France 3 s’apprête à rediffuser un portrait de France Gall, et TF1 consacrera en janvier 2002 un documentaire d’une heure et demie à Michel Berger.
France 3 s’apprête à rediffuser un portrait de France Gall, et TF1 consacrera en janvier 2002 un documentaire d’une heure et demie à Michel Berger.
C’est France qui l’a réalisé ainsi qu’un album-souvenir, « Michel Berger, si le bonheur existe », qu’elle vient de publier aux éditions du Cherche-Midi.
Un démenti en images à l’homme aimé qui répétait : « tout est possible … mis à part d’être heureux. »
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Un coffret réunit aujourd'hui les enregistrements sixties de France Gall, bande-son tonique et lumineuse d'une époque sur laquelle la principale intéressée a toujours refusé de revenir.
Un coffret réunit aujourd’hui les enregistrements sixties de France Gall, bande-son tonique et lumineuse d’une époque sur laquelle la principale intéressée a toujours refusé de revenir.
Pour la première fois, elle fait une exception et parle de cet “âge tendre” sans langue de bois.
Qui aurait pu dire ça ? La Poupée de cire était en fait une poupée chiffonnée, la Poupée de son, une poupée qui fait non. Droite et radieuse sous son casque d’or, sans que rien ne transparaisse jamais, France Gall a vécu les sixties comme un lent chemin de croix. A l’intérieur de la bulle rose pâle de Salut les copains, sous les feux croisés de l’Eurovision et l’embrasement rapide du vedettariat, elle s’est souvent retrouvée seule, en proie à des doutes et des questionnements que personne ne souhaitait vraiment entendre.
Dans l’entretien qui suit, France Gall accepte pour la première fois de dévoiler l’envers d’un décor trop lisse et coloré dont elle s’emploie, plus de trente ans après, à lacérer le vernis. Rencontrer France Gall aujourd’hui, à l’heure où sort un somptueux coffret de tous ses enregistrements Philips, n’est pas qu’une affaire de nostalgie. Il s’agit d’abord de reconnaître à quel point, pendant dix ans, elle a incarné la pop à la française avec un style et une flamboyance auxquels peu de chanteuses de l’époque peuvent se mesurer. Peut-on, par exemple, aimer Gainsbourg sans aimer France Gall ? Le beau Serge lui-même n’a pas dit pour rien, un jour, “Ceux qui n’aiment pas France Gall se trompent. “Sur les soixante-quatorze chansons réunies dans le coffret, les petits bijoux se ramassent à la pelle, largement plus nombreux que les tartes. En suivant la même courbe d’évolution que Gainsbourg, de ses débuts jazzy en compagnie du grand Alain Goraguer jusqu’à sa seconde éclosion pop avec Michel Colombier ou David Whitaker, elle a connu, elle aussi, mille facettes qu’il est temps de (re)découvrir. Aujourd’hui, France Gall nous reçoit chez elle, le temps d’un émouvant entretien ponctué d’éclats de rire. Dans quelques heures, ce sera la grande migration vers l’Afrique, où elle dit trouver la paix. Elle va se préparer pour la Coupe du monde, et tout particulièrement pour le match France-Sénégal ! Avant de reprendre la pirogue qui la conduira sur son île, dans la nuit profonde des beaux ciels d’Afrique, à la recherche du Pégase qui survole sa maison à la grande terreur des indigènes, la Négresse blonde redevient Poupée de cire et tente de plonger à plein souvenir dans la réconciliation avec les sixties, 1965 : année fantastique ? Pas sûr.
Quel regard portez-vous sur le coffret de vos années pop qui vient de sortir ?
France Gall – (Elle regarde le livret) Elle est mignonne, non ? A-do-ra-ble ! J’ai naturellement tendance à considérer cette jeune fille comme quelqu’un d’autre parce que je sais qu’elle n’était pas heureuse et je n’ai pas envie de l’intégrer à ma vie. Elle était moi mais ne me ressemble pas. Il faut comprendre une chose : je suis douée pour ce que je fais, pour chanter, pour ce métier qui est de chanter. En revanche, je n’avais pas du tout envie d’être exposée, je n’étais pas heureuse de me retrouver sous le regard des autres, c’était quelque chose de très violent, très agressif
Des exemples ?
A l’époque, j’avais la sensation qu’on me filait une claque à chaque fois que j’ouvrais la bouche. J’exagère un peu mais c’est comme ça que je prenais les choses. Pour ma deuxième interview, alors que j’avais à peine 16 ans, je me suis retrouvée face à Philippe Bouvard. Il m’a parlé de choses que je ne pouvais pas connaître et j’ai ressenti ça comme une humiliation terrible ! Lui, ça l’amusait de déstabiliser les gens, mais moi j’ai été traumatisée, c’est pour ça qu’ensuite je n’ai plus jamais parlé pendant vingt ans.
Vous aviez l’impression d’être jetée en pâture comme une lolita ?
Il y avait de petits drames derrière chaque chose que j’ai vécue. Je me souviens notamment d’une émission qui se déroulait dans une boîte, on m’a mis la main aux fesses et quand je suis montée sur scène, des types ont crié “à poil!” Ces deux choses ont été comme un viol et j’en ai été bouleversée pendant des jours … Pendant toute la période Salut les copains, je ne me suis jamais sentie à ma place. Chaque disque était une nouvelle épreuve, sauf quand j’aimais vraiment la chanson, mais c’était rare. Sur quatre titres, il n’y en avait souvent qu’un seul que j’aurais vraiment aimé chanter si on m’en avait donné le choix.
C’est la raison pour laquelle il y a si peu d’homogénéité dans vos disques ?
Les gens qui écrivaient les chansons n’avaient pas vraiment de vision, alors il fallait négocier. Parfois, je procédais par élimination entre une chanson que je haïssais et une autre que je n’aimais pas non plus, mais que je pouvais mieux accepter. Dans le cas de Sacré Charlemagne par exemple, c’était terrible pour moi de chanter ça. J’ai appelé la veille de la sortie en disant “Stop, vous arrêtez tout !” Il y a aussi ce duo avec Maurice Biraud, La Petite, qui est vraiment épouvantable.
Comment se sont passés vos débuts ?
J’appartiens à une famille de musiciens. Mon père était chanteur et auteur, il a été premier prix de Conservatoire d’abord et ensuite chanteur de variétés. C’est lui qui m’a conduite à chanter la première fois de façon sérieuse. Au départ, je chantais juste à la maison, je m’exerçais sur les disques des Double Six, je jouais de la guitare mais je ne songeais même pas à en faire un métier. J’étais sûre d’une chose: je voulais faire un truc pas ordinaire dans la vie. Grâce à mon père, qui m’ a fait rencontrer Denis Bourgeois, j’ai fait un essai de voix qui s’est avéré concluant. J’ai quitté le lycée, ce qui m’arrangeait parce que j’étais sur le point de redoubler, et je me suis aussitôt retrouvée en studio, accompagnée par les meilleurs musiciens de jazz de l’époque, Pierre Michelot, Eddy Louiss …
Justement, comment avez-vous géré le fait de vous retrouver propulsée très jeune au milieu de musiciens déjà aguerris ?
J’ai toujours abordé les choses de manière inconsciente. Je n’avais aucune préparation particulière mais je me sens toujours à l’aise au milieu de musiciens. En même temps, je bougonnais pas mal, ça ne devait pas être facile de travailler avec moi à cette époque, précisément parce que je n’étais pas heureuse, tout était épouvantable à mes yeux.
Aviez-vous une échappatoire ?
Je tenais un journal. J’ai écrit, photographié et filmé toute mon existence … Dans mon journal, je pleure et je ris à tour de rôle, c’est terrible. Je n’ai pas pu mener une vie d’adolescente normale, je suis devenue une vedette du jour au lendemain. Après l’Eurovision, j’ai signé un contrat de cinq ans chez Teldec en Allemagne et je suis devenue, en parallèle, une chanteuse allemande ! J’allais là-bas toutes les semaines, je faisais des télés en allemand. Il y a eu le Canada, l’Espagne, l’Italie .. , Poupée de cire, poupée de son, je l’ai enregistré en six langues ! C’est dommage : le plaisir a été tué par ce qui se passait autour. En même temps, je n’osais trop rien dire, je gardais tout à l’intérieur. Parce que je n’avais pas une très haute opinion de moi et parce que l’image de moi que me renvoyait la société ne m’aidait pas à m’aimer. C’est assez curieux parce que j’ai été très aimée et pourtant il ne me reste, de cette époque, que les choses violentes, le regard des gens qui ne m’aimaient pas, ce qui représentait un millième par rapport au reste.
Parliez-vous à votre père de ce décalage ?
Non, mon père avait le mauvais rôle dans l’histoire parce qu’il devait s’occuper de moi. Il était tellement heureux que ça marche, il était très impliqué et j’étais à un âge où on écoute ce que disent les adultes. On disait “Il faut battre le fer tant qu’il est chaud”, ce genre de choses … Ce n’était pas facile pour lui, il y avait des gens qui l’accusaient de presser le citron et moi j’étais très difficile, je le faisais tourner en bourrique. C’était comme si je lui en voulais, inconsciemment. J’étais rebelle.
Comment avez-vous vécu votre victoire à I’Eurovision en 1965 ?
D’un côté, c’était plutôt agréable de gagner. J’aime bien gagner, je n’aime pas la compétition mais je suis plutôt joueuse. Surtout que là, je partais complètement perdante. Après mon passage, je suis sortie de la salle, persuadée de n’avoir aucune chance. Je suis allée dans un café en face, j’ai commandé un verre de lait et j’ai suivi le reste de la· soirée à la télévision. Quand j’ai vu que j’étais en tête et que la fin approchait, je suis revenue dans la salle en courant avec mon verre de lait à la main. Il y avait un long couloir et, tout au bout, cinquante photographes qui m’attendaient. Avant de me retrouver sur scène, j’ai juste eu le temps de demander à la personne qui m’accompagnait d’appeler mon petit ami à Paris. Juste après avoir chanté, on me le passe et j’entends, au bout du fil, “Je te quitte”. C’était un chanteur, il était jaloux. J’étais effondrée. Il y avait une soirée donnée en mon honneur avec trois mille personnes et je suis restée à pleurer dans ma chambre. Le lendemain, tout le monde partait à Capri alors que moi je rentrais à Paris. L’Eurovision, pour moi, c’était ça.
Comment trouviez-vous votre voix ?
J’avais des difficultés, une voix très difficile à dompter. En fait, j’ai plusieurs voix et il fallait que j’arrive à les mettre ensemble alors qu’elles sont très-opposées. Quand je chante dans le souffle, ça va, mais dès que je chante fort, j’ai un timbre beaucoup plus acide qui a irrité pas mal de gens à l’époque. Il y a aussi ce côté femme-enfant que je déteste, c’est insupportable les femmes-enfants ! Et puis, ce n’était pas très sympathique dans le regard des gens, dans la bonne société, il y avait un côté un peu pervers. Je m’habillais avec des petites chaussettes blanches, des chaussures de petite fille et, en même temps, je me maquillais, j’incarnais plusieurs filles à la fois.
Cela correspondait-il à différentes facettes de votre caractère ?
Le plus troublant, c’est la manière dont mon personnage s’est parfois retrouvé transformé par les gens avec lesquels je travaillais. Je pense notamment à une émission de télé où je chantais J’ai retrouvé mon chien. Jean-Christophe Averty avait imaginé une mise en scène ahurissante où j’étais debout, en jupette, avec trois laisses à la main et, au bout des laisses, il y avait des vieillards et des clochards à la place des chiens. Dans le monde prude de la télé de l’époque, ça a provoqué un scandale incroyable !
Il y a eu aussi le fameux épisode des Sucettes. Tout le monde a dit que vous chantiez cette chanson sans savoir de quoi il s’agissait. On a du mal à le croire, étiez-vous à ce point innocente ?
Comment vous dire … Je ne pouvais pas concevoir le fait qu’on puisse faire passer une idée pareille dans une chanson. Donc, effectivement, je n’ai pas capté. Je savais bien qu’avec Gainsbourg, il y avait souvent des doubles sens dont il fallait se méfier. Je voyais bien aussi les drôles de sourires autour de moi, notamment ceux de mon manager. Mais moi, je n’imaginais pas qu’on pouvait me faire ça, à moi.
Votre collaboration avec Gainsbourg s’est interrompue en 1968 avec deux chefs-d’œuvre, Nefertiti et Teenie Weenie Boppie. Qui a pris la décision d’arrêter ?
On l’a prise ensemble. On a senti qu’on était allés au bout. Et puis, il y a un fait qui a sûrement précipité sa décision: ce n’est pas sa chanson qui a marché sur le disque, et il l’a très mal pris. Quelques années plus tard, je suis retournée le voir lorsque j’étais dans le creux de la vague. Il m’a écrit Les Petits Ballons (encore une chanson à double sens) et Frankenstein, mais ça n’a pas marché. Pour moi, les chansons de Serge restent au-dessus du lot, je ne lui en ai jamais refusé une seule. Maintenant, on me dit que j’ai permis à Gainsbourg de devenir ce qu’il est devenu, que grâce à Poupée de cire, sa carrière artistique a pris son envol. Pendant longtemps, je n’ai jamais pensé que je lui avais apporté quoi que ce soit en dehors de l’argent.
Des années plus tard, vous avez chanté de nouveau sur scène Attends ou va-t’en.
Oui, parce que c’est ma préférée, j’avais envie de la chanter à nouveau parce qu’elle était dure. J’aime les chansons dures, j’ai toujours aimé les choses un peu dures. Il n’y a pas beaucoup de chansons de cette époque que j’ai aimé chanter, et toutes celles que j’aime sont des chansons où le personnage que j’incarne possède un caractère-très affirmé. Par exemple, j’ai remarqué que, dans les chansons écrites par Serge, je n’arrête pas de donner des ordres : N’écoute pas les idoles, Laisse tomber les filles, Attends ou va-t’en. Michel a ensuite continué dans cette voie : Résiste, Débranche … Ce n’est pas tout le monde qui peut donner des ordres!
La fin des années 60, c’est aussi la fin du premier volet de votre carrière, vous vous êtes sentie bas been à ce moment-là ?
Oui, tout à fait. Dans le regard des autres, j’étais sans doute devenue has been. Ma vie professionnelle était soudainement plus calme, j’avais moins de contrats à honorer. .. Jusqu’en 1973, lorsque je suis allée voir Michel Berger. J’ai longtemps refusé de parler de cette période des années 60 pour ne pas faire de peine à ma mère, je ne voulais plus qu’elle lise dans les journaux à quel point j’avais été malheureuse. Elle se sent responsable, elle me dit “Mais qu’est-ce que tu aurais fait ? Dis-moi ce que tu aurais fait d’autre ? C’était une chance !” Elle a sûrement raison … La preuve, vous êtes là aujourd’hui. Le temps a dû jouer pour moi.
Magazine : Les Inrockuptibles Jean-Luc Clairet Date : 26 décembre 2001 au 7 janvier 2002 Numéro : 319
France Gall, très attachante, ouvre ses tiroirs secrets ce soir.
Elle est devenue une grande vedette de la chanson française au milieu des années 60.
Révélée au public par Serge Gainsbourg, grâce à son apparition dans le concours Eurovision 1965 où elle interprétait Poupée de cire, poupée de son, la demoiselle France devint donc une idole avant de couler doucement dans un relatif oubli. Jusqu’à ce jour béni de 1973 où elle rencontra Michel Berger qui l’aima, qu’elle aima et qui composa, pour elle exclusivement, quelques mélodies inoubliables dont le célébrissime il jouait du piano debout.
Avec lui, elle eut 2 enfants, en perdit un, et traversa des moments difficiles tout en maintenant ses hautes notes. Elle se retira du métier après le décès de son mari et s’installa au Sénégal. Aujourd’hui elle effectue un grand retour. Pour France 3 et pour Eric Guéret, qui a écrit et réalisé ce documentaire de près de 2 heures, elle a ouvert ses tiroirs secrets.
Leur contenu révèle une femme blessée, une actrice performante et une créature très attachante.
Magazine : Midi Libre H.-J.S. Date : 9 octobre 2001 Numéro : 20438
France Gall revient après de longues années de silence pour un émouvant autoportrait diffusé mardi 9 octobre sur France 3.
Elle revient après de longues années de silence pour un émouvant autoportrait diffusé mardi 9 octobre sur France 3.
De la poupée de cire à la star amoureuse, des éblouissements de la scène aux coups durs de l’existence, on la suit avec tendresse dans son parcours de femme frappée par le destin mais qui ne renonce jamais à la vie.
France Gall, on te fait tout haut notre déclaration
« Si le bonheur existe, c’est une épreuve d’artiste … » Trois mots qui parlent de toi, France : artiste, épreuve et ce bonheur que tu nous as donné depuis tant d’années. Encore deux ou trois mots pour te parler de nous, millions de fans qui avons vibré à ta voix, à celle de Michel, à votre musique qui nous accompagnait partout et, faveur d’un temps comme suspendu, nous accompagne encore.
Il y a dans ton histoire un condensé d’humanité. La vie qui commence tel un jeu, avec ton père, tes frères qui aiment swinguer, et toi qui te lances, à peine née, dans ta robe en mousseline, au Grand Prix de l’Eurovision. Tout sauf une poupée de cire. Tu le pressens malgré ton jeune âge, la musique que tu feras tienne t’attend un peu plus tard, elle t’est offerte avec l’amour, et cette chance, tu sais la reconnaître, tu la célèbres encore aujourd’hui. On vous aimait Berger et toi, inséparables, comme un miroir réjouissant de ce que nous rêvions d’être dans la vie : amoureux, énergiques, avec le désir que ça balance ici aussi bien qu’outre-Atlantique. La tignasse de Michel, ta salopette et tes éclats de rire, votre immense talent tournaient dans nos têtes et sur nos platines.
Le film que tu as réalisé, où tu racontes avec une simplicité à la fois grave et légère ta vie, nous l’avons regardé à plusieurs au journal. Ce furent des retrouvailles bouleversantes, comme l’évidence d’une intimité jamais perdue entre toi et nous. Toutes, que nous ayons 30, 40 ou 50 ans, n’avons pu nous empêcher de fredonner ces extraits de nos vies.
Tes chansons ont émaillé, sans que nous en ayons vraiment conscience, le déroulé naturel de nos jours, comme une amie présente qui a toujours le mot juste. On tombait amoureuses, on se faisait plaquer, on allait danser, « la vie, c’est déjà si compliqué », heureusement Michel et toi nous donniez des ailes.
Les années 80 te portent au plus haut, l’homme que tu aimes te dédie un jour une chanson, « Tu es ma lumière du jour ». Cette clarté te suit avec tes enfants, qui sont ta première raison de vivre. Tu as tout pour être heureuse et toi tu en profites. Pas étonnant que tu aies gagné plus tard les rives africaines, il y a en toi depuis longtemps la perspicacité d’un vieux sage. Non pas que tu craignes l’avenir – quand tu apprendras la grave maladie de ta fille, Pauline, tu diras : « On a perdu notre insouciance définitivement » – mais tu sais apprécier l’existence quand elle se fait généreuse. Tu mènes tambour battant ta vie professionnelle, familiale, jolie (on suit tes coupes de cheveux), rieuse, exigeante. Tu es une star mais tu ressembles aussi à beaucoup de femmes de ton époque.
De la scène éclairée, tu passes au ring où la vie te boxe. Michel meurt brutalement le 2 août 1992, ta fille s’éteint quelque temps plus tard dans tes bras, la maladie ne t’épargne pas. A chaque fois, tu fais, comme tu dis, « la guerre au mauvais côté de la vie ». C’est une terrible traversée, un long chemin vers la consolation, tu ne peux pas croire que tant de douleur n’ait pas un sens. Tu continues à chanter et nous on te regarde, on t’écoute, on se dit : « Mais comment fait-elle pour tenir ? » On t’admire. Quand Michel meurt, tu sais qu’on pleure avec toi, tu le dis dans ton film : « Les fans de Michel ont souffert véritablement. »
L’Olympia, Bercy, le Zénith, tu remontes sur le ring, non pour cogner mais pour donner. Et c’est de nouveau le bonheur. Pour nous, et peut-être bien pour toi. Puis un jour, tu t’absentes à nous. Pas à ta vie, pas à ton fils, pas à tes amis. Tu vas de plus en plus souvent dans ta maison au Sénégal, tu cherches un chemin de sérénité et, de nouveau, on se dit que ton parcours est exemplaire d’une humanité qui accepte le destin sans renoncer à la vie. Voilà, France, on voudrait danser avec toi sur de nouveaux accords qu’on aimerait tant, mais sens-toi libre, on a un trésor de chansons inépuisable, inusable, et on remercie notre chance en répétant tout bas : c’est bon que tu sois là. Isabelle Maury
Rencontre – France Gall, libre dans sa tête
Jeudi 13 septembre 2001 dans le sud de la France, à Ramatuelle. Il est midi. France me prépare un tartare de thon. Un peu de persil dans la salade de betterave, une bouteille de rosé frais. Voilà pour moi. Pour elle, des œufs brouillés, café au lait, pain grillé. On s’installe devant l’écran télé. Pour France, impossible de parler d’autre chose que de cette monstruosité qui a coûté la vie à plus de 6 000 civils en une heure de temps et qui a frappé sa ville préférée, New York. « J’ai tout de suite senti que le monde et ses données allaient changer. » On parle des lieux qu’elle habite et qui l’habitent. L’âme de ses maisons, c’est elle et personne d’autre, même s’il y a des pianos de Michel partout et des tableaux peints par Pauline aux murs. Elle ne cesse jamais de faire évoluer l’espace en repoussant les murs, en enlevant les portes, en agrandissant les fenêtres. C’est une passionnée d’architecture, la preuve, son livre de chevet : des plans de maison dessinés par Frank Lloyd Wright. « Si nous avions vécu à la même époque, je serais sûrement tombée amoureuse de lui si je l’avais rencontré. » Elle a baptisé sa maison de Dakar « Noflaye », qui veut dire « se la couler douce » en wolof. Elle l’a choisie dans une île sans électricité qui se vide à la tombée du jour de tous ses habitants parce qu’ils ont peur d’y dormir. « Moi, j’aime ce calme plus que tout. » A Paris, elle évite de sortir. Elle ne se balade plus dans les rues un après-midi par semaine comme elle le faisait autrefois avec Michel pour découvrir leur ville, rentrer sous les porches, acheter des tableaux. « C’était bien de pouvoir faire ça. A l’époque, personne ne nous photographiait, on était plus libres. » C’est souvent pour rechercher l’anonymat qu’elle part régulièrement à l’étranger. « Le succès, c’est merveilleux, la célébrité, c’est un cauchemar. » Revenons à son film, cet autoportrait réalisé après des années de silence. Pourquoi maintenant ? « J’étais prête à le faire et on m’a donné une absolue liberté pour le mener à bien. Faire son autoportrait, c’est une sorte de psychothérapie. Ça remet les choses en place et permet de ne rien laisser en plan. On souffre beaucoup à remuer tout ça. Mais je sais que cela fera plaisir à beaucoup de gens et mon bonheur passe par le plaisir des autres. »
Comment vit-elle maintenant ? A-t-elle peur de vieillir ? « Seuls les sots se lamentent de vieillir ! Cet adage m’aide à accepter le temps qui passe. Et puis, c’est pas si mal de vieillir, on fait ce que l’on veut, on n’a pas les mêmes envies. On est pleins d’expérience, alors on maîtrise tout mieux. Moi, pour l’avenir, je veux du sur-mesure ! » Aura-t-elle envie alors de refaire de la musique, d’aller à la rencontre de ses fans ? « Je sais que le public attend que je rechante, mais moi je suis très loin d’envisager un retour sur scène, je n’y pense tout simplement pas, je ne peux pas. En ce moment, je me sens incroyablement libre dans ma tête, je n’ai aucune angoisse de l’avenir et je n’ai aucune crainte. Je fais ce que je veux, je vois qui je veux et je vis où je veux. » C’est comme ça que France est heureuse. Sans chercher à faire de projets. « Pour le moment, je ne peux pas me détacher du film, j’attends que le public le voie. Après, je pourrai passer à autre chose. J’ai tout mon temps. Et puis l’hiver arrive, Dakar et son soleil m’attendent. On y pensera après Noël… » Sophie Lisieux.
Dans ce “ELLE” du 8 octobre 2001, France Gall commente elle-même ses précédentes couvertures
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AVRIL 1968 « Ma première couverture ! Je trouve cette photo très ELLE, très moderne. C’est en avril. Rien ne pouvait laisser supposer les événements qui allaient bouleverser la France un mois après. A l’époque, j’étais dans mon rêve, comme Alice au pays des Merveilles, totalement inconsciente, en dehors de la vie. Pas très épanouie en fait. »
JANVIER 1982 « Entre cette couverture et la précédente, Michel Berger est arrivé dans ma vie. J’ai deux enfants. Je suis à la veille d’un spectacle de six semaines au Palais des Sports. Ce sera la révélation de la scène. On sent que je suis hyper- , active, pressée, dans l’ébullition, l’effervescence de la préparation. On voit aussi que c’est moi qui me suis coiffée et maquillée ! »
FEVRIER 1993 « C’était la première fois que je reprenais la parole après la mort de Michel. J’avais choisi ELLE pour le faire car c’était le magazine avec lequel je me sentais bien. Je me souvenais que Jean-Marie Périer avait été un ami très proche de Michel, qu’il avait fait sa première pochette de disque, qu’il avait été un compagnon des débuts. Il a tout de suite eu l’idée de cette photo, les yeux fermés. »
Métamorphosée, livrée à elle-même, France Gall a puisé, dans le travail et un tas de curiosités nouvelles, une rage de vivre … contagieuse.
Magazine : Elle Photos : Kate Barry Date : 8 octobre 2001 Numéro : 2910
France Gall revient enfin pour son public avec un document télé exceptionnel diffusé le mardi 9 octobre 2001 sur France 3.
France Gall. Elle revient enfin pour son public avec un document télé exceptionnel diffusé le mardi 9 octobre 2001 sur France 3.
En appuyant sur le bouton du digicode qui porte bien sûr toujours le nom de la famille, celui patronymique de Michel, une phrase m’est subitement revenue en mémoire, comme une petite madeleine proustienne.
C’était il y a presque dix ans.
En me raccompagnant à la porte, dans ce même hall d’un immeuble calme parisien, France m’avait murmuré dans un sourire : « J’ai vraiment l’impression, parfois, de vivre avec le professeur Tournesol ! »
Pendant deux heures, à la veille de la sortie de leur album en duo « Laissez passer les rêves », tandis que Michel s’affairait à la mezzanine dans son capharnaüm de poèmes, de partitions et de post-it, nous venions d’évoquer avec elle l’incroyable richesse de leur collaboration artistique, mais aussi le caractère indestructible d’une osmose unique nourrie autant d’amour que d’une complicité tout à fait magique.
Aujourd’hui, le « Tournesol » a tourné la tête vers d’autres soleils, s’en est allé vers ce « Paradis blanc » où sa fille, Pauline, éternel petit ange de 19 printemps, l’a rejoint.
Pourtant, aussitôt rouverte la porte de l’appartement où France vit avec son fils, Raphaël, leurs souvenirs et leur volonté d’avenir, ce sont la même harmonie, le même esprit de clan, le même art de vivre et d’aimer qu’exhale autour du grand piano noir une déco chatoyante et racée. Cette sensation de pérennité, ce sentiment de legs, cette dimension de challenge face aux affres du destin, bref cette « aptitude à avancer », comme elle le dit elle-même, « autant par le bonheur que par les choses incroyables qu’on nous donne à surmonter », ce sont les évidences du magnifique autoportrait que France Gall a confectionné pendant un an et que France 3 diffusera ce 9 octobre (ndlr : 2001).
Un document télévisuel exceptionnel, truffé d’images inédites, de films d’archives ou personnels, de confidences et de musiques, par lequel l’artiste et la femme renouent avec la création, mais aussi avec la communication.
« N’allez pas parler de grand retour ou de choses comme ça », précise-t-elle d’entrée.
« Ce film, c’est juste un coucou, une manière de donner des nouvelles, une réponse à tous ceux qui osent ou n’osent pas me demander comment ça va et me poser toutes sortes de questions. Après le départ de Pauline, le silence a été mon refuge. Aujourd’hui, ce portrait de moi, d’une incroyable et d’une vraie vocation de chanteuse qu’il ne sert à rien de faire semblant d’ignorer, c’est aussi une façon de bouger. »
Bouger, inventer, devancer les modes … En voyant défiler les images de sa carrière, on réalise à quel point France Gall a bien plus marqué l’époque et nourri le patrimoine qu’elle-même et nous l’imaginions. A quel point, surtout, victime ou décideuse, mais toujours inspirée, elle a été une devancière.
Pendant l’avant-Michel, d’abord, avec cette voix encore adolescente qui irritait certains, mais a fait tant d’émules. Avec cette incursion de rythmes dans une chanson de variété un peu mièvre. Avec cette flamboyante collaboration avec Gainsbourg parachevée par un triomphe en forme de malentendu. « Annie », nous raconte-t-elle, « m’a forgé à vie un côté introverti et une espèce de méfiance. Je l’ai vécu comme une sorte de viol, une trahison des adultes qui, ensuite, m’a valu de passer pour une idiote puis de recevoir, pendant dix ans, des lettres d’obsédés sexuels. »
Survient alors l’extraordinaire rencontre avec l’homme et l’artiste de sa vie. « Je chantais et il pensait tout le reste. Avant lui, malgré le succès, je n’avais jamais été bien dans ma peau de chanteuse. Avec lui, je découvrais fascinée qu’on pouvait même parler de choses graves avec légèreté. » C’est exactement ce que démontre son film. C’est aussi pourquoi elle refuse désormais de s’adonner aux interviews classiques : « Je me suis beaucoup trop lâchée après la mort de Michel, et aujourd’hui, je ne supporte pas de relire mes réponses. Ce n’est pas tant parler qui me déplaît que voir ensuite les choses écrites. Sans musique, sans contexte, sans instantané, les mots alourdissent les choses et blessent ceux qu’ils concernent aussi.
« Que Raphaël découvre mieux ma vie à travers un film, cela m’émeut et me ravit, mais que je parle de lui dans un journal, que j’y évoque des sentiments qui nous appartiennent, n’est pas décent. »
Comment pourtant raconter France sans parler d’amour ? Qu’elle ait choisi pour le faire des chansons et des images relève d’une grande subtilité. « Vous avez vu comme ça transpire notre bonheur ? » souligne-t-elle en nous toisant d’un regard malicieux. « Vous avez vu comme c’est une belle histoire d’amour ? »
Une histoire qui, pour beaucoup, serait devenue insupportable sans Michel et carrément invivable après Pauline. Ajoutons à cela d’angoissants problèmes de santé et la perte de sa meilleure amie, et tout le monde se demande quelle force peut animer ce petit bout de femme dont chaque frémissement est dicté par le cœur, dont chaque fibre est maternelle. A ces questions aussi, le film apporte des réponses manifestes bien qu’indicibles. D’abord, il y a la musique, viscéralement greffée en elle : « Après la mort de Michel, c’est elle qui m’a aidée à me soigner ! » « Elle » et ceux qui l’aiment. En retournant en studio et sur scène à Bercy, escortée d’une bande de jeunes rappeurs, France exprime toute son inventivité et introduit la gaieté de ces gamins dans sa maison, dans sa vie et, surtout, dans celle de ses enfants. Elle retrouve aussi ce public qui l’aime depuis toujours et qu’elle découvre différemment : « J’ai compris la forme qu’il avait et je l’ai enfin aimé pour sa consistance. »
Puis, il y a les bonnes décisions : « Nous sommes partis tous les trois aux Etats-Unis, car Michel avait toujours souhaité que les enfants parlent anglais. C’était la découverte d’un nouveau monde qui fait désormais partie du mien. L’anonymat et le sentiment d’évasion, cela fait parfois du bien. »
Depuis que Pauline n’est plus là, France se partage d’ailleurs entre trois pays dont elle confesse avoir besoin. La France, évidemment, parce qu’il y a son fils, parce qu’il y a sa mère, dont elle vient de fêter les 80 ans en l’installant avec elle, pour une nuit, dans un palace. New York, ensuite, dont elle dit que les récents attentats lui ont « brisé le cœur ». Dakar, enfin, où elle s’est constitué un cercle d’amis véritables si étrangers aux mille et une trahisons qu’elle a subies ces dernières années. « Dakar, mais surtout mon petit îlot loin de tout et des fausses valeurs. C’est un endroit qui m’a littéralement saisie. Je n’ai pas envie d’expliquer pourquoi pendant des heures, mais je peux tout de même vous répondre : parce que c’est ailleurs, parce que c’est simple ! »
Magazine : Ciné Télé Revue Par Alain Houstraete-Morel Date : du 6 au 12 octobre 2001 Numéro : 140
Il y a eu les bonheurs, les succès et les malheurs, hélas ! trop nombreux, mais aujourd’hui, derrière la chanteuse, c'est enfin la femme que France Gall révèle …
Il y a eu les bonheurs, les succès et les malheurs, hélas ! trop nombreux, mais aujourd’hui, derrière France Gall, c’est enfin la femme qu’elle révèle …
« Le 9 octobre prochain, j’aurai cinquante-quatre ans », dit-elle un rien agacée en fronçant son nez, avant de laisser éclater son rire cristallin.
On a bien du mal à le croire. Et ce ne sont pas seulement ses baskets noire et blanche et ses fossettes au creux des joues qui lui confèrent cette aura juvénile. Non, derrière les apparences, l’impression est bien plus ancrée que ça. En fait, il émane de France Gall une spontanéité qui d’ordinaire se censure avec l’âge adulte. Quand elle veut quelque chose, en général elle le fait ; quand elle pense quelque chose, en général elle le dit. Sans s’encombrer de formules de politesse inutiles, elle fonce droit vers la vérité. Elle qui, depuis l’âge de seize ans, évolue dans cet univers artistique où les paillettes et l’illusion font office de religion, cherche, paradoxalement, à se rapprocher le plus près de l’authentique.
« Si je parle lentement, dite le, c’est parce que je cherche toujours le mot juste. Celui qui exprimera au plus près ma pensée. »
Elle ne triche pas et sait être la même, dans la vie de tous les jours, avec ses amis comme devant les caméras d’Éric Gueret qui a réalisé ce portrait, peu ordinaire, diffusé, coïncidence, ce 9 octobre précisément sur France 3. Ainsi, après quatre années de discrétion absolue, nécessaires à sa reconstruction après la disparition de sa fille de dix-neuf ans, Pauline, elle s’est laissé tenter par cette émouvante introspection. Beaucoup d’artistes auraient été flattés qu’on leur consacre près de deux heures d’antenne, pas France : « Personne ne m’avait encore proposé un tel projet, raconte-t-elle lovée dans son canapé blanc, et c’était très confortable au fond. Parce qu’une fois que vous avez dit oui, il s’agit vraiment d’aller au plus profond de soi et cela ne se fait pas sans se mettre en danger. » Mais, « pour mille raisons », en juin 2000, après quinze jours d’hésitation, elle a dit oui. Mieux, elle s’est impliquée dans cette aventure nuit et jour pendant près d’un an. Confiant ses albums photo et ses films seize millimètres personnels. Plongeant dans ses souvenirs les plus lointains, les plus sombres comme les plus joyeux. Ouvrant surtout son cœur en grand.
« Avant de commencer le tournage, j’ai montré au producteur, Olivier Amiot, une photo que j’avais découpée dans un magazine. On y voyait un homme allongé, les bras en croix sous un microscope géant. Voilà comment je concevais de faire ce portrait. En ne cachant rien de moi. »
Alors, forcément, on s’étonne. Elle, jusqu’alors si discrète, au point, des années durant, de toujours refuser que soit exposée en public sa vie de famille, pourquoi soudain soulever le voile ? Pourquoi nous offrir ces merveilleuses images d’un bonheur flagrant, tandis qu’elle et Michel Berger se roulent dans l’herbe, insouciants et tellement amoureux ? Pourquoi, lors d’un récent voyage à Dakar, nous faire pénétrer dans cette maison qu’elle a conçue de toutes pièces ? Pourquoi évoquer ses débuts et la difficulté qu’elle eut, adolescente, à exercer ce métier qu’elle n’avait pas encore appris à aimer ? France sourit, elle s’attendait à cette question, bien sûr. « J’ai un vrai sens du devoir envers le public. C’est ma façon à moi de lui donner de mes nouvelles. Au lieu de faire un spectacle, j’ai tourné cette émission. Au 18e siècle, j’aurais probablement écrit un livre ! »
Elle allume une cigarette, fait une pause dans cette maison calme. Jimmy, le chat, vient la distraire un instant, puis elle reprend : « Les gens ne me connaissent et c’est tout ce qu’il y a de plus normal. Jusqu’à présent, je n’ai accepté de montrer que la chanteuse. Aujourd’hui, c’est la femme que je dévoile. » Une femme si gracile qui, malgré ou plutôt à cause des épreuves que la vie lui a fait traverser, est aujourd’hui remplie de force. « Plus rien ne me fait peur », confesse-t-elle.
Et après qu’elle nous a offert cette incroyable leçon de vie, on se prend presque à l’envier, à l’admirer, en tout cas, d’avoir su trouver le chemin de la sagesse. En nous raccompagnant, dans l’entrée de cet appartement où elle vit depuis plus de quinze ans et dont elle a fait taguer de couleurs multicolores les murs par un jeune grapheur, elle glisse une dernière confidence : « Ce portrait, c’est comme s’il fallait que je le fasse, pour pouvoir, ensuite, aller de l’avant. Même si je n’ai pas encore de projet. Je vis au jour le jour. Ce que je sais, c’est que je vais bien et que j’ai des envies de faire, ça me suffit. »
Et paraphrasant des paroles que Michel Berger lui avait écrites dans sa chanson « Papillon de nuit », elle ajoute :
« Ce qui compte, c’est d’avoir envie … »
Et, elle rit.
Magazine : Télé Loisirs Par Véronick Dokan Photos (certaines) Thierry Boccon-Gibod Du 6 au 12 octobre 2001 Numéro : 814
Aussi curieux que cela puisse paraitre, jamais personne n'avait contacté France Gall pour lui proposer de réaliser un portrait pour la télévision.
Aussi curieux que cela puisse paraitre, jamais personne ne l’avait contactée pour lui proposer de réaliser un portrait pour la télévision.
« Je suis sans doute trop insaisissable », nous dit France Gall avec un rien d’amusement, en attaquant d’une fourchette enthousiaste son assiette froide fromage-salade.
Confortablement installée dans son canapé noir et blanc, elle tente de nous expliquer, sans trop d’émotion ni slogan racoleur, pourquoi elle vient de donner un an de sa vie pour confectionner l’autoportrait que diffusera France 3, le 9 octobre. Scellant ses retrouvailles avec le public, ce document va forcément créer l’événement.
« Des raisons, il y en a plusieurs, précise-t-elle. D’abord, depuis la mort de Pauline, je culpabilisais d’avoir si peu donné de nouvelles à ceux qui ont eu de la peine. Ensuite, je sentais que j’avais envie de faire quelque chose. Je pouvais mentalement, à nouveau, concevoir un projet. J’aurais aussi bien pu écrire un livre, mais ce n ‘est pas mon domaine. Enfin, je savais que sur France 3, on me laisserait faire ce que je voulais. Sans pression ! »
Alors, France s’est mise au travail pour faire « son » film. « En fait, raconte-t-elle, c’est « ma » vision, mais c’est « notre » film. A ceux qu’il implique comme à ceux qui s’y sont impliqués. J’étais loin de m’imaginer ce que ça allait représenter. »
Des milliers de photos ou films de famille, des centaines d’heures de télévision à visionner ou de chansons à réécouter … France s’occupe de tout, musique, montage, voix off. Elle regarde sa vie défiler et la reconstitue avec le mélange de jubilation et l’émotions vives qu’on imagine. Avec également l’étonnante maîtrise qui la caractérise de livrer la vérité pure sans s’adonner à l’indiscrétion. Quand on lui demande si elle se serait volontiers fait monter quelques images en boucles, un sourire d’une tendresse infinie illumine son visage : « Oh oui. Certaines images de scène, au Palais des Sports et au Zénith, notamment, et puis, côté privé, toutes celles avec les enfants. C’est du bonheur à l’état pur ! J’adore aussi la scène de la bagarre dans l’herbe avec Michel. On y retrouve toute l’incroyable et unique complicité qui nous unissait. Au fait, je tiens à vous signaler qu’à la fin, c’est moi qui ai gagné ! »
Des instants qui parlent à sa place et nous éclairent sur sa vraie vie de femme et de mère. « Quand on a des enfants, tout naturellement, on ne peut plus penser à soi. »
Mais aussi sur sa vocation de chanteuse. « Je n’ai jamais voulu accepter l’idée que j’étais faite pour ce métier mais, après avoir travaillé sur ce film, je ne pense plus nier que j’étais totalement faite pour chanter (sourire). »
Son autoportrait regorge de moments privilégiés. Ils dissipent au passage bon nombre de malentendus et nous révèlent la constante modernité de l’artiste, comme la farouche intégrité d’un sacré petit bout de femme.
Qui aurait imaginé qu’elle avait pleuré quand on lui a changé son prénom ? Qui savait que, lors de la répétition du concours de l’Eurovision, découvrant sa chanson Poupée de cire, poupée de son, le grand orchestre symphonique l’avait littéralement huée ? Qui se souvenait d’ailleurs que sa collaboration et sa « drôle de relation » avec Gainsbourg – auteur du « Annie aime les sucettes » qui, en violant sa candeur, lui a fait tant de mal – avaient duré cinq ans ?
Qui, enfin, aurait cru qu’on puisse, en quelques années, subir sans devenir folle la perte d’un ami nommé Balavoine, les décès de son père et de son beau-père, la mort de l’homme de sa vie et de sa meilleure amie, l’attaque invalidante d’une maladie pernicieuse ? Puis la fin insoutenable de son propre enfant, l’impossible séparation d’un ange de 19 ans prénommé Pauline ?
« Personne, pas même moi, se contente de nous répondre France, en m’exhortant à me souvenir des moments heureux que j’ai eu la chance de partager avec ceux de son « clan ». C’est pourquoi, aujourd’hui, je ne peux plus jamais être ni tout à fait gaie, ni tout à fait triste. Sauf quand les images des attentats de New York ou toute évocation de séparation fatale entre gens qui s’aiment me brisent à nouveau le cœur. »
Ses solutions se résument en une philosophie qui servira sûrement de bouclier à beaucoup. Par respect pour la vie, par foi en ceux ou celui qui la donnent, par amour de ceux qui l’entourent encore, et par volonté de leur insuffler de la gaieté, elle a réuni toutes ses forces. Pour se réjouir des bonheurs que lui ont donnés les siens, plutôt que de se laisser anéantir par le malheur de les avoir perdus.
Créer pour oublier
Elle ne souhaite d’ailleurs plus en parler, estimant à la fois que son film est sa réponse et que si la musique, après Michel, puis le silence, après Pauline, l’ont aidée à se soigner, elle ne veut plus en sortir que par la création. Alors, bien sûr, pour nous faire plaisir, elle nous raconte que le soir de l’Eurovision, après avoir chanté sans illusion, elle était partie seule s’installer devant un café au lait clans un bistrot de Milan et n’a découvert sa victoire que sur l’écran de télé qui y trônait ! Elle revient aussi sur les larmes de son changement de prénom : « du temps d’Isabelle, j’étais heureuse et insouciante. Dans les fêtes de classe et de famille, je chantais Isabelle, si le roi savait ça et le petit succès que cela me valait suffisait à ma fierté. Ce que je n’aimais pas, c’était mon nom : Gall. A cause de l’école et des quolibets du genre « Tu as la gale ». Et ce qu’on décide de changer, c’est mon prénom, pas mon nom ! Alors, j’ai fait confiance aux adultes, mais j’ai perdu confiance en moi. Aujourd’hui, France Gall, c’est bien moi, mais il m’a fallu faire un long travail. C’est pourquoi je suis si contente que les adolescents de notre époque puissent faire valoir leur manière de penser, leur esprit neuf, leur enthousiasme. »
Dakar, son refuge
Ce qu’elle ne veut plus, c’est trop parler et livrer en pâture des douleurs qui deviennent indécentes dès qu’elles sont imprimées. Alors elle positive, nous confesse que les choses incroyables que le destin nous donne à surmonter nous font avancer vers une meilleure compréhension de la vie ; puis elle nous parle de Dakar. Son refuge que « Michel ne trouvait pas assez moderne » mais où elle vit entourée de gens simples dont certains « ne possèdent rien et pourtant ont tout. »
Et puis, quand je lui demande pourquoi, tout au long du film, on la voit tripoter son pied nu, elle dit qu’elle ne s’en est pas rendu compte au tournage et qu’elle ne trouve pas d’explication. Et quand je lui propose une traduction lacanienne en lui disant qu’elle a dû « prendre son pied » à renouer le dialogue avec le public qui l’aime, elle se contente, en guise sans doute d’acquiescement d’éclater de rire !
Magazine : Télé 7 Jours Date : Du 6 au 12 octobre 2001 Par Alain Morel Numéro : 2158
Avec cet autoportrait diffusé par France 3 le 9 octobre, France Gall nous dévoile simplement tout de sa vie.
Avec cet autoportrait diffusé par France 3 le 9 octobre, elle nous dévoile simplement tout de sa vie.
Des moments bouleversants qui suscitent une vive émotion.
« Je n’ai jamais autant appris que ces deux dernières années. Je n’ai plus peur de vous parler. J’ai appris à ne plus avoir peur. »
Après avoir pansé ses plaies dans un long et douloureux silence, France Gall sort enfin de l’ombre en signant un autoportrait diffuse mardi 9 octobre à 20h55 sur France 3. Sincère et bouleversante, elle évoqué sa vie faite de bonheurs et de drames. Séquences émotions …
France a chassé Isabelle
Avec ses frères jumeaux, Philippe et Patrice, elle fait les quatre cents coups. Plus tard, tous les trois formeront d’ailleurs un petit groupe. L’été, sur la plage, les garçons jouent de la guitare pendant que la sœurette pousse la chansonnette. Et Babou devient vite France. « J’ai pleuré quand on m’a changé mon prénom. Isabelle me correspondait mieux. Je trouvais cela trop dur. »
De bons débuts avec son père
Robert était chanteur. Après avoir décroché dans sa jeunesse un premier prix de chant au Conservatoire, il choisit de signer les textes des chansons. C’est d’ailleurs lui qui a écrit Sacré Charlemagne. « Mon père n’était pas un père banal. A dix-douze ans, il me réveillait parfois la nuit et me faisait rater l’école pour m’emmener sur la tournée de Charles Aznavour car il travaillait avec lui. C’est lui qui m’a poussé à faire ce métier. »
Traumatisée par « Les sucettes » de Serge Gainsbourg
Trop jeune, France est victime de son insouciance … A dix-huit ans, ravie qu’un artiste comme Serge Gainsbourg la prenne sous son aile, elle ne se méfie pas et chante innocemment les fameuses Sucettes a l’anis. « Je ne l’aurais jamais chantée si on m’en avait expliqué le sens. Ça m’a incroyablement blessée. Pire encore, ça a changé mes rapports avec les garçons. Je ne voyais plus en eux que des êtres lubriques. Je ne suis pas sortie pendant des mois. »
100% heureuse avec Michel
C’est en 1974. La vraie vie commence avec Michel. “Je n’étais pas très bien dans ma peau. Je n’avais pas trouvé mon équilibre”. Cette rencontre va bouleverser sa vie : « Enfin, je suis arrivée a être heureuse a cent pour cent. » Fous d’amour, ils se marient le 22 juin 1976.
Une soirée avec Elton John provoque la naissance de Raphael
France nourrit un rêve depuis toujours, celui de fonder une famille. Lorsque Pauline vient au monde, le 14 novembre 1978, c’est le bonheur absolu. Deux ans plus tard, la chanteuse se retrouve une nouvelle fois enceinte … Le 1er avril 1981, France et Michel dînent avec Elton John. La soirée est tout particulièrement joyeuse. Ils rient tellement que la chanteuse commence à accoucher. Et Raphaël arrive dans la nuit …
Tout bascule avec la maladie de Pauline
En avril 1982, trois mois après le Palais des Sports, à Paris, France et Michel apprennent la terrible maladie de leur fille, la mucoviscidose. « On a perdu notre insouciance définitivement ce jour-là. » il leur fallut alors apprendre à vivre normalement. Ils continuèrent tous les deux à chanter, mais l’un après l’autre. « Chacun avait son année. »
Tout quitter et changer de vie
En mars 1988, France annonce a Michel qu’elle souhaite arrêter de chanter. « Je n’ai pas réalisé le choc que ça a été pour lui. Je crois que je lui ai fait de la peine pour la première fois. »
Pendant plusieurs années, France hésitera entre ouvrir une galerie de peinture ou créer un journal. Mais Michel finit par la persuader de faire un nouveau disque. France accepte, à condition « qu’il laisse de la place à mes idées ». « Il est parti quinze jours à Los Angeles en ronchonnant et il est revenu avec Laissez passer les rêves. »
L’adieu à Michel
Le 2 août 1992, terrassé par une crise cardiaque, Michel Berger disparait brutalement.
« Je me suis sentie investie d’une force. La seule chose qui m’importait, c’était comment gérer le chagrin de mes enfants, comment faire en sorte qu’ils retrouvent une joie de vivre. » Puis vient l’heure abominable des funérailles. « Ils ne voulaient pas venir à l’enterrement et je leur ai dit : « Si vous n’y allez pas, je n’y vais pas ! Vous devez accompagner votre père et j’ai besoin de vous. » France se retrouve donc seule pour élever ses enfants.
Et l’accepte difficilement. “Ce n’était pas du tout prévu comme ça. Moi je m’occupais des enfants jusqu’à l’âge de dix-onze ans, et après c’est Michel qui devait prendre les choses en main. Je me suis donc retrouvé en charge de quelque chose que je n’attendais pas du tout.”
L’un des pires moments de sa vie
L’année qui suit la mort de Michel, les drames se succèdent dans la vie de la chanteuse. Comme son cancer du sein. « Ce fut l’un des pires moments de ma vie car lorsqu’on vous dit que vous avez un cancer, on pense qu’on va mourir. Et c’était insupportable pour moi. Non pas parce que j’allais mourir, mais parce que j’allais laisser mes enfants … »
Une disparition inhumaine
Le 16 décembre 1997, la mort emporte Pauline, l’enfant chérie, la petite fille tant aimée.
« Alors là, on ne le croit pas ! C’est justement le truc qu’on ne veut pas vivre, qu’on ne peut pas vivre, et pourtant on nous le fait vivre. C’est inhumain. » France décide alors de relever la tête et de tout faire pour survivre en intégrant cette idée d’avoir perdu un enfant. « Je me suis dit que c’était extraordinaire de l’avoir connue pendant dix-neuf ans. On me l’a reprise, mais on me l’a quand même donné pendant dix-neuf ans ! »
Aujourd’hui
Une à une, France Gall a su traverser les épreuves que la vie lui a infligées. Et comme elle le dit, « Ce n’est pas le bonheur qui nous fait évoluer. Ce sont ces choses incroyables qu’on nous donne à surmonter. Et je crois que je les aies surmontées. Aujourd’hui, je m’attends à une vie merveilleuse dans tous les sens du terme.
Magazine : Ici Paris Par Emma Collet Date : 2 au 8 octobre 2001 Numéro : 2935
Bouger, inventer, devancer les modes ... En voyant défiler les images de sa carrière, on réalise à quel point France Gall a marqué l'époque.
En appuyant sur le bouton du digicode qui porte toujours le nom patronymique de Michel, une phrase m’est subitement revenue en mémoire.
C’était il y a presque dix ans. En me raccompagnant à la porte, dans ce même hall d’un immeuble parisien, France Gall m’avait murmuré dans un sourire : « Parfois, j’ai vraiment l’impression de vivre avec le professeur Tournesol. »
Durant deux heures, à la veille de la sortie de leur album en duo, Double jeu, tandis que Michel Berger s’affairait, sur la mezzanine, dans son capharnaüm de poèmes, de partitions et de Post-it, nous avions évoqué l’incroyable richesse de leur collaboration artistique, et aussi le caractère indestructible d’une osmose unique nourrie d’amour autant que de complicité.
Aujourd’hui, le « Tournesol » a tourné sa tête vers d’autres soleils, il s’en est allé vers ce « Paradis blanc » où sa fille, Pauline, éternel petit ange de dix-neuf printemps, l’a rejoint. Pourtant, aussitôt rouverte la porte de l’appartement où France vit avec son fils, Raphaël, ce sont la même harmonie, le même esprit de clan, le même art de vivre et d’aimer qu’exhale autour du grand piano noir une déco chatoyante.
Cette sensation de pérennité, ce sentiment de legs, cette dimension de challenge face aux affres du destin, bref cette « aptitude à avancer – comme elle le dit elle-même – autant par le bonheur que par les choses incroyables qu’on nous donne à surmonter », ce sont les évidences du magnifique autoportrait que France Gall a préparé pendant un an. Un document télévisuel exceptionnel truffé d’images inédites, de films d’archives ou personnels, de confidences et de musique, par lequel l’artiste et la femme renouent avec la création, mais aussi la communication.
« N’allez pas parler de grand retour ou de choses comme ça, précise-t-elle d’entrée. Ce film, c’est juste un coucou, une manière de donner des nouvelles, une réponse à tous ceux qui osent ou n’osent pas me demander comment ça va et me poser toutes sortes de questions. Après le départ de Pauline, le silence a été mon refuge. Ce portrait de moi, d’une vie incroyable et d’une vraie vocation de chanteuse qu’il ne sert à rien de faire semblant d’ignorer, c’est aussi une façon de bouger. »
Bouger, inventer, devancer les modes … En voyant défiler les images de sa carrière, on réalise à quel point France Gall a marqué l’époque. À quel point surtout, victime ou décideuse, mais toujours inspirée, elle a été un précurseur. Pendant l’avant-Michel, d’abord, avec cette voix adolescente qui irritait certains mais a fait tant d’émules. Durant cette flamboyante collaboration avec Gainsbourg parachevée par un triomphe en forme de malentendu. « Annie, nous raconte-t-elle, m’a forgé à vie un côté introverti et une certaine méfiance. Je l’ai vécu comme une sorte de viol. Une trahison des adultes qui, ensuite, m’a valu de passer pour une idiote et de recevoir pendant dix ans des lettres d’obsédés sexuels. »
Puis survient l’extraordinaire rencontre avec l’homme et l’artiste de sa vie.
« Je chantais et il pensait tout le reste. Avant lui, malgré le succès, je n’avais jamais été bien dans ma peau de chanteuse. Avec lui, je découvrais, fascinée, qu’on pouvait parler de choses graves avec légèreté. » C’est exactement ce que démontre son film.
C’est aussi pourquoi elle refuse désormais de s’adonner aux interviews classiques : « Je me suis beaucoup trop lâchée après la mort de Michel et, aujourd’hui, je ne supporte pas de relire mes réponses. Ce n’est pas tant parler qui me déplaît que voir, ensuite, les mots écrits. Sans musique, sans contexte, ils alourdissent les choses et blessent ceux qu’ils concernent aussi. Que Raphaël découvre mieux ma vie à travers un film, cela m’émeut et me ravit, mais que je parle de lui dans un journal, que j’y évoque des sentiments qui nous appartiennent, cela n’est pas décent. »
Comment pourtant raconter France sans parler d’amour ? Qu’elle ait choisi, pour le faire, des chansons et des images relève d’une grande subtilité.
« Vous avez vu comme notre bonheur transpire ? souligne-t-elle en nous toisant d’un regard malicieux. Vous avez vu comme c’est une belle histoire d’amour ! » Une histoire qui, pour beaucoup, serait devenue insupportable sans Michel, et carrément invivable après Pauline. Ajoutons à cela d’angoissants problèmes de santé et la perte de sa meilleure amie. Quelle force anime donc ce petit bout de femme dont chaque frémissement est dicté par le cœur ? A cette question aussi le film apporte des réponses manifestes bien qu’indicibles.
D’abord il y a la musique, viscéralement greffée en elle : « Après la mort de Michel, c’est elle qui m’a aidée à me soigner. » En retournant en studio et sur scène à Bercy escortée d’une bande de rappeurs, France exprime toute son inventivité et introduit la gaieté de ces gamins dans sa vie et surtout dans celle de ses enfants. Elle retrouve aussi ce public qui l’aime depuis toujours et qu’elle découvre différemment : « J’ai compris la forme qu’il avait et je l’ai enfin aimé pour sa consistance. »
Ensuite il y a les bonnes décisions : « Nous sommes partis tous les trois aux États-Unis car Michel souhaitait que les enfants parlent anglais. C’était la découverte d’un Nouveau Monde qui fait désormais partie du mien. L’anonymat et le sentiment d’évasion, cela fait parfois du bien. »
Depuis que Pauline n’est plus là, France se partage d’ailleurs entre trois villes dont elle confesse avoir besoin. Paris, évidemment, parce qu’il y a son fils, parce qu’il y a sa mère, dont elle vient de fêter les quatre-vingts ans. New York, ensuite, dont elle dit que les récents attentats lui ont « brisé le cœur ». Dakar, enfin, où elle s’est constitué un cercle d’amis véritables et si étrangers aux mille et une trahisons qu’elle a subies ces dernières années.« Dakar, mais surtout mon petit îlot loin de tout et des fausses valeurs. C’est un endroit qui m’a littéralement saisie. Je n’ai pas envie d’expliquer pourquoi pendant des heures mais je peux tout de même vous répondre : parce que c’est ailleurs, parce que c’est simple ! »
Magazine : Gala Par Alain Morel Photos : Mamadou Toure Behan Date : 27 septembre 2001 Numéro : 433
La planète peut bien s'arrêter de tourner, France Gall est en train de déjeuner. Il ne faut surtout pas la déranger. Entre deux éclats de rire, elle se lèche les babines comme un chat et se ressert pour la troisième fois du gâteau au chocolat.
Pour surmonter ses drames, France Gall a fait de ses souvenirs un trésor. Elle les livre pour la première fois et légende son album intime.
C’est une image aux couleurs du souvenir, rouge passion, noyée dans une brume lumineuse. Comme un rêve. La photo préférée de France Gall.
Quand, l’été dernier, la chanteuse est venue rejoindre Johnny Hallyday sur la scène de l’Olympia pour chanter avec lui “Quelque chose de Tennessee”, elle vivait un premier retour au monde après une absence de plus de trois ans.
Le film que France 3 diffusera début octobre confirme cette renaissance. Dans le silence et l’ombre qu’elle avait choisis après la mort de sa fille, Pauline, effroyable tragédie venue accabler une femme déjà blessée, dont la discrétion et le courage forçaient le respect, France Gall a su apprivoiser sa douleur. Elle nous revient apaisée, forte d’une nouvelle sagesse. Pour Paris Match, elle ouvre ses albums photo et parle de cette vie qui lui a tout donné, repris beaucoup, et tant appris.
On l’a connue à l’âge des poupées de cire. Toute sa vie, elle a été sous les projecteurs mais c’est la plus pudique des femmes. Alors que France 3 lui consacre un film, elle ouvre et légende pour nous l’album de ses souvenirs personnels.
(Les légendes des photos n’ont pas été retranscrites : cliquez sur les images)
Pour l’instant j’ai choisi l’ombre, je ne veux plus, je ne peux plus vivre comme avant. Je voudrais trouver une autre formule.
La planète peut bien s’arrêter de tourner, France est en train de déjeuner. Il ne faut surtout pas la déranger. Entre deux éclats de rire, elle se lèche les babines comme un chat et se ressert pour la troisième fois du gâteau au chocolat. Elle savoure chaque bouchée. Lentement. France est une gourmande et comme les vraies gourmandes elle prend son temps. Elle vit à l’heure espagnole. Dans l’instant. A contretemps. Saint-Tropez frémit à l’heure de Loana. Allongée dans un hamac, quand la lumière devient silencieuse, seule, paisible, les yeux mi-clos, France qui ne comprend pas pourquoi on l’aime en dehors de ses chansons, France dont on croit tout savoir mais dont au fond on sait peu de choses somnole. A quoi pense-t-elle ?
Midi. Le visage plein de sommeil, elle déboule dans la cuisine, s’empare du plateau petit déjeuner et, comme un écureuil qui s’enfuit dans son arbre cacher son butin, retourne dans sa chambre lire, dans ses draps turquoise, la presse du matin. La vie des stars l’amuse. Elle oublie qu’elle-même en fait partie. Curieuse de tout, toujours à l’écoute du monde, pas fana de la promiscuité, elle a passé l’été à l’ombre dans sa maison, entourée d’une poignée de jeunesse, à regarder pousser les bougainvilliers. Son fils, Raphaël, aux 20 ans éclatants, discret et magnifique qui n’aime pas qu’on parle de lui. Entouré de sa bande de copains, ils sont très soudés. « Ils ne se quittent jamais ; ses amis c’est sa famille. » Ses amis à elle ? Aujourd’hui, elle les compte sur les doigts d’une main. Parce que la vie est trop courte et trop froide, mais aussi très belle, elle a décidé, une fois pour toutes, de mettre un écran de fumée entre elle et les autres. Et, comme les femmes japonaises, d’oublier jusqu’à leurs noms. France, perfectionniste qui pense au confort d’autrui avant de penser au sien. « Installe-toi mieux. Tu devrais mettre un autre coussin ? Tu es sûre que tu es bien ?» France qui vous ouvre tout grand sa maison et son cœur. « Avec Raphaël, je ne suis pas en manque d’amour. » Elle a toujours vécu sa vie envers et contre tous, sans se soucier de ce que pensent les autres et continue à le faire.
« On me demande tout le temps quand est-ce que je vais rechanter. Je ne sais pas. Pour l’instant, j’ai choisi l’ombre mais il y a une chose dont je suis sûre : je ne veux plus, je ne peux plus vivre comme avant. Je voudrais trouver une autre formule, je ne sais pas quoi exactement. Oui c’est ça ; trouver une autre formule. »
Elle pourrait être capitaine de vaisseau ou diriger une armée, architecte dans l’âme, elle souffle sur les pierres et fait des maisons. Ramatuelle. Dakar en avril dernier où je l’avais retrouvée.
Lorsqu’elle a débarqué il y a quinze ans dans son île au Sénégal, il n’y avait que de la poussière. Elle fabrique des cheminées avec des coquillages, aménage des lieux de soleil qu’elle dessine et redessine sans cesse jusqu’à la perfection, cachée derrière des moustiquaires. Folle de nature et d’espace, elle n’hésite pas à faire voler en éclats les cloisons pour faire entrer plus de lumière. « A un moment, j’ai eu envie d’essayer un autre métier. J’ai même envisagé de m’associer avec le frère de Michel qui était architecte. »
Les habitants de l’île lui vouent une véritable adoration. « Ici, avec une pirogue ou simplement une boîte à outils, on peut changer une vie. » Issa Samb, artiste – les murs de sa maison sont recouverts de ses peintures -, figure emblématique de Dakar, son immense carcasse noire recouverte de colliers d’argent se pointe à l’aube quand on ne l’attend pas. Il a fait 20 kilomètres à pied pour lui souhaiter la bienvenue. Accoudée à la grande table en bois du living s’ouvrant sur l’océan, France, patiemment, écoute ses délires devant un bol de café chaud. « Ici, ma maison est toujours ouverte. C’est ça qui me plaît. C’est l’Afrique !» Cet après-midi, ils ont débarqué à dix, Gaston en tête, pour l’emmener voir un match de foot. « L’Algérie contre le Sénégal. Tu te rends compte ! Pas question que je rate ça. Tu ne sais pas qui tu as devant toi. J’étais la meilleure joueuse de foot de mon lycée !» Ils ont rempli les glacières de boissons fraîches et l’ont portée jusque dans la pirogue pour traverser la baie. Pendant tout le match, ils ont fait un joyeux bouclier humain autour d’elle. Seule tête blonde dans les gradins du stade, France hurle de joie comme une enfant.
A l’heure où le soleil vient mourir dans la mer, on se promène sur la falaise déserte. France me montre du doigt une maison en ruines. « Là, tu vois là, c’était la maison des enfants … » On s’assied sur la pierre dure du chemin. Le vent sec claque et la fait frissonner. « Pendant longtemps, je n’arrivais plus à regarder les merveilleux paysages en face de la maison car je ne pouvais plus les partager avec Pauline. Aujourd’hui, je peux à nouveau m’extasier. » On parle du vent, de la couleur changeante de la mer. Une image en amène une autre. « Dans une vie, on a des tas de missions. Être mère est, de loin, la plus importante pour moi. Il faut se donner du mal, beaucoup de mal pour élever et guider son enfant. L’amour ne suffit pas. » Elle a le goût du bonheur comme personne. Boule de rire et de gaieté, déconcertante par moments, elle vous parle des choses graves avec légèreté. Elle est du genre à vous dire : « Il fait beau, allons au cimetière !» Elle ne comprend pas pourquoi on en fait des endroits si tristes et si impersonnels. Elle aimerait pouvoir les transformer. Personnaliser les tombes, les recouvrir de bois, effacer le gris, mettre de la couleur, de l’eau et des oiseaux. Sur celles de Pauline et de Michel, elle met des palmiers l’été, des sapins de Noël l’hiver.
Parce que la vie file comme le vent, peut-être parce qu’elle étouffait ou simplement qu’elle avait enfin trouvé le moyen de dire ce qu’on ne peut pas dire. Un jour comme ça, on ne sait pas pourquoi, elle a décidé d’ouvrir en grand les portes de sa mémoire. Elle nous a pris une fois de plus par surprise. Elle s’est plongée dans son passé et a trié ses souvenirs. « Je n’aime pas ce mot de “portrait”. Je voudrais trouver un autre mot. Un mot qui englobe tout : la musique, la vie, ma vie. » Elle cherche mais ne trouve pas. « Cela dit, grâce à ce portrait, j’ai appris à avoir un regard plus tendre sur mon adolescence que je n’avais jusqu’à présent jamais voulu revisiter. » Les chansons racontent leur vie. Du jour où Michel achète une caméra, ils passent leur temps à se filmer : pour rendre les choses éternelles. Pour ne rien oublier. L’amour dans l’herbe, les rires, la complicité. Ensemble ils ont passé leur temps à innover. « Michel a été la rencontre la plus importante de ma vie. En plus d’avoir fait de moi une femme comblée, il m’a ouvert les yeux sur le monde. C’est l’homme le plus intelligent et le plus sensible que j’aie rencontré. Si je parle souvent de Michel au présent, c’est parce qu’il se confond avec sa musique et que sa musique se jouera toujours. » Pauline en train de brosser les cheveux de son petit frère. Pauline toute petite fille, les cheveux plein de soleil, un collier de perles bleues autour du cou, en train de dessiner. Ce sont les jours heureux. Quand on connaît la fin, comment regarder ces images sans être bouleversée ?
En 1988, aux Victoires de la musique, sacrée meilleure artiste interprète, elle déclare : « Je suis la femme et la chanteuse la plus heureuse du monde. » Carrière éblouissante. France emportée, transportée par la musique. « Starmania », « Ella, elle l’a », « Laissez passer les rêves », « Il jouait du piano debout ». Fous rires. Énergie. Gaieté. Gainsbourg. Berger. Papa Gall. Tout se mélange … France lumineuse, qui s’avance sur la scène dans un torrent d’applaudissements.
Août 1992 : Michel disparaît brutalement. « Les enfants ne voulaient pas venir à l’enterrement de leur père. Je leur ai dit que s’ils n’y allaient pas, je n’y allais pas non plus. » Pour ne pas devenir folle, elle se noie dans la musique. Michel lui a donné toute sa musique. Il savait ce qu’il faisait.
1993 : France découvre qu’elle a un cancer du sein, annule Bercy en juin, le reporte en septembre pour se faire opérer. Et puis. Et puis … La disparition de Pauline en décembre 1997. Le silence après les années de musique. Par la seule force de sa volonté, elle réussit à intégrer l’inintégrable. Pauline fait partie de toutes les conversations. « Depuis qu’elle est partie, je ne suis plus jamais triste, mais je ne suis plus jamais vraiment gaie non plus. J’avais 13 ans quand ma grand-mère a disparu, j’ai tout mis sur le dos de Dieu, du jour au lendemain je suis devenue athée. Et puis il y a eu ma rencontre avec le philosophe Emmanuel Berl. Il m’a dit qu’il me trouvait très prétentieuse de déclarer que Dieu n’existait pas !» France malicieuse comme un chat. France qui ne ressemble à personne. France la rebelle qui ne va jamais aux obligations et qui n’est même pas allée chercher sa Légion d’honneur.
France à New York, sans passé, avec ses Nike et son anorak orange, la truffe au vent, qui déambule dans Central Park. France la nuit, allongée sur la pelouse des Invalides, anonyme dans la foule, éblouie comme une enfant qui regarde, subjuguée, la tour Eiffel illuminée. France qui se bute et se cogne à la vie, qui défie tous les obstacles, sa famille, invisible, bien au chaud dans son cœur. France qui repeint les armoires comme on repeint le passé. France magnifique boule de vie, d’amour et de gaieté.
Magazine : Paris Match Par Dany Jucaud Date : 13 septembre 2001 Numéro : 2729