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France Gall, la nostalgie du bonheur

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Dans le cœur de France, le sourire de Michel n'a pas pâli. Et pourtant, depuis 10 ans il ne vit plus qu’à travers ses refrains.
Dans le cœur de France, le sourire de Michel n'a pas pâli. Et pourtant, depuis 10 ans il ne vit plus qu’à travers ses refrains.

Dans le cœur de France Gall, le sourire de Michel n’a pas pâli. Et pourtant, depuis 10 ans il ne vit plus qu’à travers ses refrains.

C’est sans doute le seul démenti infligé à l’artiste qui prédisait en 1985 : « Dans dix ans, dans vingt ans, on ne se souviendra plus de ce que j’ai fait. » On s’en souvient si bien que, depuis sa mort, les émissions consacrées au couple ont attiré des millions de téléspectateurs.

France 3 s’apprête à rediffuser un portrait de France Gall, et TF1 consacrera en janvier un documentaire d’une heure et demie à Michel Berger. C’est France qui l’a réalisé ainsi qu’un album-souvenir, « Michel Berger, si le bonheur existe », qu’elle vient de publier aux éditions du Cherche-Midi. Un démenti en images à l’homme aimé qui répétait : « tout est possible … mis à part d’être heureux. »

Les copains … ce fut d’abord ceux du lycée Carnot. « Son seul problème, s’amusait à dire Daniel Balavoine, c’est qu’il ne pourra jamais nous faire croire qu’il a vu des voyous ailleurs qu’à la télévision. » Michel était né plaine Monceau, à Paris, d’une pianiste-concertiste, Annette Haas Hamburger, et d’un professeur de médecine, chirurgien mondialement connu en néphrologie. Jusqu’au moment de découvrir Ray Charles, à 13 ans, il suivit sagement l’enseignement musical classique de sa mère et de sa grand-mère. Un voyage aux Etats-Unis acheva la métamorphose : « Je suis rentré, j’ai tout déchiré et j’ai tout recommencé », confiait-il. Mais sur la célèbre photo où Jean-Marie Périer a réuni toute la génération des yé-yé, Michel semble déjà faire bande à part. Bouleversé par le rock’ n’roll, il n’avait pas oublié sa première idole : « Aujourd’hui, demanda-t-il à Elton John, Chopin se produirait-il devant un très large public ? »

« Il composait seul, écrit France Gall, mais jamais très loin de ses enfants. »

Pauline est née en 1978, quelques mois avant le triomphe de « Starmania ». Puis c’est Raphaël trois ans plus tard. Le bonheur est là, mais pour peu de temps. En 1982, alors que Michel vient de perdre son frère ainé d’une sclérose en plaque, on découvre que la petite fille est atteinte d’une maladie génétique, la mucoviscidose.

Cependant, il fera tout pour que Pauline mène une enfance comme les autres. Il disparait alors que l’aînée à 13 ans et le cadet seulement 10 ans.

« Il aurait mal vécu sans cet équilibre : les siens et la musique, écrit France Gall. Mais la famille pour lui, c’était l’essentiel, ce qu’il aurait choisi s’il avait fallu choisir. C’est cette harmonie qui lui a permis de créer autant. »

« On vivait ensemble, on travaillait ensemble, on enregistrait ensemble et on aimait cela », se souvient France avec émotion. Pendant près de deux décennies, ils ont partagé la même passion, à la fois dévorante et magique, pour la musique. Le rituel des séances d’enregistrement était immuable ; Pendant que les musiciens s’installaient, Michel s’asseyait au piano et il commençait à jouer la chanson pour leur « mettre l’harmonie à l’oreille ». Perfectionniste, il ne voulait travailler qu’avec les meilleurs solistes, les meilleurs choristes, les meilleurs techniciens. Parfois, déçu par l’orchestration, il jetait une partition qu’il fallait aller chercher dans la corbeille pour le convaincre de la reprendre : c’est ainsi que « Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux » a pu voir le jour. Et la fatigue qui les laissait brisés au petit matin, France et lui, avait toujours un indicible goût de bonheur.

Interview de France Gall par Dany Jucaud

Paris Match. Après un silence de plusieurs années, en deux ans, vous avez réalisé quatre grands projets : votre autoportrait, celui de Michel, qui sortira bientôt sur TF1, un livre de photos et l’intégrale de sa musique. Vous aviez peur qu’on vous oubli ?

France Gall. J’ai fait ce que je pense que Michel aurait fait pour moi si l’inverse s’était produit. Si c’est moi qui avais disparu, il aurait mis un point d’honneur à continuer à me faire exister et à me mettre en valeur. J’ai essayé de le montrer sous un jour un peu différent de celui sous lequel les gens le connaissaient, sans pour autant le trahir. Je suis la personne qui le connaissait le mieux au monde. Je me devais de faire ce livre, comme ce portrait. Personne d’autre n’aurait pu le faire de cette manière. Je ne fais que rendre à Michel ce qu’il m’a donné.

P.M. A un moment ou à un autre, vous êtes-vous interdit de montrer ou de dire certaines choses ?

F.G. Dans mon autoportrait, je n’avais rien laissé dans l’ombre. Je révélais des choses dont je n’avais encore jamais parlé, comme certaines chansons que Gainsbourg m’avait fait chanter et qui m’avaient profondément blessée. Dans celui de Michel, j’ai pris le parti de montrer le côté humain essentiel plutôt que ce qui était anecdotique.

P.M. Comme quoi par exemple ?

F.G. C’était un fou de chocolat, il en cachait partout dans la maison, il possédait une collection de Dinky Toys extraordinaire. Était-ce vraiment important de le dire ? J’ai préféré montrer que c’était un homme rare. Quelqu’un de bien.

P.M. Mettre à plat toute une vie, trier des milliers de photos de ceux qu’on a aimés et qui ne sont plus là, se remémorer les jours heureux, n’est- ce pas se replonger à coup sûr dans la douleur ?

F.G. Au contraire ! C’était passionnant de faire cette recherche. Tout ce qui concerne Michel m’amuse. Quand je regarde ses photos aujourd’hui, je souris de tendresse. Michel m’a toujours fait rire, et il continue de le faire. Je sais que ça a choqué des gens, mais dès le lendemain de sa mort j’écoutais sa musique. Je n’avais pas le choix. J’ai décidé qu’il ne fallait pas que ça me rende triste. De même quand je voyais une photo de lui ou un film. Car je savais que ça allait être mon futur, que je le veuille ou non.

P.M. C’est facile d’exercer un contrôle sur son intellect, mais beaucoup moins sur ses émotions. D’où vous vient cette force incroyable ?

F.G. J’aime profondément la vie et je veux lui faire honneur. Je ne me souviens plus très bien comment j’étais du temps de Michel, mais j’ai décidé de vivre cette putain de vie le mieux possible. Le départ de Michel, celui de Pauline m’ont ancrée plus que jamais dans le réel. Aujourd’hui, je vis l’instant présent à fond, sans me poser de questions.

P.M. Au cours de vos recherches, avez-vous découvert une facette de sa personnalité que vous ne connaissiez pas ?

F.G. Non. Michel était un pur artiste, toujours insatisfait parce qu’il recherchait la perfection et qu’il avait l’impression de ne jamais l’atteindre. Extrêmement élégant dans sa relation avec l’autre, il gardait une certaine distance avec le monde. En même temps, il était de plain-pied dedans. C’était un écorché vif avec des colères d’adolescent, une grande intégrité, intense et léger à la fois. Comme il n’était pas familier de nature, on en déduisait que c’était quelqu’un de froid et de sévère. Simplement il n’était pas du tout showbiz. C’était un protestant qui avait eu une éducation stricte dont il ne s’est jamais débarrassé. La première fois que je me suis assise au piano à côté de lui et qu’il m’a fait chanter, j’ai eu tout à coup l’impression d’être enfin à ma place dans la chanson. Tout s’est apaisé.

P.M. C’est là bien sûr que vous vous êtes dit : “Cet homme est l’homme de ma vie !”

F.G. Pas du tout ! Je vivais à l’époque avec quelqu’un, Michel aussi. Il fallait d’abord rompre avec nos vies passées, ce n’était pas évident.

P.M. Il plaisait beaucoup aux femmes …

F.G. Il adorait leur compagnie, et elles le lui rendaient bien. Il échangeait par la poste des livres avec ses amies Miou-Miou, Nathalie Baye … Les femmes le fascinaient. Je lui disais toujours : « Si tu te voyais quand tu leur parles, tu as une tête de merlan frit ! » Ça le faisait rire. Il était conscient de son pouvoir de séduction, mais il n’enjouait pas. Il faut dire qu’il avait assez de moi comme spécimen à la maison !

P.M. Qu’est-ce qui vous manque le plus de lui aujourd’hui ?

F.G. Son art de la conversation. Aujourd’hui, nos âmes se mélangent suffisamment pour qu’on n’ait plus besoin de parler.

P.M. Comment expliquez-vous cette curiosité permanente que les gens ont toujours pour vous alors que vous ne faites plus rien ?

F.G. Je ne sais pas. Je n’ai jamais cherché la lumière. Quand j’ai débuté dans ce métier, je voulais simplement chanter. Ce que je voulais avant tout, c’est ne pas faire un métier comme tout le monde.

P.M. Quand avez-vous l’intention de rechanter ?

F.G. Je n’en sais rien. Le simple fait qu’on se pose cette question me fait réfléchir. Il fallait d’abord que je fasse mon autoportrait pour tourner définitivement une page avant de pouvoir continuer.

P.M. Continuer quoi ?

F.G. Ça, je ne sais pas. Je vais d’abord prendre du temps pour me reposer avant de penser à l’avenir. Beaucoup de temps.

P.M. En attendant de savoir où la vie va vous mener, comment occupez-vous vos journées ?

F.G. Je ne m’ennuie jamais. J’ai la chance d’avoir suffisamment d’argent pour vivre sans travailler. J’ai une vie beaucoup plus profonde qu’avant, ce qui ne veut pas pour autant dire qu’elle est ennuyeuse, simplement je ne veux plus vivre dans le stress ni dans le paraître. Michel m’a fait légataire universelle de tout son œuvre. Il nous a laissé, à Raphaël et à moi, toute sa musique ; c’est un travail énorme au quotidien. Je passe mon temps à essayer de trouver des réponses à des questions qu’on me pose, du genre : peut-on jouer « Starmania » dans une école ? Faire une autre version d’une de ses chansons ? … Je voudrais oublier Michel que ce serait impossible. Nos vies sont liées pour toujours.

P.M. Quel est votre univers aujourd’hui ?

F.G. Une toute petite poignée de gens. Ce que j’ai vécu ces dernières années, très peu de gens pouvaient le partager. J’ai eu des déceptions avec certains que je croyais être mes amis, et des découvertes comme Juliette Binoche que je ne connaissais pas. A la mort de Michel, elle m’a envoyé une carte, quelque chose comme : « Michel était un soleil » Je suis ouverte à de nouvelles rencontres, mais l’époque des maisons pleines, des fêtes ne m’amuse plus. J’essaie de vivre le plus en harmonie possible. J’ai besoin de nature, de liberté. J’adore ne rien avoir à faire. C’est tout un art de ne rien faire, vous savez ! Je continue à vivre la nuit. La nuit, je bouge les meubles, je dessine des plans, je rêve …

P.M. A force de vivre en vase clos, restez-vous quand même à l’écoute du monde ?

F.G. Je lis « Libé » tous les matins, je regarde les nouvelles, je me tiens au courant de tout ce qui se passe. Je suis plus inquiète pour l’avenir du monde que pour le mien. Cela étant, je me sens très bien seule avec moi-même alors qu’avant la solitude représentait pour moi le comble de la misère. C’est une grande victoire.

P.M. Quelle a été votre plus grande peur ?

F.G. Qu’après la mort de Michel personne ne m’aime autant qu’il m’a aimée. J’ai eu tort. Il y a toujours autant d’amour autour de moi.

P.M. Y a-t-il un homme dans votre vie aujourd’hui ?

F.G. Je suis ici pour vous parler de Michel, pas pour vous parler de ma vie privée actuelle.

P.M. Auriez-vous été France Gall sans Michel Berger ?

F.G. Non. Michel a été mon maître. C’est lui qui m’a construite dans le bon sens du terme. Il m’a appris à m’ouvrir aux autres et au monde.

P.M. Et vous, que lui avez-vous apporté ?

F.G. Un équilibre indispensable à sa création, un art de vivre, la fantaisie. La gaieté et la vie. On ne peut pas vivre que de musique. Michel et moi, on était une vraie force ensemble et on le savait. Il n’y a jamais eu un mot plus haut que l’autre entre nous. En dix-huit ans de vie commune, aucun de nous deux n’a jamais prononcé une phrase que nous aurions pu ensuite regretter.

P.M. Le livre s’intitule « Si le bonheur existe ». A mon tour de vous poser la question : « Est-ce que le bonheur existe ? »

F.G. « Si le bonheur existe », c’est le début d’une phrase d’une des chansons de Michel. Feuilletez le livre, vous aurez la réponse !

Magazine : Paris Match
Interview de Dany Jucaud
Photos de Dominique Issermann, Jean-Marie Périer, Thierry Boccon-Gibod
5 décembre 2002
Numéro : 2793

France Gall, un nouveau départ dans la vie !

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Pour France Gall, il y a N'Gor, ce havre découvert voici vingt-cinq ans avec Michel Berger. Elle a aussi New York, pour l'anonymat.
Pour France Gall, il y a N'Gor, ce havre découvert voici vingt-cinq ans avec Michel Berger. Elle a aussi New York, pour l'anonymat.
Pour France Gall, il y a N'Gor, ce havre découvert voici vingt-cinq ans avec Michel Berger. Elle a aussi New York, pour l'anonymat.

Depuis longtemps, les embruns de l’Atlantique ont délavé les murs roses de sa maison, le cabanon, comme on dit là-bas, sur l’île de N’Gor, à 17 kilomètres de Dakar.

Une des pirogues qu’on emprunte pour s’y rendre a été rebaptisée Babou, le surnom de France Gall pour ses proches de tous les continents.

Ceux que les malheurs ont abattus autant qu’ils les ont mûris se trouvent parfois des refuges. Pour France, il y a N’Gor, ce havre découvert voici vingt-cinq ans avec Michel Berger. Elle a aussi New York, pour l’anonymat. Mais on dit qu’elle revient plus souvent, désormais, à Ramatuelle et à Paris, dans le grand appartement où ont grandi leurs deux enfants, Pauline et Raphaël. Comme réconciliée avec elle-même.

Rappelez-vous l’été 2000. Elle avait bouleversé Johnny et son public en venant interpréter par surprise, sur la scène de l’Olympia, On a tous quelque chose de Tennessee. Un pur moment d’émotion quand, en prélude à cette chanson composée par Michel Berger pour le rocker en 1985, elle avait récité, dans l’obscurité, ces quelques phrases de l’écrivain américain : « A vous autres, hommes faibles et merveilleux, qui mettez tant de grâce à vous retirer du jeu, il faut qu’une main légère posée sur votre épaule vous pousse vers la vie … »

C’est cette même main aujourd’hui qui pousse France vers une nouvelle sérénité. Et c’est paradoxalement le dixième anniversaire de la disparition de Michel Berger qui lui en fournit l’occasion. A Ramatuelle, là où l’artiste s’est éteint, là où elle aime se retrouver seule avec ses souvenirs, France a réussi à exorciser ses démons. Grâce notamment à tous ces projets qui nous rendent Michel encore plus vivant. Elle a donc travaillé avec passion sur le livret de présentation du coffret de deux CD sorti cet été. Mieux, elle a écrit la biographie si attendue de l’homme avec lequel elle a vécu pendant vingt ans, Michel Berger, si le bonheur existe (éditions du Cherche-Midi), dont la sortie est prévue le 30 octobre. Enfin, elle a finalisé le reportage consacré à son Pygmalion qu’on verra prochainement sur TF1. Et elle a même trouvé le temps d’appeler la production de « Star Academy », ayant jugé décevante la version des élèves de l’un de ses plus grands tubes, Musique. Exigeant même un réenregistrement ! Preuve s’il en est que France est plus que jamais la gardienne de la mémoire de l’un de nos compositeurs les plus doués de sa génération.

En janvier dernier déjà, au cours de l’émission qui lui était consacrée sur France 3, la chanteuse confiait qu’elle avait l’intuition que désormais le malheur était derrière elle.

« Je sais que le meilleur est à vivre ! » insistait-elle.

Un cycle s’achève, et la « lumière du jour », ainsi que l’avait surnommée Michel dans une chanson d’amour, est là. « Mes amis le savent, je suis quelqu’un de très gai. Quand on prend le temps de la regarder, la vie est passionnante. » Elle rappelle souvent qu’après la mort de Michel, en 1992, elle désirait chanter, s’affirmer comme jamais. Et puis, une sale journée de décembre 1997, Pauline, qui, depuis l’enfance, souffrait de mucoviscidose, s’était éteinte, à dix-neuf ans.

« Le départ de ma fille m’a donné envie de me taire. Peut-être pour toujours. Cela, je ne le sais pas encore. » Aujourd’hui, France sort de sa réserve. Elle triomphe de ses derniers doutes, évacue ses angoisses. Elle se libère. Exactement comme dans les années soixante-dix où elle avait, grâce à sa rencontre avec Michel, su retrouver l’énergie de revenir sur le devant de la scène. Désormais, portée par cette force intérieure que Michel a si bien su lui léguer, elle s’impose de nouveaux défis. Parce qu’elle a appris, à ses dépens, qu’il n’existe pas de bonheur sans aspérités. La maladie de Pauline, très tôt diagnostiquée, fut sa première épreuve. Puis les amis ont disparu : Daniel Balavoine sur le Paris-Dakar, Coluche sur une route du sud de la France, sa meilleure amie, Telsche Borman, et tant d’autres encore, anéantis par le sida. Avant que la tragédie ne fauche son mari et sa fille …

Seule sur l’île de N’Gor ou aux côtés de son fils, Raphaël, parti vivre aux Etats-Unis, avec ses amis des autres coins du monde, France impose sa nouvelle philosophie de la vie : « Renoncer à être heureuse ? s’interrogeait-elle devant Patrick Sabatier. Ce serait vraiment la plus grosse bêtise que je puisse faire. Ça voudrait dire qu’on ne comprend pas bien ce que l’on fait ici. Le but, c’est quand même de parvenir à être heureux ! » Si nous avons tous un peu de Tennessee, alors qu’elle sache, France, que nos mains légères voudraient la pousser vers la vie !

Magazine : Gala
Par Michel Bessières
Date : 24 octobre 2002
Numéro : 489

Michel Berger, 10 ans déjà

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Imprévue et brutale, la mort a arraché Michel Berger à ses fans le 2 août 1992. Foudroyé par une crise cardiaque après une partie de tennis, l’auteur de “Starmania” s’est éteint à 44 ans dans sa villa de Ramatuelle.

Michel avait la fragilité qui, souvent, accompagne la grâce des surdoués. Depuis quelques années, comme s’il savait que le temps lui était compté, ce timide multipliait les créations. Il venait d’enregistrer avec France Gall l’album « Double jeu », qui allait être un chant d’adieu. Ils s’étaient offert à la même époque une escapade au Sénégal, où ils se faisaient construire une maison. Il a suffi d’un excès de stress et de surmenage pour briser, soudain, ces lumineux rêves d’avenir.

La compilation de ses plus belles chansons fait un malheur. Sa musique est plus vivante que jamais. Toutes les générations se reconnaissent dans la tendresse de ses mélodies.

Pour toute une génération, il a symbolisé le romantisme de la jeunesse. Dix ans après sa mort, un coffret de trois CD., « Pour me comprendre », réunit 57 de ses chansons et un inédit, « La fille au sax », enregistré en 1981.

Avec France, sa muse, ils ont vécu le meilleur avant d’affronter le pire.

En mars 1978, France Gall, enceinte de Pauline, photographie Michel Berger, au piano. Il compose le grand opéra rock « Starmania » sur lequel il travaille avec Luc Plamondon depuis trois ans.

Sa première chanson pour elle, « La déclaration », peut facilement passer pour un aveu. Entre France et Michel, le « coup de foudre » fut d’abord musical. « Il disait des choses que je ressentais moi-même », se souvient France. Alors qu’elle songe à arrêter sa carrière, elle lui demande d’écrire pour elle. D’abord, il refuse, mais ne résiste pas longtemps à sa fascination pour les chanteuses. « Que l’amour est bizarre », dira le titre de l’album que Michel publie un an après leur rencontre. Désormais, ils partagent l’amour de la musique et celui de la vie. Ils chantent, se marient. France découvre qu’elle est enceinte à la veille de se produire au Théâtre des Champs-Élysées. Michel a donné un nouvel éclat à sa carrière. Pauline naît quelques mois avant le triomphe de son papa dans « Starmania ». Jeunes parents comblés, ils apprennent que le bonheur est fragile : la vie de Pauline est menacée par une maladie génétique.

Loin de la scène, il était d’abord le groupie de Pauline et Raphaël. La naissance de Pauline, en 1978, lui donne le goût de la vie de famille. Deux ans et demi plus tard, un petit frère, Raphaël, élargit le clan.

Ce sentimental aux allures d’éternel adolescent aimait passionnément la vie. Michel avait été très marqué par la disparition de Bernard, son frère, le 26 janvier 1982. La mort de son père, le Professeur Jean Hamburger, célèbre néphrologue, avait été dix ans plus tard, le 1er février 1992, une autre épreuve. Il regrettait de ne pas avoir été plus proche de lui et le citait volontiers : « Créer, c’est affirmer qu’on existe, c’est anéantir le néant. » Michel reportait toute sa tendresse sur les siens. L’important, à ses yeux, était le bien-être de ses enfants. Près d’eux, il appréciait sans réserve un bonheur dont il connaissait la précarité. « Moi, disait-il, je me fous de ce qu’il se passe après la mort ».

Les grandes stars lui faisaient confiance pour mettre leurs sentiments en musique. Johnny lui avait demandé une chanson. En 1985, Michel Berger lui compose un album, « Rock’n’roll attitude ». « Quelque chose de Tennessee », en hommage à l’écrivain Tennessee Williams, en restera la chanson phare.

Il aimait les Beatles et Gershwin … En pleine époque yé-yé, il rêvait déjà de marier le rock’n’roll avec le piano classique, et c’est pourquoi il écrivit deux opéras, « Starmania »et « La légende de Jimmy »

Michel Berger a fait de la chanson en véritable artiste. Il créait pour ses amis, pour ses amours. De France à Françoise Hardy, de Daniel Balavoine à Johnny. « On a tous quelque chose en nous de Tennessee/ Cette volonté de prolonger la nuit/ Ce désir fou de vivre une autre vie. » Ces paroles, devenues un classique du répertoire de Johnny, avaient donné au rocker ses nouveaux habits de héros romantique. Mais Michel parlait aussi de lui par la voix d’un autre. Il disait sa soif d’idéal, l’insatisfaction chronique qui alimentait son désir de créer. « Mon grand regret, confiait-il, est de n’avoir qu’une vie. Ce n’est pas assez pour tout ce que j’ai à faire : composer, écrire, chanter, aimer …

Son ami d’enfance, qui prépare un album-souvenir aux éditions du Cherche-Midi, rappelle que Michel disait : « On n’écrit vraiment que pour quelqu’un qu’on aime. » Et il précisait : « Écoutez avec attentions mes chansons, vous saurez tout ».

Par Jean Brousse

C’était en août 2002. Sur mes routes de Corrèze, Michel venait me voir. J’écoute la compilation qui vient de sortir. A la télévision, on reprend le film « Tout feu, tout flamme », de Jean-Paul Rappeneau, musique de Michel Berger. A Ia radio, on entend tous les jours ses chansons, interprétées par lui et par d’autres … Ceux qu’il aime et qu’il a choisis. Il nous manque, lui, bien sûr. Mais sa musique est là, vivante !

Année 1950, boulevard de Courcelles. Michel découvre la musique – classique – de leçon en leçon, sur les deux pianos du grand salon, auprès de sa maman, Annette Haas Hamburger, concertiste. Au lycée Carnot, il noue un solide réseau d’amitiés qui survivra à sa carrière. Aux mathématiques et aux versions latines il préfère la littérature, puis la philo. Et la musique bien sûr : clarinette, piano. Nous aurons eu la meilleure classe de musique de tout le lycée. Mais ce n’était qu’une heure par semaine ! Dommage. Et les séances de fin d’année ! Tant de rêves se bousculent dans sa tête, auxquels la vie de lycéen ne répond pas. A 13 ans, Michel découvre Ray Charles. Il abandonne Chopin. Avec trois copains, il prépare quelques chansons. Pathé Marconi organise des auditions. Jacques Sclingand, directeur artistique, lui fait enregistrer son premier disque. Il devient « chouchou » à « Salut les copains». Plus tard, il part pour les Etats-Unis :« Les Etats-Unis ont transformé ma musique … Je suis rentré et j’ai tout déchiré, pour tout recommencer. »

Michel rencontre France au cœur des années 70. Elle fait une voix dans ses enregistrements. La voix, l’interprète sont pour lui partie intégrante de ses compositions, comme un instrument. Il veut écrire pour elle. Mais comme il l’a dit : « On n’écrit vraiment que pour quelqu’un qu’on aime. » Ce sera : « La déclaration ». Il compose pour lui, pour elle, en alternance. Il crée pour d’autres certaines de leurs plus belles chansons. Françoise Hardy, « qui se refuse aux concessions », Johnny Hallyday, «je deviens metteur en scène de son personnage ». Il invente le métier de producteur à la française avec Véronique Sanson. Et puis « la passion de la musique ne me suffit pas, j’ai de plus besoin de chanter sur scène ». Il devient chanteur.

Michel a souvent rêvé de prendre une année sabbatique. Il voulait voyager. « Je n’ai jamais pris le temps de pointer sur une carte les lieux que je voulais connaître … Je souffre de ne pas rencontrer des peintres, des écrivains, m’emplir d’autres choses que de la culture limitée distillée par les médias … » Il ne le fit jamais vraiment. Mais il partira huit, dix ou quinze jours : Afrique, Mali, Cambodge, Chine … Toujours avec un projet, jamais vraiment en vacances. Le Mali, avec Daniel (Balavoine) pour Action écoles ; le Cambodge, pour retrouver une famille. Il en rapporte des milliers de clichés. Ses photos révèlent l’émotion d’un artiste. Et puis il revenait enrichi d’expérience. Trop de projets se bousculent : musiques de films, films musicaux, chansons, spectacles. Avec « Starmania », il donne le goût au public du spectacle musical. « Starmania », créée en 1978, cruellement actuelle aujourd’hui. Il faut toujours entreprendre dix projets pour en faire aboutir un seul.

Michel voulait que sa musique existe !

Alors il intervenait à tous les stades de la réalisation. Il n’était satisfait – et encore ! – que lorsqu’il entendait enfin ce qui résonnait dans sa tête. « Un producteur, c’est comparable à un metteur en scène de cinéma. Choisir un interprète, des techniciens, des musiciens, un preneur de son, un arrangeur, un compositeur, un parolier… Le producteur forme une équipe de travail qu’il dirige de façon précise du début à la fin de l’enregistrement. » Michel voulait faire « de la musique française qui balance » ! Respectueux du public et de ceux qui travaillaient avec lui, il était un « patron » reconnu, respecté parce que, grâce à lui, chacun donnait le meilleur de lui-même.

Il voulait travailler avec les meilleurs. Fou de joie, fier quand Elton John lui a demandé de composer avec lui, quand Jérôme Savary a voulu mettre en scène « La légende de Jimmy », son œuvre la plus aboutie, quand Johnny Hallyday lui a dit « on s’y met ». Il était attiré par ceux qui maîtrisaient d’autres univers que le sien. Il aimait les gens brillants, les artistes, les chercheurs … Il appréciait les rencontres : avec Jacques Kerchache, le grand collectionneur des arts premiers, il apprit à comprendre les peuples qu’on disait primitifs à travers leurs œuvres. Il échangea un long dialogue avec Jacques Attali lorsqu’il publia son essai sur la musique, « Bruits ». Avec Philippe Chatiliez, il parlait de mots. Il s’étonnait avec moi qu’on puisse être ingénieur, et nous évoquions le progrès des sciences et des techniques, leur lenteur et leur urgence ! Bien dans son époque, il avait pressenti les changements qu’allaient connaître les années 90 : les médias en ébullition, la radio, le monde du disque face aux innovations technologiques et aux évolutions de la société. Il faudrait se battre à nouveau, faire à nouveau ses preuves. Rien n’est jamais acquis. Il était seul, le seul à s’inquiéter.

Michel n’a jamais livré sa vie privée. « Tout ce que j’ai voulu dire est dans mes chansons, écoutez-les avec attention, vous saurez tout ! » Pour lui, la famille était sûrement l’essentiel. Il a toujours gardé une affection indestructible pour sa mère. Et puis la douleur de perdre son frère aîné qu’il admirait. Il a vécu la souffrance de sa fille. Il a renoué avec son père ; il voulait comprendre quel moteur avait fait avancer ce grand patron de médecine. Il gardait des liens serrés avec quelques amis d’enfance. Mais les plus solides amitiés, il les nouait avec ceux avec qui il travaillait. Son monde. Pourtant, le monde était injuste, qui lui a pris ceux qu’il aimait : Bernard, Daniel, Coluche. Michel restait un artiste. Il continue à livrer son message, toujours plein d’espoir. Mais terriblement lucide.

Magazine : Paris Match
Par Jean Brousse
Date : 22 août 2002
Numéro : 2778

Michel Berger, 10 ans déjà

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Michel Berger : rétrospective dans le Paris Match Belge sur l’artiste et l’homme, capturée dans un article de La Libre Match, 1992. Un regard sur ses créations et sa vie.
Michel Berger : rétrospective dans le Paris Match Belge sur l’artiste et l’homme, capturée dans un article de La Libre Match, 1992. Un regard sur ses créations et sa vie.

Imprévue et brutale, la mort a arraché Michel Berger à ses fans le 2 août 1992. Foudroyé par une crise cardiaque après une partie de tennis, l’auteur de “Starmania” s’est éteint à 44 ans dans sa villa de Ramatuelle.

Michel avait la fragilité qui, souvent, accompagne la grâce des surdoués. Depuis quelques années, comme s’il savait que le temps lui était compté, ce timide multipliait les créations. Il venait d’enregistrer avec France Gall l’album « Double jeu », qui allait être un chant d’adieu. Ils s’étaient offert à la même époque une escapade au Sénégal, où ils se faisaient construire une maison. Il a suffi d’un excès de stress et de surmenage pour briser, soudain, ces lumineux rêves d’avenir.

La compilation de ses plus belles chansons fait un malheur. Sa musique est plus vivante que jamais. Toutes les générations se reconnaissent dans la tendresse de ses mélodies.

Pour toute une génération, il a symbolisé le romantisme de la jeunesse. Dix ans après sa mort, un coffret de trois CD., « Pour me comprendre », réunit 57 de ses chansons et un inédit, « La fille au sax », enregistré en 1981.

Avec France, sa muse, ils ont vécu le meilleur avant d’affronter le pire.

En mars 1978, France Gall, enceinte de Pauline, photographie Michel Berger, au piano. Il compose le grand opéra rock « Starmania » sur lequel il travaille avec Luc Plamondon depuis trois ans.

Sa première chanson pour elle, « La déclaration », peut facilement passer pour un aveu. Entre France et Michel, le « coup de foudre » fut d’abord musical. « Il disait des choses que je ressentais moi-même », se souvient France. Alors qu’elle songe à arrêter sa carrière, elle lui demande d’écrire pour elle. D’abord, il refuse, mais ne résiste pas longtemps à sa fascination pour les chanteuses. « Que l’amour est bizarre », dira le titre de l’album que Michel publie un an après leur rencontre. Désormais, ils partagent l’amour de la musique et celui de la vie. Ils chantent, se marient. France découvre qu’elle est enceinte à la veille de se produire au Théâtre des Champs-Élysées. Michel a donné un nouvel éclat à sa carrière. Pauline naît quelques mois avant le triomphe de son papa dans « Starmania ». Jeunes parents comblés, ils apprennent que le bonheur est fragile : la vie de Pauline est menacée par une maladie génétique.

Loin de la scène, il était d’abord le groupie de Pauline et Raphaël. La naissance de Pauline, en 1978, lui donne le goût de la vie de famille. Deux ans et demi plus tard, un petit frère, Raphaël, élargit le clan.

Ce sentimental aux allures d’éternel adolescent aimait passionnément la vie. Michel avait été très marqué par la disparition de Bernard, son frère, le 26 janvier 1982. La mort de son père, le Professeur Jean Hamburger, célèbre néphrologue, avait été dix ans plus tard, le 1er février 1992, une autre épreuve. Il regrettait de ne pas avoir été plus proche de lui et le citait volontiers : « Créer, c’est affirmer qu’on existe, c’est anéantir le néant. » Michel reportait toute sa tendresse sur les siens. L’important, à ses yeux, était le bien-être de ses enfants. Près d’eux, il appréciait sans réserve un bonheur dont il connaissait la précarité. « Moi, disait-il, je me fous de ce qu’il se passe après la mort ».

Les grandes stars lui faisaient confiance pour mettre leurs sentiments en musique. Johnny lui avait demandé une chanson. En 1985, Michel Berger lui compose un album, « Rock’n’roll attitude ». « Quelque chose de Tennessee », en hommage à l’écrivain Tennessee Williams, en restera la chanson phare.

Il aimait les Beatles et Gershwin … En pleine époque yé-yé, il rêvait déjà de marier le rock’n’roll avec le piano classique, et c’est pourquoi il écrivit deux opéras, « Starmania »et « La légende de Jimmy »

Michel Berger a fait de la chanson en véritable artiste. Il créait pour ses amis, pour ses amours. De France à Françoise Hardy, de Daniel Balavoine à Johnny. « On a tous quelque chose en nous de Tennessee/ Cette volonté de prolonger la nuit/ Ce désir fou de vivre une autre vie. » Ces paroles, devenues un classique du répertoire de Johnny, avaient donné au rocker ses nouveaux habits de héros romantique. Mais Michel parlait aussi de lui par la voix d’un autre. Il disait sa soif d’idéal, l’insatisfaction chronique qui alimentait son désir de créer. « Mon grand regret, confiait-il, est de n’avoir qu’une vie. Ce n’est pas assez pour tout ce que j’ai à faire : composer, écrire, chanter, aimer …

Son ami d’enfance, qui prépare un album-souvenir aux éditions du Cherche-Midi, rappelle que Michel disait : « On n’écrit vraiment que pour quelqu’un qu’on aime. » Et il précisait : « Écoutez avec attentions mes chansons, vous saurez tout ».

Par Jean Brousse

C’était en août 2002. Sur mes routes de Corrèze, Michel venait me voir. J’écoute la compilation qui vient de sortir. A la télévision, on reprend le film « Tout feu, tout flamme », de Jean-Paul Rappeneau, musique de Michel Berger. A Ia radio, on entend tous les jours ses chansons, interprétées par lui et par d’autres … Ceux qu’il aime et qu’il a choisis. Il nous manque, lui, bien sûr. Mais sa musique est là, vivante !

Année 1950, boulevard de Courcelles. Michel découvre la musique – classique – de leçon en leçon, sur les deux pianos du grand salon, auprès de sa maman, Annette Haas Hamburger, concertiste. Au lycée Carnot, il noue un solide réseau d’amitiés qui survivra à sa carrière. Aux mathématiques et aux versions latines il préfère la littérature, puis la philo. Et la musique bien sûr : clarinette, piano. Nous aurons eu la meilleure classe de musique de tout le lycée. Mais ce n’était qu’une heure par semaine ! Dommage. Et les séances de fin d’année ! Tant de rêves se bousculent dans sa tête, auxquels la vie de lycéen ne répond pas. A 13 ans, Michel découvre Ray Charles. Il abandonne Chopin. Avec trois copains, il prépare quelques chansons. Pathé Marconi organise des auditions. Jacques Sclingand, directeur artistique, lui fait enregistrer son premier disque. Il devient « chouchou » à « Salut les copains». Plus tard, il part pour les Etats-Unis :« Les Etats-Unis ont transformé ma musique … Je suis rentré et j’ai tout déchiré, pour tout recommencer. »

Michel rencontre France au cœur des années 70. Elle fait une voix dans ses enregistrements. La voix, l’interprète sont pour lui partie intégrante de ses compositions, comme un instrument. Il veut écrire pour elle. Mais comme il l’a dit : « On n’écrit vraiment que pour quelqu’un qu’on aime. » Ce sera : « La déclaration ». Il compose pour lui, pour elle, en alternance. Il crée pour d’autres certaines de leurs plus belles chansons. Françoise Hardy, « qui se refuse aux concessions », Johnny Hallyday, «je deviens metteur en scène de son personnage ». Il invente le métier de producteur à la française avec Véronique Sanson. Et puis « la passion de la musique ne me suffit pas, j’ai de plus besoin de chanter sur scène ». Il devient chanteur.

Michel a souvent rêvé de prendre une année sabbatique. Il voulait voyager. « Je n’ai jamais pris le temps de pointer sur une carte les lieux que je voulais connaître … Je souffre de ne pas rencontrer des peintres, des écrivains, m’emplir d’autres choses que de la culture limitée distillée par les médias … » Il ne le fit jamais vraiment. Mais il partira huit, dix ou quinze jours : Afrique, Mali, Cambodge, Chine … Toujours avec un projet, jamais vraiment en vacances. Le Mali, avec Daniel (Balavoine) pour Action écoles ; le Cambodge, pour retrouver une famille. Il en rapporte des milliers de clichés. Ses photos révèlent l’émotion d’un artiste. Et puis il revenait enrichi d’expérience. Trop de projets se bousculent : musiques de films, films musicaux, chansons, spectacles. Avec « Starmania », il donne le goût au public du spectacle musical. « Starmania », créée en 1978, cruellement actuelle aujourd’hui. Il faut toujours entreprendre dix projets pour en faire aboutir un seul.

Michel voulait que sa musique existe !

Alors il intervenait à tous les stades de la réalisation. Il n’était satisfait – et encore ! – que lorsqu’il entendait enfin ce qui résonnait dans sa tête. « Un producteur, c’est comparable à un metteur en scène de cinéma. Choisir un interprète, des techniciens, des musiciens, un preneur de son, un arrangeur, un compositeur, un parolier… Le producteur forme une équipe de travail qu’il dirige de façon précise du début à la fin de l’enregistrement. » Michel voulait faire « de la musique française qui balance » ! Respectueux du public et de ceux qui travaillaient avec lui, il était un « patron » reconnu, respecté parce que, grâce à lui, chacun donnait le meilleur de lui-même.

Il voulait travailler avec les meilleurs. Fou de joie, fier quand Elton John lui a demandé de composer avec lui, quand Jérôme Savary a voulu mettre en scène « La légende de Jimmy », son œuvre la plus aboutie, quand Johnny Hallyday lui a dit « on s’y met ». Il était attiré par ceux qui maîtrisaient d’autres univers que le sien. Il aimait les gens brillants, les artistes, les chercheurs … Il appréciait les rencontres : avec Jacques Kerchache, le grand collectionneur des arts premiers, il apprit à comprendre les peuples qu’on disait primitifs à travers leurs œuvres. Il échangea un long dialogue avec Jacques Attali lorsqu’il publia son essai sur la musique, « Bruits ». Avec Philippe Chatiliez, il parlait de mots. Il s’étonnait avec moi qu’on puisse être ingénieur, et nous évoquions le progrès des sciences et des techniques, leur lenteur et leur urgence ! Bien dans son époque, il avait pressenti les changements qu’allaient connaître les années 90 : les médias en ébullition, la radio, le monde du disque face aux innovations technologiques et aux évolutions de la société. Il faudrait se battre à nouveau, faire à nouveau ses preuves. Rien n’est jamais acquis. Il était seul, le seul à s’inquiéter.

Michel n’a jamais livré sa vie privée. « Tout ce que j’ai voulu dire est dans mes chansons, écoutez-les avec attention, vous saurez tout ! » Pour lui, la famille était sûrement l’essentiel. Il a toujours gardé une affection indestructible pour sa mère. Et puis la douleur de perdre son frère aîné qu’il admirait. Il a vécu la souffrance de sa fille. Il a renoué avec son père ; il voulait comprendre quel moteur avait fait avancer ce grand patron de médecine. Il gardait des liens serrés avec quelques amis d’enfance. Mais les plus solides amitiés, il les nouait avec ceux avec qui il travaillait. Son monde. Pourtant, le monde était injuste, qui lui a pris ceux qu’il aimait : Bernard, Daniel, Coluche. Michel restait un artiste. Il continue à livrer son message, toujours plein d’espoir. Mais terriblement lucide.

Magazine : La Libre match
La Libre Match est une association entre les éditeurs de Paris Match et de La Libre Belgique, publiée par le G.E.I.E. La Libre Match, situé au Boulevard Emile Jacqmain 127, 1000 Bruxelles.
Par Jean Brousse
Date : 21 août 2002
Numéro : 42

France Gall en 2002

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France 3 s’apprête à rediffuser un portrait de France Gall, et TF1 consacrera en janvier 2002 un documentaire d’une heure et demie à Michel Berger.
France 3 s’apprête à rediffuser un portrait de France Gall, et TF1 consacrera en janvier 2002 un documentaire d’une heure et demie à Michel Berger.

France 3 s’apprête à rediffuser un portrait de France Gall, et TF1 consacrera en janvier 2002 un documentaire d’une heure et demie à Michel Berger.

C’est France qui l’a réalisé ainsi qu’un album-souvenir, « Michel Berger, si le bonheur existe », qu’elle vient de publier aux éditions du Cherche-Midi.

Un démenti en images à l’homme aimé qui répétait : « tout est possible … mis à part d’être heureux. »

Note sur les crédits : Il arrive fréquemment que des œuvres soient diffusées sans que le nom de l’auteur soit mentionné. Ces pratiques sont illégales au sens de l’art. L.121-1 du CPI. Lorsque nous connaissons le nom de l’auteur de la photo, il est toujours mentionné. Si vous constatez une erreur, un manque, ou que vous souhaitez le retrait d’une photo dont vous êtes l’auteur : contactez-nous.

*Sources des textes

France Gall : Soleil noir

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Un coffret réunit aujourd'hui les enregistrements sixties de France Gall, bande-son tonique et lumineuse d'une époque sur laquelle la principale intéressée a toujours refusé de revenir.
Un coffret réunit aujourd'hui les enregistrements sixties de France Gall, bande-son tonique et lumineuse d'une époque sur laquelle la principale intéressée a toujours refusé de revenir.

Un coffret réunit aujourd’hui les enregistrements sixties de France Gall, bande-son tonique et lumineuse d’une époque sur laquelle la principale intéressée a toujours refusé de revenir.

Pour la première fois, elle fait une exception et parle de cet “âge tendre” sans langue de bois.

Qui aurait pu dire ça ? La Poupée de cire était en fait une poupée chiffonnée, la Poupée de son, une poupée qui fait non. Droite et radieuse sous son casque d’or, sans que rien ne transparaisse jamais, France Gall a vécu les sixties comme un lent chemin de croix. A l’intérieur de la bulle rose pâle de Salut les copains, sous les feux croisés de l’Eurovision et l’embrasement rapide du vedettariat, elle s’est souvent retrouvée seule, en proie à des doutes et des questionnements que personne ne souhaitait vraiment entendre.

Coffret 3CD en édition Long Box édité en novembre 2001 qui regroupe 74 titres de France Gall enregistrés chez Philips.

Dans l’entretien qui suit, France Gall accepte pour la première fois de dévoiler l’envers d’un décor trop lisse et coloré dont elle s’emploie, plus de trente ans après, à lacérer le vernis. Rencontrer France Gall aujourd’hui, à l’heure où sort un somptueux coffret de tous ses enregistrements Philips, n’est pas qu’une affaire de nostalgie. Il s’agit d’abord de reconnaître à quel point, pendant dix ans, elle a incarné la pop à la française avec un style et une flamboyance auxquels peu de chanteuses de l’époque peuvent se mesurer. Peut-on, par exemple, aimer Gainsbourg sans aimer France Gall ? Le beau Serge lui-même n’a pas dit pour rien, un jour, “Ceux qui n’aiment pas France Gall se trompent. “Sur les soixante-quatorze chansons réunies dans le coffret, les petits bijoux se ramassent à la pelle, largement plus nombreux que les tartes. En suivant la même courbe d’évolution que Gainsbourg, de ses débuts jazzy en compagnie du grand Alain Goraguer jusqu’à sa seconde éclosion pop avec Michel Colombier ou David Whitaker, elle a connu, elle aussi, mille facettes qu’il est temps de (re)découvrir. Aujourd’hui, France Gall nous reçoit chez elle, le temps d’un émouvant entretien ponctué d’éclats de rire. Dans quelques heures, ce sera la grande migration vers l’Afrique, où elle dit trouver la paix. Elle va se préparer pour la Coupe du monde, et tout particulièrement pour le match France-Sénégal ! Avant de reprendre la pirogue qui la conduira sur son île, dans la nuit profonde des beaux ciels d’Afrique, à la recherche du Pégase qui survole sa maison à la grande terreur des indigènes, la Négresse blonde redevient Poupée de cire et tente de plonger à plein souvenir dans la réconciliation avec les sixties, 1965 : année fantastique ? Pas sûr.

Quel regard portez-vous sur le coffret de vos années pop qui vient de sortir ?

France Gall – (Elle regarde le livret) Elle est mignonne, non ? A-do-ra-ble ! J’ai naturellement tendance à considérer cette jeune fille comme quelqu’un d’autre parce que je sais qu’elle n’était pas heureuse et je n’ai pas envie de l’intégrer à ma vie. Elle était moi mais ne me ressemble pas. Il faut comprendre une chose : je suis douée pour ce que je fais, pour chanter, pour ce métier qui est de chanter. En revanche, je n’avais pas du tout envie d’être exposée, je n’étais pas heureuse de me retrouver sous le regard des autres, c’était quelque chose de très violent, très agressif

Des exemples ?

A l’époque, j’avais la sensation qu’on me filait une claque à chaque fois que j’ouvrais la bouche. J’exagère un peu mais c’est comme ça que je prenais les choses. Pour ma deuxième interview, alors que j’avais à peine 16 ans, je me suis retrouvée face à Philippe Bouvard. Il m’a parlé de choses que je ne pouvais pas connaître et j’ai ressenti ça comme une humiliation terrible ! Lui, ça l’amusait de déstabiliser les gens, mais moi j’ai été traumatisée, c’est pour ça qu’ensuite je n’ai plus jamais parlé pendant vingt ans.

Vous aviez l’impression d’être jetée en pâture comme une lolita ?

Il y avait de petits drames derrière chaque chose que j’ai vécue. Je me souviens notamment d’une émission qui se déroulait dans une boîte, on m’a mis la main aux fesses et quand je suis montée sur scène, des types ont crié “à poil!” Ces deux choses ont été comme un viol et j’en ai été bouleversée pendant des jours … Pendant toute la période Salut les copains, je ne me suis jamais sentie à ma place. Chaque disque était une nouvelle épreuve, sauf quand j’aimais vraiment la chanson, mais c’était rare. Sur quatre titres, il n’y en avait souvent qu’un seul que j’aurais vraiment aimé chanter si on m’en avait donné le choix.

C’est la raison pour laquelle il y a si peu d’homogénéité dans vos disques ?

Les gens qui écrivaient les chansons n’avaient pas vraiment de vision, alors il fallait négocier. Parfois, je procédais par élimination entre une chanson que je haïssais et une autre que je n’aimais pas non plus, mais que je pouvais mieux accepter. Dans le cas de Sacré Charlemagne par exemple, c’était terrible pour moi de chanter ça. J’ai appelé la veille de la sortie en disant “Stop, vous arrêtez tout !” Il y a aussi ce duo avec Maurice Biraud, La Petite, qui est vraiment épouvantable.

Comment se sont passés vos débuts ?

J’appartiens à une famille de musiciens. Mon père était chanteur et auteur, il a été premier prix de Conservatoire d’abord et ensuite chanteur de variétés. C’est lui qui m’a conduite à chanter la première fois de façon sérieuse. Au départ, je chantais juste à la maison, je m’exerçais sur les disques des Double Six, je jouais de la guitare mais je ne songeais même pas à en faire un métier. J’étais sûre d’une chose: je voulais faire un truc pas ordinaire dans la vie. Grâce à mon père, qui m’ a fait rencontrer Denis Bourgeois, j’ai fait un essai de voix qui s’est avéré concluant. J’ai quitté le lycée, ce qui m’arrangeait parce que j’étais sur le point de redoubler, et je me suis aussitôt retrouvée en studio, accompagnée par les meilleurs musiciens de jazz de l’époque, Pierre Michelot, Eddy Louiss …

Justement, comment avez-vous géré le fait de vous retrouver propulsée très jeune au milieu de musiciens déjà aguerris ?

J’ai toujours abordé les choses de manière inconsciente. Je n’avais aucune préparation particulière mais je me sens toujours à l’aise au milieu de musiciens. En même temps, je bougonnais pas mal, ça ne devait pas être facile de travailler avec moi à cette époque, précisément parce que je n’étais pas heureuse, tout était épouvantable à mes yeux.

Aviez-vous une échappatoire ?

Je tenais un journal. J’ai écrit, photographié et filmé toute mon existence … Dans mon journal, je pleure et je ris à tour de rôle, c’est terrible. Je n’ai pas pu mener une vie d’adolescente normale, je suis devenue une vedette du jour au lendemain. Après l’Eurovision, j’ai signé un contrat de cinq ans chez Teldec en Allemagne et je suis devenue, en parallèle, une chanteuse allemande ! J’allais là-bas toutes les semaines, je faisais des télés en allemand. Il y a eu le Canada, l’Espagne, l’Italie .. , Poupée de cire, poupée de son, je l’ai enregistré en six langues ! C’est dommage : le plaisir a été tué par ce qui se passait autour. En même temps, je n’osais trop rien dire, je gardais tout à l’intérieur. Parce que je n’avais pas une très haute opinion de moi et parce que l’image de moi que me renvoyait la société ne m’aidait pas à m’aimer. C’est assez curieux parce que j’ai été très aimée et pourtant il ne me reste, de cette époque, que les choses violentes, le regard des gens qui ne m’aimaient pas, ce qui représentait un millième par rapport au reste.

Parliez-vous à votre père de ce décalage ?

Non, mon père avait le mauvais rôle dans l’histoire parce qu’il devait s’occuper de moi. Il était tellement heureux que ça marche, il était très impliqué et j’étais à un âge où on écoute ce que disent les adultes. On disait “Il faut battre le fer tant qu’il est chaud”, ce genre de choses … Ce n’était pas facile pour lui, il y avait des gens qui l’accusaient de presser le citron et moi j’étais très difficile, je le faisais tourner en bourrique. C’était comme si je lui en voulais, inconsciemment. J’étais rebelle.

Comment avez-vous vécu votre victoire à I’Eurovision en 1965 ?

D’un côté, c’était plutôt agréable de gagner. J’aime bien gagner, je n’aime pas la compétition mais je suis plutôt joueuse. Surtout que là, je partais complètement perdante. Après mon passage, je suis sortie de la salle, persuadée de n’avoir aucune chance. Je suis allée dans un café en face, j’ai commandé un verre de lait et j’ai suivi le reste de la· soirée à la télévision. Quand j’ai vu que j’étais en tête et que la fin approchait, je suis revenue dans la salle en courant avec mon verre de lait à la main. Il y avait un long couloir et, tout au bout, cinquante photographes qui m’attendaient. Avant de me retrouver sur scène, j’ai juste eu le temps de demander à la personne qui m’accompagnait d’appeler mon petit ami à Paris. Juste après avoir chanté, on me le passe et j’entends, au bout du fil, “Je te quitte”. C’était un chanteur, il était jaloux. J’étais effondrée. Il y avait une soirée donnée en mon honneur avec trois mille personnes et je suis restée à pleurer dans ma chambre. Le lendemain, tout le monde partait à Capri alors que moi je rentrais à Paris. L’Eurovision, pour moi, c’était ça.

Comment trouviez-vous votre voix ?

J’avais des difficultés, une voix très difficile à dompter. En fait, j’ai plusieurs voix et il fallait que j’arrive à les mettre ensemble alors qu’elles sont très-opposées. Quand je chante dans le souffle, ça va, mais dès que je chante fort, j’ai un timbre beaucoup plus acide qui a irrité pas mal de gens à l’époque. Il y a aussi ce côté femme-enfant que je déteste, c’est insupportable les femmes-enfants ! Et puis, ce n’était pas très sympathique dans le regard des gens, dans la bonne société, il y avait un côté un peu pervers. Je m’habillais avec des petites chaussettes blanches, des chaussures de petite fille et, en même temps, je me maquillais, j’incarnais plusieurs filles à la fois.

Cela correspondait-il à différentes facettes de votre caractère ?

Le plus troublant, c’est la manière dont mon personnage s’est parfois retrouvé transformé par les gens avec lesquels je travaillais. Je pense notamment à une émission de télé où je chantais J’ai retrouvé mon chien. Jean-Christophe Averty avait imaginé une mise en scène ahurissante où j’étais debout, en jupette, avec trois laisses à la main et, au bout des laisses, il y avait des vieillards et des clochards à la place des chiens. Dans le monde prude de la télé de l’époque, ça a provoqué un scandale incroyable !

Il y a eu aussi le fameux épisode des Sucettes. Tout le monde a dit que vous chantiez cette chanson sans savoir de quoi il s’agissait. On a du mal à le croire, étiez-vous à ce point innocente ?

Comment vous dire … Je ne pouvais pas concevoir le fait qu’on puisse faire passer une idée pareille dans une chanson. Donc, effectivement, je n’ai pas capté. Je savais bien qu’avec Gainsbourg, il y avait souvent des doubles sens dont il fallait se méfier. Je voyais bien aussi les drôles de sourires autour de moi, notamment ceux de mon manager. Mais moi, je n’imaginais pas qu’on pouvait me faire ça, à moi.

Votre collaboration avec Gainsbourg s’est interrompue en 1968 avec deux chefs-d’œuvre, Nefertiti et Teenie Weenie Boppie. Qui a pris la décision d’arrêter ?

On l’a prise ensemble. On a senti qu’on était allés au bout. Et puis, il y a un fait qui a sûrement précipité sa décision: ce n’est pas sa chanson qui a marché sur le disque, et il l’a très mal pris. Quelques années plus tard, je suis retournée le voir lorsque j’étais dans le creux de la vague. Il m’a écrit Les Petits Ballons (encore une chanson à double sens) et Frankenstein, mais ça n’a pas marché. Pour moi, les chansons de Serge restent au-dessus du lot, je ne lui en ai jamais refusé une seule. Maintenant, on me dit que j’ai permis à Gainsbourg de devenir ce qu’il est devenu, que grâce à Poupée de cire, sa carrière artistique a pris son envol. Pendant longtemps, je n’ai jamais pensé que je lui avais apporté quoi que ce soit en dehors de l’argent.

Des années plus tard, vous avez chanté de nouveau sur scène Attends ou va-t’en.

Oui, parce que c’est ma préférée, j’avais envie de la chanter à nouveau parce qu’elle était dure. J’aime les chansons dures, j’ai toujours aimé les choses un peu dures. Il n’y a pas beaucoup de chansons de cette époque que j’ai aimé chanter, et toutes celles que j’aime sont des chansons où le personnage que j’incarne possède un caractère-très affirmé. Par exemple, j’ai remarqué que, dans les chansons écrites par Serge, je n’arrête pas de donner des ordres : N’écoute pas les idoles, Laisse tomber les filles, Attends ou va-t’en. Michel a ensuite continué dans cette voie : Résiste, Débranche … Ce n’est pas tout le monde qui peut donner des ordres!

La fin des années 60, c’est aussi la fin du premier volet de votre carrière, vous vous êtes sentie bas been à ce moment-là ?

Oui, tout à fait. Dans le regard des autres, j’étais sans doute devenue has been. Ma vie professionnelle était soudainement plus calme, j’avais moins de contrats à honorer. .. Jusqu’en 1973, lorsque je suis allée voir Michel Berger. J’ai longtemps refusé de parler de cette période des années 60 pour ne pas faire de peine à ma mère, je ne voulais plus qu’elle lise dans les journaux à quel point j’avais été malheureuse. Elle se sent responsable, elle me dit “Mais qu’est-ce que tu aurais fait ? Dis-moi ce que tu aurais fait d’autre ? C’était une chance !” Elle a sûrement raison … La preuve, vous êtes là aujourd’hui. Le temps a dû jouer pour moi.

Magazine : Les Inrockuptibles
Jean-Luc Clairet
Date : 26 décembre 2001 au 7 janvier 2002
Numéro : 319

France Gall par France Gall

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Point de vue
Point de vue

France Gall, très attachante, ouvre ses tiroirs secrets ce soir.

Elle est devenue une grande vedette de la chanson française au milieu des années 60.

Révélée au public par Serge Gainsbourg, grâce à son apparition dans le concours Eurovision 1965 où elle interprétait Poupée de cire, poupée de son, la demoiselle France devint donc une idole avant de couler doucement dans un relatif oubli. Jusqu’à ce jour béni de 1973 où elle rencontra Michel Berger qui l’aima, qu’elle aima et qui composa, pour elle exclusivement, quelques mélodies inoubliables dont le célébrissime il jouait du piano debout.

Avec lui, elle eut 2 enfants, en perdit un, et traversa des moments difficiles tout en maintenant ses hautes notes. Elle se retira du métier après le décès de son mari et s’installa au Sénégal. Aujourd’hui elle effectue un grand retour. Pour France 3 et pour Eric Guéret, qui a écrit et réalisé ce documentaire de près de 2 heures, elle a ouvert ses tiroirs secrets.

Leur contenu révèle une femme blessée, une actrice performante et une créature très attachante.

Magazine : Midi Libre
H.-J.S.
Date : 9 octobre 2001
Numéro : 20438

France Gall : retrouvailles intimes

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France Gall revient après de longues années de silence pour un émouvant autoportrait diffusé mardi 9 octobre sur France 3.
France Gall revient après de longues années de silence pour un émouvant autoportrait diffusé mardi 9 octobre sur France 3.
France Gall revient après de longues années de silence pour un émouvant autoportrait diffusé mardi 9 octobre sur France 3.

Elle revient après de longues années de silence pour un émouvant autoportrait diffusé mardi 9 octobre sur France 3.

De la poupée de cire à la star amoureuse, des éblouissements de la scène aux coups durs de l’existence, on la suit avec tendresse dans son parcours de femme frappée par le destin mais qui ne renonce jamais à la vie.

France Gall, on te fait tout haut notre déclaration

« Si le bonheur existe, c’est une épreuve d’artiste … » Trois mots qui parlent de toi, France : artiste, épreuve et ce bonheur que tu nous as donné depuis tant d’années. Encore deux ou trois mots pour te parler de nous, millions de fans qui avons vibré à ta voix, à celle de Michel, à votre musique qui nous accompagnait partout et, faveur d’un temps comme suspendu, nous accompagne encore.

Il y a dans ton histoire un condensé d’humanité. La vie qui commence tel un jeu, avec ton père, tes frères qui aiment swinguer, et toi qui te lances, à peine née, dans ta robe en mousseline, au Grand Prix de l’Eurovision. Tout sauf une poupée de cire. Tu le pressens malgré ton jeune âge, la musique que tu feras tienne t’attend un peu plus tard, elle t’est offerte avec l’amour, et cette chance, tu sais la reconnaître, tu la célèbres encore aujourd’hui. On vous aimait Berger et toi, inséparables, comme un miroir réjouissant de ce que nous rêvions d’être dans la vie : amoureux, énergiques, avec le désir que ça balance ici aussi bien qu’outre-Atlantique. La tignasse de Michel, ta salopette et tes éclats de rire, votre immense talent tournaient dans nos têtes et sur nos platines.

Le film que tu as réalisé, où tu racontes avec une simplicité à la fois grave et légère ta vie, nous l’avons regardé à plusieurs au journal. Ce furent des retrouvailles bouleversantes, comme l’évidence d’une intimité jamais perdue entre toi et nous. Toutes, que nous ayons 30, 40 ou 50 ans, n’avons pu nous empêcher de fredonner ces extraits de nos vies.

Tes chansons ont émaillé, sans que nous en ayons vraiment conscience, le déroulé naturel de nos jours, comme une amie présente qui a toujours le mot juste. On tombait amoureuses, on se faisait plaquer, on allait danser, « la vie, c’est déjà si compliqué », heureusement Michel et toi nous donniez des ailes.

Les années 80 te portent au plus haut, l’homme que tu aimes te dédie un jour une chanson, « Tu es ma lumière du jour ». Cette clarté te suit avec tes enfants, qui sont ta première raison de vivre. Tu as tout pour être heureuse et toi tu en profites. Pas étonnant que tu aies gagné plus tard les rives africaines, il y a en toi depuis longtemps la perspicacité d’un vieux sage. Non pas que tu craignes l’avenir – quand tu apprendras la grave maladie de ta fille, Pauline, tu diras : « On a perdu notre insouciance définitivement » – mais tu sais apprécier l’existence quand elle se fait généreuse. Tu mènes tambour battant ta vie professionnelle, familiale, jolie (on suit tes coupes de cheveux), rieuse, exigeante. Tu es une star mais tu ressembles aussi à beaucoup de femmes de ton époque.

De la scène éclairée, tu passes au ring où la vie te boxe. Michel meurt brutalement le 2 août 1992, ta fille s’éteint quelque temps plus tard dans tes bras, la maladie ne t’épargne pas. A chaque fois, tu fais, comme tu dis, « la guerre au mauvais côté de la vie ». C’est une terrible traversée, un long chemin vers la consolation, tu ne peux pas croire que tant de douleur n’ait pas un sens. Tu continues à chanter et nous on te regarde, on t’écoute, on se dit : « Mais comment fait-elle pour tenir ? » On t’admire. Quand Michel meurt, tu sais qu’on pleure avec toi, tu le dis dans ton film : « Les fans de Michel ont souffert véritablement. »

L’Olympia, Bercy, le Zénith, tu remontes sur le ring, non pour cogner mais pour donner. Et c’est de nouveau le bonheur. Pour nous, et peut-être bien pour toi. Puis un jour, tu t’absentes à nous. Pas à ta vie, pas à ton fils, pas à tes amis. Tu vas de plus en plus souvent dans ta maison au Sénégal, tu cherches un chemin de sérénité et, de nouveau, on se dit que ton parcours est exemplaire d’une humanité qui accepte le destin sans renoncer à la vie. Voilà, France, on voudrait danser avec toi sur de nouveaux accords qu’on aimerait tant, mais sens-toi libre, on a un trésor de chansons inépuisable, inusable, et on remercie notre chance en répétant tout bas : c’est bon que tu sois là. Isabelle Maury


Rencontre – France Gall, libre dans sa tête

Jeudi 13 septembre 2001 dans le sud de la France, à Ramatuelle. Il est midi. France me prépare un tartare de thon. Un peu de persil dans la salade de betterave, une bouteille de rosé frais. Voilà pour moi. Pour elle, des œufs brouillés, café au lait, pain grillé. On s’installe devant l’écran télé. Pour France, impossible de parler d’autre chose que de cette monstruosité qui a coûté la vie à plus de 6 000 civils en une heure de temps et qui a frappé sa ville préférée, New York. « J’ai tout de suite senti que le monde et ses données allaient changer. » On parle des lieux qu’elle habite et qui l’habitent. L’âme de ses maisons, c’est elle et personne d’autre, même s’il y a des pianos de Michel partout et des tableaux peints par Pauline aux murs. Elle ne cesse jamais de faire évoluer l’espace en repoussant les murs, en enlevant les portes, en agrandissant les fenêtres. C’est une passionnée d’architecture, la preuve, son livre de chevet : des plans de maison dessinés par Frank Lloyd Wright. « Si nous avions vécu à la même époque, je serais sûrement tombée amoureuse de lui si je l’avais rencontré. » Elle a baptisé sa maison de Dakar « Noflaye », qui veut dire « se la couler douce » en wolof. Elle l’a choisie dans une île sans électricité qui se vide à la tombée du jour de tous ses habitants parce qu’ils ont peur d’y dormir. « Moi, j’aime ce calme plus que tout. » A Paris, elle évite de sortir. Elle ne se balade plus dans les rues un après-midi par semaine comme elle le faisait autrefois avec Michel pour découvrir leur ville, rentrer sous les porches, acheter des tableaux. « C’était bien de pouvoir faire ça. A l’époque, personne ne nous photographiait, on était plus libres. » C’est souvent pour rechercher l’anonymat qu’elle part régulièrement à l’étranger. « Le succès, c’est merveilleux, la célébrité, c’est un cauchemar. » Revenons à son film, cet autoportrait réalisé après des années de silence. Pourquoi maintenant ? « J’étais prête à le faire et on m’a donné une absolue liberté pour le mener à bien. Faire son autoportrait, c’est une sorte de psychothérapie. Ça remet les choses en place et permet de ne rien laisser en plan. On souffre beaucoup à remuer tout ça. Mais je sais que cela fera plaisir à beaucoup de gens et mon bonheur passe par le plaisir des autres. »

Comment vit-elle maintenant ? A-t-elle peur de vieillir ? « Seuls les sots se lamentent de vieillir ! Cet adage m’aide à accepter le temps qui passe. Et puis, c’est pas si mal de vieillir, on fait ce que l’on veut, on n’a pas les mêmes envies. On est pleins d’expérience, alors on maîtrise tout mieux. Moi, pour l’avenir, je veux du sur-mesure ! » Aura-t-elle envie alors de refaire de la musique, d’aller à la rencontre de ses fans ? « Je sais que le public attend que je rechante, mais moi je suis très loin d’envisager un retour sur scène, je n’y pense tout simplement pas, je ne peux pas. En ce moment, je me sens incroyablement libre dans ma tête, je n’ai aucune angoisse de l’avenir et je n’ai aucune crainte. Je fais ce que je veux, je vois qui je veux et je vis où je veux. » C’est comme ça que France est heureuse. Sans chercher à faire de projets. « Pour le moment, je ne peux pas me détacher du film, j’attends que le public le voie. Après, je pourrai passer à autre chose. J’ai tout mon temps. Et puis l’hiver arrive, Dakar et son soleil m’attendent. On y pensera après Noël… » Sophie Lisieux.

Dans ce “ELLE” du 8 octobre 2001, France Gall commente elle-même ses précédentes couvertures

Cliquez sur les pochettes pour consulter les magazines
AVRIL 1968 « Ma première couverture ! Je trouve cette photo très ELLE, très moderne. C’est en avril. Rien ne pouvait laisser supposer les événements qui allaient bouleverser la France un mois après. A l’époque, j’étais dans mon rêve, comme Alice au pays des Merveilles, totalement inconsciente, en dehors de la vie. Pas très épanouie en fait. »
JANVIER 1982 « Entre cette couverture et la précédente, Michel Berger est arrivé dans ma vie. J’ai deux enfants. Je suis à la veille d’un spectacle de six semaines au Palais des Sports. Ce sera la révélation de la scène. On sent que je suis hyper- , active, pressée, dans l’ébullition, l’effervescence de la préparation. On voit aussi que c’est moi qui me suis coiffée et maquillée ! »
FEVRIER 1993 « C’était la première fois que je reprenais la parole après la mort de Michel. J’avais choisi ELLE pour le faire car c’était le magazine avec lequel je me sentais bien. Je me souvenais que Jean-Marie Périer avait été un ami très proche de Michel, qu’il avait fait sa première pochette de disque, qu’il avait été un compagnon des débuts. Il a tout de suite eu l’idée de cette photo, les yeux fermés. »
Métamorphosée, livrée à elle-même, France Gall a puisé, dans le travail et un tas de curiosités nouvelles, une rage de vivre ... contagieuse.
Métamorphosée, livrée à elle-même, France Gall a puisé, dans le travail et un tas de curiosités nouvelles, une rage de vivre … contagieuse.

Magazine : Elle
Photos : Kate Barry
Date : 8 octobre 2001
Numéro : 2910

France Gall : le silence a été mon refuge

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France Gall revient enfin pour son public avec un document télé exceptionnel diffusé le mardi 9 octobre 2001 sur France 3.
France Gall revient enfin pour son public avec un document télé exceptionnel diffusé le mardi 9 octobre 2001 sur France 3.
France Gall revient enfin pour son public avec un document télé exceptionnel diffusé le mardi 9 octobre 2001 sur France 3.

France Gall. Elle revient enfin pour son public avec un document télé exceptionnel diffusé le mardi 9 octobre 2001 sur France 3.

En appuyant sur le bouton du digicode qui porte bien sûr toujours le nom de la famille, celui patronymique de Michel, une phrase m’est subitement revenue en mémoire, comme une petite madeleine proustienne.

C’était il y a presque dix ans.

En me raccompagnant à la porte, dans ce même hall d’un immeuble calme parisien, France m’avait murmuré dans un sourire : « J’ai vraiment l’impression, parfois, de vivre avec le professeur Tournesol ! »

Pendant deux heures, à la veille de la sortie de leur album en duo « Laissez passer les rêves », tandis que Michel s’affairait à la mezzanine dans son capharnaüm de poèmes, de partitions et de post-it, nous venions d’évoquer avec elle l’incroyable richesse de leur collaboration artistique, mais aussi le caractère indestructible d’une osmose unique nourrie autant d’amour que d’une complicité tout à fait magique.

Aujourd’hui, le « Tournesol » a tourné la tête vers d’autres soleils, s’en est allé vers ce « Paradis blanc » où sa fille, Pauline, éternel petit ange de 19 printemps, l’a rejoint.

Pourtant, aussitôt rouverte la porte de l’appartement où France vit avec son fils, Raphaël, leurs souvenirs et leur volonté d’avenir, ce sont la même harmonie, le même esprit de clan, le même art de vivre et d’aimer qu’exhale autour du grand piano noir une déco chatoyante et racée. Cette sensation de pérennité, ce sentiment de legs, cette dimension de challenge face aux affres du destin, bref cette « aptitude à avancer », comme elle le dit elle-même, « autant par le bonheur que par les choses incroyables qu’on nous donne à surmonter », ce sont les évidences du magnifique autoportrait que France Gall a confectionné pendant un an et que France 3 diffusera ce 9 octobre (ndlr : 2001).

Un document télévisuel exceptionnel, truffé d’images inédites, de films d’archives ou personnels, de confidences et de musiques, par lequel l’artiste et la femme renouent avec la création, mais aussi avec la communication.

« N’allez pas parler de grand retour ou de choses comme ça », précise-t-elle d’entrée.

« Ce film, c’est juste un coucou, une manière de donner des nouvelles, une réponse à tous ceux qui osent ou n’osent pas me demander comment ça va et me poser toutes sortes de questions. Après le départ de Pauline, le silence a été mon refuge. Aujourd’hui, ce portrait de moi, d’une incroyable et d’une vraie vocation de chanteuse qu’il ne sert à rien de faire semblant d’ignorer, c’est aussi une façon de bouger. »

Bouger, inventer, devancer les modes … En voyant défiler les images de sa carrière, on réalise à quel point France Gall a bien plus marqué l’époque et nourri le patrimoine qu’elle-même et nous l’imaginions. A quel point, surtout, victime ou décideuse, mais toujours inspirée, elle a été une devancière.

Pendant l’avant-Michel, d’abord, avec cette voix encore adolescente qui irritait certains, mais a fait tant d’émules. Avec cette incursion de rythmes dans une chanson de variété un peu mièvre. Avec cette flamboyante collaboration avec Gainsbourg parachevée par un triomphe en forme de malentendu. « Annie », nous raconte-t-elle, « m’a forgé à vie un côté introverti et une espèce de méfiance. Je l’ai vécu comme une sorte de viol, une trahison des adultes qui, ensuite, m’a valu de passer pour une idiote puis de recevoir, pendant dix ans, des lettres d’obsédés sexuels. »

Survient alors l’extraordinaire rencontre avec l’homme et l’artiste de sa vie. « Je chantais et il pensait tout le reste. Avant lui, malgré le succès, je n’avais jamais été bien dans ma peau de chanteuse. Avec lui, je découvrais fascinée qu’on pouvait même parler de choses graves avec légèreté. » C’est exactement ce que démontre son film. C’est aussi pourquoi elle refuse désormais de s’adonner aux interviews classiques : « Je me suis beaucoup trop lâchée après la mort de Michel, et aujourd’hui, je ne supporte pas de relire mes réponses. Ce n’est pas tant parler qui me déplaît que voir ensuite les choses écrites. Sans musique, sans contexte, sans instantané, les mots alourdissent les choses et blessent ceux qu’ils concernent aussi.

« Que Raphaël découvre mieux ma vie à travers un film, cela m’émeut et me ravit, mais que je parle de lui dans un journal, que j’y évoque des sentiments qui nous appartiennent, n’est pas décent. »

Comment pourtant raconter France sans parler d’amour ? Qu’elle ait choisi pour le faire des chansons et des images relève d’une grande subtilité. « Vous avez vu comme ça transpire notre bonheur ? » souligne-t-elle en nous toisant d’un regard malicieux. « Vous avez vu comme c’est une belle histoire d’amour ? »

Une histoire qui, pour beaucoup, serait devenue insupportable sans Michel et carrément invivable après Pauline. Ajoutons à cela d’angoissants problèmes de santé et la perte de sa meilleure amie, et tout le monde se demande quelle force peut animer ce petit bout de femme dont chaque frémissement est dicté par le cœur, dont chaque fibre est maternelle. A ces questions aussi, le film apporte des réponses manifestes bien qu’indicibles. D’abord, il y a la musique, viscéralement greffée en elle : « Après la mort de Michel, c’est elle qui m’a aidée à me soigner ! » « Elle » et ceux qui l’aiment. En retournant en studio et sur scène à Bercy, escortée d’une bande de jeunes rappeurs, France exprime toute son inventivité et introduit la gaieté de ces gamins dans sa maison, dans sa vie et, surtout, dans celle de ses enfants. Elle retrouve aussi ce public qui l’aime depuis toujours et qu’elle découvre différemment : « J’ai compris la forme qu’il avait et je l’ai enfin aimé pour sa consistance. »

Puis, il y a les bonnes décisions : « Nous sommes partis tous les trois aux Etats-Unis, car Michel avait toujours souhaité que les enfants parlent anglais. C’était la découverte d’un nouveau monde qui fait désormais partie du mien. L’anonymat et le sentiment d’évasion, cela fait parfois du bien. »

Depuis que Pauline n’est plus là, France se partage d’ailleurs entre trois pays dont elle confesse avoir besoin. La France, évidemment, parce qu’il y a son fils, parce qu’il y a sa mère, dont elle vient de fêter les 80 ans en l’installant avec elle, pour une nuit, dans un palace. New York, ensuite, dont elle dit que les récents attentats lui ont « brisé le cœur ». Dakar, enfin, où elle s’est constitué un cercle d’amis véritables si étrangers aux mille et une trahisons qu’elle a subies ces dernières années. « Dakar, mais surtout mon petit îlot loin de tout et des fausses valeurs. C’est un endroit qui m’a littéralement saisie. Je n’ai pas envie d’expliquer pourquoi pendant des heures, mais je peux tout de même vous répondre : parce que c’est ailleurs, parce que c’est simple ! »

Magazine : Ciné Télé Revue
Par Alain Houstraete-Morel
Date : du 6 au 12 octobre 2001
Numéro : 140

France Gall se livre dans une émouvante confession

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Il y a eu les bonheurs, les succès et les malheurs, hélas ! trop nombreux, mais aujourd’hui, derrière la chanteuse, c'est enfin la femme que France Gall révèle …
Il y a eu les bonheurs, les succès et les malheurs, hélas ! trop nombreux, mais aujourd’hui, derrière la chanteuse, c'est enfin la femme que France Gall révèle …

Il y a eu les bonheurs, les succès et les malheurs, hélas ! trop nombreux, mais aujourd’hui, derrière France Gall, c’est enfin la femme qu’elle révèle …

« Le 9 octobre prochain, j’aurai cinquante-quatre ans », dit-elle un rien agacée en fronçant son nez, avant de laisser éclater son rire cristallin.

On a bien du mal à le croire. Et ce ne sont pas seulement ses baskets noire et blanche et ses fossettes au creux des joues qui lui confèrent cette aura juvénile. Non, derrière les apparences, l’impression est bien plus ancrée que ça. En fait, il émane de France Gall une spontanéité qui d’ordinaire se censure avec l’âge adulte. Quand elle veut quelque chose, en général elle le fait ; quand elle pense quelque chose, en général elle le dit. Sans s’encombrer de formules de politesse inutiles, elle fonce droit vers la vérité. Elle qui, depuis l’âge de seize ans, évolue dans cet univers artistique où les paillettes et l’illusion font office de religion, cherche, paradoxalement, à se rapprocher le plus près de l’authentique.

« Si je parle lentement, dite le, c’est parce que je cherche toujours le mot juste. Celui qui exprimera au plus près ma pensée. »

Elle ne triche pas et sait être la même, dans la vie de tous les jours, avec ses amis comme devant les caméras d’Éric Gueret qui a réalisé ce portrait, peu ordinaire, diffusé, coïncidence, ce 9 octobre précisément sur France 3. Ainsi, après quatre années de discrétion absolue, nécessaires à sa reconstruction après la disparition de sa fille de dix-neuf ans, Pauline, elle s’est laissé tenter par cette émouvante introspection. Beaucoup d’artistes auraient été flattés qu’on leur consacre près de deux heures d’antenne, pas France : « Personne ne m’avait encore proposé un tel projet, raconte-t-elle lovée dans son canapé blanc, et c’était très confortable au fond. Parce qu’une fois que vous avez dit oui, il s’agit vraiment d’aller au plus profond de soi et cela ne se fait pas sans se mettre en danger. » Mais, « pour mille raisons », en juin 2000, après quinze jours d’hésitation, elle a dit oui. Mieux, elle s’est impliquée dans cette aventure nuit et jour pendant près d’un an. Confiant ses albums photo et ses films seize millimètres personnels. Plongeant dans ses souvenirs les plus lointains, les plus sombres comme les plus joyeux. Ouvrant surtout son cœur en grand.

« Avant de commencer le tournage, j’ai montré au producteur, Olivier Amiot, une photo que j’avais découpée dans un magazine. On y voyait un homme allongé, les bras en croix sous un microscope géant. Voilà comment je concevais de faire ce portrait. En ne cachant rien de moi. »

Alors, forcément, on s’étonne. Elle, jusqu’alors si discrète, au point, des années durant, de toujours refuser que soit exposée en public sa vie de famille, pourquoi soudain soulever le voile ? Pourquoi nous offrir ces merveilleuses images d’un bonheur flagrant, tandis qu’elle et Michel Berger se roulent dans l’herbe, insouciants et tellement amoureux ? Pourquoi, lors d’un récent voyage à Dakar, nous faire pénétrer dans cette maison qu’elle a conçue de toutes pièces ? Pourquoi évoquer ses débuts et la difficulté qu’elle eut, adolescente, à exercer ce métier qu’elle n’avait pas encore appris à aimer ? France sourit, elle s’attendait à cette question, bien sûr. « J’ai un vrai sens du devoir envers le public. C’est ma façon à moi de lui donner de mes nouvelles. Au lieu de faire un spectacle, j’ai tourné cette émission. Au 18e siècle, j’aurais probablement écrit un livre ! »

Elle allume une cigarette, fait une pause dans cette maison calme. Jimmy, le chat, vient la distraire un instant, puis elle reprend : « Les gens ne me connaissent et c’est tout ce qu’il y a de plus normal. Jusqu’à présent, je n’ai accepté de montrer que la chanteuse. Aujourd’hui, c’est la femme que je dévoile. » Une femme si gracile qui, malgré ou plutôt à cause des épreuves que la vie lui a fait traverser, est aujourd’hui remplie de force. « Plus rien ne me fait peur », confesse-t-elle.

Et après qu’elle nous a offert cette incroyable leçon de vie, on se prend presque à l’envier, à l’admirer, en tout cas, d’avoir su trouver le chemin de la sagesse. En nous raccompagnant, dans l’entrée de cet appartement où elle vit depuis plus de quinze ans et dont elle a fait taguer de couleurs multicolores les murs par un jeune grapheur, elle glisse une dernière confidence : « Ce portrait, c’est comme s’il fallait que je le fasse, pour pouvoir, ensuite, aller de l’avant. Même si je n’ai pas encore de projet. Je vis au jour le jour. Ce que je sais, c’est que je vais bien et que j’ai des envies de faire, ça me suffit. »

Et paraphrasant des paroles que Michel Berger lui avait écrites dans sa chanson « Papillon de nuit », elle ajoute :

« Ce qui compte, c’est d’avoir envie … »

Et, elle rit.

Magazine : Télé Loisirs
Par Véronick Dokan
Photos (certaines) Thierry Boccon-Gibod
Du 6 au 12 octobre 2001
Numéro : 814