
Entre mars 1964 et mai 1972, Serge Gainsbourg a écrit onze chansons parues sur les disques de France Gall. Cet article les reprend une à une, dans l’ordre de leur sortie, de N’écoute pas les idoles à Les Petits Ballons, en s’appuyant sur les dates, les archives et les mots de celles et ceux qui les ont vécues.
Comment les chansons ont été retenues
Sont comptées les chansons dont Serge Gainsbourg signe au moins le texte et qui ont paru sur un disque original de France Gall. Les rééditions, les compilations, les versions en langues étrangères et les chansons qu’il a écrites pour d’autres interprètes restent en dehors du décompte. Les cas particuliers sont expliqués en fin d’article.
Les débuts
Au début de 1964, France Gall enregistre chez Philips avec Denis Bourgeois à la production et Alain Goraguer à la direction d’orchestre. Bourgeois cherche pour elle un auteur qui lui évite de dépendre des adaptations de succès étrangers. Il pense à Serge Gainsbourg, avec qui il a déjà travaillé sur ses deux premiers albums.
J’ai eu une initiative heureuse, c’est de demander à Serge d’écrire pour France Gall. […] quand il écrivait pour les autres, c’était pour des artistes de cabaret style Gréco ou Michèle Arnaud. Ce n’était jamais pour les jeunes, pour cette vague immense. Dès qu’il s’y est mis il s’est défoncé, il a écrit des classiques. Denis Bourgeois, cité par Gilles Verlant dans Gainsbourg (Albin Michel, 2000)
De cette rencontre naissent onze chansons, entre 1964 et 1972. Les voici dans l’ordre de leur parution.

Chanson n° 1 · mars 1964
La première chanson de Gainsbourg pour France Gall est N’écoute pas les idoles, parue en mars 1964. La chanteuse l’enregistre le 24 février, et le titre ouvre son deuxième EP. D’après Le Gainsbook (Seghers, 2019), Gainsbourg aurait trouvé ce titre en pensant au tout premier disque de France Gall, Ne sois pas si bête. La séance réunit de nouveau Gainsbourg et Goraguer, en froid depuis une querelle, en mai 1963, sur les droits de la musique du film Strip-tease.
France Gall présente N’écoute pas les idoles pour la première fois à la télévision dans Top à Jean-Pierre Cassel, l’émission où l’acteur a laissé carte blanche à Gainsbourg. En juin 1964, la chanson est cinquième au classement de Salut les copains. Les ventes de l’EP s’élèvent à 225 000 exemplaires en août 1965.

Chanson n° 2 · septembre 1964
La deuxième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Laisse tomber les filles, parue en septembre 1964. Elle ouvre le quatrième EP de la chanteuse, sorti pour la rentrée. Dans le Scopitone tourné pour l’occasion, France Gall se tient devant un tableau noir et avertit les garçons. Six mois plus tôt, sur l’EP de N’écoute pas les idoles, elle chantait Si j’étais garçon.
Laisse tomber les filles sera reprise en 1981 par le groupe belge The Honeymoon Killers, puis adaptée en anglais par April March sous le titre Chick Habit (1995), version que l’on entend dans Boulevard de la mort de Quentin Tarantino.

Chanson n° 3 · mars 1965
La troisième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Poupée de cire, poupée de son, parue en mars 1965. En début d’année, Gainsbourg avait confié à un magazine de télévision qu’il voulait être célèbre en 1965. Maritie et Gilbert Carpentier, producteurs à Radio Luxembourg, choisissent France Gall pour représenter le Luxembourg au Concours Eurovision de la chanson 1965 et demandent une chanson à Gainsbourg.
À Naples, le 20 mars, la répétition tourne mal. D’après France Gall, les musiciens sifflent la chanson, dont ils n’aiment pas le rythme de cavalerie, et Gainsbourg finit par partir. Le soir, la chanson l’emporte. L’Allemagne, l’Autriche, la Finlande et les Pays-Bas votent pour elle ; les pays de langue française ne lui donnent aucun point. Le 28 mars, Philips fête le million de disques vendus par la chanteuse, seize mois après ses débuts.
Je crois qu’il [Serge Gainsbourg] a écrit ses chansons les plus modernes pour moi avant de les écrire pour lui. Je jouais le jeu. Il fallait être quand même drôlement courageuse pour défendre Poupée de cire, un air que j’avais choisi entre dix. France Gall, propos recueillis par Gilles Medioni, L’Express, 4 octobre 2004

Chanson n° 4 · juillet 1965
La quatrième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Attends, ou va-t’en, parue en juillet 1965. Elle ouvre le disque de l’été, prévu pour le 7 juillet. Un harmonica accompagne la mélodie. C’est la chanson préférée de France Gall de la période avant Michel Berger. L’EP s’écoule à 185 000 exemplaires en six semaines, selon Jours de France du 28 août 1965.
France Gall a longtemps refusé de revenir à son répertoire d’avant Michel Berger. Attends, ou va-t’en est la seule chanson de ses années Philips qu’elle ait reprise sur scène, le 22 mars 1997, lors d’un concert acoustique donné en privé pour M6. L’accordéon y remplace l’harmonica de 1965. Cette version paraît en CD single chez WEA en mai 1997.
J’avais envie de la chanter à nouveau parce qu’elle était dure. J’aime les chansons dures, j’ai toujours aimé les choses un peu dures. Il n’y a pas beaucoup de chansons de cette époque que j’ai aimé chanter, et toutes celles que j’aime sont des chansons où le personnage que j’incarne possède un caractère très affirmé. France Gall, citée par Jean-Luc Clairet

Chanson n° 5 · novembre 1965
La cinquième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Nous ne sommes pas des anges, parue en novembre 1965. Elle se trouve en face B de l’EP L’Amérique, enregistré le 2 octobre, au retour d’un été passé sur les routes. En août, elle a parcouru la France sous un chapiteau où 4 000 personnes pouvaient prendre place, baptisé le Grand Cirque de France Gall, que huit camions déplaçaient de ville en ville. Son frère Philippe y tenait la basse. Sur scène, elle chantait déjà une autre chanson de Gainsbourg, Ô ô Sheriff, écrite pour Petula Clark. Sur la pochette du nouvel EP, elle apparaît pour la première fois coiffée d’un chapeau rose qui masque ses cheveux.
La chanson reprend le rythme de Poupée de cire, poupée de son.
Le titre paraît aussi en 45-tours : en France avec Le Temps de la rentrée en face B, et en Allemagne dans une version traduite, Wir sind keine Engel. Le 12 décembre 1965, elle le chante dans l’émission Discorama. Quatre ans plus tard, en 1969, une chaîne québécoise la filme chantant Nous ne sommes pas des anges au milieu des installations d’une raffinerie.

Chanson n° 6 · février 1966
La sixième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Baby Pop, parue en février 1966. Elle se classe cinquième au hit-parade de Salut les copains. Alain Goraguer l’arrange autour des tambours. Le 11 février, sur l’ORTF, Gainsbourg la présente comme un constat de la tendance musicale du moment, et France Gall comme la première chanson aux paroles très dures qu’elle enregistre. Seize ans plus tard, au journal de 20 heures de TF1, elle revient sur ces textes.
Vraiment, je voudrais que vous réécoutiez des textes de Serge Gainsbourg que je chantais quand j’avais dix-sept ans, c’étaient des textes incroyablement durs et forts, vraiment des textes fantastiques. C’est drôle, je me demande si les gens ont écouté mes chansons, ils devaient juste me regarder et écouter comme ça, mais je disais : Chante, danse, Baby Pop, comme si tu devais mourir demain. France Gall, interviewée par Luce Perrot, TF1, 12 janvier 1982

Chanson n° 7 · juin 1966
La septième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Les Sucettes, parue en juin 1966. Elle ouvre le dixième EP de la chanteuse. En 2015, France Gall a raconté d’où vient le texte.
Avant chaque disque, Serge me demandait de lui raconter ma vie, ce que j’avais fait pendant les vacances. Alors, je lui ai dit que j’avais été à Noirmoutier chez mes parents. Là-bas, il n’y a pas grand-chose à faire, sauf que, tous les jours, j’allais m’acheter une sucette à l’anis… France Gall, entretien avec les lecteurs du Parisien, repris par Le Point, 6 novembre 2015
Les Sucettes est enregistrée le 26 avril 1966 au studio Davout. Le double sens du texte échappe à la chanteuse. Le 11 janvier 1967, elle la chante encore en duo avec Gainsbourg dans l’émission Dents de lait, dents de loups. Le 16 avril 1967, dans Bouton rouge, il lui demande d’expliquer le texte ; elle s’en tient à ce que racontent les paroles. Elle a compris le sens caché plus tard, pendant une tournée au Japon. En 2001, dans l’émission Gainsbourg et cætera, elle a dit s’être sentie trahie par les adultes qui l’entouraient.

Chanson n° 8 · avril 1967
La huitième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Nefertiti, parue en avril 1967. C’est la première nouvelle chanson de Gainsbourg sur un disque de France Gall depuis Les Sucettes. Elle occupe la face B de l’EP qui s’ouvre sur La Petite, un duo avec le comédien Maurice Biraud, suivi de Polichinelle. Le titre renvoie à la reine Néfertiti, épouse d’Akhenaton, et Alain Goraguer y fait intervenir une derbouka.
La chanson reparaît ensuite sur un 45-tours, couplée à Les Yeux bleus, puis sur l’album de février 1968, aux côtés de Teenie Weenie Boppie.
Néfertiti est sans doute le meilleur morceau de son douzième disque, rien d’étonnant à cela puisqu’il est l’œuvre de Serge Gainsbourg. Il évoque ici la reine d’Égypte sur un fond de cithare et de luth, prétexte à une mélodie orientale […] Jukebox Magazine, n° 64, novembre 1992
Neuf ans plus tard, Les Inrockuptibles demandent à France Gall qui a décidé d’arrêter la collaboration avec Gainsbourg après Nefertiti et Teenie Weenie Boppie.
On l’a prise ensemble. On a senti qu’on était allés au bout. […] Pour moi, les chansons de Serge restent au-dessus du lot, je ne lui en ai jamais refusé une seule. France Gall, entretien avec Jean-Luc Clairet, Les Inrockuptibles, n° 319, décembre 2001

Chanson n° 9 · juillet 1967
La neuvième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Teenie Weenie Boppie, parue en juillet 1967. En juin, les musiciens de studio parisiens se mettent en grève pour obtenir une hausse de leur tarif horaire. L’orchestre est donc enregistré à Londres, aux studios Chapel, le 2 juillet, sous la direction de David Whitaker, et France Gall enregistre son chant plus tard, à Paris. La chanson parle d’une adolescente anglaise sous l’effet du LSD.
Au cours de la même séance, Gainsbourg lui avait fait chanter d’autres paroles sur cette musique : Bloody Jack. Elle a préféré sortir Teenie Weenie Boppie. Le texte de Bloody Jack a été enregistré quelques semaines plus tard par Zizi Jeanmaire, sur une autre musique. Le 22 octobre 1967, à la télévision, un présentateur s’étonne du sujet de Teenie Weenie Boppie.
France Gall : Si c’est un peu osé, ça se termine bien.
Serge Gainsbourg, au piano : Elle meurt.
Le Petit Dimanche illustré, ORTF, 22 octobre 1967
Sur l’autre face de l’EP, Bébé requin, paroles de Frank Thomas et Jean-Michel Rivat, musique de Joe Dassin, devient le succès du disque. Il faudra ensuite attendre cinq ans avant une nouvelle chanson de Gainsbourg pour France Gall.

Chanson n° 10 · mai 1972
La dixième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Frankenstein, parue en mai 1972. La chanteuse est désormais chez Pathé. Bertrand de Labbey, qui s’occupe alors des éditions et de la carrière de Julien Clerc, prend le disque en main et rappelle Gainsbourg.
J’ai appelé Gainsbourg qui a été d’une courtoisie exquise, alors que j’avais craint qu’il m’envoie balader sous prétexte que France Gall ne vendait plus de disques depuis longtemps. […] Serge a dirigé les séances, infiniment respectueux des autres, et j’étais émerveillé de travailler avec lui. Bertrand de Labbey, cité par Gilles Verlant
Gainsbourg vient de publier Histoire de Melody Nelson avec Jean-Claude Vannier, présent lui aussi sur ce 45-tours. Frankenstein s’inspire de Frankenstein ou le Prométhée moderne, le roman de Mary Shelley paru en 1818.

Chanson n° 11 · mai 1972
La onzième chanson de Gainsbourg pour France Gall est Les Petits Ballons, parue en mai 1972 en face B de Frankenstein. Gainsbourg en écrit le texte, Jean-Claude Vannier la musique. Les brouillons de Gainsbourg la désignaient d’abord sous le titre Les Petits Tétons. Une guitare slide accompagne la chanson. Le disque ne trouve pas son public, et Bertrand de Labbey dira que toute l’équipe en a été très déçue. France Gall, de son côté, en a tiré une conclusion sur sa collaboration avec Gainsbourg.
Je suis retournée le voir à ce moment-là parce que rien ne marchait et il a accepté de m’écrire deux chansons. Les textes étaient parfaits mais ce n’était pas ce que j’attendais. Je n’étais pas heureuse de les enregistrer. C’est là que je me suis rendu compte qu’il avait dit tout ce qu’il avait à dire avec moi. En fait, il ne m’a jamais connue. Ce qui l’intéressait, c’était ce qu’il projetait sur moi. France Gall, citée par Gilles Verlant
Sources : France Gall l’intégrale, Éditions EPA, 2023
Les onze chansons en un coup d’œil
Onze chansons sur dix disques originaux, de mars 1964 à mai 1972. Gainsbourg signe paroles et musique de dix d’entre elles ; pour Les Petits Ballons, il n’écrit que le texte.
| Parution | Chanson | Crédit Gainsbourg | Disque d’origine |
|---|---|---|---|
| Mars 1964 | N’écoute pas les idoles | Paroles et musique | EP Philips 434 874 BE |
| Septembre 1964 | Laisse tomber les filles | Paroles et musique | EP Philips de la rentrée 1964 |
| Mars 1965 | Poupée de cire, poupée de son | Paroles et musique | EP Philips 437 032 BE |
| Juillet 1965 | Attends, ou va-t’en | Paroles et musique | EP Philips 437.095 BE |
| Novembre 1965 | Nous ne sommes pas des anges | Paroles et musique | EP Philips 437 125 BE (L’Amérique) |
| Février 1966 | Baby Pop | Paroles et musique | EP Philips 437 159 BE |
| Juin 1966 | Les Sucettes | Paroles et musique | EP Philips 437.229 BE |
| Avril 1967 | Nefertiti | Paroles et musique | EP Philips 437.317 BE |
| Juillet 1967 | Teenie Weenie Boppie | Paroles et musique | EP Philips 437 358 BE |
| Mai 1972 | Frankenstein | Paroles et musique | 45-tours Pathé 2C 006 12207 |
| Mai 1972 | Les Petits Ballons | Paroles (musique de Jean-Claude Vannier) | 45-tours Pathé 2C 006 12207 |
Hors champ : ce que cet article ne compte pas
Ces titres croisent l’histoire de Gainsbourg et de France Gall, mais aucun n’est une chanson de Gainsbourg parue sur un disque original de la chanteuse.
- Pauvre Lola : une chanson de Gainsbourg parue sur son propre album, Gainsbourg Percussions (1964). France Gall, venue au studio Blanqui le 6 octobre 1964, y fait entendre son rire, sans être créditée.
- Ô ô Sheriff : une chanson de Gainsbourg pour Petula Clark, que France Gall chante sur scène pendant l’été 1965, notamment à Quillan le 14 août. Elle ne l’a jamais enregistrée.
- Bloody Jack : chantée en 1967 sur la musique de Teenie Weenie Boppie, puis écartée. Ce titre est resté inédit jusqu’en 2000, date de sa parution sur la compilation Pop à Paris Volume 5 : S.O.S. Mesdemoiselles (voir la fiche du site).
- Dents de lait, dents de loup : un duo télévisé de France Gall et Gainsbourg en 1967, d’après la compilation File Under. C’est aussi le nom de l’émission du 11 janvier 1967 où ils chantent Les Sucettes. Aucun disque original ne le contient.
- Les versions étrangères (Io sì, tu no en italien, Das war ein schöne Party et Wir sind keine Engel en allemand, 夢みるシャンソン人形, version japonaise de Poupée de cire, poupée de son) : ce sont des adaptations de chansons déjà comptées, pas des chansons nouvelles.