France Gall : ma mère et moi

France Gall : ma mère et moi
France Gall : ma mère et moi

Quels peuvent être les rapports d’une mère et d’une fille, lorsque la fille est une personne célèbre, une vedette ? C’est la question que nous avons posée à notre amie France. Comment a-t-elle pu concilier son métier et sa vie familiale ? Elle vous dit ici en toute sincérité.

Avec cet article, voilà revenue pour moi l’époque de mon enfance. Ce numéro 48 de M.A.T., je vais devoir le cacher sous une pile de livres dès sa parution. Exactement comme autrefois, quand je cachais sous mes cahiers d’algèbre un roman policier interdit…

J’adore ma mère et je ne suis plus une petite fille, mais je ne peux quand même pas, comme cela, avouer en quelques lignes dix-huit ans d’erreurs et d’inconscience. Ce n’est pas parce que le temps a passé et que l’on ne me met plus au pain sec et à l’eau sous un escalier que je dois prendre tous les torts. Ah non !…

Et pourtant… Pourtant, il faut bien le reconnaître, je n’ai pas été l’enfant le plus sage de M. et Mme Robert Gall, ni le plus obéissant, ni le plus travailleur, ni le plus affectueux, non !

Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, tout le monde m’appelle Babou, diminutif curieusement dérivé de mon vrai prénom, Isabelle. Voilà bien, d’ailleurs, la première cause de ma nature plutôt agitée. Isabelle est un prénom qui chante à l’imagination comme une vieille complainte moyenâgeuse. Quand on dit Isabelle, on pense château fort, croisades, troubadours, longues nattes blondes romantiques et séjours silencieux au haut d’un donjon à faire des kilomètres de pâtisserie et de dentelle en attendant le chevalier de son cœur… Tandis que Babou, ça ne chante pas à l’imagination, ça hurle aux oreilles ! Un Babou c’est un pitre, un diable, une sorte de petit animal vociférant, agité et braillard, qui ne tient pas en place et veut bouleverser la terre entière par ses exigences.

Voilà ce qu’a tout de suite compris ma mère. Et voilà peut-être pourquoi nos rapports se sont établis de façon curieuse jusqu’à maintenant.

Mais cela, je le sais seulement maintenant. Quand on a huit ans et que l’on va faire les courses avec sa maman, avenue du Général-Michel-Bizot, à Vincennes, on ne la trouve pas extraordinaire, on la trouve un peu empoisonnante. La menotte dans la main, c’est difficile de se promener comme on le voudrait, d’un étalage à l’autre, ou de suivre un chien dans les passages cloutés. C’est d’ailleurs cette impression étonnante que je garde de mes rapports avec elle : je n’étais pas libre. Pas libre, d’abord, de gambader comme je voulais dans les jambes des commerçants. Pas libre, plus tard, de sécher le lycée quand je voulais ! Pas libre de rester couchée le matin après sept heures trente ! Pas libre de m’acheter tous les bijoux de pacotille qui font du bruit et que je voyais dans les vitrines… Pas libre de choisir les longs pulls noirs qui descendent jusqu’aux cuisses, les pantalons noirs, le fard à lèvres blanc dont je rêvais. Pas libre, pas libre, pas libre ! Toute-puissante, intransigeante et lointaine, ma mère régnait, tel un tyran, sur mon existence. De quel droit ? me disais-je toujours. Parce qu’elle a une génération d’avance sur moi ? Ou moi, une génération de retard sur elle ? Non, ce n’est pas une raison ! Je refusais d’admettre ma soumission. Hélas, on ne me demandait pas mon avis ! Et qui donc, sinon ma mère, m’emmenait dans les Grands Magasins pour y faire l’emplette de sages et austères jupes plissées, chaussures blanches et mocassins ?

Et ma chambre, ma petite chambre de jeune fille que je voulais absolument faire peindre en bleu marine. Jusqu’alors, j’avais dormi dans la même chambre que mes frères et j’adorais cela, mais nous devenions grands et chacun devait avoir sa chambre. Je pensais donc cette année-là, en rentrant de vacances, trouver la mienne dans le plus sombre bleu marine. Quelle surprise et quelle déception ! Elle était rose après veto et verdict catégoriques de ma mère.

C’est à treize ans que je me suis le plus heurtée à son autorité. J’avais les cheveux très longs, presque jusqu’à la taille, et j’en étais très fière. Mais le surveillant général de mon lycée avait déclaré d’un ton dégoûté : « Vous avez l’air d’une pouilleuse. » Je l’avais bêtement répété à la maison, entre deux bouchées, et j’avais vu ma mère changer de couleur. Sa fille, une pouilleuse ? Quelle horreur ! Le soir même, je me retrouvais sous les ciseaux d’une coiffeuse indifférente. Et mes longues mèches blondes tombaient, tombaient…

À quinze ans, je sortais beaucoup avec mes frères. Un soir, nos parents étaient partis en week-end à Auxerre en nous confiant la maison. « Soyez sages, couchez-vous bientôt, éteignez la lumière, ne prenez pas froid… »

Dès qu’ils eurent disparu au bout de la rue, les copains et les copains des copains arrivèrent de l’autre côté. À dix heures du soir, on était une cinquantaine entassés dans l’appartement, à danser, à rire, à chanter, à écouter des disques. Au milieu de la fête, la sonnerie du téléphone était un événement trop mince pour être raconté. Quand ma mère avait téléphoné à dix heures pour savoir si tout allait bien, le plaisantin inconnu qui lui avait raccroché à l’oreille n’y avait pas accordé la moindre importance. Hélas ! Une heure après, la porte s’ouvrait sur le couple consterné de mes parents. Je n’oublierai jamais leurs têtes, à ce moment-là. Une tête de cataclysme, de tremblement de terre, d’épidémie galopante, de fin du monde, quoi ! J’avais suivi le regard de ma mère, il était allé avec consternation et fureur sous chaque meuble du salon. Toute sa précieuse collection de pièces de monnaie s’y était réfugiée, roulant et cahotant sous nos assauts. Cela, surtout, je vis tout de suite qu’elle ne me le pardonnerait jamais.

Pendant des semaines, je fus mise au régime pénitenciaire. « Tu sors à cinq heures du lycée, tu es à la maison à cinq heures dix !… À qui téléphones-tu ? Qui t’a écrit ? Où vas-tu ? Où étais-tu ?… »

Mais le temps arrondit les angles. Jusqu’à la prochaine crise, la plus belle, quand je commençai de chanter.

Cela s’était passé le plus bêtement du monde, un soir que je grattai les cordes de ma guitare. Mon père, qui a écrit les plus belles chansons d’Édith Piaf et qui connaît parfaitement le métier, me conseilla de jouer plus souvent et il me conduisit chez un professeur de chant pour tester ma voix. Maman était scandalisée. Sa fille, chanteuse, courant les cachets et les cabarets, quelle horreur…

J’ai tenu bon, mon père aussi. Et mon premier disque est sorti avec un titre qui eut tout de suite du succès : Ne sois pas si bête.

Mais ma mère ne me comprenait pas. Nous nous croisions dans les couloirs de l’appartement, nous prenions nos repas, nous nous racontions les menus événements de la journée, mais nous n’avions pas de confidences l’une pour l’autre. Pour ma part, j’en souffrais terriblement car je n’avais connu que les bons côtés du métier et jamais les aléas. À l’air satisfait de mon père, elle avait révisé son opinion et m’accordait intérieurement sa bénédiction. Et puis, un soir, le miracle que j’attendais depuis des années se réalisa. Nous avions reçu des amis et, pour pouvoir les loger, j’avais dû partager la même chambre que ma mère. Quand je me retrouvai en pyjama devant la porte, j’étais si émue que je me demandai quelques secondes si j’oserais entrer. Moi, si fermée, si secrète depuis deux ans, j’allais passer dix heures près de ma mère. Et je suis sûre qu’elle était aussi anxieuse que moi.

Ce qui s’est passé devait nous donner tort à toutes deux. Nous avons bavardé jusqu’à l’aube. Le lendemain, tout avait été dit et j’avais trouvé une merveilleuse confidente, ma meilleure amie, ma mère.

Depuis, tout a été de mieux en mieux, j’habite toujours en famille, entre papa, mes frères et… maman. Il ne me manque rien et je sais maintenant que j’avais tort, que j’avais toujours tort. Et je commence même à comprendre pourquoi elle lance toujours cet argument : « Vous verrez, vous, quand vous aurez des enfants. » Moi, quand j’en aurai, je crois que je serai comme leur grand-mère… Mais, chut ! Vous comprenez, maintenant, pourquoi je souhaite qu’elle ne lise jamais cet article.

France Gall © 1968 by M.A.T.


France : « La boxe ! Et Marcel Cerdan. »

« J’aime la boxe, mais cela ne signifie pas que j’aime les brutes. Ce qui m’intéresse dans ce sport, c’est ce que les professionnels appellent l’esquive… Un boxeur tel que Marcel Cerdan est un champion de la feinte et reçoit, en fait, fort peu de coups. Je le préfère à ceux qui encaissent : il est tellement élégant lorsqu’il se déplace à l’intérieur d’un ring… »


Magazine : Mlle Âge tendre
Par France Gall © 1968 by M.A.T.
N°48 / Novembre 1968

Mademoiselle Âge Tendre, souvent abrégé M.A.T., est un magazine français lancé le 15 octobre 1964 par Daniel Filipacchi et Frank Ténot, déjà créateurs de Salut les copains deux ans plus tôt. En constatant que les filles constituaient une large part du lectorat de S.L.C., ils décident de leur consacrer un titre à part entière. S’adressant principalement aux jeunes filles de 15 à 20 ans, dites dans le vent, le magazine accompagne les évolutions sociales et culturelles de la génération yéyé, mêlant musique, mode et confidences de vedettes. Il cessera de paraître en décembre 1975, après 134 numéros publiés.

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