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France Gall : le comble du bonheur, c’est le vide | Paris Match | Novembre 2004

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Article du magazine Paris Match de novembre 2004 où France Gall évoque l’intégrale des Années Berger et son rapport au silence et au bonheur – francegallcollection.fr
Interview de France Gall par Benjamin Locoge pour Paris Match en novembre 2004, à l’occasion de la sortie de l’intégrale des Années Berger – francegallcollection.fr

Douze ans après la mort de Michel Berger, France Gall sort l’intégrale des « Années Berger ». Et rompt le silence pour en faire la promotion. Mais, au fond, elle reste absente.

Vous n’avez plus sorti de disque, ni chanté sur scène depuis 1997. Cela vous manque-t-il ?

Non, pas du tout. Il faut une raison pour aller en scène, c’est l’aboutissement de quelque chose. Après cette intégrale, je pense que je vais pouvoir non pas penser à mon avenir, mais vivre mon avenir. Voir les choses que j’ai envie de faire. Maintenant je sais ce qui me rend heureuse, je sens comment vivre… Est-ce que ça va passer par la musique ? Franchement, il y a de grandes chances. On verra. Je vis l’instant, le quotidien. Ici et maintenant.

Vous avez mis toutes vos activités musicales de côté à la mort de Pauline.

Effectivement, je n’ai rien fait depuis. Je ne suis pas revenue directement. Je ne me vois plus faire la même chose. L’intégrale, c’est une étape qui me rend très heureuse, c’est le côté léger du passé… C’est vrai. Mais je ne l’ai pas fait consciemment. Avant, mon bonheur était de voir mes enfants le soir et de les embrasser avant de se coucher. Depuis, j’ai besoin de phases de vide, pour mieux me remplir. C’est pour ça que je me suis investie à fond dans ce projet. Quand j’en aurai terminé la promotion, je me consacrerai de nouveau au vide. Le fait d’avoir traversé cette période, de m’être sortie du silence, m’aide à aller plus loin. Plein de choses émergent en ce moment, des envies, des idées… Ce besoin de silence avant, cela aurait été pour moi le comble de la solitude. Aujourd’hui, c’est le comble du bonheur. On change, quand même…

Le vide est-il synonyme de fuite ?

Ce n’est pas comme ça que je vois les choses. Je veux bien fuir le bruit, mais pas moi-même. Le vide, c’est pouvoir réfléchir encore, loin de tout.

Est-ce aussi la meilleure manière d’affronter l’avenir ?

Non. J’avais peur de l’avenir quand tout le monde était là. Maintenant, je ne le crains plus. Je ressens un grand avenir devant moi, un grand espace, beaucoup de place devant moi.

Vous vivez une partie de l’année à Dakar. Le lieu du vide ?

Oui, clairement, même si, une fois encore, je ne me pose pas ces questions. Je vis, je fais ce que je sens. Si j’y suis bien, j’y reste. Je ne pourrais pas expliquer pourquoi. J’ai découvert cet endroit en 1969… Depuis, j’ai le sentiment d’être une enfant là-bas, dans mon île. Je ne sors pas trop, je profite de la fraîcheur, de la naïveté ambiante… Pourtant je crois que je vais devoir partir. J’allais au bout du monde pour être tranquille et, depuis quelque temps, un Club Med est venu détruire ma quiétude. J’ai deux fois par jour des gens devant ma porte, qui viennent prendre des photos… Je suis plus à l’aise au milieu de Saint-Tropez que sur mon île. Donc je vais trouver un autre bout du monde, un autre ailleurs.

Est-ce un déchirement de partir ?

Cela fait quelques années que plus rien n’est un déchirement ! Si les choses devaient être un déchirement… Ne pas avoir de déchirements veut dire aussi ne pas avoir de fous rires. Je le remarque. Pour avoir un fou rire, il faut une certaine insouciance. Je n’en suis pas là. Le fou rire n’est pas revenu. Mais il faut faire comme Michel, toujours voir positivement les événements. Cela veut dire aussi qu’il peut revenir. Qui sait…

Êtes-vous heureuse aujourd’hui ?

Heureuse ? Être heureux, c’est se lever le matin et en être content. Dans ce cas, oui, je suis heureuse. Tout est un plaisir puisque j’ai conscience de ce qui me porte, je sais où je dois aller.

Revenons en arrière. Cette année, vous avez fêté vos quarante ans de carrière. Quel regard portez-vous sur votre période yéyé ?

Je pourrais l’effacer. J’ai eu plus de bonnes chansons que de bonheur. Je n’étais pas en harmonie avec ce que j’interprétais, ce qui est assez terrifiant… Même si Gainsbourg m’a fait don de quelques subtilités de sa plume… Je ne sais pas faire de cinéma, alors chanter des mots qui ne me convenaient pas… Je n’ai jamais su être autrement que moi-même.

Vous étiez jeune…

J’étais surtout très malléable. Quand j’ai voulu dire stop, on m’a répondu : « Ça va être difficile puisque tu as encore trois ans de contrat. » J’ai donc tenu mes engagements jusqu’en 1969. Et là, j’ai surpris tout le monde, j’ai cassé mon contrat, je suis partie, et j’ai merdoyé… Enfin, j’ai plutôt attendu l’arrivée de Michel pendant cinq ans. Et j’ai eu le temps de me rendre compte que je ne pouvais pas faire autre chose que de la musique. J’ai compris que j’aimais chanter et que je devais trouver quelqu’un pour écrire la musique de mes rêves. Michel a été celui-là.

Et vous-même, avez-vous suivi les carrières de vos contemporains ?

Je ne m’intéresse pas au passé. Parce qu’il n’y a pas de la place pour tous et que je ne suis pas du tout portée sur la nostalgie.

Quand vous chantez Michel en 1996, quatre ans après son décès, ce n’est pas de la nostalgie ?

Pas du tout ! Jamais ! Ce n’est pas parce que je voulais lui rendre hommage que j’ai fait un disque. C’est moi, c’est tout un travail, c’est de la création à part entière. J’avais envie de faire que la musique de Michel soit plus adaptée à mes goûts d’alors et, en même temps, réussir à le faire toute seule. C’était aussi apprendre à ne plus avoir son regard.

Depuis, vous n’avez plus mis les pieds en studio.

J’ai fait de la scène, l’Olympia, le concert acoustique privé…

Et en 1996 vous annoncez plus ou moins vos adieux à la musique…

Je comptais m’arrêter pour m’occuper de mes enfants. Ils avaient besoin de moi, ils avaient vécu un certain nombre d’épreuves, la mort de leur père, mon cancer du sein, que j’ai volontairement rendu public. J’avais envie d’être encore plus à leurs côtés. Puis j’ai vécu le deuil de Pauline…

Comment va Raphaël aujourd’hui ?

Bien, très bien même. Mais il n’aime pas que je parle de lui.

Chantez-vous encore ?

Pas de manière sérieuse. Je ne suis pas attirée, pour l’instant, par le monde du disque. Si je faisais de la scène, je ne pourrais plus chanter Michel. La vie est en train de me pousser, je ne sais pas vers quoi, mais je ressens cette montée, ce désir, cette demande.

En 1987, Michel disait : « Je suis le ciel, elle est la terre. » Comment vit-on sans ciel ?

Je ne vis pas sans ciel. Quand il est parti, on ne m’a pas enlevé quelque chose, on m’a juste repris quelque chose que l’on m’avait donné. C’est ma manière de penser, je ne peux pas faire autrement. À partir de là, tout est possible…

La même année, il écrivait : « Évidemment / On rit encore… / Mais pas comme avant. » Prémonitoire ?

Oui, bien sûr. On peut relire toutes mes chansons à l’aune de ce qui s’est passé dans ma vie ensuite, leur donner un nouveau sens. Évidemment, c’est ma chanson la plus triste, c’est ma chanson de l’absence. Pourtant, je suis toujours là, mais pas comme avant… C’est vrai.

Juin 1992, le couple France Gall–Michel Berger publie Double jeu, un disque réalisé à quatre mains. Tout s’y veut novateur : dans la forme, dans le propos. Les chansons ne comportent pas de refrains, les mélodies sont beaucoup moins évidentes, plus langoureuses. Berger et Gall s’apprêtaient à le défendre sur scène. Hélas, le 2 août 1992, une crise cardiaque foudroie le compositeur.

« Ce disque tient une place à part dans ma discographie, admet France. Pour la première fois, Michel n’était plus tout seul — c’était un grand changement pour lui. J’avais commencé à imposer ma manière de voir pour son dernier album, Le Paradis blanc. À tel point qu’il m’a virée du studio ! » [Elle rit.]

« Je commençais à diriger les voix lors des séances, cela ne lui plaisait pas du tout ! En fait, Michel préférait les mélodies, il n’était pas passionné par les voix. Et moi, je le poussais à essayer des choses avec la sienne. Dans Double jeu, j’ai réussi à lui imposer nos deux voix très fortes, malgré des timbres diamétralement opposés.

C’était une nouvelle manière de travailler. Nous souhaitions depuis longtemps réaliser ce rêve d’un disque à deux, mais sans tomber dans le cliché du petit couple qui fait de la musique… C’est pour ça que nous avons mis un an à le faire.

Nous avons d’abord enregistré une première mouture, qui ne me plaisait pas. Alors j’ai demandé à Michel d’écrire différemment. Et là, il a commencé à faire Laissez passer les rêves. C’était douloureux pour lui, parce qu’il s’accrochait à des chansons qui, pour moi, semblaient tout droit sorties du passé. Mais lui les adorait, il avait du mal à aller vers quelque chose qu’il ne connaissait pas.

Moi je voulais du neuf ! Quand il est arrivé avec Laissez passer les rêves, j’ai voulu écouter. Il m’a dit : “Ce n’est pas la peine.” Il avait trouvé le truc. Nous tenions le bon disque. »

Magazine : Paris Match
Par Benjamin Locoge
Date : 4 novembre 2004
Numéro : 2894

France Gall : “j’ai une foi incroyable en la vie !”

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France Gall crée l'événement musical avec "Évidemment", une anthologie de ses chansons écrites par Michel Berger.
France Gall crée l'événement musical avec "Évidemment", une anthologie de ses chansons écrites par Michel Berger.
Après deux années de silence, elle crée l'événement musical avec "Évidemment", une anthologie de ses chansons écrites par Michel Berger.

Après deux années de silence, elle crée l’événement musical avec “Évidemment”, une anthologie de ses chansons écrites par Michel Berger.

Entretien avec une artiste qui cultive l’optimisme.

ANNE MICHELET : Qu’est-ce qui vous a poussée à sortir cette intégrale des années Warner ?

FRANCE GALL : C’est ma maison de disques qui en a eu l’idée. Ça m’a semblé saugrenu mais, en fait, c’est une aventure assez géniale. Que du bonheur ! Comme je m’investis toujours sur les projets qui me concernent, j’ai dû sortir de mon cocon.

ANNE MICHELET : Se pencher sur le passé n’a pas été trop douloureux ?

FRANCE GALL : J’en suis étonnée, mais il n’y a aucune tristesse dans ces chansons. Ce ne sont que de bons souvenirs. Nous avons tellement travaillé avec Michel, mais aussi tellement ri. Je retrouve ces moments d’amour avec plaisir.

ANNE MICHELET : Comment avez-vous procédé ?

FRANCE GALL : J’ai réécouté l’intégralité de mon travail. C’était la première fois que je faisais ça avec autre chose en tête que choisir des chansons pour un spectacle. Là, j’ai pris le temps et j’ai vu défiler toute ma vie, sans nostalgie.

ANNE MICHELET : Vous êtes exigeante ?

FRANCE GALL : Perfectionniste ! Ceux qui achèteront l’intégrale et qui ont déjà tous mes disques ne seront pas déçus en l’écoutant, car le son est exceptionnel. En même temps, il y a une vraie création, parce que je veux toujours donner le maximum. J’adore écrire, mais je ne ferai jamais un livre. J’ai donc accompagné mes chansons de petits commentaires.

ANNE MICHELET : « C’est la seule chose qui compte », un inédit, est une belle leçon d’espoir …

FRANCE GALL : Cette chanson est très fraîche. Michel l’adorait. Il aimait sa force, la simplicité du message, le rythme. Ça fait du bien de l’entendre, elle est très positive.

ANNE MICHELET : Elle prend un relief particulier aujourd’hui …

FRANCE GALL : Elle donne du courage à tous ceux qui ont vécu des moments difficiles, elle incite à aller de l’avant. Je trouve les paroles magnifiques. J’ai du mal à en parler, parce que Michel détestait que l’on fasse une explication de textes. Il voulait que ça reste une émotion.

ANNE MICHELET : Ce travail est important aussi pour votre fils …

FRANCE GALL : Je ne sais pas, mais si j’étais à sa place, je pense que oui. D’abord, c’est un bel objet, original, qui permet de redécouvrir les créations de son père avec une qualité acoustique unique. Et puis, il restera une trace. Dans trois ans, les bandes auraient été abîmées. Je voulais donc avoir une intégrale en CD.

ANNE MICHELET : Après avoir formé pendant dix-huit ans un couple mythique avec Michel Berger, vous avez dit : « J’ai envie de lui rendre ce qu’il m’a donné. »

FRANCE GALL : Je veux faire les choses au mieux pour Michel, en professionnelle, comme il me l’a appris. Tout le travail que je peux réaliser sur lui, je le fais. A partir du moment où on a commencé à vivre ensemble, Michel s’est occupé de toute ma carrière : production, écriture, budget, musiciens … J’ai une éternelle reconnaissance envers cet homme qui m’a tant donné et qui a fait de moi une femme et une chanteuse accomplies.

ANNE MICHELET : Êtes-vous surprise par la modernité de sa musique ? ·

FRANCE GALL : Non, c’était aussi ce qui me plaisait avec ses textes. Je déteste les choses démodées. Il a pris des risques en créant des titres comme Laissez passer les rêves. Mais aujourd’hui, son œuvre est intacte. Une intelligence mêlée à un don ont fait de lui un visionnaire.

ANNE MICHELET : Vous n’êtes pas étonnée que la « Star Academy » ait repris « Musique »?

FRANCE GALL : Non, c’est logique. Michel a laissé quelque chose d’important. Je suis sa plus grande fan et je le serai toujours, tout en ayant une très grande lucidité sur son travail. Quand il a écrit la Légende de Jimmy, par exemple, j’étais effondrée, car je pensais que c’était beaucoup trop en avance. Or le spectacle a quand même rencontré un certain succès.

ANNE MICHELET : Comment expliquez-vous la fidélité de votre public ?

FRANCE GALL : Je l’ignore, mais il est responsable de ma présence ! J’ai souvent voulu m’arrêter et, quarante ans plus tard, je suis toujours là ! [Rires.] J’aime la musique de manière physique, c’est pour cela que je n’ai jamais inscrit « chanteuse » sur mon passeport.

ANNE MICHELET : Vous avez marqué « artiste » ?

FRANCE GALL : Je n’oserais pas ! Je suis musicienne. Je considère la voix comme un instrument qui se travaille et se mêle aux musiciens.

ANNE MICHELET : Vous avez du caractère, on vous imagine mal faire une chose malgré vous ?

FRANCE GALL : Aujourd’hui, oui. Mais à 16 ans, c’était délicat, on devait obéissance … C’était anormal de ne pas apprécier de faire des photos, des télés. J’ai accepté cette règle du jeu sans l’aimer. Dès que je suis filmée, je suis mal à l’aise. Moi, ce que j’adore, c’est faire de la musique, en studio ou sur scène.

ANNE MICHELET : Vous avez aussi fondé une famille, votre désir le plus cher …

FRANCE GALL : Mon rêve d’enfant … Michel me disait une chose qui me faisait rire : « Tu sais que tu as quand même eu de la chance de trouver un type bien pour épouser une chanteuse !»

ANNE MICHELET : Où puisez-vous votre force ?

FRANCE GALL : J’ai une foi incroyable en la vie, mais c’est très difficile de répondre à cette question, car cela m’a demandé des années de travail pour être ce que je suis aujourd’hui. Vous savez, quand on traverse des moments difficiles, on apprend vite les choses essentielles.

ANNE MICHELET : Remonterez-vous sur scène un jour ?

FRANCE GALL : C’est le moment de sortir la boule de cristal ! [Rires.] Je ne suis pas dans cet état d’esprit. J’ai accompli ce que je devais faire.

Évidemment se décline en quatre éditions, dont l’intégrale des années Warner (13 CD et 1 DVD) qui sort le 25 octobre, WEA.

Magazine : Version Fémina
Propos recueillis par Anne Michelet
SUPPLÉMENT DU COURRIER PICARD DU 22 OCTOBRE 2004

SUPPLÉMENT DU SAONE-ET-LOIRE DU 24 OCTOBRE 2004 (MERCI À ROMAIN)
Numéro : 134

France Gall : tout pour la musique

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C’est en chantant qu’elle a rencontré Michel Berger et qu’ils se sont aimés. Et en chantant toujours qu’elle a puisé la force de surmonter ses deuils, sans rien oublier de ses douleurs.
C’est en chantant qu’elle a rencontré Michel Berger et qu’ils se sont aimés. Et en chantant toujours qu’elle a puisé la force de surmonter ses deuils, sans rien oublier de ses douleurs.

C’est en chantant qu’elle a rencontré Michel Berger et qu’ils se sont aimés avec France Gall. Et en chantant toujours qu’elle a puisé la force de surmonter ses deuils, sans rien oublier de ses douleurs.

Aujourd’hui, elle nous fait le cadeau de son anthologie, « Évidemment ». Portrait d’une musicienne.

« Musicienne », c’est ce qu’indique son passeport. Ce mot est son bonheur, le bonheur d’une vie que le sort s’est pourtant acharné à malmener. Retenez ça, « musicienne », c’est sa résistance, son sourire d’aujourd’hui, sa légèreté, là, assise sur le canapé, frange blonde mythique, pull marin, pas maquillée, douce et vive, le phrasé rieur comme pour vous rassurer. L’inéluctable admis sinon consenti.

Il y a des pertes qui renvoient au rien, d’autres qui sont le témoin éblouissant de ce qui fut vécu, créé, partagé. La preuve, s’il en était besoin, avec cette compilation .de treize disques, l’intégrale de ses chansons que publie aujourd’hui une France Gall sereine. Michel Berger à ses côtés. Présent. « Son plus gros défaut, c’est qu’il est invisible », glisse-t-elle.

Le tour de force de ces deux-là est d’avoir fait oublier l’immense travail qui a présidé à vingt ans de succès, de mélodies connues. C’est que chacun de nous prenait à son compte la rythmique du piano, les voix sensibles, le sens des mots, les chagrins, les espoirs et les plaisirs d’amour égrenés. On en oubliait la performance inouïe des deux artistes.

France raconte ça très bien : comment, entre eux, tout a commencé par la musique, bien avant l’amour. Première rencontre : sur une photo de groupe pour « Salut les copains », en 1966 – ils ne s’en souviennent même pas -, ils se croisent juste. Se retrouvent dans un studio d’Europe 1. France chante un morceau brésilien, « Plus haut que moi » (Berger composera pour elle « Plus haut », en 1980, sa chanson préférée), et lui, « Écoute la musique ». Elle est encore tout étonnée de ce signe discret du destin. A la sortie du studio, elle prend « son courage à deux mains » et lui demande son numéro de téléphone, car elle sait déjà qu’elle veut travailler avec lui.

« On a engagé un dialogue de huit mois. J’aimais le chanteur, pas encore l’homme. » Elle ne lui demande rien, ils font de la musique ensemble, pour le plaisir. Il hésite, craint l’échec, réfléchit avant de lui donner, en cette année 1975… « La Déclaration d’amour ». Comblée ? Même pas, « légèrement déçue », plutôt : « J’attendais quelque chose qui balance, de plus groovy. » Elle l’ignore encore, mais le compositeur a commencé à écrire tout bas une autre histoire, la leur. Elle rit : « Dans nos chansons, on voit toute notre vie défiler, c’est d’une impudeur ! » Deuxième single, « Aime-là », puis, premier album, « Je l’aimais ». « Il a attendu que je sois sûre de mes sentiments, ii me fait répéter cet aveu quatre-vingt-six fois dans la chanson ! » C’est parti, notes, couplets, ferveur amoureuse et vie commune sont scellés. Deux enfants suivront, le piano aussi .. « On le faisait venir quand on voyageait, il nous suivait partout. » Michel ne pianote pas, ne cherche pas ; quand il s’assoit sur le tabouret, c’est qu’il trouve : mélodies, paroles … concentré à l’extrême. « Il démarrait un couplet, un refrain … si ça me plaisait, il continuait, sinon, il jetait le papier en boule, pas content, mais c’était rarissime, ce n’est pas agréable de se voir refuser une chanson. » Vie conjugale conjuguée entre famille et création. Elle le déleste des contraintes domestiques (lui, tout seul, c’est un tube Nestlé dans le frigo), lui apporte la gaieté, la fantaisie, « abrite » sa création. Il l’emmène, orpailleur infatigable, au cœur de ses mélodies. « On grandissait ensemble. Ensuite, ce sont nos intérêts communs, nos passions, nos engagements qui ont inspiré Michel. » Pas de contorsions de génie tourmenté, la musique sort, limpide, « c’était d’une grande simplicité. Je ne crois pas que quelqu’un ait plus créé que lui dans les années 80, c’était passionnant de l’épauler. » Elle dit l’avoir entendu chanter tout seul et divinement toutes les partitions du livret de « Starmania ».

France est dans la délectation d’une vraie complicité qui les fait s’amuser, danser, chanter, des studios d’enregistrement aux scènes du Zénith ou du Palais des sports, où l’ancienne gagnante de l’Eurovision prouve qu’elle balance plus que pas mal. Elle qui se sent davantage à l’aise dans les graves apprend à monter sa voix dans les aigus, Berger lui demande, elle y grimpe, vaillante. Ils sont riches, célèbres et vivent cachés pour préserver leur vie privée. Leur succès, ils l’aiment à travers le plaisir qu’ils donnent à leur public mais ne s’y attardent pas ni ne l’expliquent. « Dans le processus de création, explique France, la réussite, ça ne compte pas. » Michel, assis face à son piano noir, France à côté, plaçant sa voix pralinée, incroyablement juste, l’élaboration artistique reste la même. Et leurs millions de « groupies du pianiste » ne changent rien à l’affaire. Pourquoi ce duo-là touche-t-il autant les gens ? « Michel s’adressait à des garçons, des filles, des gens qui n’avaient pas clos leur vie, qui étaient en devenir. » Façon de transmettre une énergie, le meilleur de soi-même, au prix d’une création harassante.

Alors que leur succès est immense, France arrête tout net en 1988 : trop de travail, trop de pression, pas assez de temps pour voir grandir les enfants. Berger continue, seul, mais, analyse-t-elle aujourd’hui, « ne me prend pas vraiment au sérieux », ne dit rien cependant. Quatre années passent, « C’est quand même bête que tu ne te serves pas de tout ce que tu as appris », lui fait-il remarquer un jour, la phrase fait tilt, elle comprend. Qu’elle n’a pas trouvé autre chose à faire, qu’il faut s’y remettre, donner encore. « Double Jeu » sera leur nouveau et … dernier album, en 1992. Leur alliance, aussi intense, évolue. « Je l’ai bousculé, je voulais un disque différent des précédents, il n’était pas d’accord, et puis je l’ai convaincu, il m’a mise à la production avec lui. J’ai commencé à prendre des décisions ; je l’avais regardé faire pendant quinze ans en studio. C’est étrange, j’ai été préparée, sans le savoir, à ce qui allait arriver. » Michel semble à la fois plus éloigné et comme dans l’urgence de créer. Il prévoit de reformer un groupe, de chanter et de faire une tournée avec elle pour la sortie de leur nouvel album. Soleil de plomb, l’été 1992, vacances en famille à Ramatuelle, un match de tennis, et c’est fini … France face à la vie brutale, privée de mots, d’air, de lui, parti écouter les baleines. Que faire de tout ce chagrin qui vient en écho d’une vie dédiée à la musique ? Eh bien, continuer, retrouver l’ardeur qui les animait et cette joie infinie qu’elle a de faire ce métier. Elle remonte sur scène, enchaîne avec Bercy, puis Pleyel. Triomphe à chaque fois. Puis enregistre, à Los Angeles, l’album « France » pour prolonger leur équipe, chanter les textes qu’elle aime tant, se faire du bien à elle. De retour à Paris, elle remporte le défi de l’Olympia.

On pourrait écrire que le malheur va s’acharner sur elle, mais c’est le genre d’expression « prison » qu’elle n’aime pas. Pudique, pugnace, jamais plaintive. La disparition de sa fille Pauline, elle ne veut pas l’évoquer. Elle ne chante plus, son dernier concert, privé et acoustique, elle l’a donné, pour M6, en 1997. A la question « Qu’écoutez-vous, aujourd’hui ? », elle répond avec une gravité légère : « Le silence. »

L’anthologie qu’elle offre aujourd’hui au public, commente-t-elle, c’est « comme une page qui se tourne et un grand bonheur pour moi de pouvoir garder, regarder cet objet. Je suis contente de moi, vachement même », et on l’aime illico pour son refus de fausse modestie parce que ; bien sûr, ces dizaines de chansons sont des bijoux ciselés par Berger et portés par elle avec grâce.

Éloignée de toute agitation, elle repelote le fil de sa vie d’artiste, s’intéresse à la vie de son père, Robert Gall, chanteur et parolier célèbre. Elle se surprend à fredonner un de ses airs, « Ça te va bien, ce sourire en coin », rengaine des années 50, elle vous la chantonne d’ailleurs, et c’est tellement joli, et le charme opère toujours autant qu’on sait bien qu’elle n’a pas fini d’interpréter sa vie, musique ou pas, avec le même talent.

Magazine : ELLE
Par Isabelle Maury
Date : 11 octobre 2004
Numéro : 3067

Interview de France Gall : les chanteurs ne trichent pas

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France Gall ne chante plus depuis que sa fille Pauline a été emportée par la mucoviscidose, en 1997, à l'âge de19 ans. Mais elle accompagne aujourd'hui la sortie de son intégrale Warner : Évidemment.
France Gall ne chante plus depuis que sa fille Pauline a été emportée par la mucoviscidose, en 1997, à l'âge de19 ans. Mais elle accompagne aujourd'hui la sortie de son intégrale Warner : Évidemment.
France Gall ne chante plus depuis que sa fille Pauline a été emportée par la mucoviscidose, en 1997, à l'âge de19 ans. Mais elle accompagne aujourd'hui la sortie de son intégrale Warner : Évidemment.

“La même voix acidulée qui secoua la France de De Gaulle. Le même punch et la même flamme que dans les années Berger. Des baskets aux pieds, une cigarette allumée pour le geste, la frange immuable du temps des yé-yé…

France Gall ne chante plus depuis que sa fille Pauline a été emportée par la mucoviscidose, en 1997, à l’âge de 19 ans. Mais elle accompagne aujourd’hui la sortie de son intégrale Warner : « Évidemment ». Soit 13 CD et des chansons inédites, dont « Je suis une femme, tu sais », qu’elle compte offrir au mouvement Ni putes ni soumises.

Au milieu du salon de son appartement parisien, le piano noir de Michel Berger, disparu en 1992, en impose. Sur une table figurent des demandes d’adaptation de « Starmania », des livres d’architecture, des notes écrites dans la nuit pour son anthologie… À 57 ans, France vibrante, France profonde, revient sur les soleils forts et les ombres très noires de sa vie et parle avec des silences et des fous rires.

La dernière fois que vous avez donné de vos nouvelles, c’était en octobre 2001, lors de la diffusion sur France 3 de « France Gall par France Gall ». 9 millions de téléspectateurs ont suivi ce documentaire. La chaîne a reçu des milliers de fax et de lettres…

« C’est ma plus belle réussite. Je n’écrirai jamais d’autobiographie. Mon livre, c’était cet autoportrait que j’ai voulu le plus sincère possible. Les chanteurs ne trichent pas. Chanter, ce n’est pas simplement aller chercher de l’air et le ressortir en mots et en notes. C’est donner, se livrer, s’exposer. Y’a du danger, déjà rien qu’en entrant dans le studio d’enregistrement. Ce moment-là va transformer votre existence, on le sait. Michel [Berger] et moi étions d’ailleurs toujours malades, les premiers jours : il a réalisé tous ses disques enrhumés. »

Lorsqu’on écoute votre intégrale des années Warner, qui court de 1974 à 1997, c’est toute une vie qui chante. Car tout le monde connaît « Il jouait du piano debout », « Ella, elle l’a », « Cézanne peint », « Diego libre dans sa tête », « Babacar »…

« Qu’est-ce que c’est gai ! On ne s’ennuie pas dans cette vie-là, cela s’entend. On traverse des époques, mais ça reste très moderne, très rock. Ma façon d’interpréter a toujours été battante. Lorsque les élèves de la Star Academy 2 ont choisi pour hymne « Musique », j’ai trouvé leur version mollassonne. Quel contresens ! »

C’est vrai que dans vos chansons – « Résiste », « Bats-toi » – vous montrez l’âme d’une guerrière. Ce caractère a dû vous servir à surmonter les drames qui ont assombri votre vie privée ?

« La vie n’est qu’une succession de rôles qui révèlent ce que vous êtes. Je peux sembler fragile, mais il y a aussi en moi une femme énergique, courageuse, je crois, et cette femme-là fait ce qu’elle peut devant l’adversité. On ne peut pas présumer de ses réactions avant d’éprouver la souffrance physique et la souffrance morale. C’est le sens du mot “épreuve”. J’ai vécu les choses en face, sans m’apitoyer, sans fuir, sans effacer – cela n’aurait servi à rien. Quand j’ai eu mon cancer [du sein], mon premier réflexe a été de le cacher ; il y a toujours ce sentiment un peu honteux devant la maladie. C’était en 1993, je devais annuler mon spectacle à Bercy et mes amis me poussaient à me faire plâtrer une jambe pour ne pas alimenter les conversations de comptoir. J’ai dit la vérité. Pourquoi mentir ? J’ai sans doute alimenté les conversations, mais différemment, et cette attitude m’a aidée. Pourtant, il y a eu un immense changement après la mort de ma fille. Je ne serai plus jamais la même. »

Michel Berger était encore présent quand la maladie de Pauline s’est déclarée. Avez-vous réagi de la même façon ?

« Notre insouciance s’est envolée le même jour. Michel m’a beaucoup épaulée. Ses chansons, y compris les plus graves, sont pleines de messages positifs, de légèreté, d’espoir. Michel avait le don de rester gai ; pourtant, on le croyait sombre. Ce qu’il avait vécu dans son enfance, le départ de son père quand il avait 8 ans, semblait s’être imprimé sur son visage. Moi, je trouvais merveilleuse la façon dont il me voyait, dont il me faisait parler de mon père : “Mon père m’a embrassée peut-être plus que de raison…” [Elle chantonne.] Lui considérait qu’il n’en avait pas eu. »

C’est ce père qui vous a donné tant de force ?

« Pas du tout. Papa, qui était chanteur et auteur – notamment pour Aznavour – était quelqu’un de très, très angoissé. Il avait 2 mois quand mon grand-père a été tué à la guerre de 14-18, et ma grand-mère, la fameuse “Mamma” chantée par Aznavour, qui était en fait un tout petit oiseau, l’a élevé seule. Je crois que c’est une question de tempérament. Enfant, on me surnommait “le Petit Caporal”. Plus tard, Serge Gainsbourg m’a fait donner des ordres dans mes chansons : “Attends ou va-t’en…”, “N’écoute pas les idoles…”, “Laisse tomber les filles…”. Michel a poursuivi avec des refrains à l’impératif : “Débranche…”, “Résiste…”, “Mais aime-la…”. »

Dans quelle ambiance familiale avez-vous grandi ?

« Très musicale. Mon père avait été formé au chant classique. Et puis il y a eu la guerre de 39-45… Sa vue étant mauvaise, on l’a chargé de distraire les militaires dans les hôpitaux avec André Claveau. Il n’allait pas chanter Schubert ! C’est ainsi qu’il a viré à la variété. Lorsqu’il a demandé la main de ma mère, elle lui a été refusée, car il n’était pas dans le classique : mon grand-père maternel, Paul Berthier, venait de la musique liturgique (il a composé le célèbre “Dors, ma colombe !” qui a fait le tour du monde, et cofondé les Petits Chanteurs à la croix de bois). Alors mon père a… enlevé ma mère, et il a écrit son premier succès, “Monsieur Schubert”, comme un pied de nez ! Papa me réveillait la nuit pour suivre Charles Aznavour en tournée ou rendre visite à Édith Piaf, boulevard Lannes. Petite fille, je traînais dans les coulisses. »

Est-ce que Piaf a eu des résonances en vous ?

« Inconsciemment. Quand j’ai fait le palais des Sports, en 1982, le directeur de la salle a confié à mon producteur : “France est la seule que j’aie vue – avec Piaf – interpréter une chanson de la racine des cheveux à la plante des pieds.” C’était un super-compliment. Je me rappelle que Piaf [elle se lève] chantait d’un bloc, tendue, sans bouger. Tout son corps vibrait. Moi aussi. Je n’ai malheureusement pas sa puissance vocale, et je le regrette d’autant plus que, à la mort de Michel, j’avais besoin de chanter d’une manière brutale, dure, pour être en accord avec ce que je ressentais. »

De toute façon, vos racines sont dans le jazz ?

« À 10 ans, je connaissais par cœur les Double Six [elle claque des doigts]. Les super-45-tours des années 1960 contenaient quatre chansons. Pour la quatrième, je pouvais choisir ce que je voulais – souvent du jazz. Les plus grands musiciens français m’ont accompagnée : Eddy Louiss, Pierre Michelot… »

En 1965, Serge Gainsbourg écrit pour vous « Poupée de cire, poupée de son », qui assurera votre succès à tous les deux. Le disque, sacré grand prix de l’Eurovision, traduit en six langues, se vend à 3,5 millions d’exemplaires. Gainsbourg déclarera : « France Gall m’a sauvé la vie. J’étais un marginal, et depuis je ne le suis plus. »

« Serge avait 37 ans ; moi, 17. Lui et moi partagions le même producteur, les mêmes musiciens, le même photographe. Tous les trois mois, on goûtait ensemble et je lui parlais de moi. Puis il m’interprétait les nouveaux morceaux au piano. Il les jouait comme des comptines. Ça m’avait frappée surtout dans “Annie aime les sucettes”, ta-ta-tatatata. »

Les fameuses Sucettes…

« La trop grande innocence de la chanson me paraissait bizarre… Je savais bien que Serge allait enregistrer Je t’aime, moi non plus avec Brigitte Bardot et qu’il raffolait des doubles sens. Mais, bon… j’aimais la chanson. Après, quand j’ai compris, je me suis enfermée pendant au moins six mois. Je ressentais une tromperie des adultes. Une trahison. Car, eux, ils savaient. »

Gainsbourg vous a apporté une modernité. À la même époque, il publie d’ailleurs un disque avant-gardiste : Gainsbourg Percussions.

« Je crois qu’il a écrit ses chansons les plus modernes pour moi avant de les écrire pour lui. Je jouais le jeu. Il fallait quand même être drôlement courageuse pour défendre Poupée de cire…, un air que j’avais choisi entre dix. »

De 1963 à 1968, vous accumulez les tubes : Sacré Charlemagne, Bébé Requin, Baby Pop…

« Il n’y a rien à faire, je garde un mauvais souvenir de cette période. J’étais une adolescente mal dans sa peau qui avait besoin de liberté, ce qui n’était pas le cas : je ne prenais pas un jour de vacances. Quand j’allais au Drugstore [elle sourit], on m’insultait. D’ailleurs, lorsque Vanessa Paradis a subi le même sort, j’ai tout de suite pensé : “C’est la loi du métier. Tout se reproduit…” Je ne ressemblais pas à ces filles d’aujourd’hui qui en veulent, qui y vont. Moi, je freinais. Durant ma première interview, le journaliste m’a demandé combien de temps je comptais chanter. J’ai répondu : “Cinq ans.” Ça me paraissait le bout du monde. J’aurais eu 21 ans, l’âge de faire des choses sérieuses. En sortant, mon producteur m’a giflée. Les choses sérieuses, j’étais en train de les faire. »

Pourquoi a-t-on changé votre prénom, Isabelle ?

« Mon producteur était très professionnel : Isabelle Aubret était alors une grosse vedette ; garder ce prénom aurait donc été une chance en moins. Finalement, France, c’est mieux. Surtout à l’étranger. France Gall, ça sonne comme French Girl. »

Puis vous entamez une traversée du désert jusqu’au début des années 1970. Tout aurait pu s’arrêter pour vous s’il n’y avait eu la rencontre avec Michel Berger et un hit, La Déclaration d’amour, en 1974 ?

« Tout à fait. Michel voulait changer mon image, en tout cas, la rectifier. C’est vrai que, jusque-là, j’avais fait un peu n’importe quoi : chanté Tea for Two à la télé en nuisette avec Jean-Claude Brialy dans un lit de satin ; posé, le visage recouvert de concombre, pour la rubrique Beauté d’un magazine ; porté un mini-mini-short en couverture de Mademoiselle Âge tendre… J’étais une petite fille déphasée, perdue par rapport à elle-même, à son métier. J’ai vécu La Déclaration… et l’album qui a suivi, mon premier en douze ans de carrière, comme une renaissance. Michel m’a ouvert sur le monde. »

Et vous vous êtes engagée, notamment pour l’Afrique ?

« Avec lui, tout devenait évident. Michel et moi n’étions pas tout seuls. Goldman, Coluche, Cabrel, Souchon, Higelin, Sardou… Toute une génération qui n’appartenait pas forcément à la même famille musicale montait au créneau. Jack Lang était très fédérateur. Je me souviens d’un déjeuner à l’Élysée avec Coluche et Michel. François Mitterrand était un grand fan de Starmania et Michel profitait toujours de ces rendez-vous politiques pour demander quelque chose. Là, c’était la retraite des artistes. Coluche, lui, voulait parler de cul au président. Michel et lui sont restés brouillés un moment. »

Durant cette décennie, Michel Berger et vous êtes à votre apogée. Il a écrit plus de 450 titres. Comment définissait-il une bonne chanson ?

« Pour lui, une chanson qui n’était pas écoutée, qui ne marchait pas, était forcément ratée, du moins si elle se voulait populaire. Franchement, je connais peu d’artistes de cette époque qui ont autant travaillé. Toute sa vie passait à travers la musique. On aurait dit qu’il savait que le temps lui manquait. »

Véronique Sanson lui a rendu hommage dans l’album D’un papillon à une étoile. A-t-elle demandé votre autorisation ?

« Non. Elle n’en avait pas vraiment besoin et je n’avais aucune inquiétude. S’il y a une personne qui puisse comprendre la musique de Michel, c’est bien Véronique. »

Jacques Attali, dans la préface du livret de votre intégrale, vous appelle « Muse de France ». Vous avez inspiré Serge Gainsbourg et Michel Berger. Mais aussi Claude François : Comme d’habitude, c’est votre histoire à tous les deux…

« Claude m’a dit que cette chanson m’était adressée… peut-être pour m’émouvoir. Mais je ne vois pas le rapport entre le texte et notre rupture. Parce que le monstre que décrit la chanson, ce n’était pas moi. »

Votre histoire est, en somme, devenue un standard.

« C’est incroyable ! Vous en connaissez d’autres qui ont été écrites pour moi ? Je suis sûre que oui ! »

Au moins une : Souffrir par toi n’est pas souffrir, de Julien Clerc. C’est aussi vous qui l’avez inspirée !

[Elle s’esclaffe.] « Ça m’amuse. Moi qui suis tellement discrète ! Au fond, les gens ne savent pas du tout qui je suis. Ils voient juste mon côté simple. Mais j’ai ma part de complexité. »

Si beaucoup de chanteurs vous ont célébrée comme muse, le cinéma, en revanche…

« J’ai tout refusé ! Sylvie Vartan tournait Patate, Sheila, Bang Bang, Françoise Hardy, Grand Prix. Moi, rien ! J’avais supplié mon entourage de m’empêcher de faire du cinéma. La fiction et la composition, tout ce qui est faux, ne me ressemblent pas. »

On dit que vous avez rejeté des propositions de Claude Chabrol et de Maurice Pialat.

« Oui. Et aussi Adieu l’ami, avec Alain Delon. Robert Hossein voulait que je sois la partenaire de Johnny dans Point de chute. Cela aurait pu se faire. On avait rendez-vous chez moi. Il est arrivé très en retard. Entre-temps, j’avais commencé à monter une béchamel ou une sauce madère ; je ne pouvais donc pas m’interrompre, et il est reparti. »

[Elle rit.] « C’est vous dire à quel point le cinéma m’intéressait… »

Après ce regard nostalgique sur votre carrière, avez-vous envie de rechanter ?

« Franchement ? Non. Depuis le départ de Pauline, je ne veux plus chanter, c’est quand même très compliqué pour moi. Mais un non définitif serait idiot. »

Qui vous a sollicitée ?

« Pascal Obispo. Deux mois après la mort de Pauline, il m’a demandé un rendez-vous et est arrivé avec un album tout prêt. Ça m’a semblé très curieux. Je ne vais pas chanter pour chanter. Pourquoi faire quelque chose que j’ai déjà fait au mieux ? Quand j’ai voulu m’arrêter, en 1987, c’est parce que je me jugeais en haut. C’était l’heure de conclure. Mais j’ai continué. Aujourd’hui, je demande autre chose à la vie. J’ai besoin de calmer le jeu, de baisser le rythme. »

Votre fils, Raphaël, a 23 ans. Que fait-il ?

« C’est un musicien très doué qui souhaite prendre un autre chemin que celui de ses parents. Raphaël n’aime pas que je parle de lui : il veut rester à l’écart. Il a raison. Michel m’avait avoué, avant de disparaître : “Si je devais recommencer, je resterais dans l’ombre.” »

Et vous ? Si c’était à refaire ?

« Est-ce que je resterais dans l’ombre ? Oui. Oui. Je crois. Oui. Ce n’est pas intéressant, la lumière. La célébrité ne vous apporte rien. Au contraire : elle vous prive de la liberté. Moi, que je l’aie voulu ou non, tout m’a ramenée à la chanson. Michel, lui, a choisi d’être au-devant de la scène. Et, pour ce plaisir-là, la vie peut basculer. »

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

« Si je devais revivre ma vie d’artiste, je la revivrais. Ma vie tout court, c’est autre chose. Je ne suis pas encore au point de vous répondre oui, mais je n’en suis pas très loin non plus. La récompense de tous nos maux, de toutes nos épreuves se trouve dans la compréhension de l’existence. »

Qu’avez-vous compris ?

« Je suis passée par tous les stades : très, très pieuse, athée, agnostique… Maintenant, je crois en une force créatrice au plus haut niveau qu’on peut appeler Dieu, sans pour autant m’enfermer dans une religion. »

Vous vous rendez souvent sur une île près de Dakar. Est-ce là que vous avez trouvé la sérénité ?

“Oui. Le silence guérit, mais il faut l’apprivoiser. Quand j’ai acheté ce cabanon, j’étais très entourée. Je rêvais de m’y retrouver seule et à la fois ça me paraissait le summum de la solitude. Désormais, lorsque je suis dans cette maison sans électricité à laquelle on n’accède qu’en pirogue, je vis dans un autre temps, seule avec mes livres, face à l’Atlantique. Je vis dans l’instant, sans peur du lendemain. Avant, l’avenir me terrifiait. Avec Michel, on se demandait ce qui allait nous tomber dessus, comme si c’était une règle. C’est une règle.”

Le bonheur n’a aucun sens … On n’évolue absolument pas dans le bonheur.

Magazine : L’express
Gilles Médioni
Date : du 04 au 10 octobre 2004
Numéro : 2779

France Gall, les tours de France

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Interview de France Gall par Jean-Pierre Pasqualini dans Platine d'octobre 2004 sur la nouvelle compilation Évidemment - Les années Warner.
Interview de France Gall par Jean-Pierre Pasqualini dans Platine d'octobre 2004 sur la nouvelle compilation Évidemment - Les années Warner.

Une nouvelle compilation des années 1975-1997 de France Gall est sortie le 5 octobre, la première entièrement supervisée par la chanteuse, qui a également suivi de près la réalisation de son intégrale en studio et live, parue le même jour.

A cette occasion, et pour la première fois depuis la disparition de sa fille, la chanteuse a accepté de se raconter aux lecteurs d’un magazine. Elle a choisi les plus fidèles.

JPP : Pour illustrer votre intégrale studio et live, et aussi cet article, vous avez tenu à mettre beaucoup de photos de vous sur scène. Pourquoi ?

Qu’est-ce que vous voulez que je montre comme photo de studio d’enregistrement ? Je n’en ai pas. Et puis, cela n’évoquera rien à personne, car ce ne sont pas des moments publics, alors que les photos de scène, avec mes looks différents pour chaque spectacle, qu’on a vues partout, rappellent beaucoup de choses aux gens … En plus, j’ai fait beaucoup de Lives, autant que d’albums studio, il y en a huit de chaque dans l’intégrale.

JPP : A ce propos, dans le coffret, il y a deux Lives inédits en CD : Le théâtre des Champs-Élysées 1978 et le Palais des Sports 1982, ainsi qu’un live 100% inédit : Pleyel 1994. Pourquoi n’est-il pas sorti à l’époque ?

On n’a pas eu le temps …. Après « Pleyel » et la tournée qui s’est achevée en novembre 1994, je suis partie le 26 décembre vivre aux États-Unis et j’y suis restée la majeure partie de l’année 1995 pour préparer l’album « France ». Et quand je suis revenue, on a sorti l’album et l’on ne pouvait pas sortir en même temps le live.

JPP : Si l’on compare vos derniers live : « Bercy 93 », « Pleyel 1994 », « L’Olympia 1996 », comment qualifieriez-Vous chacun d’eux ?

Entre Bercy et Pleyel, c’est la même différence qu’entre le jour et la nuit, aussi bien dans le fond que dans la forme. Bercy était comme un passage obligé après tout ce qui s’était passé, après le départ de Michel. J’ai dû le faire car la salle avait été réservée pour Michel et moi et que, contrairement à toutes les autres salles prévues pour notre tournée, on n’a pas pu l’annuler. Ce spectacle a été très lourd pour moi – Bercy est un gros bateau -, c’est une des choses professionnelles les plus lourdes de ma vie. Mais c’est un spectacle – chargé d’émotion – que j’ai voulu très digne … Michel y était très présent, ses musiciens étaient sur scène avec moi … Finalement, il est très rock et blues : les musiciens jouent blues, moi je chante blues … De plus, c’est le premier spectacle que j’ai mis en scène seule. D’ailleurs, j’avais invité au final des jeunes des banlieues – grâce à l’association « Droit de cité » dont j’étais la marraine – qui permettait au spectacle de finir sur une note éblouissante, grâce à la manière de s’habiller ; de bouger de ces jeunes … Il faut dire qu’on était en 1993 et qu’on ne savait pas encore tout ce qui se passait dans les banlieues. Grâce à eux, j’ai même découvert un autre monde, une autre musique, qui m’ont rendu la vie plus gaie et m’ont poussée à expérimenter ce que ces rythmes programmées – le Hip-Hop, le RnB … -, pouvaient faire sur la musique de Michel. C’est là que j’ai eu envie de passer du temps avec une partie de ce groupe et de refaire une scène avec eux. Ça a été Pleyel qui a été un spectacle beaucoup plus léger ; beaucoup plus dansant. C’est le dernier spectacle dans lequel j’ai dansé ou tout au moins bougé. Pour moi, c’était une respiration, une bouffée d’oxygène après toutes ces douleurs. C’est un spectacle que j’ai fait sans promotion, sans publicité, c’est pour ça que j’avais choisi une petite salle, Pleyel, après une série de très grandes : Bercy en 1993, le Zénith en 1984 et 1987 et le Palais des Sports en 1982.

JPP : Pleyel a été un peu improvisé, car les musiciens de Michel Berger, Jannick Top, Serge Perathoner, Claude Salmieri, Denys Lable … Vous ont lâchée deux mois avant ?

Oui, car quand je suis arrivée avec des programmations RnB et des choses comme ça et que je leur ai demandé de jouer bip-bop, ça a été la cassure. Je me dis que la rupture vient vraiment de là, mais, de toute façon, il fallait qu’ils partent. Comme moi, je n’aime pas les affrontements, je n’aurais jamais osé leur dire de partir. Surtout qu’on avait traversé des choses extrêmement fortes ensemble et que, dans ce métier, les musiciens sont les personnes que l’on voit le plus. Ce sont à la fois comme des collègues de travail et des amis car, dans ce métier, on ne voit que des gens avec qui on travaille, étant donné que la vie privée et la vie professionnelle ne font qu’un. C’étaient des gens très proches et il fallait que ce soit eux qui partent pour qu’on se sépare, et que je puisse évoluer vers autre chose. Je voulais surtout des oreilles fraîches et nouvelles à propos de la musique de Michel, ce qui était très difficile, voire impossible pour des gens qui la jouaient depuis 15 ans.

JPP : De son vivant, Michel Berger aurait pu aller vers d’autres musiciens plus jeunes et il ne l’a pas fait. Il est quand même resté 15 ans avec Jannick Top et sa bande …

Non, à chaque album, Michel travaillait avec des jeunes musiciens dont il avait entendu parler. Il mélangeait ses « fidèles » et quelques nouveaux. Et même plus, quand il travaillait à Los Angeles, il ne faisait pas venir ses musiciens français, mais il travaillait avec des musiciens locaux. Michel se remettait toujours en question. Par exemple, pour « Débranche ! » (1984), il a totalement changé le son de groupe et il n’a plus voulu jouer de piano. D’ailleurs, à partir de là, il n’a plus joué de piano sur aucun disque, car pour lui le son allait vers d’autres choses. C’est là qu’il a engagé des programmateurs et qu’il a utilisé beaucoup de synthés. En studio, mais aussi sur scène, où j’avais deux claviers sur scènes et des programmations batterie.

JPP : Comment s’est décidée la liste des titres pour Pleyel avec vos succès, mais aussi ceux de Michel Berger pour lui – « Les princes des villes » -, ou pour d’autres – « Message personnel », « Les uns contre les autres “, « Quelque chose de Tennessee » ?

Toutes les chansons de Michel ne se prêtent pas aux nouveaux sons, donc je n’ai pas pu tout reprendre. Les chansons qui s’y prêtent sont avant tout les chansons rythmiques, et encore pas toutes. Par exemple, « Le piano debout » ne pourra jamais vraiment être modernisé, car c’est une espèce de « galop » (sourire) que l’on ne peut pas changer. Sur certaines chansons, j’ai vraiment insisté pour leur donner un nouveau son pour Pleyel et ensuite pour mon disque « France » (1996). J’ai voulu notamment refaire une nouvelle version de « Ella », qui n’a rien à voir avec la version de Michel, j’avais même changé un peu la structure … Et je sais que mon public ne l’a pas vraiment aimée. Tout ça pour dire que je suis contente d’avoir essayé des choses, mais que j’en suis revenue et qu’aujourd’hui je pense qu’il ne faut jamais oublier la version originale, parce qu’il y a toujours quelque chose de magique dans les premières versions.

JPP : Est-ce qu’on peut alors dire que Pleyel vous a servi de laboratoire d’essai pour l’album « France » ?

C’est absolument ça … C’est ce qui m’a donné le courage d’aller aux États-Unis faire un disque avec des musiciens américains … Mais il ne faut pas oublier que pour cette expérience de Pleyel, j’ai été accompagnée de musiciens français comme Christophe Deschamps, Jean-Yves d’Angelo et son copain David Rhodes, qui était et est toujours le guitariste de Peter Gabriel … il n’a d’ailleurs rien à voir avec les Engel et les Lable, c’est une toute autre façon de jouer. Ils ont tous accepté l’aventure au dernier moment. Je les ai appelés en plein milieu de l’été 1994, alors que j’étais encore sous le choc de mes anciens musiciens qui m’avaient lâchée. En une semaine, ils ont accepté de jouer avec moi à Pleyel et en tournée.

JPP : aux USA, en 1995 pour « France », vous travaillez donc avec les musiciens de Zappa, de Prince, de Miles Davis. Comment ont-ils réagi à la musique de Michel Berger ?

Je savais que la musique de Michel dépassait les frontières, mais j’ai quand même testé des producteurs pour ce projet « France », puisqu’entre « Pleyel » et la tournée, je suis allée passer trois jours en novembre à Paisley Park, où je devais finaliser mon choix de producteur. Quelques jours avant mon départ j’avais même envoyé, à un des principaux producteurs, Ricky Peterson, un DAT sur lequel j’avais enregistré la version du « Prince des villes » qu’on avait faite à Pleyel en lui demandant de penser à quelque chose. Et, quand je suis arrivée là-bas, tout s’est enchaîné, et ça s’est très bien passé. Il m’a donné une puissance, une énergie dans le son que je voulais pour les chansons de Michel. Et quand je suis arrivée et que je lui ai montré les partitions des chansons, avec les harmonies de Michel, Ricky a été très impressionné, il a même eu les larmes aux yeux et il me disait : « My God, it’s Mozart !» (Rire), tant pis si c’est bête à dire …

JPP : Michel Berger avait ce côté symphonique qui le rendait universel…

Absolument. La musique de Michel est universelle. Je l’ai senti aux USA car j’ai vraiment eu un échange sur ses chansons, même si je ne parlais pas anglais. Il faut dire que Michel le parlait couramment, je n’avais jamais eu besoin d’apprendre.

JPP : Pourquoi avoir refait le mix de « France » à New-York ?

Parce que, quand on a tout réécouté avec la maison de disques, j’ai trouvé ça pas possible et la maison de disques était d’accord. J’ai demandé à recommencer moi-même le mix afin que ce soit comme je voulais. Avant ça, je ne m’étais jamais intéressée au mixage, car mon avant-dernier album studio, « Double jeu » (1992), avait été fait avec Michel. Là j’ai dû m’y mettre et j’ai fait le son contraire de celui qu’il y avait dans le premier mixage. Pour cela, j’avais engagé quelqu’un qui parlait français parce que je voulais qu’il comprenne les mots de Michel que je chantais. Je lui ai d’ailleurs demandé, alors qu’il était un mixeur pour les radios qui aimait les choses touffues, chargées, de mettre les basses à un niveau inhabituel, de me faire un son dépouillé, dénudé. Je suis une des premières à avoir fait une voix sans réverbe, sans écho, totalement sèche et très près de l’essence de la chanson. Aujourd’hui, même si c’est devenu courant, les orchestrations de cet album, comme « Plus haut », ne ressemblent à rien de ce qui existe. Toujours aujourd’hui.

JPP : Lors de notre dernière interview, vous m’aviez confié vouloir que cet album s’exporte afin que la musique de Michel soit connue partout. Même si France est sorti en Allemagne et aux USA, y êtes-vous arrivée ? Il semble que les Français aient toujours du mal à s’exporter …

C’est normal que les Français aient eu du mal car, par rapport aux États-Unis notamment, on est très différent. Cependant, Michel, lui, n’a pas eu de mal à s’imposer aux USA quand il l’a voulu, notamment avec son disque « Dreaming Stone » qui est arrivé dans le Top 10 là-bas. Pour en revenir à « France », je pensais que cela allait m’amuser d’aller dans le monde entier faire connaître la musique de Michel, et finalement, c’était impossible. Ça n’allait pas du tout avec ma vie. J’avais deux enfants et ce n’était pas la bonne idée. J’ai donc tout arrêté.

JPP : Avez-vous commencé une promo, ne serait-ce qu’en Allemagne où vous êtes connue ?

Non, je n’ai rien fait, je crois.

JPP : Pour en revenir à l’intégrale, on y trouve un inédit de 1987 qui est beaucoup passé en radio cet été : « La seule chose qui compte » … pourquoi sortir cet inédit et pas un titre plus récent. Il doit y avoir des inédits de « France » ?

Oui, mais sur « France », je n’ai enregistré que des chansons déjà connues. « La seule chose qui compte » est une chanson que personne ne connaissait. J’aurais pu mettre les versions anglaises que j’ai faites pour « France », mais c’est moins excitant. Il y a même failli y avoir un duo avec Seal …

JPP : Pourquoi cette version anglaise de « Les uns contre les autres » n’a-t-elle pas vu le jour ?

Cela ne s’est pas fait parce qu’à ce moment-là, il est devenu une superstar avec le truc de la rose (Ndlr :« Kiss From A Rose ») … De plus, comme je ne voulais plus voyager, je n’ai pas insisté.

JPP : « La seule chose qui compte », en tout cas, sonne très actuel pourquoi n’était-elle pas sortie sur l’album « Babacar » en 1987 ?

A cause de la durée des titres. Il n’y a que 9 titres mais ils sont assez longs et les vinyles étaient plus limités en longueur. De plus, Michel, qui comptait cette chanson parmi ses préférées, trouvait cependant qu’elle n’était pas dans la couleur des autres car le texte est optimiste alors que l’album est sombre et lourd, les textes sont graves … Michel, en bon professionnel, préférait que l’album se tienne avant de se faire plaisir. Finalement, c’est peut-être mieux que ce titre sorte maintenant car ce titre aurait peut-être été noyé dans l’album à l’époque, d’autant plus qu’il y a eu cinq singles : « Babacar », « Ella, elle l’a », « Évidemment » … Et cinq singles pour un album de neuf titres, ça veut dire qu’un titre s’est même retrouvé deux fois sur un single !

JPP : L’album « Babacar » doit être votre plus grosse vente, certifié triple platine en 1993, soit plus de 900 000 exemplaires … Étiez-vous consciente à l’époque que cet album était sombre ?

Complètement. Je n’étais pas très à l’aise. En plus, ce n’était pas ce que j’avais envie de chanter.

JPP : Après cet album, vous avez arrêté pendant quelques années. Étiez-vous vraiment arrivée au bout d’une époque ?

Oui … Et Michel aussi. Je ne sais pas pourquoi il a fait « La seule chose qui compte », cette chanson « gaie », qui pousse à chercher le bonheur à ce moment-là.

JPP : Avez-vous eu une explication avec lui sur le pourquoi de cette chanson au milieu des autres ?

Moi, j’étais habitué au positif chez Michel, car il n’était jamais anéanti … Pourquoi le reste est-il sombre ? Je crois qu’on ne peut pas maîtriser l’inspiration.

JPP : En général, quand il produisait vos albums, Michel écrivait-il tout à ce moment-là ?

Oui, même « Ella » qu’il avait en tête depuis dix ans, il l’a concrétisée, paroles et musique, à ce moment-là.

JPP : Dans les années 80, pourquoi vous fait-il chanter des textes plus engagés, par exemple « Résiste » et « Diego » en 1981, ou « La chanson d’Azima » en 1987, sur le problème du désert qui avance …

Il avait toute une personne à faire découvrir, un personnage à recréer, quand j’ai commencé à travailler avec lui en 1974. Il fallait le faire progressivement il savait qu’il ne pourrait pas changer mon image en un album, surtout que j’avais dix ans de carrière derrière moi, de chansons un peu de tout le monde, y compris certaines qui ne me correspondaient pas, qui donnaient de moi une fausse image, comme « Les sucettes ». A partir du moment où il a réussi à me montrer telle que j’étais, il a pu aller plus loin. Faire des choses un peu plus sérieuses. Surtout que durant les années où on a été ensemble, il a aussi continué à découvrir le monde.

JPP : Il semble évident que c’est votre voyage pour action-école au Sénégal en janvier 1986 qui ont influencé ces chansons.

Il n’y était pas, mais j’en ai beaucoup parlé en rentrant. Comme tous les créateurs, il se nourrissait de ce qu’il voyait, de ce qu’il entendait, de la vie, de la vérité. Il ne se contentait pas de raconter des histoires, il mettait le doigt sur des problèmes, ceux de l’Afrique, afin de faire avancer les choses. Michel avait des tas d’amis, comme lui, qui se nourrissaient du monde et il souffrait de tout ce qui se passait il était spectateur et considérait que sa mission était de le ‘décrire comme un peintre … Ses chansons sont une peinture de son époque.

JPP : L’autre inédit de l’intégrale provient de l’album « Dancing Disco » en 1977 : « Une femme, tu sais ». Alors que tous les autres artistes du disco français sont kitsch, de Karen Chéryl à Ottawan, cet album, et cet inédit, sont eux aussi très actuels ?

(Rires) Je n’arrive même pas à comprendre comment ils ont pu faire une rythmique pareille en 1977 ! C’est tellement incroyable ! Sur cet enregistrement avec de vrais musiciens, des cuivres, on entend qu’ils ont vraiment du plaisir à jouer et moi aussi à chanter là-dessus.

JPP : Vous souvenez-vous de cette chanson ?

Non, pas du tout, mais quand on l’a retrouvée et qu’on me l’a fait écouter, je m’en suis tout de suite souvenue, alors que 1977, ça fait un bail ! Ça, ce sont vraiment des bonnes surprises. Mais je ne sais même pas pourquoi on l’avait mise de côté.

JPP : Y-a-t-il d’autres inédits que vous n’avez pas mis dans cette intégrale ?

Probablement.

JPP : Est-ce qu’on vous a proposé des inédits que vous n’avez pas aimés et donc refusés de mettre sur l’intégrale ?

Oui, des choses plus ou moins finies, ou plus ou moins bien chantées, pas mixées … Mais j’assume tout, car tout est bien, chaque chanson a quelque chose. Je n’ai honte de rien alors que, lorsque j’écoute des choses des années 1960, je trouve certaines chansons épouvantables, enfin, c’est nul.

JPP : Revenons à 1977. Sam Goody d’Atlantic USA vous remet votre premier disque d’or pour ce deuxième album avec Michel Berger. Pourquoi, après Véronique Sanson, Michel Polnareff au milieu des années 1970, Atlantic USA ne vous a-t-il pas lancée sur le marché américain ?

A cause d’un truc très bête que vous n’allez même pas croire. Je vais vous donner un scoop : j’avais enregistré « Musique » en anglais, d’ailleurs je ne sais pas si on a mis cette version dans l’intégrale …

JPP : Non, malheureusement, elle n’y est pas.

D’un autre côté si je commence à mettre toutes les versions que j’ai faites en anglais, allemand, japonais, espagnol, italien …

JPP : Ne me dites pas que dans les années Berger, vous en avez faites autant que dans vos années 60 chez Philips ?

Ah oui, c’est vrai, vous avez raison …, je confonds les deux époques, les versions en toutes les langues, c’était chez Philips ! Bon, en tout cas, j’ai chanté « Musique » en anglais, au Studio Gang comme d’habitude. Après plusieurs prises, je me souviens avoir dit à Michel : « C’est épouvantable, je ne peux pas chanter en anglais, ça me donne envie de vomir ». (Rires) La façon que j’avais de chanter en anglais me donnait mal au cœur (rires) « Je veux bien finir « Music », mais pas question que je fasse tout un album en anglais ». C’est idiot car à cause de ça, on n’a même pas essayé de faire une percée aux USA, surtout qu’aujourd’hui je parle anglais sans problème.

JPP : Michel berger a dû être déçu ?

Peut-être, mais il a dû aussi se dire que ce n’était pas la vie qu’il voulait, toujours dans les avions, d’un continent à un autre …

JPP : Faisait-il déjà attention à votre équilibre professionnel-privé, alors que vous n’aviez pas encore d’enfant ?

Absolument, même si nos horaires ont toujours été décalés. On se couchait très tard et on se réveillait donc très tard. Je me souviens qu’après plusieurs années, afin de ne plus se lever en fin de journée, on avait décidé de se coucher tous les jours au maximum à 2 heures du matin quand on était en studio (Rires). Sans ça, c’était tous les jours parti jusqu’à 6 heures du matin ! Quand on est jeunes, on peut tout vivre.

JPP : Revenons au tout premier album éponyme en 1975. Pourquoi, à l’époque, le deuxième 45 tours, « Mais, aime-là », n’y figurait-il pas, alors qu’il est dans l’intégrale comme la face b du premier, « Si l’on pouvait vraiment parler » ?

Je pense que Michel voulait vraiment faire un album de chansons nouvelles, à l’exception de « La déclaration d’amour », qui avait été la première chanson de son époque et surtout un gros succès. Il avait besoin de place pour parler de moi …

JPP : « Comment lui dire », « samba mambo », « Big fat Mamma », « Je saurai être ton amie » …

Cette dernière chanson est une chanson sur les fans, sur le public … Et même plus, c’est une chanson qui est adressée à quelqu’un, on ne sait à qui … Ce qui est important, c’est la façon dont je me dévoile en la chantant, dont il se dévoile probablement lui aussi.

JPP : Y avait-il dans ce premier album, et même dans les suivants, des chansons que Michel avait écrites pour lui et qu’il vous a finalement données ?

Non. Jamais, à part la première, « La déclaration d’amour ».

JPP : Pour ce premier album en 1975, vous travaillez avec Michel Berger, mais aussi avec toute une équipe : Engel, Padovan, Chantereau, Kawczynski… Cela a dû vous changer par rapport à ce que vous faisiez en Allemagne chez BASF depuis cinq ans ?

A ce propos, puisque je vous tiens, je voudrais vous dire que « Les fêtes de la bière en Allemagne » dont vous avez parlé chez Fogiel au printemps (Ndlr : 18 avril dans « On ne peut pas plaire à tout le monde » sur France 3), c’est n’importe quoi ! (rires) Ca vient d’où ce truc ? En plus je l’ai revu dans la presse il n’y a pas longtemps : « France Gall et ses fêtes de la bière ». Alors, je tiens à préciser que je ne suis pas une galérienne. Oui, j’ai chanté une fois un titre à la fête de la bière à Munich, et pas sur une table devant quelques buveurs de bière, mais sur un énorme podium devant des milliers de gens car, dès 1969, j’ai eu un énorme succès avec une chanson qui s’appelait « A banda ».

JPP : Pour cette émission, j’avais même dit que Michel Berger vous avait reproché en 1974 d’avoir posé pour « Mademoiselle Age Tendre » avec des concombres sur la figure, mais savait-il tout ce que vous aviez fait en Allemagne ?

J’ai vécu pratiquement cinq ans en Allemagne, où je faisais des grands shows, mais je ne crois pas que Michel l’ait su. Il savait déjà tout ce que j’avais fait en France, comme les émissions des Carpentier où je chantais « Tea For Two » en pyjama dans un lit avec les Carpentier, les couvertures de “Mademoiselle Age Tendre”, c’était suffisant ! (Sourire). J’étais jolie comme un cœur, mais il n’y avait aucune profondeur de rien. C’était normal, j’étais totalement légère et vide, comme tous les adolescents de l’époque. (Rires)

JPP : Alors pourquoi, dans votre nouvelle bio officielle signée Richard Cannavo, à l’occasion de cette intégrale, passez-vous sous silence ces années en Allemagne ?

C’est vrai que je l’ai lue et je n’ai pas eu envie de rectifier.

JPP : Pourquoi ? Il y a quand même prescription 30 ans plus tard … Surtout que ces chansons sont ressorties sur de nombreux CD en Allemagne …

Ah bon ? Je ne savais pas. J’aimerais vraiment réécouter tout ça … C’est vrai que je ne suis pas très fière de ma carrière en Allemagne, mais tout compte fait, ce n’est pas très grave, même si ça prouve que ma carrière, c’était un peu n’importe quoi. Comme l’ensemble du métier dans les années 60. Mais je sentais qu’il y avait une autre façon de travailler – qui me conviendrait mieux – et quand je suis allée vers Michel, j’en ai eu la preuve. Pour moi, il y a eu de grands moments dans ma carrière de chanteuse de disques : ma première séance avec Michel pour participer à son disque avec « Mon fils rira du Rock’n’roll », et ensuite pour mon propre 45 tours … L’autre grand moment a été ma toute première séance en studio pour mon premier disque. Il y avait quatre pistes à l’époque et quatre musiciens autour d’Alain Goraguer : Christian Garros à la batterie, Pierre Michelot à la basse, René Utreger, et Eddy Louiss au clavier. J’ai été aussi impressionnée en 1963 que dix ans plus tard avec Michel Dès 1963, comme je faisais du jazz, je sentais que ça jouait ! J’avais d’ailleurs fait mon premier essai de voix avec ces mêmes musiciens en juillet 1963 sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées. Ce fut également la même équipe quand j’ai travaillé avec Gainsbourg.

JPP : Vous m’impressionnez ! Comment vous souvenez-vous de la date : juillet 1963 ?

(Éclat de rire) Celle-là, je ne sais pas pourquoi, je ne l’ai jamais oubliée. Je crois que c’est parce que c’était au milieu de mes vacances à Noirmoutier et que j’ai été obligée de les couper en deux.

JPP : Vous en êtes-vous souvenue quand vous êtes revenue au théâtre des Champs-Élysées pour votre première grande scène en 1978 ?

C’est vrai ! Ça aussi je ne l’avais jamais réalisé ! On n’avait pas choisi cette salle avec Michel pour ça, car il ne connaissait même pas cette histoire, mais parce qu’on avait été y voir des artistes qu’on aimait bien comme Kate Bush. A l’époque, tous les concerts sympas se passaient là … C’est drôle tout ça, parce qu’en ce moment, je reviens sur la carrière de mon père et je découvre plein de choses. Je pensais ne remonter le temps que dans les années 1960 pour Michel, et finalement je le remonte jusqu’aux années de mon père.

JPP : Hormis « La Mamma » que vous avez enregistrée pour M6 en 1997, vous n’avez jamais rendu un hommage à votre père ni sur disque, ni sur scène ?

Rien du tout, mais ça va changer. Je m’y engage : je vais me rattraper. Vous savez, j’ai une boîte à partitions et il suffit qu’on en tire une et on se met à chanter la chanson. Vous me direz qu’il faut être de ma génération.

JPP : Vous pensez ? Quand on voit que grâce à Bruel, tous les jeunes chantent les chansons des années 30, pourquoi pas ressortir celles des années 1950 ?

Mon père c’est aussi les années 1940, d’ailleurs j’ai quelques 78 tours que je vais graver sur CD. Et je vais demander à mes frères s’ils n’en ont pas d’autres. Ce qui est amusant quand j’écoute mon père, c’est que toutes ses chansons sont des chansons rythmiques, hormis « La Mamma ».

JPP : Quand vous entendez les reprises de « La Mamma », est-ce devenu banal ou avez-vous toujours une émotion ?

Oh non, j’ai toujours beaucoup d’émotion, car d’abord mon père y racontait la mort de ma grand-mère. Je trouve cette chanson magnifique. D’ailleurs quand je l’ai chantée avec Charles Aznavour pour mon « Concert privé », pour moi, c’était un peu la boucle bouclée …

JPP : Avez-vous entendu la version inédite de Dalida, qu’Orlando a sortie il y a quelques années ?

Ah, non ? Je ne l’ai pas entendue.

JPP : Et quand vous entendez les jeunes artistes reprendre Michel Berger, comme Lââm avec « Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux » qu’en pensez-vous ?

(Silence). Pour Lââm, je suis très partagée car tout le monde a adoré sa version et moi je ne l’ai pas aimée. Heureusement que je ne l’ai pas entendue avant la sortie car je l’aurais faite interdire. Le problème ce n’est pas le son ni les arrangements qui sont bien, mais c’est la mélodie qu’elle a changée. Ça, c’est plus grave car tous les jeunes l’ont apprise avec une mélodie qui n’est pas celle que Michel a écrite. Et ça s’est dangereux.

JPP : Et « Musique » par la Star Ac 2 ?

Ça, ça ne me dérange pas … il faut bien qu’on passe le relais … Surtout qu’ils ont respecté la mélodie et le texte. Il y avait juste le phrasé et le rythme qui n’allaient pas et ils l’ont refait avant que ça sorte.

JPP : Parmi les autres surprises de l’intégrale, des extraits de « Angélina Dumas » (1974), le « brouillon » de « Starmania » et du conte pour la télé, « Émilie ou la petite sirène » (1976), produit par les Carpentier. Michel aimait-il les variétés télé populaires ?

Faire les Carpentier, ce n’était pas comme faire Guy Lux … On ne rentrait pas dans leur univers, on apportait le nôtre, surtout avec ce conte qui n’était pas un « Top à … » ou un « Numéros Un » mais une émission exceptionnelle. D’ailleurs, c’était dangereux pour eux de nous donner une heure de musique, car Michel n’était pas tellement connu. Il a d’ailleurs dit aux Carpentier, qui lui avaient proposé de lui consacrer l’émission, qu’il valait mieux qu’elle soit autour de moi- avec lui aussi bien sûr -, car il pensait qu’il n’était pas encore assez connu pour la porter seul. Il était d’une grande lucidité. Plus tard, il a cependant eu un « Numéros Un » pour lui …

JPP : « Ça balance pas mal à Paris », qui en est extrait, a été un single au même titre que les autres, alors qu’il avait été enregistré pour la télé avec certainement un petit budget ?

Cette chanson pour moi n’était pas destinée à sortir du conte. C’est vrai qu’on avait un budget son qui était limité par la télé, mais on a quand même travaillé au studio Gang avec les musiciens proches, dont le Système Crapoutchik … C’est vrai que c’est intimiste, qu’on n’est pas allé à Londres, qu’on n’a pas de cuivres, qu’on a moins eu de temps, que le mix n’est pas parfait, ce n’est pas sophistiqué comme « Musique » mais c’est propre.

JPP : Revenons à votre première scène au théâtre des Champs-Élysées en 1978. Pourquoi avez-vous dit oui, alors qu’après dix ans, vous disiez partout que vous en aviez assez ?

La confiance. Et puis, Michel me disait que j’allais aimer ça, que c’était un plus pour moi. En plus, Claude Wild, le producteur de scène, avait un enthousiasme formidable. Je suis très sensible à ça. Michel et Claude étaient tellement sûrs d’eux que j’ai accepté. En plus, Claude n’avait rien des producteurs des années 60 que j’avais connus. Et avec 18 filles musiciennes qui m ‘accompagnaient sur scène, je voyais bien la différence avec les scènes que je faisais avant : je ne me sentais pas lâchée, du genre « Démerde-toi ! ». J’étais prise en main, entourée en plus avec un bon son, de belles lumières …

JPP : Les lumières, c’était déjà Jacques Rouveyrollis qui fera avec vous beaucoup de spectacles ?

Non, au début, j’avais pris un metteur en scène québécois qui avait amené son équipe. C’est la même qui travaillait sur « Starmania » (Ndlr : créé sur scène quelques mois plus tard).

JPP : Ce spectacle a-t-il été filmé ? Et les suivants ?

Oui, le Théâtre des Champs a été filmé en entier, mais, en 1978, on n’a commercialisé que trois titres en film super 8 sonore … Ne vous inquiétez pas, ça va faire l’objet d’un DVD. Comme les autres spectacles qui ont tous été filmés avec plusieurs caméras professionnelles. Tous, sauf Pleyel, qui a juste été filmé par une petite caméra amateur de face. Ce n’est pas terrible, mais au moins j’ai des images …

JPP : Votre zénith 1984 tient sur un double CD, alors que le Théâtre des Champs et le Palais des Sports sont sur un simple avec 16 titres pour le premier. Est-ce l’intégralité ?

Oui, je pense … mais tout compte fait, je ne sais pas. C’est amusant mais ce premier live n’est pas celui qui m’intéresse le plus. Je trouve que c’est le seul qui fait un peu démodé, notamment dans ma manière de m’habiller : ma chemise de grand-mère, le nœud pap’ …

JPP : Mais ce n’est pas un DVD, juste un CD audio … Vous pensiez-vous au point à l’époque ?

Ah non non, je chante de mieux en mieux au fil des lives. Et surtout, comme c’est l’époque où Michel jouait du piano dans mes spectacles, et comme il voulait que ça sonne – y compris son piano, il choisissait toujours des tonalités trop hautes pour moi … Un jour, j’ai demandé que les tonalités soient redescendues car je n’en pouvais plus. Et, par la suite, j’ai toujours baissé, pour en arriver à chanter dans les graves, car j’ai une voix grave même quand je parle, alors que les gens pensent que j’ai une voix haut-perchée … à cause du piano de Michel ! (Rires)

JPP : Déjà dans les années 60, vous chantiez haut ?

C’est vrai, mais là c’est parce que c’était la mode. Je me souviens quand j’ai rencontré un jour Vanessa Paradis, qu’on faisait aussi chanter très très haut sur ses premiers disques, je lui ai dit : « Ne te laisse pas faire ! » (Rire) Elle a dû en prendre conscience car, aujourd’hui, on se rend compte qu’elle a une voix extrêmement grave.

JPP : Que pensez-vous de vos différents looks ? Cheveux raides et mi-longs dans les années 70, courts et frisés dans les 80 ?

Les 80, c’est une catastrophe, pour la coupe de cheveux, la manière de s’habiller. (rires) Remarquez pas que pour moi, mais pour tout le monde.

JPP : Y a-t-il de bonnes photos que vous trouvez catastrophiques pour le look que vous y avez ?

Non, je ne trouve rien d’abominable. Justement, dans l’intégrale, j’ai mis des photos de chacune de mes tenues de scène. D’ailleurs, au Palais des Sports, où j’avais une tenue pour la première partie et une tenue pour la deuxième partie, la même mais de couleur différente, je me souviens que les ouvreuses avaient dit :« Oh la la, c’est nul, elle ne se change jamais, ce n’est pas comme Sylvie Vartan qui avait quinze somptueuses robes. » (Rires)

JPP : Quel est votre spectacle préféré : le Palais des Sports 1982?

Je crois … avec ce décor merveilleux et moderne en damier, ces néons de couleur, ce grand tableau … C’est là que j’ai compris que la scène était la chose la plus incroyable, la plus extraordinaire, qu’un artiste pouvait vivre. Cet échange d’amour fou entre des milliers de gens et un être humain, je me le suis pris en pleine figure. Après ce spectacle, j’ai eu pendant des années besoin de la scène. J’attendais ce moment avec impatience. Au bout d’un an et demi sans scène, je piétinais.

JPP : Passer du Théâtre des Champs au Palais des Sports et, à l’inverse, de Bercy à Pleyel ne vous a pas fait peur ?

Non … car Pleyel, c’est comme l’Olympia, il y a 2200 places. La seule chose que je n’ai pas aimée, c’est Bercy que j’ai trouvé trop difficile à bouger comme salle. On n’entend pas les gens, ils sont trop loin. C’est la plus grande que j’ai faite, peut-être était-elle trop grande ? Pour moi, le Zénith, c’est parfait, le Forest National de Bruxelles, c’est l’idéal.

JPP : Quelle différence entre le Zénith 84 et 87 ?

Le premier Zénith est le moins joli de mes spectacles, il n’y avait pas de décor, la salle venait d’ouvrir. En plus, le metteur en scène nous a lâché la veille, on a jeté tous les costumes quelques heures avant le spectacle. Ça a été un moment d’angoisse terrible. D’ailleurs, après ça, Michel a décidé qu’il n’y aurait plus de metteur en scène et qu’il s’en chargerait. Et pour le deuxième Zénith, c’est moi qui ai eu l’idée du décor de place de village avec des gens autour. C’est notre décorateur habituel qui l’a réalisé. Je faisais aussi « Big Fat Mama » dans une ambiance de bar à New-York des années 40 avec des cuivres.

JPP : C’est vous qui aviez pensé à reprendre ce titre de 1975 ?

Avant Bercy 1993, je ne me souviens pas avoir fait une liste de chansons pour un de mes spectacles, c’est Michel qui s’en chargeait. Comme il le faisait bien, je n’avais rien à rajouter ou à enlever. Et s’il m’avait demandé de la faire, j’aurais sûrement soufflé. (Sourire)

JPP : Vous êtes-vous lassée de certains titres ?

Non, avec Michel on savait que les gens attendaient certaines chansons et on ne pouvait pas les en priver. Un spectacle, on le fait surtout pour le public (sourire).

JPP : Pourtant, « La déclaration » disparaît au zénith 1987 …

Car, en dix ans, il y a eu des chansons qui sont devenues plus importantes pour le public.

JPP : Finalement, ce n’est pas la scène qui vous a conduite à arrêter en 1988 ?

Je n’ai pas arrêté par lassitude, mais parce que je ne voyais pas ce que je pouvais faire de mieux. Je déteste me copier.

JPP : Après vos « adieux » en 1988, c’est vous qui demandez à Michel de refaire un album. Ce sera « double jeu » en 1992. Pourquoi ?

Parce que je n’étais peut-être pas aussi bien dans ma « retraite », que ce que je pensais. Et heureusement, car vous vous rendez compte si Michel était mort sans qu’on ait fait cet album ? C’est merveilleux pour moi d’avoir ce disque.

JPP : Parce que vous lui avait fait plaisir … Il parait qu’il était malheureux que vous arrêtiez ?

Ce n’est pas de ça dont je parlais, mais du fait qu’il est parti après un disque où on était tous les deux. On a refait des photos ensemble, nos voix ont été enregistrées ensemble … Cet album et cette chanson, « Laissez passer les rêves » sont vraiment des cadeaux du ciel.

JPP : L’intégrale compte aussi de nombreux remixes, notamment des « Princes des villes » ?

Ça se faisait comme ça à l’époque, en 1994, mais ça ne m’éclate pas particulièrement. Aujourd’hui, je ne m’amuserais plus à ça.

JPP : Il y aussi des remixes pour les marchés étrangers : Angleterre, Allemagne. Vous rappelez ainsi que vous avez eu une seconde carrière en Allemagne à partir de « Ella, elle l’a », qui a été n°1 et est resté 24 semaines dans le top 10 – 5ème titre le plus vendu outre-rhin en 1988 -, suivi de « Babacar » qui a été n°5 avec 3 semaines au top 10.

« Ella, elle l’a » a été aussi n°1 dans toute l’Europe : en Hollande, en Scandinavie, et même en Israël.

JPP : Une nouvelle carrière s’ouvrait. Que vous ne puissiez pas aller plus loin en France, ok, mais à l’étranger ?

Je ne voulais pas plus que ce que j’avais. Il faut comprendre la vie de fous que nous avions dans les années 1980 et surtout je voulais m’occuper de ma famille et de la santé de ma fille, c’est aussi simple que ça (Ndlr : Pauline, née en 1978, décédée à 19 ans d’une maladie génétique). J’étais très atteinte moralement par sa maladie.

JPP : Était-ce plus la souffrance morale ou le regret de ne pas vous en occuper assez ?

Les deux. Je voulais être avec eux et la seule manière c’était d’arrêter. Dans ce métier-là, on ne peut pas faire les choses un petit peu. Même pour cette intégrale, je me suis investie à fond : j’ai écrit la petite histoire de chaque chanson – alors que dans l’intégrale de Michel, j’avais ressorti des phrases qu’il avait dites çà et là -, j’ai aussi choisi les photos, je fais un peu de promo … Pour moi, c’est important, c’est ce qui restera de ma vie avec Michel, car, même si on me pose souvent la question, jamais je ne ferai un livre sur ma vie, mon autobiographie, c’est l’émission de deux heures que j’ai faite à la télé.

Magazine : Platine
Interview : Jean-Pierre Pasqualini (propos recueillis le 20 septembre 2004)

Photos : Jean-Louis Rancurel, Murielle Bisson et Frank Faignot
Date : Octobre 2004
Numéro : 114

Merci à Elisabeth.

France Gall, son horrible calvaire !

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« Silence dans la maison, silence sur la colline, les arbres font des rayons, et des ombres subtiles ... » Ces quelques phrases, c'est France Gall qui les chantait, il n'y a pas si longtemps.
« Silence dans la maison, silence sur la colline, les arbres font des rayons, et des ombres subtiles ... » Ces quelques phrases, c'est France Gall qui les chantait, il n'y a pas si longtemps.

« Silence dans la maison, silence sur la colline, les arbres font des rayons, et des ombres subtiles … » Ces quelques phrases, c’est France Gall qui les chantait, il n’y a pas si longtemps.

Seulement aujourd’hui, plus aucune note de musique ne résonne autour d’elle. Et ce silence dont elle parlait fait à présent partie de sa vie. Depuis sept ans, depuis la mort de sa fille, France a disparu du monde des vivants. Et pour tout ceux qui l’aiment, l’angoisse monte chaque jour d’avantage. Que devient France ? C’est à croire qu’elle n’existe plus …

Eh oui, celle qui a rythmé les années yéyé de sa contagieuse envie de vivre, celle dont la carrière a explosé grâce à Michel Berger, n’est plus hélas, pour tous ses fans, qu’un lointain souvenir. Sa dernière apparition en public remonte au 15 août 2000, quand elle était venue chanter avec Johnny Hallyday, sur la scène de l’Olympia, Quelque chose de Tennessee, un hommage à Michel Berger, qu’elle avait entonné les larmes aux yeux … Mais sitôt les festivités achevées, l’artiste avait retrouvé l’ombre …

Pourtant, à cette époque, si elle n’apparaissait plus en public, France faisait encore l’effort de descendre régulièrement dans son quartier de la Plaine Monceau, dans le 8e arrondissement de Paris, pour y faire quelques courses. Les cheveux retenus dans un foulard, et des lunettes noires cachant ses jolis yeux, même en plein hiver, France allait ainsi presque tous les matins acheter son journal : « Depuis ce jour, je ne l’ai plus jamais vu sourire comme avant » nous a confié, peiné, son kiosquier habituel.

« Avant, elle sortait acheter le journal tous les matins. Maintenant. C’est terminé. »

Même son de cloche chez l’épicier du coin : « Elle ne vient plus ici comme avant » constate-t-il. « Maintenant, quand elle a besoin de quelque chose, elle se fait livrer chez elle … »

Même au Sénégal, ce pays qu’elle aimait tant, où elle puisait tant de force, il n’y a plus aucune trace de son passage. Cela fait tellement longtemps qu’elle n’y est pas retournée.

Et pourtant, malgré cette absence presque palpable, France est toujours là. Mais elle vit totalement recluse dans son appartement. Là, dans l’ombre et le silence, France tente de survivre. L’ombre qu’elle a choisie, habitée de souvenirs hélas aussi flamboyants que tragiques, et le silence bien étrange pour celle qui, depuis son enfance, a baigné dans la musique, et qui n’a plus, à présent, pour compagnon, que le piano muet sur lequel Michel, son amour, a composé tant de succès.

C’est donc là, dans ce triplex devenu trop grand, que cette femme de bientôt 60 ans, malgré ses allures d’éternelle adolescente, passe ses jours et ses nuits, préférant sans doute au contact des vivants, ses dialogues intérieurs avec ses chers disparus. Mais quels disparus !

Le premier, le plus célèbre, c’est bien sûr Michel Berger, l’homme de sa vie, son Pygmalion, celui sans qui elle n’aurait peut-être jamais fait une si belle carrière. Michel, avec qui elle avait encore tant de projets à venir. Des projets que le destin a anéanti le 2 août 1992, lorsque Michel a été emporté prématurément, à 44 ans, par une crise cardiaque.

La deuxième, si elle n’était pas aussi célèbre, n’en était pas moins aussi importante dans le cœur de France. Car elle était la chair de sa chair : sa fille, Pauline. Depuis toute petite, Pauline était atteinte par une terrible maladie, la mucoviscidose.

Mais ses proches entretenaient pourtant secrètement l’espoir d’une guérison. Hélas, cinq ans après son papa, alors qu’elle n’avait que 19 ans, Pauline est partie rejoindre le paradis blanc, celui que Michel avait chanté avec tant de talent. Dans ce désert de l’amour, il ne reste aujourd’hui, à France qu’une oasis : les visites de Raphaël, son fils. Son dernier lien avec la vie, l’avenir, l’espoir …

Bien sûr, à 23 ans, Raphaël, en jeune homme responsable, a pris son envol. Mais ce n’est pas pour autant qu’il oublie sa maman. D’ailleurs, très souvent, il vient la retrouver dans le sanctuaire de la Plaine Monceau. Alors, pour quelques heures, une soirée, France prend sans doute sur elle, mais finit par retrouver le sourire.

Et le jeune homme, dans cette atmosphère de bonheur retrouvé, reste alors pour la nuit. Comme si rien n’avait changé.

« Comme, comme, comme avant…»

Magazine : France Dimanche
Christian Morales
Date : du 9 au 15 juillet 2004
Numéro : 3019

Évidemment (Dossier de presse – précommande – Promo)

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Ce livret de précommande a été édité durant l'été 2004. Document réservé aux professionnels, il permettait de commander les différentes éditions de l'anthologie Évidemment.
Ce livret de précommande a été édité durant l'été 2004. Document réservé aux professionnels, il permettait de commander les différentes éditions de l'anthologie Évidemment.
Ce livret de précommande a été édité durant l'été 2004. Document réservé aux professionnels, il permettait de commander les différentes éditions de l'anthologie Évidemment.

Livret promotionnel de précommande édité durant l’été 2004. Document réservé aux professionnels, il permettait de commander les différentes éditions de l’anthologie Évidemment.

Le parcours musical de France Gall, unique dans le paysage artistique français des 30 dernières années, et indissociable du trajet de Michel Berger, est ici résumé à travers ses étapes-clé.

Un seul chiffre résume cette aventure incroyable qui lie le public français à France Gall : plus de 20 millions de disques vendus en France … La dernière compilation de France Gall Les années musique, commercialisée en 1990, a vendu plus de 700 000 albums en France. La compilation Pour me comprendre de Michel Berger a vendu 450 000 exemplaires en 2 ans.

Cette sortie sera suivie de la parution de la première intégrale des années Warner de France Gall, le 26 octobre 2004.

Les plus-produits

  • Remastering 24 bits à partir des masters originaux.
  • Deux inédits : La seule chose qui compte, titre enregistré en 1987 / Une femme, tu sais, titre enregistré en 1977.
  • Des titres rares en CD (Donner pour donner, en duo avec Elton John) voire totalement inédits en CD (Faces B de 45 tours : Si l’on pouvait vraiment parler … )
  • Des notes de livret rédigées pour l’occasion par France Gall, qui livre ses réflexions sur les titres.
  • OPENDISC.
  • La première compilation exhaustive sur les années Warner de France Gall.

Éditions parues depuis 2004

France Gall en 2004

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France Gall : « Pour la première fois de ma vie, j’ai chanté en pensant à autre chose qu’au texte pour ne pas pleurer. J’étais encore dévastée par la mort de Daniel et je n’avais pas encore l’expérience du détachement comme aujourd’hui. »
France Gall : « Pour la première fois de ma vie, j’ai chanté en pensant à autre chose qu’au texte pour ne pas pleurer. J’étais encore dévastée par la mort de Daniel et je n’avais pas encore l’expérience du détachement comme aujourd’hui. »

« Pour la première fois de ma vie, j’ai chanté en pensant à autre chose qu’au texte pour ne pas pleurer. J’étais encore dévastée par la mort de Daniel et je n’avais pas encore l’expérience du détachement comme aujourd’hui. »

C’est par ces mots que France Gall commente la chanson Évidemment pour son intégrale des années Warner publiée en 2004.*

Note sur les crédits : Il arrive fréquemment que des œuvres soient diffusées sans que le nom de l’auteur soit mentionné. Ces pratiques sont illégales au sens de l’art. L.121-1 du CPI. Lorsque nous connaissons le nom de l’auteur de la photo, il est toujours mentionné. Si vous constatez une erreur, un manque, ou que vous souhaitez le retrait d’une photo dont vous êtes l’auteur : contactez-nous.

*Sources des textes

Ce jour-là … France Gall rencontre Michel Berger

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C'est donc avec beaucoup d'émotion que nous ouvrons le premier volet de notre série people de l'été avec France Gall. Une star mais aussi une femme, une vraie, qui, un jour de 1973, a vu en un instant son destin basculer du succès vers la gloire
C'est donc avec beaucoup d'émotion que nous ouvrons le premier volet de notre série people de l'été avec France Gall. Une star mais aussi une femme, une vraie, qui, un jour de 1973, a vu en un instant son destin basculer du succès vers la gloire

Cette France Gall que l’on aime tant … par Magali Quent, rédactrice en chef

France Gall, Elle porte le nom de notre pays et pourrait être notre Marianne. Mais si on l’aime tant, c’est avant tout parce qu’elle nous enchante par son talent et qu’elle force notre respect.

C’est donc avec beaucoup d’émotion que nous ouvrons le premier volet de notre série people de l’été avec France Gall. Une star mais aussi une femme, une vraie, qui, un jour de 1973, a vu en un instant son destin basculer du succès vers la gloire: ce jour-là, son chemin croisait celui de Michel Berger. C’était il y a trente ans. Un instant magique entre tous qui a donné naissance à un couple mythique, un couple d’amoureux et d’artistes, à jamais indestructible. Un couple, si dignement représenté par la douce France, qui nous offre toujours autant de bonheurs à travers ses chansons. Ce jour magnifique où France a rencontré Michel … nous vous proposons de le revivre ensemble.

Chanteuse culte pour trois générations, France Gall a su, au fil des ans, par son charme et son talent, tisser des liens privilégiés avec le public. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi … Alors qu’elle s’interrogeait sur son avenir, France rencontrait presque par hasard celui qui deviendrait à jamais son ange gardien. Un de ces jours que l’on n’oublie jamais !

Paris, octobre 1973. Songeuse France Gall écoute la radio lorsqu’elle entend la chanson Attends-moi. Un certain Michel Berger en est le talentueux auteur et interprète. France est aussitôt saisie par la poésie du jeune artiste. Appréciant sa façon si légère d’évoquer des sujets graves, elle a une envie folle de le rencontrer. Lui saura peut-être la détourner de son envie de mettre fin à sa carrière, une idée qui la hante depuis quelques mois. A 26 ans, France Gall convoite en effet de nouveaux horizons. Elle reporte sans cesse la sortie de son nouvel album pour la simple raison que ses nouvelles chansons ne l’inspirent guère. Alors que s’est achevée sa collaboration artistique avec Serge Gainsbourg, qui a fait sa gloire et lui a notamment permis de gagner avec brio l’Eurovision grâce à Poupée de cire, poupée de son, elle ne parvient pas à trouver de nouveaux auteurs. Après une si géniale complicité, on comprend aisément que la succession soit difficile !

C’est par un heureux hasard que France fait la connaissance de Michel Berger. La rencontre a lieu dans une émission de radio dont ils sont tous deux invités. Prenant son courage à deux mains, la chanteuse confie au compositeur qu’elle souhaiterait lui faire écouter les morceaux que sa maison de disques la pousse à enregistrer. Il lui donne son adresse et, peu de temps après, elle se rend à son domicile. « Il a trouvé mes nouvelles chansons nulles », se souvient, amusée, la chanteuse. Après cette première rencontre, Michel demande à la jolie blonde de poser sa voix sur une des chansons qu’il enregistre pour son prochain disque. France découvre alors un texte qui semble écrit pour eux. « Et un jour l’amour arrive et il découvre l’autre lui-même », chante Berger. « Je saurai lui dire les mots qu’il faudra pour le convaincre, alors il m’aimera », répond France, le temps de cette chanson. Le partage musical est immense, l’artiste se sent comprise, mais la femme ignore encore qu’un amour est en train de naître …

Michel Berger écrit bientôt une chanson pour la jeune artiste. D’un trait naît La Déclaration. Et il faut dire que cette demande du directeur artistique de France a fortement inspiré Michel ! Un texte d’ailleurs éloquent quant à la nature de ses sentiments : « Quand je suis seule et que je peux rêver, je rêve que je suis dans tes bras, je rêve que je te fais tout bas ma déclaration. » La chanson sera un des tubes de l’été 1974 ! La carrière de l’artiste redémarre très fort. A la fin de l’été, la chanteuse et le compositeur se séparent quelques semaines. Si aucun des deux n’ose se l’avouer, ce temps des vacances sera aussi celui de la réflexion. Tout particulièrement pour Michel Berger qui sort, lui, d’une romance avec Véronique Sanson.

« Je suis partie à Marrakech, et quand je suis revenue, j’ai su de tout mon être que j’allais ouvrir la page la plus importante de mon existence », se souvient France, émue, des années plus tard. C’est désormais le temps du bonheur total, comme si la vie recommençait. Un bel amour qui grandit et danse sur des notes de musique … Le couple partage tout. Michel présente France à sa mère, Annette. Entre la brillante concertiste et la jeune interprète, une complicité inattendue voit le jour.

La maman de Michel comprend combien France est rationnelle et efficace quand son fils, artiste éthéré, a, lui, tendance à négliger les contingences matérielles. Ce bonheur parfait est officialisé devant Monsieur le maire le 22 juin 1976.

Le couple est aux anges. En effet, France vient d’apprendre qu’elle va devenir maman. Et ceci, deux jours à peine avant la première de son spectacle au Théâtre des Champs-Élysées ! Neuf mois plus tard, le 14 novembre 1978, la vie leur donne une ravissante petite fille, Pauline. Le désir d’un deuxième enfant ne tarde pas à s’imposer… Le 2 avril 1981, France et Michel reçoivent Elton John à dîner. Ils rient tellement au cours de la soirée que France se trouve saisie par les premières contractions. C’est dans cette bonne humeur que le lendemain naît le fils de la famille, Raphaël. Un autre enfant a vu le jour dans la vie du couple Gall-Berger, il se prénomme Starmania ! S’il n’était d’abord pas prévu que France fasse partie du casting de l’opéra-rock, au final, sa présence et son talent se révèlent indispensables. C’est donc ensemble que France et Michel donnent le jour en 1979 à la plus mythique des comédies musicales à la française ! D’ailleurs, ils n’en sont pas à leur premier coup d’éclat : ces dernières années, les chansons à deux voix n’ont cessé de se multiplier.

Musique, Si maman si, Il jouait du piano debout … Autant de fruits de ce grand amour qui ne cessent de se hisser en tête des hit-parades. En 1981, Diego libre dans sa tête et Résiste sont de nouveaux triomphes, puis s’enchaînent Débranche, Hong Kong Star, Cézanne peint et Calypso. Que des succès! En 1984, les chansons du couple sont celles de tout un pays. Et bientôt d’un continent… Célèbre au-delà de nos frontières, France, lors d’un séjour en Afrique, se voit confier un bébé des mains même de sa maman, qui veut qu’elle le ramène en France et qu’elle veille sur lui. Bouleversée, France fait part de son émotion à Michel. La chanson Babacar voit le jour, et le couple vient en aide à cette maman aux abois sans pour autant la séparer de son enfant. Babacar, c’est aussi une émotion qui touche la France entière. La popularité de ce titre est telle que la chanteuse remonte sur scène pour trois semaines de concerts au Zénith à guichets fermés. La tendresse et la fidélité du public soutiennent aussi la jeune femme dans les moments difficiles que traverse sa famille.

France et Michel doivent en effet faire face à une grave maladie dont est atteinte leur fille, Pauline. « Cela nous a définitivement fait perdre notre innocence », évoque France. En janvier 1986, c’est la famille de cœur qui est touchée : Daniel Balavoine, l’ami de toujours, disparaît dans le désert. France s’efforce de donner le change, mais décide en 1988, au sommet du succès, de mettre sa carrière entre parenthèses. Michel ne partage pas cette décision, il aime tant créer avec sa femme ! Il respecte néanmoins son choix : elle va pouvoir se consacrer à sa famille et surtout soutenir Pauline. Elle cherche même à exercer une nouvelle activité professionnelle, elle songe un temps à travailler dans un journal, puis envisage d’ouvrir une galerie de peinture … En 1991 pourtant, France accepte enfin de retrouver la musique. A une condition, que Michel guide chacun de ses pas.

Dix-huit ans après leur rencontre, ils enregistrent pour la première fois un album commun, Double Jeu. Le couple apparaît à la télévision avec la chanson Laissez passer les rêves et annonce un spectacle à deux voix. Portés par ce projet qui les réunit une fois encore, ils rejoignent leur maison de Ramatuelle. Au cœur de l’été 1992, alors qu’ils travaillent dans la joie à l’élaboration de leur retour sur scène, le bonheur vire au cauchemar. Le 2 août, Michel est terrassé par une crise cardiaque en pleine partie de tennis. La vie cesse, mais l’histoire d’amour ne prend pas une ride. Seule, France poursuit la route. Elle affronte un cancer du sein mais le désir de vivre est plus fort … Pourtant, une fois encore, le destin la frappe : à l’automne 1997, Pauline quitte ce monde. « C’est la chose la plus inhumaine qui soit », confie France, « et pourtant, on me l’a fait vivre … Mais, même si on m ‘a repris ma fille, on me l’a quand même donnée dix-neuf ans. Quelle chance j’ai eu de la connaître … » Terrassée par la perte de ceux qu’elle aimait, France s’est retirée à pas feutrés. Elle vit désormais entre Paris et l’Afrique, où elle possède une maison, non sans rester attentive aux hommages rendus à celui qu’elle a tant aimé, à celui qui ce jour de 1973 a changé le cours de sa vie. Celui-là même qui devait lui offrir ses plus belles mélodies d’artiste et ses plus grands bonheurs de femme, l’amour et ses enfants. Un jour béni pour nous tous, puisque, depuis trente ans, l’on compte France et Michel parmi la grande famille de nos artistes préférés …

Les citations de France Gall sont issues du documentaire France Gall par France Gall, diffusé sur France 3 le 3 décembre 2002 et de l’émission Hommage à Michel Berger, diffusée sur TF1.


Le témoin : son imprésario « J’ai vu naitre le duo ! »

Bernard de Bosson

Bernard de Bosson, président et créateur de Warner France à partir de 1971, a été témoin de la rencontre de France Gall et de Michel Berger. Il nous raconte …

« France Gall est la première artiste que j’ai signée lorsque j’ai monté la maison. Elle cherchait de nouveaux compositeurs pour chanter des chansons de femme, laissant loin derrière elle son image de petite fille. J’avais demandé à Michel Berger et à Jean-Pierre Orfino, directeur artistique, de chercher des chansons pour elle. France et Michel se sont connus à l’extérieur mais se sont réellement découverts chez Warner. J’essayais de créer une ambiance familiale : j’organisais des dîners entre les artistes. Leur association musicale ne m’a pas surpris. France fait preuve d’une grande détermination quand elle recherche quelque chose. Elle s’est intéressée à des quantités de problèmes du monde dans lequel elle vit et elle voulait chanter des choses en accord avec ses préoccupations. J’ai toujours cru en France et je crois encore en elle. C’est une chanteuse époustouflante, au talent fou, mais aussi une femme extraordinaire. Si la dignité n’existait pas, elle l’aurait inventée. Si la fidélité en amitié n’existait pas, elle l’aurait aussi inventée. »

Magazine : Nous Deux
Par Jean-Jacques Francès
Date : 1er juillet 2003
Numéro : 2922

France Gall / Jean-Luc Godard : autour d’une métamorphose

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En 1996, Jean-Luc Godard s'entretenait longuement avec France Gall pour réaliser le clip de la chanson de sa vie, plus haut.
En 1996, Jean-Luc Godard s'entretenait longuement avec France Gall pour réaliser le clip de la chanson de sa vie, plus haut.

En 1996, Jean-Luc Godard s’entretenait longuement avec France Gall pour réaliser le clip de la chanson de sa vie, plus haut.

Sept ans après, les cahiers ont rencontré France Gall pour faire revivre cette rencontre, en paroles et en images.

Plus haut occupe une place à part dans la vie de France Gall. C’est une chanson que Michel Berger a composée pour elle au temps des jours heureux, en 1980. Une chanson qu’elle a reprise en 1995, trois ans après la mort de son mari, et à laquelle le deuil donnait un sens nouveau. Une chanson dont Jean-Luc Godard accepta de réaliser le clip qui, après une unique diffusion, fut enterré.

Sept ans plus tard, France Gall reçoit les Cahiers dans son appartement parisien. Comme dans la chanson, elle habite sous les toits, dans un espace baigné par la lumière du jour, dans ce quartier proche du parc Monceau où est né et a grandi son mari. Elle accepte de reparler de cette expérience avec le cinéaste ; avec elle, nous visionnons le clip, ainsi que son entretien avec Godard, filmé pendant une heure trente, dont nous publions la retranscription.

Avant de parler, France Gall souhaite nous faire entendre les deux versions de Plus haut, celle de 1980 et celle de 1996. Différences flagrantes, dans la voix et dans l’orchestration. Plus que le son, c’est l’image de ce moment qui reste gravée en mémoire, pour qui y assiste, en retrait de la scène, et voit France Gall de dos, assise devant la chaîne hi-fi, comme collée contre elle, écoutant ces différences que le temps lui a imposées.

Par un phénomène bien étrange, une image vient alors se superposer à celle-ci. Une image étrangement similaire, celle de la petite fille de Poltergeist, devant la neige du téléviseur, qu’on a oublié d’éteindre dans la nuit, avant d’être aspirée littéralement par elle.

Que s’est-il passé dans la tête de France Gall pendant l’écoute de cette chanson, rappel brutal de deux moments de son existence ? Là aussi, la métamorphose a opéré.

Elle avait croisé Michel Berger pendant plusieurs années sans le voir, la première fois en 1966, avant qu’ils se rencontrent enfin. Leur histoire d’amour s’écrivait en chansons, des frôlements (« Dieu que l’amour est bizarre/Hier je te croise sans te voir/Hier je te parle sans savoir/Que je t’aime déjà ») à la rencontre (La Déclaration d’amour, 1975). Ils se marièrent le 22 juin 1976, eurent leur premier Disque d’or l’année suivante (pour Michel Berger) et leur premier enfant, Pauline, le 14 novembre 1978, alors que Michel Berger répétait Starmania au Palais des congrès. En 1980, ils rencontrèrent le grand public pour ne plus le quitter. Lui avec La Groupie du pianiste, elle avec Il jouait du piano debout. Sur le même album, Paris/France, figure cette chanson qui scelle de manière lumineuse ce moment où la vie l’éclabousse de joie : Plus haut.

Dès 1982, les nuages s’accumulent. Le couple doit apprendre à vivre avec un secret. Leur fille, atteinte d’une maladie génétique, est appelée à mourir, tôt ou tard. Plus près du tôt que du tard. Les journalistes défilent, les clichés s’accumulent (« vous avez tout pour être heureux »), le couple se retient de leur répondre : « Qu’en savez-vous au juste? » Ils prennent sur eux, comme on dit. A chacun leur manière. Lui, en plongeant dans le travail. Elle, en restant auprès de sa fille. En 1986, la mort de Daniel Balavoine et de Coluche, deux amis du couple, alourdit le climat. Et en 1992, Michel Berger disparaît brutalement, victime d’une crise cardiaque.

En 1995, France Gall décide de produire et d’interpréter un album de chansons écrites par Michel Berger. Plus haut y occupe la première place. « C’était évident, dit France Gall, j’y tenais tellement, c’est collé à ma vie. »

A l’époque où Michel Berger avait composé cette chanson, France Gall avait trouvé les paroles assez surprenantes. Il ne manquait pas d’air, ce mari qui lui faisait dire : « Celui que j’aime vit dans un monde/Plus haut/Bien au-dessus du niveau de l’eau/Plus haut que le vol des oiseaux. »

La mort de Michel Berger a transformé le sens de ces paroles. On y décèle alors un sombre pressentiment, celui d’un destin personnel que Plus haut aura eu pour fonction d’accomplir. « Plus haut/Là où le monde ne nous atteint/Plus trop/ Et si je lui dis oui/ Il m’emmène avec lui »

« La vie est passée dans cette chanson, elle l’a transformée, dit aujourd’hui France Gall. Dans la version de 1996, elle est à l’image de ma vie, plus dure, pas romantique du tout. »

Godard ne s’y est pas trompé. Dans le clip, il a surimprimé son propre texte, autour d’un mot refrain, « métamorphose », écrit sur trois niveaux, de telle sorte que dans « mor », on lise phonétiquement « mort », et de ses différents couplets : « L’art ne voit pas, il métamorphose », « La beauté n’écoute pas, elle métamorphose », « L’amour ne pense pas, il métamorphose », « Le cinéma ne parle pas, il métamorphose. »

Le plus curieux, dit France Gall, c’est que Michel Berger pensait que la mort était la fin et qu’après il n’y avait aucune forme de vie. « C’est extraordinaire d’écrire une telle chanson alors qu’on est fermé à ça. »

Et, pourtant, c’est avec cette chanson qu’il revient lui faire signe, dans le sillage de toute une mythologie romantique de l’amour (rejoindre l’être aimé dans la mort pour que cet amour puisse continuer de vivre) : « Si je lui dis d’accord/Il m’emmène à son bord. »

La vie s’est chargée de transformer la chanson. On revoit France Gall en train de l’écouter aujourd’hui. Comment s’y faire à une telle chanson, comment s’en défaire ? Il suffit de l’apprivoiser, de plier naturellement son existence à ce que Godard a formulé : Vivre sa vie. Le faire, en regardant le passé et en assumant le plaisir du présent. Confronté à l’effet que produit sur elle la chanson Plus haut, frappe chez France Gall un détachement souverain, qui est le contraire de l’insouciance et de l’oubli. Impossible pour elle de réenvisager ce que la vie lui a réservé (lui retirer deux êtres chers, partis « plus haut »), sans que la mesure de cet extraordinaire ne s’accompagne d’un beau sourire contagieux, seule réaction possible face à l’insensé. La légèreté de l’ici-bas existe, forte du désir que la vie continue.

Il y a deux choses essentielles dans cette rencontre filmée, inédite à ce jour et jamais diffusée et dont France Gall (qu’elle en soit ici chaleureusement remerciée) a accepté que les Cahiers en assurent la retranscription. L’entretien proprement dit, et son filmage. De la conversation émerge un parallèle troublant sur l’idée de la création et du couple, entre d’un côté Michel Berger et France Gall, et de l’autre Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville. « Les histoires de création, ce sont aussi des histoires d’amour », dit Godard.

Dans cette entrevue, Godard, habité par une insatiable curiosité pour le métier de l’autre, fait du bon travail de journaliste – mais aussi du grand travail de peintre. Pour la, restituer au mieux, nous avons opté pour une forme particulière. Avec, d’un côté, la bande-son (la conversation) et, de l’autre, la bande-image [les photogrammes en tête de page], autonome et jamais illustrative. L’image et le son, les paroles et la musique, le masculin et le féminin, le proche et le lointain, le présent (France) et l’absent (Michel), l’homme et la caméra (Jean-Luc et sa machine). Belle histoire, assurément.

Retranscription

Jean-Luc Godard. On ne se connaît pas bien. On va faire une séance de travail pour obtenir des photos ou des expressions. Je ne sais pas, on va voir. Sois, vous voulez me parIer, soit je vous parle. Mais il ne faut pas que ce soit uniquement moi qui fasse la chose. [Après un temps de pause.] J’ai eu une amie qui avait été chanteuse autrefois chez Barclay, il y a longtemps, et qui a quitté la chanson parce qu’elle trouvait cela trop difficile, alors que vous qui y êtes depuis un certain temps … remarquez que j’ai fait pareil que vous avec le cinéma …

France Gall. Qu’est-ce qu’elle trouvait difficile ?

J.-L. G. Le milieu, les agents et la difficulté de rester soi-même. Alors que si on aime bien chanter, donner de la voix … tandis que vous qui êtes là-dedans depuis longtemps, vous devez éprouver du plaisir, du contentement …

F. G. Le plaisir de chanter est tellement grand. Quand je chante, j’ai l’impression de vivre plus intensément. Lorsqu’on veut continuer de faire cela, on essaie de faire abstraction du reste, surtout quand on souffre de ce milieu, ce qui est mon cas. Les gens vous attirent toujours dans leur univers. Pendant une émission de télé, on rentre dans le monde de celui qui anime. Il est difficile, maintenant, d’imposer son propre univers. Avant, c’était plus facile.

J.-L. G. Plus facile ?

F. G. Il y avait des émissions où vous aviez carte blanche pendant une heure. On choisissait le décor, les gens avec lesquels on voulait travailler, on savait où on allait. Quand on place une chanson au milieu d’une émission de variété, c’est sûr qu’on ne peut pas apporter grand-chose longtemps.

J.-L. G. Comment faites-vous maintenant?

F. G. C’est très simple, on ne fait plus du tout car il n’y a plus d’émissions à la télé comme cela. On parle seulement, ce sont des talk-shows. Je ne chante plus à la télé. Même avec vous, vous le voyez bien en ce moment, je ne chante pas. Rires.

J.-L. G. Comment la voix reste puisqu’elle ne peut plus vous servir pour chanter ?

F. G. Il y a plusieurs choses. Il y a la radio, les disques, qui sont devenus de toutes petites choses que les gens peuvent mettre dans leur poche. Il y a la scène et aussi le studio. C’est là où l’on s’ exprime, évidemment. Même si on sait à l’avance que la promotion va prendre un temps extraordinaire. Finalement, on consacre seulement 10% de notre temps à ce qui est réellement notre métier. Par rapport à cette situation, je la joue pépère. Je fais cela épisodiquement, lorsque j’en ressens le désir et que ce désir est plus fort que l’ennui d’avoir à donner de mon temps pour la promotion. (En s’adressant à Jean-Luc Godard, derrière la caméra.) Je suis en gros plan là où je suis coupée à hauteur de …

J.-L. G. Là, vous êtes en très gros plan. Mais je bouge aussi.

F. G. D’accord. Et c’est mieux quand je me mets comme ça ou comme ça? [Elle tourne le visage vers la droite puis vers la gauche, regard hors cadre.]

J.-L. G. Comme vous voulez.

F. G. Vous préférez que je regarde dedans quand même [elle fixe l’objectif de la caméra] ou vous vous en fichez ?

J.-L. G. Pas du tout. [Silence] Est-ce que vous ne seriez pas comme Glenn Gould à la fin …

F. G. Je ne connais rien de lui.

J.-L. G. A un moment de sa vie, il a préféré cesser les concerts pour ne faire que des enregistrements. Ce n’était pas pour une question d’argent. Pourriez-vous vous priver de la scène pour seulement enregistrer ?

F. G. Quand je fais du studio, je pense toujours à la scène en même temps. Si je fais du studio pour moi ou si je fais un album, je ferai une scène après car cet album, j’aurai envie de le faire vivre devant les gens. Il est possible que je me tourne entièrement vers la production, mais pas pour moi, juste pour les autres. J’adore le studio. Pour la première fois, l’année dernière, à Los Angeles, j’ai fait un album toute seule.

J.-L. G. C’est-à-dire?

F. G. Sans personne pour me diriger.

J.-L. G. Avec des techniciens quand même?

F. G. Oui, bien sûr, avec des producteurs, des musiciens, des ingénieurs du son, beaucoup de gens, en fait. Mais pour les choix, décider quel instrument mettre à tel endroit, quel rythme adopter sur cette musique, toutes ces décisions à prendre en studio, je les ai assumées toute seule. Je peux continuer à le faire pour les autres. Finalement, ce n’est pas si intéressant d’être dans la lumière. Je ne suis pas sûre d’aimer tellement cela. Je déteste voir mes photos au mur ou mon nom dans un journal, ce n’est pas très intéressant. En revanche, faire de la musique, ça oui. On peut en faire tout en étant derrière, en retrait. Pour le plaisir, mais sans les embêtements. Évidemment, on ne chante pas. Chanter, c’est en concert. C’est quelque chose de naturel.

J.-L. G. Vous chantez pour vous-même ? Dans la journée, il vous arrive de chanter, de fredonner, de siffler un air ?

F. G. Oui.

J.-L. G. En cherchant ?

F. G. Sans chercher car je n’écris pas, je ne compose pas. Je chante ce qui me passe par la tête. J’aime bien entendre ma voix résonner. Tout dépend des endroits où je passe. Quand il s’agit d’endroits très feutrés, comme celui-ci, il ne me viendrait pas à l’idée de chanter. En revanche, si je traverse un hall ou si je suis dans une salle de bain …

J.-L. G. Ah oui ?

F. G. Tout le monde chante dans une salle de bain. Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi ? {Rires} Eh bien, parce qu’il y a un écho naturel qui enjolive la voix, elle est alors au mieux. Dans les endroits où ça résonne, en général, on se laisse aller, on se met à chanter. Sans y penser d’ailleurs, cela vient naturellement. Ici [elle frappe dans ses mains], le son est très mat. C’est très bien pour faire une batterie chez vous.

J.-L. G. Qu’est-ce que vous avez remarqué comme changement sur un plan technique mais aussi intellectuel et spirituel dans votre métier, entre le moment où vous avez commencé – moi aussi, peu après vous – et aujourd’hui ? Que pensez-vous des prétendues améliorations techniques, du mixage des sons ? Le résultat, c’est que la parole disparaît souvent sous trop de choses.

F. G. C’est très compliqué maintenant. Pour ce dernier album, j’ai travaillé dans les conditions les plus modernes, en bénéficiant du tout dernier matériel. En fait, on n’a eu que des pépins, tous les jours. C’était du new new SSL. C’était terrible parce qu’il fallait avoir en permanence des techniciens pour réparer, sinon notre travail ne pouvait pas continuer. Le matériel était extrêmement sophistiqué et pas très bien dominé.

J.-L. G. Je le vois dans le cinéma aussi. Avant, par rapport à la technique, c’était 50-50. Aujourd’hui, c’est 80 ou 90. Moi, il me reste 10% pour l’artistique.

F. G. Nous, c’est un peu différent, parce que finalement on peut faire ce qu’on veut à la fin. On perd beaucoup de temps et d’argent. Quand j’ai commencé, il y avait quatre pistes pour le son. C’était simple, très simple. Aujourd’hui, on peut avoir 24, 48, 72 pistes. On se dit, 72 pistes, ça va être génial, ça va être le disque le plus extraordinaire au monde, on va pouvoir mettre tout ce qu’on veut ! Quand on écoute, on a tellement de pistes de clavier qu’au lieu d’en mettre un et de bien choisir, on se retrouve avec quinze claviers. Il y a la perte de temps pour remplir les pistes puis la perte de temps, tout aussi grande, pour la nettoyer. J’ai fait ce disque en cinq mois et demi de studio. Incroyable. D’habitude, c’est un mois. Pour le mixage, pareil, cela a pris trois fois plus de temps. Pour ce disque, je voulais que cela soit très simple, très pur … la voix, la mélodie et quelques instruments. Les Américains ne voulaient pas du tout le produire comme ça. J’ai fait ce travail personnel une fois que j’ai quitté les Etats-Unis. C’est la dernière fois que je travaille ainsi. On a essayé, on s’est bien excité mais on s’est bien embêté, surtout. Je crois qu’on va revenir à quelque chose de plus simple. {S’adressant à Godard.} Ce que je trouve assez sympa aujourd’hui (rires), c’est qu’on ne sent pas la machinerie d’une lourde production.

J.-L. G. Ah, ça non …

F. G. Je trouve cela agréable. Cela m’angoisse de sentir que plein de gens avec qui je travaille m’attendent. Ils ont fait des trucs extraordinaires et je me demande ce que je vais bien pouvoir faire à mon tour. Là, je me suis préparée toute seule. Cela ne me gêne pas du tout. Je sais très bien faire les choses toute seule. Je suis très manuelle, vous savez. Je peux réparer une machine à laver ou un réfrigérateur s’ils ne marchent pas.

J.-L. G. Moi ça, je ne sais pas.

F. G. Là, avec vous, je n’ai pas d’appréhension, pas de peur, car je ne me retrouve pas dans une situation où je dois faire face à beaucoup de gens. Elle est très artisanale la manière de faire ce clip. J’adore ça.

J.-L. G. Si ça ne vous embête pas d’en parler … mais quand vous étiez avec votre compagnon – vous l’êtes toujours d’une certaine façon – , la création était-elle difficile ou aisée ?

F. G. La création pour lui ?

J.-L. G. Je suppose que chacun avait un type de création à lui, différent, selon sa propre logique. En même temps, les histoires de création, ce sont aussi des histoires d’amour.

F G. Je reviens. [Elle s’absente de l’image puis se réinstalle à sa place.] J’ai vécu avec un type qui avait un don. Il s’enfermait dans une pièce avec un piano pendant un quart d’heure et il en ressortait avec une chanson sublime. Ça venait très vite. Il était dans un état très particulier, excité. Après il se calmait. Il a écrit 450 chansons, elles sont pratiquement toutes sorties. Très peu de jetées au panier. De chaque chose qu’il ait faite, il y a une trace. C’était quelqu’un de très doué, avec beaucoup de facilité. Moi, là-dedans, je suis avec cette musique que je ressens au-delà de ce qu’on peut imaginer. Je ne fais qu’un quand je chante la musique de Michel. [L’image devient floue, par la suite, elle alternera entre le net et le flou.] C’est très étonnant car il n’est pas moi mais c’est comme si cette musique venait de moi, qu’elle était à moi. C’est extrêmement rare dans ce métier. J’ai eu l’occasion, avant de rencontrer Michel, de travailler pendant dix ans avec Serge Gainsbourg, qui avait beaucoup de talent mais qui n’écrivait pas des chansons qui me correspondaient. Elles étaient écrites pour moi, mais ne parlaient pas de moi.

J.-L. G. C’était toujours pour vous quand il composait ? Vous saviez quand il composait pour vous?

F. G. Oui, bien sûr. En même temps, nous ne travaillions jamais ensemble. Michel ne faisait pas un album pour quelqu’un d’autre en même temps que pour moi. Il travaillait beaucoup, il faisait tout. Il a composé la musique des chansons, a écrit les paroles, les a chantées, les a produites. Il a fait de la mise en scène de spectacles musicaux, a réalisé des vidéoclips … (Silence, pensive.) Je ne sais plus pourquoi je disais cela. {Godard lui redonne le fil.} Quand par exemple il écrivait pour Johnny Hallyday, il ne pouvait pas dire la même chose que si c’était un album pour moi. Cela lui plaisait beaucoup de se mettre dans la peau d’une femme pour écrire. C’était relativement facile pour lui parce que nous avons vécu dix-huit ans ensemble et qu’il me connaissait parfaitement, de la manière la plus intime, la plus intérieure. Cela devait être amusant pour lui, tout comme se mettre dans la peau de Johnny. Alors que Michel – je ne sais pas si vous le voyez physiquement – était quelqu’un en retrait, réservé, pudique. En revanche, il avait beaucoup de difficultés à écrire pour lui. Là, il était complètement perdu. Je pouvais intervenir, mais pas dans l’écriture. Si ça ne me plaisait pas, je lui disais. Mais j’étais d’ accord avec ce qu’il écrivait, c’était la musique que j’aimais.

J.-L. G. Vous n’avez jamais eu envie d’intervenir ?

F. G. Si j’avais eu envie d’intervenir, j’y serais allée, mais je n’ai jamais été poussée à le faire. Je n’avais pas confiance en moi. Maintenant oui, beaucoup plus, depuis deux ans. Depuis que j’ai fait cet album toute seule, cela m’a fait avancer. Je n’étais pas dans l’ ombre, je m’étais mise là où j’étais. Pendant quinze ans, j’ai regardé, et cela m’allait parfaitement. J’ai pu fonder une famille, faire des enfants, ce qu’on fait rarement dans ce métier.

J.-L. G. Vous avez combien d’enfants ?

F. G. J’ai un fils qui a 15 ans et une fille qui va bientôt en avoir 17.

J.-L. G. Ils font quoi ?

F. G. Ils font leurs études.

J.-L. G. Le fait d’avoir une maman célèbre ne les gêne pas ?

F. G. Je pense que cela les a gênés. Parce qu’ils étaient à l’écart absolument de tout. Il n’y a jamais eu de photos, ils n’étaient jamais là aux répétitions, quand il y avait des journalistes. Ils étaient petits à l’époque. Maintenant (depuis la mort de Michel Berger; NDLR), c’est un peu différent. S’ils ne sont pas avec moi, ils sont seuls, alors je les emmène. Je les fais plus participer. J’ai plus besoin qu’ils soient là. Je tiens à ce qu’ils soient d’accord avec ce que je fais, même si je prends mes décisions seule. J’aime bien avoir leur regard car il est très juste. La première fois qu’ils m’ont vue sur scène, ils devaient avoir 5 et 7 ans. On ne se rend pas compte, car c’est mon métier. Je fais de la scène depuis très longtemps, j’ai l’habitude des applaudissements, que les gens crient, lèvent les bras. C’est vraiment la fête, l’adoration dans la salle. C’est quand même pour cela qu’on fait de la scène, pour ce renvoi d’amour immédiat. C’est violent et extraordinaire. Ma fille, la première fois après m’avoir vue sur scène, elle m’a regardée à la fin du spectacle dans ma loge, comme si j’étais une étrangère pour elle. J’ai détesté. C’est terrible de voir l’amour de sa vie vous regarder comme si elle ne vous connaissait pas.

J.-L. G. Elle avait suivi tout le spectacle ?

F. G. Oui, elle avait découvert quelqu’un d’autre alors qu’elle ne connaissait que sa maman, habillée d’une certaine façon … Cela été un choc pour moi. Je me suis dit qu’il fallait casser cela, qu’elle accepte aussi cette part de moi. Je chante. C’est mon métier. Cela fait trente ans que je le fais. J’ai commencé à l’âge de 16 ans (en 1964, NDLR). Pour mon premier interview, on m’a demandé si j’allais faire ce métier longtemps. J’ai répondu : « »Je le fais cinq ans et j’arrête. » J’ai reçu une gifle du producteur à l’issue de l’entretien. Ils étaient durs les producteurs, à cette époque. On était des choses. Je me suis vite rendu compte que ça ne me plaisait pas de faire ce métier. J’ai été très malheureuse. Après, quand j’ai rencontré Michel [Berger] [en 1973, NDLR], j’ai vu une autre manière de travailler, de penser. C’était plus proche de ce que j’avais envie de faire. Là, j’ai commencé à comprendre et à aimer ce métier, ce qui n’avait jamais été le cas auparavant. Et plus je l’aimais, et plus il devenait indispensable. En ce moment, c’est assez indispensable.

J.-L. G. J’imagine, oui. Là, vous attendez ou vous travaillez déjà sur quelque chose d’autre ? Les peintres, ils font deux ou trois tableaux au même moment, puis ils en reprennent un. Si je pouvais le faire au cinéma, je le ferais. Je le fais un peu, mais, en général, tout va dans un seul film. [Rires.]

F. G. Nous, c’est impossible. C’est tellement prenant. On fait un album, ça prend des mois à y penser. Après, il faut le vendre, assurer sa promotion, ça prend des journées, car le disque sort dans plusieurs pays. Après, c’est la scène, des mois et des mois de répétitions. Je ne peux faire qu’une seule chose à la fois. Michel, non, c’était tout le contraire. Il adorait faire plusieurs choses en même temps. Il disait qu’il fallait avoir plusieurs projets en route, au cas où deux ou trois sauteraient. Comme ils se faisaient tous, il se retrouvait avec une vie épouvantable, courait dans tous les sens et assurait dans ces différents domaines. Moi, je ne peux pas, il faut que je sois à mon rythme. Je ne suis pas une folle du travail. Je ne suis pas un homme. Le travail ne représente pas 90% de ma vie. C’est le contraire. Je dirais 50%, maintenant. Avant, le travail, c’était 10% et la vie, 90%. En ce moment, c’est 90% pour mon métier, par la force des choses.

J.-L. G. Les hommes ne font pas d’enfants. Le travail, la création …

F. G. C’est toujours pensé par rapport à soi-même ce genre de choses. Quand un couple fait un enfant, c’est vrai que c’est la mère qui le porte mais l’enfant, il n’en a rien à foutre, une fois qu’il est là. Il pense qu’il a un papa et une maman, et il souffre, il ne comprend pas …

J.-L. G. Oui, il ne juge pas par rapport à ses parents s’il y en a un qui l’a fait plus que l’autre, si j’ose dire.

F. G. Il ne pense pas à cela. En revanche, l’enfant ne comprend pas pourquoi il est venu au monde si c’est pour être avec des parents qu’il ne voit pas. Les enfants ne comprennent absolument pas le travail des parents. Ils estiment que les parents sont là pour eux. Ils mettent beaucoup de temps à le comprendre et à admettre le travail des parents. Le téléphone, c’est la bête noire des enfants. Ils détestent tout ce qui les éloigne des parents. Tous les enfants souffrent de ne pas voir leurs parents suffisamment, ou d’avoir des pères jamais là ou des parents très occupés. C’est un problème. Je l’ai résolu en travaillant assez peu.

J.-L. G. Vous devriez faire une chanson sur cela.

F. G. Sur les enfants qui souffrent de ne pas voir leurs parents ?

J.-L. G. Vous mettez plus de vous-même dans vos chansons ou vous demandez à ceux qui les écrivent de mettre plus d’eux-mêmes? La chanson sert à vous exprimer, vous ?

F. G. Moi, je n’écris pas. J’ai été l’interprète la plus heureuse au monde car j’ai vécu avec quelqu’un qui écrit, qui avait la possibilité d’écrire des choses sur moi, mes traits de caractère. J’étais très étonnée de découvrir la façon dont il me voyait. Je trouvais qu’il m’enjolivait dans les textes des chansons.

J.-L. G. Je vérifie si c’est fini. [Il regarde la cassette vidéo dans la caméra.] C’est bientôt fini. [A propos de la cassette.] Ça dure longtemps ces saloperies.

F. G. Écoutez, vous exagérez [elle rit], ce n’est pas désagréable ce qu’on fait. [Après une pause.] C’est sûr que lorsqu’on parle de soi dans une chanson, ça a plus de force. Les gens veulent vous connaître, percer le mystère, essayer de cerner votre personnalité, alors que tout dans ce métier est fait pour vous éloigner, vous mettre sur un piédestal. La scène plus haute qu’eux, la lumière … tout est fait pour nous mettre à part. Alors, ils aiment bien qu’on parle de soi à travers une chanson. Ce qu’il y a de particulier dans ce métier, c’est que les gens vous aiment pour vous. C’est le contraire d’être acteur.

J.-L. G. Comment ça, le contraire?

F. G. Quand on va voir un acteur dans un film, on va voir une personne qu’on aime bien, à travers un personnage qui n’est pas la personne qui l’interprète. Si on aime un chanteur, on l’aime, lui. On aime ce qu’il dégage, ce qu’il dit, ce qu’il pense. Parce qu’un chanteur, normalement, il parle de lui, de ses préoccupations, de ses souffrances, des choses qu’il aime. C’est ça qu’on découvre à travers une chanson, normalement. Sauf quand on ne parle de rien ou de généralités sur le temps. Pourtant, même la chanson de Ferrat Que la montagne est belle, ça parle de lui et d’autre chose à la fois. Pour un acteur, on vient voir le metteur en scène qui l’a fait tourner [sourire à l’adresse de Godard], on voit quelqu’un qu’on a aimé dans le rôle de Louis XIV dans le film précédent jouer le rôle d’un loubard dans le film suivant. C’est un acteur qu’on vient voir. C’est la force de notre métier, cet amour qu’on peut provoquer chez les gens, complètement bizarre d’ailleurs, du fait qu’ils vous connaissent.

J.-L. G. Je crois que c’est très bien ce qu’on a fait. On ne pourra pas faire mieux, là.

[Les propos de Godard font beaucoup sourire France Gall alors que la cassette, arrivée à sa fin, n’enregistre plus d’images. Godard accepte néanmoins de mettre une autre cassette, alors que la conversation continue, autour des réactions de l’entourage de France Gall, lorsqu’elle a choisi Godard pour réaliser son clip.]

F G. Cela m’a intéressé d’avoir la réaction des gens quand ils ont su que c’était vous. D’abord, ça a été l’étonnement, la surprise. Ensuite, la perplexité. Après, ils se sont dit: « Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir faire ensemble ? » [Rires.]

J.-L. G. S’ils nous voyaient !

F. G. Très vite, cela les a intéressés, ils sont devenus extrêmement curieux de savoir ce qui va sortir de tout ça. Ils imaginent, ils vont se faire leur propre cinéma.

J.-L. G. C’est l’ogre et l’ogre a toujours besoin de chair fraîche.

F. G. En tout cas, moi, ça me fait un plaisir fou de travailler avec vous. Ce n’est pas du travail d’ailleurs, mais une conversation légère. Je suis vraiment trop contente.

J.-L. G. Si, c’est du travail, parce qu’il y a un résultat. Cela fait partie des devoirs, mais un devoir agréable, celui-ci. Même si, au départ, j’étais très angoissé.

F. G. Et pourtant, vous avez accepté ce clip. J’en suis très heureuse, surtout pour cette chanson. Maintenant, les gens trouvent incroyable qu’on n’ait pas pensé de vous demander un clip auparavant.

J.-L. G. Je suis assez marginal. Je l’ai toujours été. Ils me connaissent mais ne connaissent pas mes films. Je dois représenter pour eux quelque chose qu’ils ont perdu et que j’ai gardé. Je n’ai aucun mérite. C’est naturel de garder. [Godard arrête la caméra tandis que la conversation continue.]

(L’entretien entre France-Gall et Jean-Luc Godard a été enregistré à Rolle, le 28 mars 1996, dans les bureaux de Peripheria Suisse. Retranscrit par Charles Tesson.

L’entretien avec France Gall a été réalisé le 10 avril 2003 par Charles Tesson.

Remerciements à Matthieu Ecoiffier de Libération pour son portrait de France Gall.)

Note :  La Warner (Wea) avait payé le prix fort (un peu moins de 200 000 euros), mais ne put jamais l’exploiter, à l’exception d’une première et dernière diffusion, le 20 avril 1996 sur M6 : Godard n’avait pas acquitté les droits de tous les extraits de films et d’œuvres d’art qui y figurent.

Gros plan : Souvenirs d’une rencontre ici-bas

1995. Trois ans après la mort de Michel Berger, France Gall décide faire un album où elle interprétera plusieurs chansons de son mari. L’enregistrement en studio a lieu à Los Angeles. Puis vint le temps de la promotion, et de son compagnon obligatoire, le clip. France Gall, avec l’appui et le soutien de Philippe Chatilliez, le frère du cinéaste, qui l’accompagnera dans sa démarche jusqu’au bout, songea à Jean-Luc Godard pour Plus haut.

En février 1996, elle lui envoie une lettre manuscrite. Réponse favorable du cinéaste. L’éditeur de l’album (Warner, Wea) est intrigué mais suit. Négociations diverses. Dans une lettre datée du 25 mars, adressée à Godard, France Gall écrit : « Personnellement, je souhaite travailler le plus tranquillement possible, c’est-à-dire seule. Excepté peut-être mon amie photographe, Kate Barry. Je déteste faire des photos alors je profite toujours des tournages et, en plus, je voudrais des photos souvenirs. Dites-moi si cela vous ennuie, je n’en ferai pas un drame. Je sais que cela ne vous intéresse pas mais je me maquillerai et me coifferai toute seule. Voilà. A très très bientôt. Deux jours plus tard, Godard envoie un fax « à l’attention de mademoiselle France Gall », venue le rejoindre en Suisse, installée dans un hôtel. « J’ai bien reçu tous vos messages. Je vous attends demain jeudi vers 14 heures à l’adresse ci-dessus [dans ses bureaux à Rolle, NDLR]. Vos amis sont les bienvenus, mais je préférerais faire l’entretien seul avec vous si ça ne les ennuie pas d’attendre à côté (il y a de la place). »

Quand France Gall débarque à Peripheria, elle ne sait absolument rien de ce que Godard va faire avec elle. Elle ignore si elle va devoir chanter, si … Le saut dans l’inconnu, une rencontre sans filet, mais filmée, totalement improvisée.

2003. France Gall a gardé de sa rencontre avec Godard, un souvenir simple et fort. Elle a aimé ce qu’il lui a dit et la musique de sa voix. Elle l’a trouvé particulièrement drôle ( « Il me fait rire »), tout comme l’insolite de leur rencontre entre lui, « l’inaccessible, là où il est » (le cinéma), et elle, « là d’où Je viens » (la chanson populaire), l’a beaucoup amusée et séduite. La première fois qu’elle a vu le clip, elle a eu une réaction de rejet. « C’était trop violent pour moi. Quand quelqu’un comme Godard voit plus loin, on est forcément dérangé. La première fois, je l’avais vu avec mes habitudes. On cherche à se voir soi, avant de voir le clip. Là, c’est simple, il faut attendre quarante-cinq secondes avant que j’apparaisse, pour voir quoi ? juste un œil et la bouche. »

Godard, pour se préparer, a visionné en chaine plein de clips sur MTV. Puis a dit à France Gall, en lui montrant le poste de télé : « On ne va pas faire ça quand même, vous êtes d’accord. » Quand elle revoit le clip une seconde fois, elle l’adopte pour de bon. « Godard a changé les règles du clip et montré ce qu’il pouvait apporter à une chanson. Car, en apportant beaucoup, il enlève aussi un tas de choses. Godard dissèque l’essence du mot, pour l’envoyer très loin. Il commence par se représenter lui, conscient du climat que dégage le texte. »

Dans une lettre adressée à Godard le 20 avril 1996, France Gall le remercie du travail fourni. « Cher Jean-Luc. Être récompensée à ce point d’avoir osé vous écrire est merveilleux. Je suis fière de mon clip et votre intelligence rejaillit sur moi. Il est absolument magnifique. Il me fait réfléchir(…). Merci d’avoir mis votre talent au service de la chanson de Michel et de ma voix et d’en avoir fait une vraie création, forte, belle, rythmée, et là je sais de quoi je parle. Je vous embrasse. »

Dans l’entrevue filmée par Godard, il y a ce moment extraordinaire où France Gall évoque le regard de sa fille sur elle dans sa loge, après l’avoir découverte pour la première fois à un concert. Elle a vu une autre personne en sa mère, que la scène a transformée. Comment faire accepter à l’autre que cette part de soi (le besoin de chanter) est la pointe la plus extrême de son existence, un besoin essentiel, vital, indestructible, avec lequel il va bien falloir composer. C. T.

Gros plan : Cette belle conversation filmée

Il faut voir cette « Entrevue Godard-Gall » (la mention sur l’étiquette de la cassette vidéo dont Godard a fait cadeau à France Gall) deux fois. La première fois, avec le son. La seconde, sans le son, comme dans un film muet de Garrel au temps de Nico.

Le cinéma de Godard a été marqué à vie par le récit et le sujet de Lady O’Haru femme galante de Mizoguchi : la beauté féminine absolue est-elle la somme de la perfection de chacune des parties du corps de la femme, vouées à s’additionner, ou bien est-ce un tout délivré de la contingence quantifiable de ses fragments ? Le célèbre prologue du Mépris, à travers le questionnaire de Brigitte Bardot à Michel Piccoli, est une première réponse à cette question, ou plutôt la reformulation de ce doute. Cette conversation filmée, intime, entre elle (France) et lui (Jean-Luc), sans autre témoin que la caméra, en est la poursuite. Très vite, Godard va où la chanson de France Gall lui dit d’aller : plus haut ! Vers son visage donc. Godard aime le gros plan et le gros plan aime France Gall. Tout va bien de ce côté-là. La découpe des cheveux blonds de la chanteuse offre au plan un cadre dans le cadre. L’œil vif, pétillant, parfois malicieux, toujours enfantin, rehaussé d’un trait de maquillage noir, fournit à sa belle chevelure un délicieux contraste. Godard filme l’œil, il filme la peau du visage, son grain aussi. Le souvenir de Dreyer filmant Renée Falconetti est toujours son beau et grand souci. Qui s’en plaindra? Chez Dreyer, beaucoup de douleur et de souffrance sur le visage de la femme. Chez Godard, rien que du bonheur. En apparence et en vérité. Et un peu de souffrance aussi, mais plus ténue, plus tenue à distance sur le visage de France Gall, alors suspendu entre le souvenir de la disparition de Michel Berger, évoqué dans la conversation, et l’impossible à dire: la mort à venir de sa fille Pauline, atteinte d’une maladie génétique, qui disparaîtra l’année suivante.

Après le Danemark et Anna Karina, fille de la costumière de Dreyer, « la » France, de ses symboles incarnés, dans un corps (Brigitte Bardot/Marianne) ou dans un nom. Mais c’est la bouche de France Gall qui fascine Godard, comme au temps du muet où les caméras étaient collées aux lèvres pour y saisir l’invisible et inaudible passage des mots. Normal pour une chanteuse et pour un clip, dira-t-on, même si la forme que prend une bouche sculptée par la voix constitue la ligne mélodique secrète de cette belle conversation filmée. C.T.

Magazine : Cahiers du cinéma
Par Charles Tesson
Date : Juillet et août 2003
Numéro : 581