Dans le couple, ce qui est bien, c’est de pousser l’autre, de le porter. Quand Michel préparait le spectacle de Johnny, j’y allais aussi. Regarder, aider pour la chorégraphie, pour certains détails… Parce que je ne fais pas ce métier pour me mettre en avant. À la limite, me voir sur les murs de la ville, ça me gêne.
Mag’. C’est important quand même pour savoir où vous passez…
France Gall. Je suis obligée de le faire, je fais « briller les cuivres », comme disait Simone Signoret. Mais je fais ce métier d’abord parce que j’aime chanter, j’aime cette vie, être avec les musiciens. J’aime l’ambiance, travailler en studio, voilà ce que j’aime.
Mag’. Est-ce que vous diriez, comme Bruno Masure, que « notre époque est formidable » ?
France Gall. Je suis très mal dans notre société… C’est vrai qu’il y a des choses formidables. Mais le bruit, les voitures, tout cela me stresse. Je n’aime pas ce que font les hommes, ce qui se passe dans leur tête. C’est fou, comme si on vivait un cauchemar, constamment. Quand on reste chez soi, qu’on n’ouvre pas la télé, ni les journaux, ça se passe très bien. On peut se faire une vie aussi comme ça… Moi je n’achète aucun journal, je regarde juste les infos à la télé.
Le cauchemar, pour moi, ce sont toutes les atteintes aux droits de l’homme, et la liste est longue ! La famine, la sécheresse, tout cela nous vient par la bêtise des hommes, leur imprévoyance. Je ne peux pas supporter cela. Alors je me préserve.
J’aimerais bien que le rythme de notre monde soit un peu plus lent… Ça permettrait de souffler un peu. Quand on oublie tout cela, la vie est merveilleuse. La nature, les paysages, les gens… Tenez, on était en Irlande cet été. Et en Irlande, quand on se croise, on se salue, on prend le temps de se dire « bonjour » ! Comme c’est agréable ! En Afrique, c’est la même chose. En plein désert, à un carrefour, avant de demander sa direction, il est courant de s’informer sur la santé de chacun… même si on ne se connaît pas. « Alors ça va ? oui, ça va ! Et les parents, ça va ? oui, ça va ! Et les enfants ? oui, ça va ! »
Mag’. Au milieu de ce monde qui vous désole, y a-t-il des êtres positifs, qui font « avancer le schmilblic » ?
France Gall. Heureusement qu’il y en a. Et ils font la balance. Ce sont des gens qui se battent, qui passent leur vie à faire progresser cette société. Je pense à Harlem Désir qui a fait une émission importante à la fin de l’été. Voilà quelqu’un qui motive les autres, les encourage, leur fait comprendre certains événements. Harlem Désir, je ne peux que l’encourager, être à ses côtés.
Mag’. Et la jeunesse 1987, celle que vous rencontrez lors de vos concerts, comment est-elle ?
France Gall. Elle est désemparée, elle aussi, devant ce monde et son avenir. Et surtout, les jeunes éprouvent une grande solitude. En même temps, leur amour de la musique les porte et les aide à vivre. Des gens comme Balavoine, par sa musique, Coluche, qui les fait rire, Michel par ses textes les réconfortent. Vraiment. Ils se retrouvent dans les textes. Parce que ce monde leur pose des questions insolubles, leur propre vie les déroute. Ils sentent qu’ils sont malheureux mais ils ne comprennent pas pourquoi. Alors, un texte de chanson les aide à comprendre, à se retrouver. Dans une chanson comme Savoir vivre, qui figurait sur l’avant-dernier album, le texte leur parle, les renvoie à eux-mêmes et les soulage peut-être.
Mag’. Vous chantez dans le dernier album : « Il est urgent d’attendre que tout change, que l’amour vienne… »
France Gall. Oh oui, s’il y avait plus d’amour, tout ça n’arriverait pas. Si les hommes s’aimaient davantage… Ils ne se feraient pas tant de mal. Il n’y a pas assez d’amour. Et en même temps, tellement d’amour à donner.
LA VÉRITABLE HISTOIRE DE BABACAR
Quinze jours après la mort de Daniel (Balavoine), fin janvier 86, on est partis en Afrique pour Action-École avec Lionel Rotcage et trois lycéens. Sur le chemin du retour, dans un village sénégalais, on a demandé si l’on pouvait manger quelque part. On nous a indiqué une case. Et là, une jeune femme portait un bébé dans les bras. Il était extraordinaire, ce bébé d’un mois.
Je fais des compliments à la maman. Elle me répond :
« Si tu veux, prends-le, je te le donne ! »
Ça m’a fait un choc. J’ai ri, pensant qu’elle se moquait de moi… Mais pas du tout ! Le père du bébé l’avait quittée. Et elle m’a dit : « Je nourris l’enfant encore deux mois, ensuite tu viens le prendre ».
Nous avons, au retour, longuement réfléchi avec Michel, pour finalement décider de ne pas le déraciner, de le laisser là-bas… Cette histoire nous avait beaucoup chamboulés. Et Michel a écrit Babacar, où es-tu ?
J’ai enregistré l’album et quand on a voulu réaliser le clip, on est partis à Dakar. Dans la poche, j’emportais l’adresse, la photo de Babacar et de sa mère. À l’hôtel, j’ai raconté l’histoire de ma rencontre avec le bébé. J’ai montré la photo et l’adresse au directeur, en lui disant que je ne restais que trois jours. Le lendemain, on est allés enregistrer toute la journée. Et en rentrant à l’hôtel, le directeur m’appelle :
« France, France, Babacar t’attend depuis 4 heures dans le hall… » Il l’avait retrouvé… Lui et sa mère, qui, par amour, n’avait pas abandonné Babacar.
Depuis, nous nous écrivons régulièrement.
Magazine : Mag’ – Le news des jeunes
Propos recueillis par René Lechon
Photos : Bernard Leguay / C. GASSIAN / TONY FRANK – SYGMA
Date : Octobre 1987
Numéro : 47

