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Michel Berger, le plus tendre adieu …

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Michel Berger, une si grande douleur. Le musicien s'est tu et le silence est mortel. Dans Paris abandonné du mois d'août, sous la chaleur qui écrase le cimetière des artistes, le cimetière Montmartre, la douleur de ceux qui partageaient l'harmonie de Michel Berger est muette.
Michel Berger, une si grande douleur. Le musicien s'est tu et le silence est mortel. Dans Paris abandonné du mois d'août, sous la chaleur qui écrase le cimetière des artistes, le cimetière Montmartre, la douleur de ceux qui partageaient l'harmonie de Michel Berger est muette.

Michel Berger, une si grande douleur.

Le musicien s’est tu et le silence est mortel.

Dans Paris abandonné du mois d’août, sous la chaleur qui écrase le cimetière des artistes, le cimetière Montmartre, la douleur de ceux qui partageaient l’harmonie de Michel Berger est muette.

Sa mère, la concertiste Anette Haas, Raphaël, son fils 11 ans, France Gall et Pauline, 13 ans, n’ont voulu pour adoucir leur douleur ni paroles religieuses ni odes funèbres.

Et le départ du plus prolixe des compositeur ne sera béni que par un vol d’oiseaux.

Il reviendra à un ami, Jacques Attali, de choisir les mots que, par respect pour Michel, France veut simples et sans emphases.

Elle sait se tenir debout.

Françoise Hardy : sa dernière lettre

Tout à l’heure, j’ai relu une nouvelle fois sa dernière lettre. Je la connais par cœur. Elle est si belle et si gentille. Michel répondait à celle que je lui avais envoyée il y a un mois pour la sortie de son dernier album.

Je lui écrivais au fil de ses disques. De vraies lettres de fan. J’ai vécu avec ses chansons. Il y a comme ça quelques artistes dont la musique accompagne ma vie. Michel était de ceux-là. Je lui écrivais, il me répondait, et on faisait ainsi le point sur nos vies. Notre lien s’est créé avec le temps. C’est une amitié lointaine, rare, mais une amitié essentielle. Dans ma lettre, je lui parle de mon fils Thomas, qui découvre Brel et Brassens à 19 ans. Michel me répond qu’il n’en revient pas que Thomas ait déjà cet âge. Il me parle de ses enfants, Pauline, qui a 13 ans, et Raphaël, qui en a 11. « Eux, écrit-il, Brel et Brassens, je crois qu’ils ne connaissent pas. Lui est un rappeur fou et elle est douée pour le dessin et la peinture, faite pour vivre à la Renaissance et poser pour Botticelli. » Son fils … Il devait avoir 3 ou 4 ans … Je me souviens. J’étais chez Michel ; on travaillait je ne sais plus sur quoi, une pub, je crois. Michel avait complètement oublié le rendez-vous. Il n’était pas venu. J’étais dans le salon, seule avec Raphaël. J’ai attendu, attendu, et puis je me suis levée pour partir. Raphaël voulait me baiser la main. Je la lui ai tendue, il l’a embrassée. Il a voulu recommencer. Il m’a poursuivie dans le salon, dans l’escalier, jusqu’à la porte. Il voulait à tout prix recommencer !

Je suis là à parler de Michel au passé, à évoquer des souvenirs, déjà. C’est terrifiant. Je revois la toute première fois. J’habitais à l’époque l’île Saint-Louis. C’était en 1972. Vingt ans exactement. Jean-Marie Périer m’avait conseillé de le rencontrer. Michel venait de produire le premier album de Véronique Sanson, celui où elle chante « Besoin de personne ». Le disque m’avait bouleversée. Michel est venu chez moi, on a parlé, et puis il est revenu avec les paroles de « Message personnel ». Il s’est mis au piano et il a joué l’air, si beau. Il m’a dit : « Ce qui serait bien, c’est que tu dises les mots au lieu de chanter. » C’est comme cela qu’on a enregistré. J’ai cherché un titre pendant trois jours avant de trouver « Message personnel ».

On s’est connus à une époque décisive pour tous les deux. Un tournant dans nos deux vies. Moi, j’étais enceinte de Thomas. Michel sortait de sa rupture avec Véronique Sanson ; il avait rencontré France, et ç’avait été le coup de foudre. En tout cas, Michel était discret. Je me souviens d’un dîner où on était tous les trois. Je partais pour le Japon le lendemain. Il y avait déjà des rumeurs dans Paris, mais je ne m’étais aperçue de rien. A l’époque de notre rencontre, Michel était tourmenté. Malheureux. France vivait avec Julien Clerc. Elle n’était pas encore sûre de ses sentiments pour Michel, et lui pensait ne pas faire le poids face à Julien. Quand France est partie quelques jours avec Julien, Michel était certain qu’elle ne lui reviendrait pas. Il était défaitiste. Il était au plus bas ! Je me souviens, j’ai fait son thème astral. J’avais déjà celui de France, et les deux thèmes ne donnaient que du bon. Je l’ai dit à Michel, mais ça n’a rien changé. L’astrologie, il n’y croyait pas. Il était braqué ! Ça le choquait même intellectuellement. On était un 1er mai. Je lui ai acheté du muguet pour lui porter bonheur, en lui disant : « Elle va revenir. » Tiens, c’est drôle, je n’ai jamais raconté ça à France …

J’ai retrouvé une vieille photo de Michel prise à l’époque. Je la regarde et il y a le passé qui défile. Michel et France m’avaient demandé de leur présenter Mireille (« Le petit conservatoire de la chanson ») et son mari, Emmanuel Berl. Ils se sont beaucoup vus. Mireille les appelait « les Mimi ». Je voyais Mireille de mon côté et, par elle, j’avais des nouvelles des « Mimi ». Une fois, elle les avait trouvés « beaucoup trop tristes », mais ça remonte à loin. France et moi, nous considérions Mireille et Emmanuel Berl comme le couple idéal. Et c’était vraiment un couple génial. France parlait beaucoup de Mireille. Je crois qu’elle a pris conseil auprès d’elle pour son propre couple, tout comme moi, et je crois aussi que Mireille nous a beaucoup aidées toutes les deux.

Si je n’avais pas vécu avec Jacques, j’aurais vu davantage d’artistes que je n’en ai fréquenté. Rien ne me fait plus plaisir que de dîner avec un chanteur. Jacques est un peu rabelaisien, épicurien ; il a toujours envie de faire la fête, mais il est aussi sauvage. Michel était plus sentimental (c’est sans doute pour cela qu’il a beaucoup travaillé pour des femmes), plus raffiné. On dînait de temps à autre ensemble, mais on n’a pas vraiment eu la même vie. Quand on a fait « Message personnel », je trouvais Michel très affirmé. Adulte. Très sûr de lui. Il n’avait pourtant que 25 ans. On enregistrait. Thomas venait de naître et je n’avais personne pour le garder, sauf maman l’après-midi. J’étais debout à 6 heures du matin pour le premier biberon, et le studio, c’était le soir. J’étais crevée. Michel s’en fichait. Un jour, il nous a tenus très tard, je ne pouvais plus chanter. Ça a dégénéré. Il a parlé de « caprice de star ». Tout ça pour une note qui n’allait pas, que j’ai enfin réussi à sortir. Il devait être 2 heures du matin. J’étais heureuse, et Michel a dit : « C’est bien, la note, mais on refait tout demain ! » Ce fut le seul accrochage en vingt ans. C’était son côté très affirmé. Et puis, il est venu dîner ici il y a deux ou trois ans, au moment de la sortie du disque où France chante « Quand Cézanne peint ». J’adore cette chanson. Michel m’avait touchée par sa modestie, et même Jacques, qui est plus réfractaire, en avait été ému. Il y avait du doute dans ses paroles et j’avais trouvé cette évolution formidable. Il était si attentif. On a parlé de l’album de France ; j’ai dit que j’étais impressionnée. Qu’il se renouvelait sans cesse. Je l’embarrassais, Michel. Il a bredouillé quelque chose comme : « J’essaie de faire de mon mieux », et il a changé de sujet. Je retrouve un peu de cette lassitude dans sa dernière lettre. Il parle du métier et il tient des propos blasés. Il se plaint de cette quête de rentabilité à court terme qui néglige tout le reste. Il parle du temps qu’il a passé sur la version anglaise de « Starmania », tout en étant presque certain que les Américains ne s’en occuperont pas. « C’est bien de l’avoir fait. Le disque existe quand même, maintenant », écrit-il.

La fin de sa lettre est si gentille. « Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne se voit pas très souvent, et c’est sûrement de ma faute. Je ne donne jamais signe de vie. Mais ça ne veut pas dire l’indifférence, et je pense souvent à toi et à vous. »

Je ne voulais pas aller à l’enterrement. C’était dans la plus stricte intimité. Et puis, la veille, j’ai reçu un coup de fil d’une amie : « France souhaite qu’on soit nombreux demain, les amis de Michel. » Alors, j’y suis allée. France a été extraordinaire. Forte. Vraiment, elle m’impressionne.

Propos recueillis par Arnaud Bizot


Jacques Attali : « Ses mots disaient de plus en plus de choses importantes »

Paris Match. C’est une longue amitié qui vous liait à Michel Berger.

Jacques Attali. Une amitié de seize ans. J’ai rencontré Michel sur un plateau de télévision. Je venais d’écrire “Bruits”, un essai sur l’économie politique de la musique. Le livre lui avait plu, et il avait tenu à m’inviter pour me le dire.

P.M. Vous l’avez beaucoup revu ?

J.A. Oui. On déjeunait, on dînait, il y avait des soirées de jeux de société, de “Trivial Pursuit”, bref, une amitié normale entre gens normaux.

P.M. Des vacances …

J.A. Aussi, oui. Mais je ne suis pas un homme de l’anecdote. C’est la vie privée. Michel ne se dévoilait pas davantage. Nous sommes publics par ce que nous faisons. Mais privés dans nos vies. C’était entre nous une règle simple.

P.M. De quoi parliez-vous ?

J.A. Je lui parlais de ses chansons, il me parlait de mes livres. Je trouve que ses mots disaient de plus en plus de choses importantes. Il parlait aussi du tiers-monde, de l’art, du racisme, tout cela avec pudeur, élégance. De l’architecture aussi, et de sa passion pour les Indiens d’Amérique.

P.M. De la création ?

J.A. Oui. L’immense joie qu’elle procure, la solitude aussi. Michel était très perfectionniste. Il était amer de n’être pas reconnu en France comme il l’aurait souhaité.

P.M. Pourtant …

J.A. Pas reconnu officiellement par une consécration. Par exemple, il était amer que « Starmania » n’ait pas eu les Victoires de la musique.

P.M. Il travaillait sur la version anglaise de cette comédie musicale.

J.A. Il avait un désir immense d’être entendu en anglais. Il voulait montrer que la comédie musicale est aussi un art français. Mais c’était également quelque chose de l’ordre d’une revanche : il était furieux de l’invasion des musiques anglo-saxonnes en France. Il était à fond pour une chaîne musicale exclusivement française.

P.M. La mort avait successivement frappé ses proches depuis peu. On le disait désabusé.

J.A. Non. Plutôt exigeant. Et très impatient de faire.

P.M. Comment expliquez-vous qu’il ait surtout travaillé pour les autres ?

J.A. Michel était d’abord un compositeur, plus qu’un interprète. Je crois qu’il n’aimait pas trop être en public. En fait, il ne travaillait pas pour les autres, mais plutôt les aidait-il, par les mots qu’il savait trouver pour chacun. Je pense à Johnny, à Françoise et à France. Plutôt les aidait-il à aller au-delà d’eux-mêmes.

Propos recueillis par Arnaud Bizot


Johnny : « Mon hommage à Michel, je le chanterai à Bercy »

« Michel était un ami. Un véritable ami. Il faisait partie de ma famille, comme France et ses enfants. Depuis sa mort, j’ai vécu les dix jours les plus terribles de ma vie. Je suis très malheureux. C’est tout ce que j’ai à dire. Mon hommage personnel, je le lui rendrai à Bercy, à ma façon … en le chantant l » Pudique, comme toujours, ému au-delà de l’imaginable, les épaules voûtées, Johnny a quitté son salon bleu sur un vague signe de la main avant de se réfugier dans sa chambre. Là, encore plus seul que d’habitude, il a laissé éclater une nouvelle fois son chagrin et pleuré celui qu’il respectait et aimait tant.

La villa Laurada – l’hacienda de Ramatuelle, où le rocker passe des « vacances studieuses » en fignolant sa grande rentrée parisienne du 15 septembre – est en deuil. Pour la mémoire de Michel, pour soutenir Babou (France Gall), Johnny est revenu à Paris pour les obsèques de celui qu’il surnommait « le poète ».

Pour la troisième fois en moins de deux ans, Johnny, l’homme qui ne pénètre jamais dans les cimetières, a dérogé à sa règle au nom de l’amitié. La première fois, c’était en Belgique, pour l’enterrement de son père, Léon Smet. La seconde fois, à Londres, il avait jeté dans la tombe de Mort Shuman une cassette de la chanson – « Dans un an, dans un jour » – que le grand compositeur avait écrite pour lui.

Le jeudi 6 août, au cimetière de Montmartre, le seul réconfort de Johnny a été la présence d’Adeline à ses côtés. Pour Michel Berger, Hallyday était toujours au rendez-vous de l’amitié. Voilà un peu plus d’un mois, dans « Paris Match », Johnny – à l’occasion de la sortie du disque « Double jeu » – rendait hommage à Michel et à France. A sa manière. Honnête et sincère. « Nous refaisions le monde jusqu’à 5 heures du matin. France est encore plus insomniaque que moi. Michel, lui, angoissé comme d’habitude, se posait et nous posait toutes les questions du monde. Ils ont réussi à m’apprivoiser, moi, le rebelle. Aujourd’hui, ils font partie de ma famille. »

La famille, le mot sacré chez Hallyday, lui qui n’en a jamais eu et qui se rêve inlassablement en patriarche de Ramatuelle. Peu avant la disparition de « l’homme fragile », Michel Berger et France Gall étaient venus dîner chez Johnny. Dans le patio tex-mex aux murs décorés de charges indiennes, ils avaient bâti des projets d’avenir autour du piano à queue laqué de blanc du chanteur : faire un nouveau disque. Ils voulaient retravailler ensemble pour retrouver les instants magiques de la création du « Chanteur abandonné » et de la mise en scène du premier Bercy de Hallyday. C’était en 1985.

« Dis, Michel, écris-moi une chanson a demandé Johnny.

– Non, répond Berger. Moi, je n’écris pas une chanson, je produis un album.

Eh bien, produis-moi un album », enchaîne Johnny.

Plus tard, Michel Berger avait confié : « Hallyday, c’est comme Piaf. On lui écrit une chanson et, en l’interprétant, il en fait autre chose. Il crée. C’est un merveilleux mélange de souffrance et de joie. »

Le 15 septembre, à Bercy, Johnny, mieux que quiconque, saura faire partager ce « merveilleux mélange » à des dizaines de milliers de fans en « chantant » son ami disparu.

Gilles Lhote


Jean-Michel Jarre : « II avait encore tant de musiques devant lui »

Même âge, départs similaires entre la musique et les études littéraires, chemins parallèles remplis de sons et de mots : quand je pense à Michel Berger, je me dis que l’accident, c’est de se réveiller vivant chaque matin. Nos chemins se sont croisés depuis vingt ans déjà au hasard d’un studio, d’un plateau, d’une radio …

La première fois, c’était dans un studio d’enregistrement derrière la gare d’Austerlitz : le Studio Gang. J’écrivais « Les mots bleus » pour Christophe, il composait « Message personnel » pour Françoise Hardy. Ce qui fait l’originalité du parcours de Michel Berger à partir de ce moment, c’est l’équilibre dans sa création entre la simplicité des mots et un son qui lui est propre. Mais son travail le plus personnel a certainement été celui de « producteur musical », l’équivalent sonore du metteur en scène au cinéma : l’aboutissement en studio de l’idée créée sur le papier. Il a réussi de manière inhabituelle à donner à ses interprètes des textes et des mélodies qui correspondent chaque fois à leur univers – jusqu’à l’osmose parfaite avec France, de « La déclaration » à « Double jeu ».

Élégant Pygmalion de la chanson française, il a su proposer une alternative à la pop music anglo-saxonnes. A travers « Starmania », il a aussi réussi à imposer, avec succès, un genre quasi impossible en France : celui de la comédie musicale. Avec une approche à la fois cérébrale et populaire, il a sans cesse peaufiné, précisé son univers musical.

Michel Berger avait encore tant de musiques devant lui …

Par Arnaud Bizot, Gilles Lhote
Magazine : Paris Match
Date : 20 août 1992
Numéro : 2256

France Gall : l’adieu à l’amour

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Jamais France Gall n'avait paru aussi petite, sous l'implacable soleil du cimetière Montmartre, en ce jeudi 6 août 1992.
Jamais France Gall n'avait paru aussi petite, sous l'implacable soleil du cimetière Montmartre, en ce jeudi 6 août 1992.

Jamais elle n’avait paru aussi petite, sous l’implacable soleil du cimetière Montmartre, en ce jeudi 6 août.

Minuscule silhouette noire, à bout de douleur et de larmes, France Gall, disait adieu à l’amour.

La tendre et riante épouse de Michel Berger n’était plus qu’une femme désespérée.

Pourtant, ce désespoir, France savait qu’elle ne devait pas y sombrer. Pour sa fille, Pauline, 13 ans, et son fils, Raphaël, 11 ans, il fallait qu’elle tienne bon.

Alors, prenant sur elle, hagarde de chagrin, elle tenait ses petits par la main, tentant, à travers leurs doigts entrelacés, crispés, de leur communiquer la force et le courage d’admettre l’inadmissible, l’inhumain.

Digne

France, si digne, si pâle, n’était plus qu’amour et vigilance pour ses deux enfants. Comme ils souffraient ! Comme elle sentait dans son cœur de mère que, pour eux, l’épreuve était plus terrible encore.

13 ans, 11 ans, des âges où l’on n’est pas encore armé pour affronter les blessures des grands, mais où l’on a déjà toute la lucidité d’un adulte pour être cruellement meurtri.

Au sortir de l’enfance, privés de l’innocence et de l’insouciance des tout petits, Pauline et Raphaël étaient frappés en plein cœur par l’horreur et l’injustice de la vie. A l’heure des espoirs et des rêves, ils découvraient la mort, la pire : celle de leur papa.

Ce drame que vivaient Pauline et Raphaël, nulle mieux que France pouvait en percevoir les terribles ravages. Aussi, tout au long de la cérémonie, n’a-t-elle eu de cesse de les protéger, de veiller sur eux, épiant le moindre signe de défaillance. Une mère comprend dans sa chair les chagrins de ses enfants et, en ce matin insoutenable, France a été la plus belle, la plus courageuse des mères. Elle a su trouver le geste furtif qui essuie une larme sur la joue de Pauline, le baiser si tendre quand, soudain, la petite ne contrôle plus sa douleur, sans pour autant lâcher la main de Raphaël, serrant simplement un peu plus fort ses doigts pour lui dire : « Tiens bon, maman est là, sois fort. »

Puis, à la demande de France, Jacques Attali a prononcé l’éloge funèbre.

Amitiés

Des mots simples, emprunts d’une vibrante amitié et d’une grave tristesse. Jacques Attali qui, dans son hommage, n’a pas oublié les enfants serrés contre leur mère.

« Que la tendresse des adultes, a-t-il dit, la gorge nouée, apprenne, et c’est le plus difficile, à accompagner le deuil des enfants. »

Le discours terminé, chacun a observé une longue minute de silence. Piétinements sur les graviers, sanglots qui s’échappent et, soudain, le roucoulement de deux pigeons invisibles, comme si les oiseaux avaient voulu offrir leur chant à celui qui avait consacré sa vie à la musique …

Puis France, ses enfants serrés contre elle, s’est approchée de la fosse béante et, du bout de ses doigts tremblants, elle a envoyé à Michel un ultime baiser. Puis Raphaël, son petit visage crispé, mais réussissant toujours à maîtriser ses larmes, a lancé une rose. Enfin Pauline, effondrée, a jeté dans la tombe un petit mot qu’elle serrait contre elle depuis le début.

Ce petit mot cachait la plus émouvante des histoires.

En juin dernier, dans le secret de sa chambre, Pauline avait pris du papier, ses feutres de couleur et, de sa plus belle écriture, elle avait écrit : « Bonne fête, papa. » Trois mots tout simples mais à travers lesquels elle avait mis tout son amour et toutes ces pensées qu’on a parfois tant de mal à exprimer à son père à l’aube de l’adolescence. Puis elle avait dessiné deux petits cœurs, un pour elle, un pour Raphaël et, le 21 juin, ensemble, ils avaient offert leur petit « chef-d’œuvre » à Michel.

Ce billet si simple et si touchant, Michel l’avait conservé avec soin et l’avait même mis en bonne place sur son bureau. Ainsi il pouvait le voir à tout instant et, à chaque fois que ses yeux se posaient sur lui, c’était comme si Pauline et Raphaël lui faisaient un câlin.

Ce sont ces « quelques mots d’amour », comme le chantait si bien Michel, que Pauline a tenu à donner à son père pour toujours.

Puis tous les amis ont jeté, un à un, une rose sur le cercueil. Patrick Bruel, Alain Souchon, Jean-Michel Jarre, Richard Berry, Véronique Sanson, Françoise Hardy et tant d’autres …

Johnny était là, lui aussi.

Johnny qui, à Saint-Tropez, avait été le premier à se précipiter à « La Grande Baie », la villa de France et de Michel, quand il a appris la mort de son ami.

Tristesse

« Le décès de Michel, a confié Johnny depuis, cela restera la plus horrible soirée de ma vie. »

Les traits creusés par la tristesse, Johnny a accompagné Michel jusqu’à sa dernière demeure. Et là, au cimetière Montmartre, il a retrouvé Adeline, tout de noir vêtue. Alors, spontanément, unis par un même chagrin, les ex-époux sont allés l’un vers l’autre, et ne se sont plus quittés, se tenant par la main, accrochés l’un à l’autre comme deux naufragés du deuil.

Nathalie Baye, elle aussi, était là. Nathalie qui, la première, avait fait se rencontrer Johnny et Michel. Apparemment, leurs routes musicales étaient différentes, mais Nathalie avait senti que, dans les mélodies, les paroles des chansons de Michel, il y avait un monde très proche de celui de Johnny. Un monde que Johnny portait depuis toujours en lui et qu’il n’avait jamais trouvé l’occasion de révéler. Cette occasion, Michel Berger la lui a offerte en composant pour lui son album « Rock and Roll attitude », avec la célèbre chanson « Quelque chose de Tennessee ». Un album fusion où les talents de Johnny et de Michel se mêlaient intimement et que Johnny avait dédié à Laura.

Complicité

Plus tard, Adeline, elle aussi, a senti combien les deux hommes, par-delà leurs différences, étaient proches et que, entre eux, il y avait plus que de l’amitié : une réelle complicité de cœur. C’est Adeline qui a poussé Johnny à enregistrer « Diego », une chanson que Michel avait à l’origine composée pour France. Johnny ne voulait pas, mais Adeline l’a forcé à l’écouter encore et encore, et la magie a opéré.

Ces souvenirs, tous les revivaient alors qu’ils quittaient en silence le cimetière. Des milliers de souvenirs de bonheur et d’émotion : l’héritage de tendresse que leur avait légué Michel.

France, Pauline et Raphaël ont été les derniers à partir. Pathétique trio de la mère et de ses petits, serrés les uns contre les autres, marchant lentement vers la sortie.

Dès le lendemain des obsèques, France abandonnait Paris pour partir à la montagne avec Pauline et Raphaël. C’est là, loin du monde, protégés par des amis, qu’ils vont tenter d’apprendre à vivre sans Michel. tenter d’accepter l’inacceptable.

Magazine : France Dimanche
Par Bruno Samson
Du 15 au 21 août 1992
Numéro : 2398

Michel Berger : le chagrin de France Gall

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En 1994, en effet, il aurait déjà fêté ses trente ans de chansons ! Qui se souvient encore que Michel a été l'enfant prodige de la vague yéyé ?
En 1994, en effet, il aurait déjà fêté ses trente ans de chansons ! Qui se souvient encore que Michel a été l'enfant prodige de la vague yéyé ?

France Gall, l’une des rares personnes à l’avoir vu sur son lit de mort a trouvé qu’il ressemblait à un ange.

Vivant, déjà, avec ses fins cheveux bouclés, sa peau si douce, il paraissait ne pas avoir d’âge, lui qui disait : « La durée dérisoire de l’existence m’est insupportable. »

Alors Michel Berger travaillait sans cesse, du matin au soir, programmant ses projets de chansons et de spectacles de Londres à New-York, de Paris à Madrid, rangeant au fond de ses tiroirs ou de sa mémoire des chansons « pour plus tard ». Il avait pris, pourtant, le temps de se reposer dans sa villa « La Grand-Baie », à Ramatuelle, surplombant la plage de Pampelonne. Avec France Gall, sa femme, et leurs enfants, Pauline, 13 ans, et Raphaël, 11 ans. Lui qui disait encore : « Je n’arrive pas à accepter le monde tel qu’il est », descendait rarement vers les rives encombrées, et s’il allait dîner en famille ou en amitié, dans un des restaurants de la région, on le remarquait à peine.

Il préférait sa piscine, entre les oliviers centenaires, ou son court de tennis niché dans le maquis, tout prêt de la villa aux grands murs blancs : Raquette en main, il s’éclatait avec des joueuses classées de l’équipe de France, mais aussi avec Béatrice Schoenberg, l’ex-journaliste de la 5, femme de Claude Michel, le compositeur, l’un de ses proches, ou Florence Schaal, la journaliste de TF1, et les amis de passage pourvu qu’ils montent au filet ! Rien ne lui faisait plus plaisir que de jouer avec la petite balle, comme il jouait avec les mots de ses chansons. C’est là, soudain, qu’un dimanche d’août, son cœur l’a trahi, peu après vingt heures. L’attaque a été foudroyante.

Réanimateurs et cardiologues, arrivés très vite à la villa, n’ont pu le ramener à la vie. Alors on s’étonne, car s’il existe des « chanteurs fous » allant au bout de leurs limites, lui ne buvait que de l’eau, ne fumait plus et mangeait peu et léger – affectionnant la cuisine   japonaise – et n’avait jamais, semble-t-il, connu d’alerte cardiaque.

Bien sûr, il disait : « Je ne veux pas être un vieux chanteur. »

Bien sûr, il chantait « La solitude, le temps qui passe et l’habitude, regarde-les, nos ennemies », mais il y tenait, à la vie. Avec France Gall, il avait réussi ce dont peut rêver tout couple de chanteurs au monde. L’harmonie du style, l’harmonie des voix avec ce « Double jeu », album entré désormais dans la légende et dont on ne peut plus entendre « Laissez passer les rêves » sans se dire que le rêve est brisé à jamais. Brisé pour nous tous qui aimions ses musiques et ses chansons, mais aussi et surtout pour France.

Un jour de 1974, elle était arrivée chez lui pour lui confier sa voix et sa voie, simplement parce qu’elle avait entendu son « Attends-moi » à la radio et qu’elle y avait sans doute vu un appel, un signe.

« Nous nous sommes retrouvés, lui au piano, moi à côté. Nous avons dialogué, un véritable échange. Un échange qui m’a obligée à changer ma vie. Michel est devenu mon compositeur de tous les instants. »

France Gall

L’année suivante, il lui écrit sa « Déclaration », puis comme s’il perpétuait leur couple en chansons, « Si maman si ». Le mariage n’est que la suite logique de ces notes et ces mots qu’ils partagent, de disque en disque, tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre.

Une fille, en 1978, un garçon, en 1981, arrivent pour peindre une image de bonheur qu’ils sauront toujours préserver. Il a fallu ainsi attendre le 22 juin dernier, au New Morning, à Paris, où il présentaient « Double jeu » à leurs amis, pour la première sortie publique de Pauline et Raphaël Gall/Berger, un patronyme qu’ils auraient pu inventer ! Tous ceux qui ont eu le privilège d’assister à cette soirée se souviendront de « Gallberger » en live, mais aussi de Raphaël et Pauline reprenant en chœur les chansons de leurs parents. On ne peut s’empêcher de disséquer, aujourd’hui, certains des mots voulus par Michel. Comme dans « Jamais partir » où il exprime l’espoir, le désir de rester toujours près de ceux que l’on aime : « Il ne faudrait jamais partir. Mais quelqu’un sera là peut-être pour se souvenir que j’étais là, que c’était toi. »

Balavoine avait écrit, lui, « Partir avant les miens » comme une prémonition. Une chanson que Michel Berger connaissait par cœur. Comme il connaissait le chanteur, dont la disparition soudaine, en 1986, à 33 ans, l’avait bouleversé : « Daniel était la seule personne à qui je pouvais vraiment demander son avis sur mon travail. Parce que je croyais en la valeur de ses jugements. C’était un aventurier dans le bon sens du terme, qui  cherchait avant tout, à briser les injustices du monde. »

Aussi, sans tapage, dans l’ombre, Michel avait souhaité participer au combat de l’association Action école, comme Balavoine, avant tout pour sensibiliser les jeunes à la réalité africaine. « Babacar », l’un des nombreux succès de France, lui venait de cette expérience. Pour Michel, la chanson était, avant tout, un engagement et remontait très loin.

En 1994, en effet, il aurait déjà fêté ses trente ans de chansons ! Qui se souvient encore que Michel a été l’enfant prodige de la vague yéyé, chouchou de l’émission de radio « Salut les copains » ?

En 1963, il enregistrait « Tu n’y crois pas ». Il y croyait tant qu’au fil de ses aspirations et de ses inspirations, il avait su donner de la voix pour lui, pour Véronique Sanson, pour France et pour quelques rares autres, dont Françoise Hardy. Une réussite à laquelle, malgré sa discrétion légendaire, il associait ses parents : « Mon père, Jean Hamburger, le premier à avoir réussi une greffe du rein, aurait sans doute préféré que je fasse médecine et ma mère, la concertiste Annette Hass, que je me consacre à un tout autre type de musique, mais … »

Michel avait perdu son frère aîné, Bernard, en 1985, des suites d’une sclérose en plaques. C’était un architecte de talent. Il lui avait rendu hommage en choisissant pour son « Grand Échiquier », cette année-là, l’une de ses réalisations pour décor. Michel avait aussi une sœur, Françoise, unie dans le chagrin à France Gall, pour qui et avec qui il chantait « Toi, sinon personne », aveu d’amour, aveu de passion pour celle qui n’a jamais cessé de répéter : « Je n’ai envie de travailler avec personne d’autre que Michel. Aucune musique ne me touche comme la sienne. C’est lui qui me connaît le mieux au monde. »

Magazine : Télé 7 Jours
Par Vincent Balin
Date : du 15 au 21 août 1992
Numéro : 1681

Merci à Elisabeth.

Michel Berger, France Gall

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Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael.
Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael.

Michel Berger, une génération en deuil.

Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael, et des chansons qu’il composait, qu’elle interprétait et où ils avaient décidé de mêler leurs voix.

Dimanche soir, Michel Berger jouait au tennis dans le jardin de sa villa du Capon, à Ramatuelle. Vers 20 heures, il a soudain ressenti un violent malaise. Il a pris un bain et, de nouveau, la douleur a éclaté dans sa poitrine. Le médecin appelé par France Gall était a son chevet et avertissait le Samu quand une troisième crise l’a terrassé.

Lambert Wilson, qui jouait « Ruy Blas » au festival de Ramatuelle, l’avait convié après le spectacle pour fêter son anniversaire. Comme Michel était un ami ponctuel, on s’est étonné de son absence. Il allait avoir 45 ans. Il ne fumait pas, ne buvait pas, mais travaillait énormément, il effectuait une incessante navette entre la France et les Etats-Unis, où il montait son opéra « Starmania » en anglais. Le plus discret et sans doute le plus talentueux des anciens « copains », qui semblait voue à ne jamais vieillir, avait brulé son cœur.

Il a enregistré à 15 ans son premier 45 tours, « Tu n’y crois pas », et, deux années plus tard, un concerto symphonique pop, « Puzzle », Michel Hamburger est définitivement devenu Michel Berger.

Rocker singulier, il se découvre une nouvelle famille, celle des copains. France Gall, elle, est déjà la vedette confirmée qui, dans quelques mois, gagnera le prix Eurovision avec « Poupée de cire, poupée de son », de Gainsbourg.

Le 12 avril 1966, tous deux – Lui à l’extrême gauche, bras sagement croisés, elle deux rangs plus haut, devant Sylvie et Johnny – posent parmi d’autres idoles des sixties, Gainsbourg, Jean-Jacques Debout, Michel Paje, Ronnie Bird, Monty, Sophie, Michel Laurent, Nicole (des Surfs), Salvatore Adamo, Dick Rivers et Véronique (des Surfs), pour Jean-Marie Périer, le photographe de « Salut les copains ». Les deux adolescents ne feront pourtant pas connaissance ce jour-là. Le destin attendra sept ans pour réunir l’homme et la femme.

Ils avaient passé un pacte : ne pas parler l’un de l’autre.

Toute sa vie, le jeune chanteur a regretté de ne pas avoir été plus proche de son père, Jean Hamburger, appelé « le père de la néphrologie mondiale » depuis qu’en 1962 il avait été le premier au monde à réussir une transplantation de rein. Il aurait souhaité qu’à son tour son fils devienne médecin. Michel a choisi la musique. Après une enfance bercée pas les valses de Chopin, Annette Haas, pianiste de concert, il a découvert le rock des premiers jours, et décidé de composer se propres mélodies. Mais il n’a jamais oublié les paroles de son père, mort le 1er février dernier (NDLR : 1992) : Créer, c’est affirmer qu’on existe, c’est anéantir le néant. » Comme le chirurgien, le pianiste n’a eu pour cela qu’à suivre les paroles d’une chanson qu’il avait écrite sur Cézanne : « Il laisse faire la magie de ses mains ».

1974 : il épouse France et lui offre sa “déclaration”.

Lui porte des pattes d’eph’, elle est juchée sur des semelles compensées géantes. Leur roman d’amour débute en 1973 comme un opéra-rock hippy. Michel, après avoir rêvé de philosophie et rédige une thèse savante sur « l’esthétique de la musique pop », a composé « Message personnel » pour Françoise Hardy et « Besoin de personne » pour Véronique Sanson, dont il partage l’existence. Ce perfectionniste vient juste de se décider à interpréter lui-même ses chansons quand il rencontre France Gall, qui, elle, vit alors avec Julien Clerc. « J’admirais l’auteur-compositeur, je suis tombée amoureuse du garçon », dira-t-elle. Elle lui a demandé d’écrire pour elle. Il a répondu par une chanson dont le titre était un doux aveu : « La déclaration ». Comme Sylvie et Johnny ou Stone et Charden, France et Michel deviennent un des couples emblématiques de la génération yé-yé. Un couple qui, cimenté par la passion et le talent, traversera sans tempête dix-huit ans de tendresse et de musique.

Partout, ils mènent la croisade des shows de charité.

Comme tous les baby-boomers nés dans l’après-guerre, la paix est leur seul credo. Comme toutes les stars de leur génération, ils l’ont chantée et se sont systématiquement engagés au service des grandes causes humanitaires. Avec Coluche, Goldman, Renaud (entre autres), ils étaient déjà là pour le concert des chanteurs sans frontières contre la faim, donné à La Courneuve le 13 octobre 1985. Bien qu’il se soit toujours senti solidaire de ces combats généreux, Michel Berger, légèrement excédé par l’exploitation médiatique du « charity business », doutait de leur efficacité, et il avait décidé, avec France, d’être très prudent dans le choix de leurs prestations philanthropiques. En revanche, depuis l’Afrique, avec Balavoine, jusqu’à Phnom Penh, au Cambodge (qui a inspiré un titre de leur dernier album commun, « Double jeu »), France et Michel ont toujours voulu manifester leur solidarité et entrainer leurs amis pour la défense des damnés de la terre.

L’entente parfaite du créateur et de sa muse.

« Il y a des années que nous faisons ce métier, uniquement parce que nous l’aimons. J’aime France, et je veux qu’elle existe toute seule. Nous ne serons jamais le double, l’ombre l’un de l’autre. »

Le 7 juin dernier, quand ils interprètent ensemble les chansons de leur nouvel album commun, Michel ignore qu’il incarne pour la toute dernière fois sur scène, face à France, l’éternel et séduisant adolescent romantique qui joue du piano debout. L’album s’intitule « Double jeu », mais il est celui de l’amour triomphant. Et de la sincérité. Michel est parti sans avoir le temps d’écrire le scénario du film qu’il rêvait de réaliser. Avec lui, un peu du temps des copains meurt à jamais.

Interview France Gall et Michel Berger par Alain Morel.

Alain Morel, envoyé spécial du « Parisien » et animateur de Radio Service Saint-Tropez au festival de Ramatuelle, a rencontré France Gall et Michel Berger quelques heures avant le drame. Pour « Paris Match », voici leur dernière interview ensemble. Et l’ultime confidence d’un compositeur bien dans sa génération.

Paris Match. Votre maison est-elle à Ramatuelle ou à Saint-Tropez ? il parait qu’il y a une ligne frontière …

France Gall. En effet, il y a une partie du terrain, entre 7 000 et 7 500 mètres carrés, qui est sur Saint-Tropez et une autre, celle ou est bâtie la maison, située sur Ramatuelle.

P.M. Ainsi, en jouant au tennis, on peut changer de commune en changeant de côte.

France. Suivant le côté du court ou l’on se trouve, on joue à Ramatuelle ou à Saint-Tropez.

P.M. Vous êtes venus au festival de Ramatuelle. En général, vos vacances sont plutôt calmes. Vous ne sortez pas beaucoup dans les endroits de la région dits a la mode ?

France. Nous ne sommes généralement pas la en août. Nous n’avons donc jamais eu l’occasion d’assister au festival.

P.M. Comment vivez-vous dans la maison l’été ?

Michel Berger. Tranquilles. Il n’y a pas chez nous de grandes tablées de dix personnes tous les jours. On est plutôt sauvages. Ce qui est formidable dans cette région, c’est qu’on trouve des gens qui sortent dans les boites, qui voient beaucoup de monde, qui ont beaucoup d’amis, et qu’on peut en même temps rester dans sa maison très tranquillement. Ramatuelle, c’est comme ça. Beaucoup de gens vivent dans leur maison, dans leur coin, très heureux.

P.M. Combien de temps allez-vous rester tranquilles dans la maison ?

Michel. Nous partons dans quelques jours, mais nous venons assez souvent hors saison. C’est un endroit merveilleux l’hiver.

P.M. France, vous allez avoir un hiver très chargé. On va retrouver l’album sur scène ?

France. Un automne, un hiver, un printemps très chargés, une année très chargée. Nous commençons le 7 octobre, à la Cigale. Après, nous irons chanter dans des endroits où nous avons toujours eu envie d’aller, comme Phnom Penh, Hanoi, Shanghai, Dakar. Cela va s’étaler sur toute l’année. Nous ferons aussi une tournée en France et peut-être une grande salle … Je ne suis pas d’accord avec Michel quand il dit qu’on est plutôt calmes. Cette année, c’est vrai qu’on est un peu au calme, mais sinon, ce sont plutôt les grandes tablées. Certaines années, la maison est pleine. Il y a toujours des amis qui dorment, qui passent. Dans toutes les maisons alentour, il y a des amis. Donc, on se reçoit les uns les autres, ce qui fait le désespoir des restaurateurs.

Michel. Je ne vois pas cela comme ça.

France. Il n ‘y a jamais assez de monde pour Michel. Il aime bien quand il y a beaucoup de monde, quand ça passe.

P.M. Vous avez dit que Phnom Penh serait une des villes étapes de la tournée. C’est aussi une des chansons de l’album. Elle est dédiée a quelqu’un. Est-ce qu’elle a une petite histoire ?

Michel. Elle n’est pas dédiée a quelqu’un, elle est dédiée a toute une équipe. A Phnom Penh, nous sommes alles visiter l’hôpital Calmette. Comme souvent dans les endroits où il y a beaucoup de difficultés, nous avons rencontré des équipes qui font des choses formidables. C’était vraiment le cas. On y a rencontré des médecins anonymes qui font un travail merveilleux. Il y a des tas d’équipes : Médecins du monde, Médecins sans frontières. Quand on les voit sur place, c’est vraiment extraordinaire. C’est vraiment l’aventure moderne. Je comprends très bien que des jeunes ayant entre 15 et 20 ans soient fascinés. C’est une manière de vivre qui est en même temps une grande aventure humaine.

France. Avoir le sentiment de pouvoir aider les autres, c’est formidable. Cette chanson, “Phnom Penh”, est une façon de les saluer.

P.M. Vous avez beaucoup fait. Vous avez enregistré des disques collectifs pour de grandes causes humanitaires, vous avez participé aux travaux de la fondation Balavoine. J’ai lu quelque part, France, que, sans renoncer à ce genre d’action, vous aviez l’intention de le faire de façon plus anonyme.

France. Il y en a un peu marre. Maintenant, pour un oui, pour un non, on vous demande de faire un disque. Ça n’a plus aucun poids. Tout le monde fait un disque pour tout. Il y a toujours de la bonne volonté, mais je me méfie beaucoup des gens de bonne volonté. Je n’ai plus envie de me montrer comme ça. J’ai eu plusieurs fois Michel Gillibert au téléphone parce qu’on a fait des choses ensemble. Je lui ai dit : « Maintenant, c’est fini. Je veux bien coller des enveloppes, mais je ne veux plus aller à la télé. »

Michel. C’est compliqué, car on ne peut pas non plus faire une croix sur tout. Le disque sur le sida, par exemple, c’est bien. Il est bon que des choses soient faites qui puissent faire parler les gens sur certains sujets. L’important n’est pas seulement de rapporter de l’argent, c’est aussi d’en parler. Mais il ne faut pas non plus que ce soient les mêmes tout le temps. De plus, dès qu’on refuse quelque chose, on vous demande : « Celui-là, pourquoi vous ne l’avez pas fait ? »

P.M. France, je suis étonné de vous découvrir à Ramatuelle. Je vous pensais définitivement au Sénégal.

France. L’été – en fait, pour eux, l’hivernage -, il fait très lourd. Et puis, ma maison est en travaux. Venir ici au mois de juillet est devenu une habitude. Pour les enfants, il est important de retrouver un endroit régulièrement a la même époque, le même endroit, des amis. Quand j’étais petite, j’allais toujours au même endroit. C’est agréable. Ça vous fait des souvenirs pour plus tard.

P.M. Le Sénégal, c’est un coup de foudre ?

France. Ça fait très longtemps que j’y vais, mais il y a seulement quelques années que je suis très attachée au Sénégal, et a l’Afrique. Maintenant, c’est devenu indispensable. Quand je n’y vais pas pendant deux ou trois mois, j’ai vraiment envie d’y retourner.

P.M. On vous y appelle “la Négresse blonde”. C’est aussi le titre d’une des chansons de l’album. Michel, c’est vous qui avez trouvé ce pseudonyme ?

Michel. Non, c’est France qui m’en a parlé. J’ai été frappe de ce nom qu’on lui avait donné là-bas. J’ai d’ailleurs découvert que ce n’était pas très original. Un livre et un film ont été appelés “La Négresse blonde”. Cela existe depuis longtemps. C’est assez amusant, l’idée qu’il peut y avoir des mélanges.

P.M. Vous avez un autre endroit a vous quelque part dans le monde ?

France. On le cherche. On l’a cherche il y a quelques mois.

Michel. Je suis souvent allé en Angleterre et aux Etats-Unis, où nous avons enregistré “Starmania” en anglais. Je commence à m’y sentir bien, surtout aux Etats-Unis, parce que la musique fait partie totalement de la vie et que ça me rend très heureux.

P.M. Côte Ouest ?

Michel. Même a New York, qui est une ville beaucoup plus dure. Ce que j’adore là-bas, c’est le contact avec les musiciens, tous les gens qui touchent à la musique. J’ai vraiment l’impression qu’il y a une autre manière de voir la musique. Cela me fait du bien. Je me ressource beaucoup dans les rapports que je peux avoir avec les musiciens et tous les gens qui sont dans le domaine de la musique, là-bas.

P.M. Ces dernières années, quand on évoquait vos retours a la scène, vous sembliez vouloir prendre un peu de recul. Finalement, vous revenez tous les deux complètement ensemble, presque en osmose.

Michel. Il y a très longtemps que nous le voulions. Comme France n’avait plus envie de faire des disques toute seule, j’ai davantage envie d’écrire. Les chansons, c’est très volatile, ça disparait assez vite. Nous avons trouvé cette manière de repartir à l’aventure. C’est une aventure que de faire un disque a deux, avec une musique un peu différente.

P.M. France, pourquoi ne vouliez-vous plus monter sur scène ?

France. J’avais le sentiment d ‘être allée au bout de quelque chose, au bout de ma carrière artistique. Le dernier spectacle que j’avais fait, je l’avais adoré. Nous avions réunît sur scène la musique africaine, des musiciens américains, français. J’avais l’impression que c’était un aboutissement. Je ne voyais pas ce que je pouvais tenter de plus qui me rendrait encore plus heureuse que le spectacle et l’album « Babacar », il a fallu que nous abandonnions un peu nos personnalités pour devenir une seule et unique personne. Nous voulions vraiment que ça ressemble à un groupe. Nous ne voulions pas qu’on reconnaisse nos voix. Il fallait que nous trouvions un son qui se mélange bien.

P.M. C’est un travail qui vous a pris neuf mois … Maintenant que l’enfant est né, il ressemble plus à son père ou à sa mère ?

Michel. Je pense que c’est un mélange. L’écriture est signée du père, une grande part de la direction du disque a été faite par la mère. Si j’avais composé ce disque tout seul, ce n’aurait pas été ce disque-là …

P.M. Vous avez fait entre amis, il y a quelques semaines, une petite soirée, à Paris, au New Morning, pour vous essayer sur scène et montrer à vos amis les chansons de l’album. C’était évidemment une soirée intimiste. On murmure que le spectacle sera lui aussi un peu intimiste.

France. Oui, nous en avons très envie. D’ailleurs, le choix de la Cigale est assez symbolique. Il y a, pour nous deux, une espèce de lassitude pour les énormes spectacles. La scène, c’est communiquer quelque chose aux gens. On a envie de se ressourcer avec des gens proches de soi.

P.M. Michel, il y a quelque temps, vous aviez, à titre personnel, des projets de cinéma. Où en êtes-vous ?

Michel. J’ai été obligé de remettre un certain nombre de choses pour faire ce disque et la scène qui va aller avec. Cela ne me rend pas malheureux, car le sujet du film que je voudrais réaliser n’est pas d’actualité. Ce n’est donc pas un problème, mais cela fait vraiment partie des choses que j’ai envie de faire dans les années qui vont venir.

P.M. Et vous, France, a une certaine époque, vous envisagiez de vous tourner vers la mise en scène de spectacles. Vous avez d’ailleurs déjà participé à des mises en scène. C’est oublié ?

France. En fait, je ne sais pas si je serais capable de réaliser des spectacles. Je suis quelqu’un d’assez dirigiste. Je suis donc assez faite pour diriger. Mais cela ne suffit pas. Je crois que je ne serais pas capable d’y arriver toute seule. Quand Michel travaillait sur “Starmania”, c’était intéressant. J’étais là tous les jours. Monter un spectacle comme cela me passionnerait, mais j’aurais besoin soit que Michel soit là, soit de travailler avec quelqu’un d’autre. Je ne pourrais pas décider toute seule. C’est un vrai métier, et je n’y ai pas beaucoup travaillé. Pour l’instant, je considère que j’apprends encore.

P.M. Qu’avez-vous fait pendant ces deux ou trois ans ou l’on n’avait plus de nouvelles de vous ? Pour Michel, on a su, mais, pour vous, on ne savait rien. Est-ce un secret ?

France. Non. J’ai beaucoup pensé. J’ai pas mal suivi Michel. Nous sommes partis faire de grands voyages à l’autre bout du monde, voir d’autres horizons. J’ai deux enfants, comme vous le savez. Je crois qu’ils sont bien dans leur peau, bien dans leurs baskets. C’est grâce au temps que je leur ai consacré.

P.M. Avez-vous l’impression d’avoir encore des rêves à accomplir ?

France. Hier, sur la plage, quelqu’un m’a fait les lignes de la main. Je n’avais jamais accepté jusque-là. Mais comme je suis un peu dans une période de trouble, je me suis dit : « Tiens ! Peut-être que ça va m’éclairer un peu. » Cette personne-là m’a dit des choses extraordinaires. Elle m’a dit que ça allait venir maintenant. Je ne sais pas du tout ce que ça peut être. Elle m’a dit : « Vous entrez dans l’immortalité.” Je lui ai dit : “Ce n’est quand même pas avec ma petite carrière de chanteuse que je vais entrer dans l’immortalité. Ça va se passer maintenant ?” Elle m’a répondu : « En effet.” Donc, j’attends de pied ferme ce qui va se passer. Je m’y attends.

Michel. Je suis très intéressé de savoir ce que l’immortalité va choisir.


Il pose doucement sa main sur l’épaule de France et ses yeux se ferment.

Il appelle France Gall : « Qu’est-ce qui se passe ? J’ai à nouveau mal à la poitrine. »
Michel Berger est dans son bain. Dimanche soir, 20h30. Il est inquiet. Il vient de jouer au tennis, une petite heure, comme chaque jour depuis qu’il est à Ramatuelle. Mais cette fois-là, il a dû interrompre sa partie. Premier élancement au cœur. Cela ne dure pas longtemps, il rentre dans sa maison. Pense que c’est la chaleur, et c’est vrai qu’aujourd’hui il a fait spécialement chaud. Second élancement dans le bain. France Gall téléphone a un médecin de garde. Il est en tournée. Une secrétaire le contacte par radio. Le médecin rappelle aussitôt chez les Berger, il ne connait pas bien la route. Au téléphone, France Gall est tremblante : « Dépêchez-vous, il a très mal. »

Dix minutes plus tard, le médecin est au chevet du compositeur. Michel Berger est en peignoir, allongé sur son lit. Cela va mieux. Il a l’air rassuré, détendu même, c’est tellement agréable quand la douleur s’arrête. »
« Cela me serrait dans la poitrine, je ne veux pas resouffrir comme cela », dit-il au médecin qui lui donne un comprimé et lui demande s’il a eu des antécédents cardiaques. Non. Rien. Il faut quand même faire immédiatement un examen.

« Si l’examen est bon, vous devrez sans doute faire attention, désormais. »
« Si c’est pour finir comme Goscinny, ça n’est pas la peine », plaisante Michel Berger. [Le scénariste d’Astérix » est mort au cours d’un examen cardiaque en pédalant sur une bicyclette.]

Le médecin prend le téléphone sur la table de chevet, appelle SOS Médecins et le Samu. Ils ont le matériel adéquat. Il parle au Samu, se retourne vers Michel Berger. Brusquement, le chanteur pâlit, il porte de nouveau la main à son cœur. Le médecin lâche le téléphone, lui fait une injection.

Michel Berger s’étend sur le lit, France Gall s’assied près de lui. Maintenant. Les gestes du chanteur sont lents. Il pose doucement la main sur l’épaule de France. Lentement ses yeux se ferment. Lentement, sa main sans force quitte l’épaule de sa femme et tombe sur le lit. Michel Berger est mort. Un quart d’heure s’est écoulé depuis l’arrivée du médecin.

Le Samu et S.O.S. Médecins arrivent à leur tour. Pendant trois quarts d’heure ils essaient de réanimer le chanteur.

Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael.

« Moi, je me fous de ce qui se passe après la mort ».

Il était 17 heures, ce dimanche après-midi. Sur le seuil de sa villa du Capon, un haut quartier perché sur la frontière des communes de Ramatuelle et de Saint-Tropez. Michel, en short et chemise verte, nous disait « au revoir » de la main. « Et a tout de suite », même, puisque, après avoir passé l’après-midi avec France et lui, nous devions le retrouver, trois heures plus tard, au théâtre Gerard-Philipe.

« Ce sera quasiment notre première et dernière sortie, puisque nous regagnons Paris demain, nous avait-il confié. Dommage, car j’aurais aussi aimé aller applaudir “La contrebasse”, avec Villeret, et “Le mystère des faux Bulgares”. Mais le devoir nous appelle. »

Depuis quelques jours, entourés seulement de « vrais » amis de passage – leurs deux enfants confiés à l’oxygène vivifiant des montagnes -, ils avaient préparé au calme un avenir chargé. La quarantaine « difficile » de France (« Pendant quatre ans, j’ai vraiment dégusté, réalisant qu’avant Michel on m’avait volé ma jeunesse et qu’a présent j’entrais dans une dernière ligne droite »), son exil épisodique sur une ile du Sénégal (« Là-bas, je retrouve mes 18 ans, je n’ai de comptes à rendre à personne, je n’ai pas, comme ici, besoin de porter des lunettes noires pour supporter le regard des autres »), les angoisses de Michel (« Nous, les artistes, demeurons des “ados” attardés, ou notre époque est redoutable pour les adolescents, ce postmodernisme synonyme d’exploitation et d’indifférence m’affole ! ») : ici, dans la paix retrouvée de leur maison, tout semblait enfin d’estomper. Seuls vrais soucis du jour : les dégâts inouïs provoqués dans leur jardin par une meute de singuliers noctambules, et, soudain, cette phrase glacée de Michel déclarant a ses hôtes, à la fin du déjeuner : « Moi, je m’en fous de ce qui se passe après la mort ! »

« C’est d’abord le calme que tu apprécies ici ?

  • C’est un havre de paix, un privilège exorbitant … Celui de pouvoir profiter d’un endroit qui fait courir le monde tout en se retranchant des plaisirs factices et des pressions en tout genre.
  • Au fait, ou en es-tu avec « Starmania » ?
  • Si je me suis donné tant de mal pour que le spectacle soit monté à Londres, c’est parce que je souffre du côté « volatile » de la chanson. C’est fabuleux qu’une œuvre puisse survivre à son exploitation commerciale, qu’elle puisse franchir des frontières. « Starmania » à Londres, c’est presque fait… le disque est en boite -, et s’ils acceptent de comprendre qu’il s’agit d’un Opera rock sans le stress de leurs comédies musicales habituelles, je vais être le plus heureux des hommes. Comme je l’ai été quand certains, comme Johnny, ont repris mes chansons. Avec “Diego”, il m’a fait frissonner !
  • il va bien, Johnny ? il semblait un peu fatigué, ces derniers temps.
  • il est venu déjeuner a la maison avant-hier. Avec nous, il a toujours été adorable. Je lui ai d’ailleurs fait remarquer. Il m’a répondu : « Chez toi, je me tiens bien ! » Vous savez, entre quelques-uns du métier tel que je le conçois, on a de vrais rapports. On n’est pas Michael Jackson.
  • Vous irez le voir ?
  • Peut-être. Le show doit être parfait.

On a un ami qui le connait et qui en parle comme d’un enfant, avec ses folies et ses rêves. Une sorte de Disney chantant. Mais, côte vie privée, fantasmes et « surpression”, il vit sur une autre planète.

  • Vous, sur la vôtre, vous vivez comment ?
  • En évoluant, [Rire.] J’essaie peut-être de me faire mieux connaitre, enfin, connaitre pour ce que je suis. Plein de gens me croient blase, froid, docile. En fait, je suis tout le contraire. J’ai en moi une pudeur et une distraction qui me font traiter par France de « professeur Tournesol » … Mais j’ai aussi une vraie révolte contre un monde injuste ou il est trop difficile d’être complétement heureux !

Magazine : Paris Match
Par Arnaud Bizot et Alain Morel
Numéro du 13 août 1992
Numéro : 2255

Dans des sanglots fous, France Gall lui a donné trop tard un dernier baiser d’amour

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France Gall torturée, au milieu de ses sanglots fous, par un regret lancinant, terrible : celui d'être arrivée trop tard pour donner un ultime baiser d'amour à Michel Berger.
France Gall torturée, au milieu de ses sanglots fous, par un regret lancinant, terrible : celui d'être arrivée trop tard pour donner un ultime baiser d'amour à Michel Berger.

Il a fait chaud sur Saint-Tropez, ce dimanche 2 août. Une véritable canicule. D’après la météo, la plus chaude journée de l’été.

Alors, au coucher du soleil, beaucoup de malades sont descendus dans la cour de l’hôpital, pour prendre le frais sous les arbres.

Dans les couloirs, les derniers visiteurs s’attardent à plaisir auprès de ceux qu’ils aiment et qu’ils vont devoir quitter jusqu’au lendemain, jusqu’à la prochaine visite.

Soudain, il est 21 heures, la fièvre s’empare de l’hôpital. Des infirmières, des médecins s’agitent, courent en tous sens, l’air affolé, l’œil sombre.

Rapidement, les malades sont priés de regagner leur chambre, tandis que les visiteurs se voient reconduire, courtoisement mais fermement, jusqu’à la sortie.

Il y a une tension terrible dans l’air. Tout le monde sent bien qu’un drame vient d’avoir lieu. Mais quoi ? Quel drame ? Une jeune femme, fille d’une personne hospitalisée, a le temps de surprendre une scène poignante, avant qu’une infirmière ne referme précipitamment la porte de la chambre. Elle voit une femme blonde passer dans le couloir, soutenue par deux amis. Une femme qu’elle ne reconnaît pas, sur le coup.

« Elle pleurait, a-t-elle raconté plus tard. Elle sanglotait avec un désespoir atroce, insupportable … »

Ce n’est que le lendemain que ce témoin apprendra que la jeune femme brisée par la douleur qui est passée tout près d’elle n’était autre que France Gall. France Gall à qui cet été déjà si meurtrier, puisqu’il a emporté coup sur coup Véronique Mourousi et Arletty, venait d’arracher l’homme qu’elle aimait, terrassé une heure plus tôt par une crise cardiaque foudroyante.

France Gall torturée, au milieu de ses sanglots fous, par un regret lancinant, terrible : celui d’être arrivée trop tard pour donner un ultime baiser d’amour à Michel Berger.

Tout s’est passé si vite, trop vite. La mort a frappé avec une cruauté foudroyante, imprévisible.

Il est environ 19 heures quand Michel Berger part pour son court de tennis privé avec un ami. Il fait encore très chaud, mais ils décident de jouer quand même, comme ils le font pratiquement tous les jours.

Pourtant, un quart d’heure plus tard, Michel ne se sent pas très bien. Pas de malaise véritable, non, mais une sorte de gêne qu’il met sur le compte de la canicule. Il demande à son adversaire d’interrompre la partie et va se plonger dans l’eau fraîche de sa piscine. Il y passe une vingtaine de minutes puis, se sentant mieux, il avale un grand verre d’eau et vient reprendre la partie entamée.

Cette partie, la dernière, va durer à peine une demi-heure.

Il est environ 20 heures quand Michel Berger frappe son ultime balle. Aussitôt après, il s’effondre brusquement sur le court, face contre terre, terrassé par l’infarctus.

Affolé, l’ami se précipite vers la villa pour avertir France qu’il se passe quelque chose de grave. France, qui est seule, puisque leurs deux enfants, Pauline, 13 ans, et Raphaël, 11 ans, sont partis poursuivre leurs vacances loin de Saint-Tropez.

Rongée par l’angoisse, France se rue vers le court, submergée par la souffrance, elle prend le visage de Michel entre ses bras, l’étreint avec l’énergie du désespoir, l’embrasse avec ferveur.

Il est déjà trop tard. Ces baisers qui le transportaient de bonheur, Michel ne les sent plus. Cette chaleur, cette vie, cet amour que France essaie de lui communiquer une fois encore ne peuvent déjà plus l’atteindre.

Son cœur a cessé de battre, Michel Berger n’est plus.

Le médecin généraliste, puis le cardiologue, accourus presque aussitôt, ne pourront que constater la mort. Tous leurs efforts, toutes leurs tentatives pour ramener Michel à la vie resteront tragiquement inutiles. Le SMUR (Service médical d’urgence) est malgré tout appelé. Michel Berger est conduit à l’hôpital de toute urgence. Là encore, on tente le tout pour le tout pour faire repartir son cœur.

Mais le Destin, ce jour-là, a décidé de rester sourd aux appels des hommes. A 44 ans seulement, Michel Berger s’en va définitivement. Une effroyable solitude s’abat sur France Gall. D’autant plus effroyable, pour une mère, qu’elle n’a même pas la consolation de serrer ses enfants contre elle. Elle comprend avec désespoir que ce ne sera pas elle qui leur apprendra qu’ils ne verront plus jamais leur papa. Plus terrible encore peut-être, en ces minutes douloureuses, elle sait que Pauline et Raphaël n’auront pas même le bien mince réconfort de se soutenir dans cette terrible épreuve, puisqu’ils ne passent pas leurs vacances au même endroit ! Elle comprend tout cela, France Gall, au moment même où le malheur s’abat brutalement sur la «Grand-Baie», leur villa Tropézienne qui était celle du bonheur et de la douceur de vivre.

France et Michel y étaient depuis le début du mois de juillet dans cette maison qu’ils adoraient, dominant la plage de Pampelonne. Rien ne pouvait leur faire plus plaisir que ces vacances en famille, avec leurs deux enfants qui passent avec eux les premières semaines de cet été, ainsi que quelques rares amis, à l’écart de l’agitation tropézienne. Des vacances qui revêtaient, cette année, un caractère exceptionnel, des vacances d’amoureux, des vacances pour se retrouver pleinement.

Parce que, juste avant, Michel avait fait un cadeau sublime à France, le plus beau qu’il lui ait jamais fait, peut-être : « Double Jeu », l’album qu’il avait écrit pour eux deux, leur premier disque en duo. Les chansons qui le composent sont de pures merveilles, grâce au talent de Michel, bien sûr, mais surtout parce qu’on y sent deux cœurs battre à l’unisson, au rythme d’un même amour, deux êtres se retrouver en parfaite harmonie après des moments parfois douloureux.

Ce disque, c’était aussi un geste bouleversant, la main tendue d’un homme vers la femme qu’il aime, parce qu’il sait qu’elle souffre dans sa chair. France, nous vous l’avons raconté déjà, a dû affronter une douloureuse dépression pour passer victorieusement le cap si délicat de la quarantaine. Un cap fait de doutes, d’angoisses face à l’avenir.

Alors, Michel avait écrit « Double Jeu », ce disque dont France a dit qu’il était comme leur troisième enfant. Ce disque qui, aujourd’hui, résonne comme une étrange prémonition, comme si Michel, inconsciemment, avait voulu, avant de disparaître, léguer à France cet ultime fruit de leur grand amour. Un amour qui, en dix-huit ans, était devenu l’un des plus beaux, l’un des plus forts de toute l’histoire de la chanson.

Pourtant, au début, pas de coup de foudre entre France et Michel… sinon un coup de foudre purement artistique. En 1973, la carrière de France Gall est au plus bas. Parce qu’elle ne veut plus être uniquement une « poupée de cire, poupée de son », le succès la fuit. Déboussolée, France est au bord de renoncer définitivement à son métier, de tourner la page.

Jusqu’à ce jour, où elle entend par hasard à la radio une chanson qui fait tilt dans son esprit et dans son cœur. Elle s’appelle « C’est un cœur brisé», elle a été écrite et composée par son interprète, Michel Berger.

Et là, d’un seul coup, France prend la décision qui va bouleverser toute sa vie. De chanteuse, puis de femme : « En l’écoutant chanter, expliquera-t-elle, des années plus tard, je me suis dit : « Il est ma dernière chance. Je vais le rencontrer et, si ça ne marche pas, je fais autre chose. »

Et, pour la première fois de ma vie, moi qui suis si timide, j’ai décroché mon téléphone pour dire à Michel que je voulais travailler avec lui.»

Étrangement, quand on connaît la suite, leur première rencontre n’est pas vraiment enthousiaste, c’est le moins que l’on puisse dire. Michel Berger se fait tirer l’oreille : ça ne lui dit rien d’écrire pour cette chanteuse qui, à ses yeux, est toujours la gamine qui susurrait « Sacré Charlemagne ».

Mais France s’accroche. Elle a compris toute la richesse du talent de Michel. Alors, petit à petit, au fil des rencontres, ils apprennent à se connaître. Michel découvre avec étonnement, puis émerveillement, quelle femme exceptionnelle se cache derrière le sourire toujours un peu enfantin de France. Et, finalement, il écrit pour elle le premier d’une longue série de prodigieux succès. Une chanson dont le titre sonne comme un bouleversant aveu : « La Déclaration ».

Car Michel et France ont très vite compris qu’ils s’aimaient, qu’ils étaient faits l’un pour l’autre et que l’avenir, désormais, se conjuguait à deux !

Ils se marient le 22 juin 1976. Entre temps, ensemble, ils ont donné naissance à plusieurs énormes succès, comme « Si maman, si », « Dancing disco » ou « Musique ». Il y en aura d’autres: « Ella, elle l’a», « Babacar », « Cézanne peint», d’autres encore.

Le duo qu’ils forment est exemplaire. Leur complicité est totale, leurs deux sensibilités s’accordent et se fondent de façon presque miraculeuse.

Cette union parfaite s’illustre avec éclat dans leur art. Les chansons que Michel écrit pour sa femme « collent» littéralement à la peau de France. On pourrait croire qu’elles émanent directement de la femme épanouie qu’elle est devenue auprès de lui. Le résultat, ce sont leurs chansons, ces petits joyaux si parfaits qu’on ne sait plus bien lequel des deux leur a donné naissance.

Mais, même si leur triomphe les comble, il manque à Michel et France une autre naissance pour être pleinement heureux : un enfant. Cet enfant que Michel désire plus que tout et que France, malheureusement, ne pourra sans doute jamais lui donner … selon son médecin !

« Pauline et Raphaël, ce sont deux vrais miracles, expliquera-t-elle plus tard. Avant ma première grossesse, j’ai vécu les trois années les plus terribles de ma vie. Heureusement, Michel était à mon côté. Il me soutenait dans mes moments de découragement, ne cessant de me répéter qu’il fallait voir d’autres médecins, qu’il y avait des traitements, que rien n’était perdu. »

Alors, durant des mois et des mois, cœur contre cœur, Michel et France vont se battre ensemble pour mettre au monde Pauline et Raphaël, pour exaucer le vœu le plus précieux de Michel : fonder une vraie famille. Michel qui, durant sa trop courte vie, aura répété maintes et maintes fois : « Mon plus beau rêve, c’est de vieillir auprès de France et de nos deux enfants ! »

Comme pour conjurer le mauvais sort, comme pour se persuader lui-même qu’il le réaliserait, ce rêve … Brutalement, le rêve s’est brisé. Dans la chaleur d’une journée d’été, dans un Saint-Tropez éclatant de soleil et de blancheur, un lourd rideau noir est tombé.

Quelques heures avant le drame, Michel et France, ensemble, faisaient une étrange confidence à notre confrère « Le Parisien ». France expliquait que la veille, un homme lui avait lu les lignes de la main, sur la plage, et lui avait prédit qu’elle allait rentrer dans l’immortalité, que cela allait venir maintenant. Et Michel Berger ajoutait alors ces mots aujourd’hui lourds de sens: « Je suis très curieux de voir ce que l’immortalité va choisir comme terrain.,

L’étrange voyant s’est trompé. Ce n’est pas France, mais Michel qui est entré dans l’immortalité, celle de ses chansons, écrites chacune comme un hymne à la vie, bien sûr. Mais surtout celle qui lui est donnée par ce déchirant amour que France est désormais seule à porter en elle, à jamais vivant.

Par Marie-Laure Assay


La BMW noire franchit l’entrée de l’hôpital à 11 heures, le mardi 4 août 1992.

Un soleil indifférent, indécent presque, brille sur Saint-Tropez comme si rien ne s’était passé ces derniers jours.

Comme si la mort venue le dimanche précédent s’emparer d’un être au faîte de sa carrière et de son bonheur d’homme n’était qu’un menu événement parmi d’autres …

Sur la banquette arrière de la voiture, deux femmes se tiennent très proches l’une de l’autre : France Gall et son amie, Béatrice Schoenberg, la journaliste qui présentait le Journal télévisé de La Cinq. France vient assister à la levée du corps de Michel Berger. Michel, son mari, son amour.

D’une atroce pâleur sous son hâle, les yeux masqués de lunettes noires, France vacille en mettant pied à terre. Le cauchemar qu’elle vit depuis dimanche atteint son moment de fulgurance dans le hall de la morgue où repose Michel. Frêle déjà, France parait encore plus fragile dans son simple tee-shirt noir et sa jupe à petits dessins. On dirait une enfant, une enfant terrassée par la douleur.

11h25. Soutenue par son amie, France regagne la BMW d’une allure d’automate. La voiture démarre lentement pour se placer derrière la Mercedes break du fourgon mortuaire qui ouvre la route. Dehors, c’est le jour du marché, avec ses bruits et ses rires. Le convoi ne peut traverser la place des Lices et se voit contraint d’emprunter la route des plages. Ici, la vie continue au rythme des vacances. Mais Michel fait son dernier voyage, et France affronte sa souffrance. Tenir le coup …

Tenir, il le faudra, bien sûr, pour les enfants. Mais d’abord pour conduire Michel jusqu’au cimetière de Montmartre, à Paris, là où depuis le 1er février dernier repose Jean Hamburger, le père de Michel, médecin de talent et pionnier de la greffe du rein. C’est à côté de lui que Michel sera, mais c’est dans le caveau de son frère, Bernard, lui aussi fauché en pleine jeunesse qu’il reposera. Il en avait fait le vœu lorsque Bernard était mon en 1982, à 42 ans, d’une sclérose en plaques. Architecte, jeune bâtisseur dynamique, Bernard n’avait pas eu le temps d’atteindre les sommets auxquels son intelligence, son talent le destinaient. Et Michel en avait beaucoup souffert.

Et voilà que ce vœu qu’il avait prononcé dans sa douleur en 1982 prenait une tragique réalité dix ans plus tard. En cet été 1992, la vie de Michel s’achevait à son tour, brutalement, à 44 ans. Une vie qui semblait jusque-là s’être déroulée en une succession de bonheurs et de succès.

Le premier bonheur de Michel est d’avoir eu des parents formidables …

Né dans une famille où rien ne lui manquait, ni l’affection, ni le confort douillet qu’apporte la réussite d’un père, brillant médecin, d’une mère, concertiste de réputation internationale sous le nom d’Annette Hass avant son mariage, Michel a connu une jeunesse choyée. Mais ce qui a surtout compté pour lui, c’est la compréhension de ses parents lorsqu’il a voulu devenir musicien, lorsque, à 15 ans, il s’est mis à composer des chansons. Son père, qui aurait voulu qu’il suive des études de médecine, n’en a pas fait un drame. Sa mère, qui lui avait appris le piano dès l’âge de 5 ans, s’est réjouie de voir son fils se prendre de passion pour la musique … Jusqu’à ce qu’elle découvre le nom de la « chansonnette » qu’il avait écrite en secret : « Les Girafes ». Un peu déçue, elle s’était aperçue alors que son fils n’aimait que le jazz, le rock, la pop music !

Ce premier titre, « Les girafes », Michel trouve le moyen de le vendre à Bourvil qui l’enregistre. Michel touche ainsi ses premiers cachets d’auteur.

Plus tard, un de ses titres « L’amour, tu n’y crois pas » lui vaut de devenir le « chouchou de la semaine » de « Salut les copains », la célèbre émission de Daniel Filipacchi, sur Europe N°1. Il figure même sur l’inoubliable photo du magazine de l’émission où sont réunies toutes les idoles de l’époque. Et, à un mètre de lui, on découvre … France Gall ! Mais, ce jour-là, ils ne s’étaient même pas regardés !

Bien entendu, Michel n’a pas abandonné ses études dès qu’il s’est mis à composer. Il a suivi des cours de philosophie et a même obtenu une maîtrise à partir d’un sujet qui lui tient à cœur plus que tout : « l’esthétique de la pop music », où il a présenté une étude comparée des deux premiers albums du célèbre chanteur guitariste américain, Jimi Hendrix.

Michel a perçu le génie d’Hendrix, le plus étonnant guitariste de la génération musicale de l’époque, et même … Mais en France, c’est la vague yé-yé qui bat son plein. Michel se consacre à plein temps à son art en ces moments-là. Il écrit, compose, mais rien ne marche vraiment. Il en arrive à se dire que c’est parce qu’il a été trop protégé. Il en vient à souffrir … de n’être pas né dans la rue !

« J’enviais des gens comme Johnny Hallyday ou Gérard Depardieu, racontera-t-il plus tard, lorsque le grand Michel Berger a enfin été reconnu par le monde entier, des gens qui avaient appris très jeunes à se servir de leurs poings, pour survivre, pour se sortir de leurs difficultés, pour réussir. Moi, je n’étais qu’un petit rocker bourgeois ».

Et puis, étape par étape, il se fait un nom… en écrivant pour les autres ! Pour Françoise Hardy, pour Véronique Sanson, une toute jeune chanteuse dont il fait une vedette et qui, très vite, va prendre une place plus grande dans sa vie, dans son cœur.

Véronique, c’est son premier grand amour. Ils ont tout en commun : la passion de la musique, de la chanson, leur vie d’amoureux éblouis qui se promènent dans Paris main dans la main, leur jeunesse, leurs enthousiasmes. Leurs espoirs à réaliser … Mais en 1973, après avoir vécu six ans ensemble, ils se séparent. Leur histoire est finie.

C’est l’année où il va rencontrer France, parce qu’elle lui téléphone pour qu’il lui écrive des chansons.

« Le moins qu’on puisse dire, avait-elle confié au magazine « Marie-Claire » en 1982, c’est qu’il n’était pas très enthousiaste. Finalement, il l’a fait et m’a écrit « La Déclaration d’amour » …

En vérité, la déclaration d’amour se fait aussi entre eux et, le 22 juin 1976, ils se marient. La chance, à ce moment, décide de s’installer sans préavis dans la carrière de Michel. Toutes ses chansons sont des succès. Son nom est connu du grand public. Il devient une star. Une star qui, en 1980, remplit le Théâtre des Champs-Élysées avec une formation de dix rockers et d’un orchestre symphonique au grand complet : un triomphe !

Avec France et leurs deux enfants, Pauline et Raphaël, Michel vit parallèlement une existence familiale heureuse. Loin de la foule, loin des mondanités, leur couple se consolide au fil des années. Si Michel continue d’écrire des chansons pour France, des chansons qui toutes sont premières au hit-parade, jamais encore pourtant, ils n’ont travaillé ensemble …

Mais il y a quelques mois, après seize ans d’union, seize ans d’amour, ils ont fait à leur public la merveilleuse surprise d’un album en duo : « Double Jeu ». Et alors qu’ils venaient d’unir leurs deux voix, comme pour un deuxième mariage, le destin, qui avait toujours été doux, a décoché son coup le plus cruel, le plus définitif : la mort.

Leur volonté de chanter ensemble retentit aujourd’hui comme une bien étrange prémonition. Et France, la première, avait peut-être éprouvé l’inquiétude vague du drame qui vient de se jouer lorsque, en Juin dernier, à propos de « Double Jeu », elle avait dit lors d’une interview accordée à « France-Soir » :

« Aujourd’hui, on est tous les deux sur le même album, on se cherche » …

Par Lila Pascalis

Magazine : France Dimanche
Par Par Marie-Laure Assay et Lila Pascalis
Date : du 8 au 14 août 1992
Numéro : 2397

Merci à Elisabeth.

La légende Michel Berger

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Michel Berger donnait de lui une image de dilettante, de nouveau romantique, et pourtant il était de toutes les bonnes causes. Discrètement.
Michel Berger donnait de lui une image de dilettante, de nouveau romantique, et pourtant il était de toutes les bonnes causes. Discrètement.

« Comme si je pouvais mourir demain »

Il donnait de lui une image de dilettante, de nouveau romantique, et pourtant Michel Berger était de toutes les bonnes causes. Discrètement.

C’est injuste ! Il y avait Coluche et Balavoine, évidemment, ses frères de cœur… Eux partis, Michel continuait de se battre seul, certes de façon moins tonitruante que ses deux copains forts en gueule, mais avec ses mots à lui, sages et polis, sa manière douce … Car, avant d’être l’artiste qui squattait les « Top » par interprètes interposés, Michel Berger était un homme bon. Finalement son grand dessein, lui le musicien comblé, n’était-il pas de composer, au sens le plus large, une grande mélodie du bonheur ? Comme, aurait pu l’écrire l’ami Patrick, il avait lui aussi rendez-vous place des Grands-Hommes.

Berger, le bien-nommé, était donc une sorte de Samaritain moderne un type à part dans les eaux troubles du show-biz. Différent. Lui, le fils de bonne famille (son père était le professeur Jean Hamburger – décédé le 1er février dernier – et sa mère une célèbre concertiste, Annette Haas), lui que l’on a très souvent qualifié de rocker des beaux quartiers ne se connaissait qu’une seule famille, celle des potes « Baia » et « l’enfoiré » numéro un. Ensemble, ils ont fondé Action École pour venir en aide aux enfants africains, ils ont chanté et milité pour l’Éthiopie. Voilà Berger. L’artiste à la fibre sentimentale qui, tout doucement, tout discrètement, menait sa révolution tranquille, ardent défenseur, dès 1981, de celui des candidats à l’Élysée qui incarnait la force du même nom. Cette fidélité à Mitterrand lui vaudra d’ailleurs d’être souvent reçu à l’Élysée, d’obtenir un poste de conseiller à Antenne 2, du temps de Pierre Desgraupes. Quelques grâces, quelques faveurs que certains de ses confrères de la « grande famille de la chanson » ont vu d’un sale œil, le taxant de « chanteur officiel », de « la voix de son maître ». . . « Je paie très cher ma réussite, disait-il, je déchaîne la haine de certains critiques qui m’attaquent au vitriol. Non pas pour ce que je fais, mais en m’agressant personnellement sur ma voix, mon apparence physique, mes origines bourgeoises. Ma naïveté agace. On la croit feinte. A moins que notre époque n’exige cette férocité … »

Homme doux dans un monde de fous, Michel Berger était parvenu, chose rare dans ce milieu, à préserver sa vie privée, son jardin secret. Avec France Gall, il formait ce couple exemplaire, modèle. Depuis 1976, leurs vies et leurs carrières se sont confondues. Collaboration rarissime, étonnante de fidélité, de complicité partagée. Couple en phase, sur la même gamme. « Et pourtant, racontait-il, j’ai longtemps refusé de composer pour elle. Je ne lui trouvais vraiment aucun point commun avec mon inspiration. Contrairement à moi, son métier n’est pas la chose la plus importante dans sa vie. Elle s’angoisse sur d’autres choses que moi : le temps qui passe, l’usure des choses, vieillir … Moi, je plane. » Faux doux rêveur, en vérité, qui, sans tapage excessif, mènera conjointement sa propre carrière et façonnera celle des autres, au point d’être surnommé « le Vadim de la chanson », Pygmalion inspiré de Véronique Sanson, Françoise Hardy, France Gall et qui, dit-on, s’intéressait de plus en plus à Vanessa Paradis.

Depuis peu, il lorgnait aussi vers le cinéma et semblait être sur le point de concrétiser ce vieux rêve qu’il nourrissait depuis de longues années : un film intitulé Totem, sur la vie des Indiens de Colombie britannique.

Comme pressé par le temps, lui le faux calme vivait vite dans sa tête : « Je vis comme si je pouvais mourir demain. La mort, c’est étrange, les adolescents y pensent et les adultes finissent par l’oublier. Mais vivre intensément, ce n’est pas faire n’importe quoi. De toute façon, il n’y a pas de solution. Soit on pratique le bonheur immédiat, soit on meurt à 24 ans … comme James Dean ! » Lui aussi, en quelque sorte, a succombé à cette fureur de vivre, à 44 ans. Didier Vallée

Ramatuelle, dimanche 20h …

Fou de tennis, il entreprend une partie vers 19 heures, avec un ami médecin. Une heure plus tard, Michel Berger s’effondre. Récit.

« Non merci, je ne suis pas très en forme, avec cette chaleur… »

 Il y a quelques jours à peine, sur la plage de Tropezina, dans la baie de Ramatuelle, Michel Berger refusait à un ami un verre de sangria. Ce jour-là, comme depuis plus d’une semaine, Saint-Tropez suffoquait sous une véritable chape de plomb, lourde, humide, oppressante. Un de ces temps pourris qui font préférer au soleil provençal et à la plage la fraîcheur des bastides cossues. C’est dans l’une de ces villas du Sud, aux murs ocre et aux volets bleus, chapeautée de tuiles romaines et nichée dans les pins maritimes, que Michel Berger se réfugiait. Loin de la foule tropézienne, du vacarme, de la frime, du show-biz.

A la vie comme sur scène, il préférait le backstage, loin des paparazzi, du décorum. A La Grand-Baie, la propriété qui surplombe les plages de Pampelonne et qu’il avait achetée pour France Gall, Pauline, 13 ans, et Raphaël, 11 ans, leurs enfants, Michel Berger devenait Monsieur Tout-le-Monde, privilégiant la famille, les amis, les discussions enjouées à l’ombre de la grande bastide, les repas sympa entre copains. Le midi, il rejoignait en famille le bar de la plage de Tropezina. Une plage privée, familiale et sportive.

Ses enfants faisaient de la planche à voile du matin au soir. Lui et France retrouvaient Nathalie Baye, Laura, Pierre Lescure. Il mangeait léger : salades, grillades, « pas de gras surtout ». Avec 3 grammes de cholestérol, comme beaucoup d’hommes qui ont dépassé la quarantaine, il se surveillait. C’était un fou de tennis. Il avait fait construire un court dans la propriété, juste à gauche en entrant. Au milieu de la garrigue, sans un poil d’ombre. Il y avait même fait installer une chaise d’arbitre, clin d’œil perfectionniste, pour les parties disputées entre amis.

Dimanche, en fin de journée, selon son habitude, il s’y est rendu avec un ami médecin. Dérogeant à la règle sacro-sainte de refuser toute mondanité, il avait pourtant accepté de se rendre à 21 heures au Festival de Ramatuelle, avec France Gall, pour assister à la représentation de Ruy Blas, après sa partie de tennis. Il l’avait promis au comédien Etienne Chicot, avec lequel il avait déjeuné la veille. Dimanche à 20 heures, Michel Berger et son partenaire n’ont échangé que quelques balles, avant que Michel s’effondre.

Quand France Gall, présente dans la propriété, réalise que quelque chose de grave vient de se dérouler, elle aussi s’effondre. Victime d’un malaise. Le choc insupportable. Immédiatement, l’ami médecin prodigue les premiers soins. Bouche-à-bouche, massages cardiaques, tandis que des amis préviennent le docteur Boucarut, médecin de garde. Arrivé rapidement sur les lieux, il tente lui aussi de le sauver, avant d’alerter, à 21 heures, les pompiers. Pendant quarante-cinq minutes, ces derniers vont tout tenter pour le réanimer. Trop tard. En arrivant à 21 h 10, ils avaient déjà constaté que la vie s’était échappée du corps de Michel Berger.

Le premier ami à venir saluer la dépouille est Johnny Hallyday, voisin de quelques kilomètres. A 21 h 30, à l’heure où le rideau se lève sur Ruy Blas, qui ouvre le Festival de Ramatuelle, à quelques kilomètres de là, le service médical d’urgence de Saint-Tropez constate officiellement la mort du compositeur-interprète. Le deuil commence. Le corps est amené à la morgue de l’hôpital de la petite ville. Lundi matin, choquée, abattue, France Gall, silhouette blonde cassée par le chagrin, cachée derrière des verres fumés, se rend à la morgue, porter des vêtements sans doute, embrasser celui qui fut son mari, le père de ses enfants, et son inséparable compositeur.

A Ramatuelle, place des Ormeaux, comme à Saint-Tropez place des Lices, le petit monde du show-biz est sous le choc. La peine est pudique, retenue, presque discrète, à l’image du disparu. Dès dimanche soir, les amis se relaient à La Grand-Baie : Johnny Hallyday est venu le premier, dimanche à 21 heures ; mais aussi Coco, la compagne de Daniel Balavoine, l’ami disparu, dont Michel Berger et France Gall avaient repris le flambeau de l’action humanitaire, Jean-Jacques Goldman, venu soutenir France Gall lundi après-midi. Françoise Hardy, Diane Dufresne, Fabienne Thibault, Luc Plamondon, les copains de toujours, ont appelé. Claude-Michel Schonberg, le compositeur, et sa femme Béatrice, journaliste, les amis et voisins inséparables des vacances à Ramatuelle, présents à la propriété le dimanche soir, n’ont pas quitté leur amie. Tous ont créé autour de la chanteuse, qui semble ne pas encore réaliser, un cocon protecteur et tendre. Pour elle et pour Raphaël, qui était aux Arcs au moment du drame, et sa sœur Pauline, qui se trouvait à la campagne. C’est pour qu’ils ne l’apprennent pas brutalement que la mort de leur père n’a été annoncée qu’à 11h30, après que France Gall les eut joints elle-même.

Mardi à 11 heures, la foule s’était rassemblée, silencieuse, devant l’hôpital de Saint-Tropez. A l’intérieur, avec une dizaine d’intimes, France Gall disait adieu à son compagnon. Son double. Caroline Laurent et Carol Illouz

Magazine : VSD
Par Didier Vallée, Caroline Laurent et Carol Illouz
Date : 6 août 1992
Numéro : 779

Michel Berger : la mort d’une étoile

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Le chanteur compositeur Michel Berger s'est éteint hier matin à Saint-Tropez, à l'âge de quarante-quatre ans, terrassé par une crise cardiaque.
Le chanteur compositeur Michel Berger s'est éteint hier matin à Saint-Tropez, à l'âge de quarante-quatre ans, terrassé par une crise cardiaque.

Le chanteur compositeur Michel Berger s’est éteint hier matin à Saint-Tropez, à l’âge de quarante-quatre ans, terrassé par une crise cardiaque.

Quelques heures plus tôt, il donnait sa dernière interview au Parisien.

Le chanteur et compositeur Michel Berger est décédé dans la nuit de dimanche à lundi à 4 heures du matin à l’hôpital de Saint-Tropez, des suites d’une crise cardiaque. Michel Berger, qui passait ses vacances dans sa propriété de Ramatuelle, la Grande-Baie, avait été transporté au centre hospitalier dans la soirée après avoir été victime d’un malaise.

Michel Berger était né le 28 novembre 1947 à Paris. Ce garçon brun, de taille moyenne, les cheveux bouclés, était le fils d’Annette Haas, pianiste, et de Jean Hamburger, le fameux professeur de médecine décédé le 1er février dernier.

Il avait commencé à étudier le piano dès l’âge de cinq ans et n’avait pas quitté cet instrument, même lorsqu’il avait poursuivi plus tard des études de philosophie. Il rédigea même une thèse sur l’esthétique de la pop-music avant de débuter dans le showbiz en pleine époque yé-yé, avec un premier succès écrit pour Bourvil « les Girafes ».

Michel Berger était un compositeur précoce. A dix-huit ans, il avait enregistré un premier album pour pianos et groupe de rock, « Puzzle » (désormais totalement introuvable). Même s’il ne rencontra pas un large public, Michel Berger continua à travailler comme un fou et trouva sa voie en composant pour les autres. D’abord pour Véronique Sanson, qui fut sa première compagne, puis pour Françoise Hardy, dont il signa deux chansons : « Message personnel » et « Je suis moi ». Puis il rencontra France Gall. De la Lolita des sixties, qui connaissait à l’époque le creux de la vague, il fera une vedette avec « la Déclaration », « Aime-la », « Il jouait du piano debout », « Babacar » et autres « Si maman si ». Autant de tubes où l’on retrouve le style Berger, ce mélange de mélodie et de rythme qui est la particularité des stars préférées de Michel Berger, à l’image d’Elton John. Berger avait d’ailleurs composé un titre qu’Elton John avait interprété avec France Gall.

Cette complicité toute professionnelle avec France est devenue une affaire de cœur lorsque le couple célébra son mariage le 22 juin 1976. De leur union sont nés deux enfants : Pauline (treize ans) et Raphaël (onze ans). Dès lors, Michel se lança dans « Starmania » en 1979, un opéra rock dont il aimait à répéter qu’il « était le point de départ de sa carrière solo ». Plusieurs airs comme « les Uns et les autres » (Fabienne Thibeault explosa en France grâce à ce titre), « les Princes de la ville », « J’aurais voulu être chanteur » seront tous des succès.

Ce fut le tournant de sa carrière. Désormais reconnu parmi les « grands », le compositeur décida de mettre son talent au service de sa propre voix avec « Seras-tu là », « Mademoiselle Chang » et « la Groupie du pianiste ». C’est ainsi que, le 30 juin 1980, il fit ses débuts de chanteur sur la scène du théâtre des Champs-Élysées. Il produisit lui-même ce spectacle à gros moyens, riche de la présence d’un orchestre symphonique. Le rêve dura six jours et Berger partit en tournée à travers la France.

Lui, le discret, le timide, s’éclatait et swinguait à chacune de ses étapes. L’Olympia l’accueillit en avril 1982. Ce fut un triomphe. Dans la foulée, il fonda son propre label de musique, Apache, installa ses bureaux près de l’avenue George V et produisit de jeunes chanteurs sur qui les autres sociétés phonographiques ne voulaient pas risquer d’argent. Il s’offrit pour une semaine le palais des Sports en mai de la même année.

« Je ne veux surtout pas devenir un chanteur établi, déclarait-il pourtant. Je tiens à rester disponible pour les autres, à me passionner pour des choses nouvelles. » Dont acte lorsque Johnny Hallyday devint la nouvelle étoile de Berger à l’occasion d’un album où il lui écrivit « le Chanteur abandonné ». Il n’oubliait cependant pas la scène et le Zénith le retrouva en avril 1986. Enfin, en septembre 1988, Michel et Luc Plamondon remontèrent sur les planches du Théâtre de Paris « Starmania » avec entre autres stars la chanteuse belge Maurane. Ce fut une nouvelle fois un tel succès que leur opéra rock se déplaça à Marigny, avant de gagner l’étranger, à Moscou puis à Londres. Il n’en alla pas de même pour « la Légende de Jimmy », cette autre comédie musicale montée à Mogador en septembre 1990 par Jérôme Savary, mais Michel Berger n’en prit pas ombrage. Ces derniers temps, Michel et France travaillaient sur l’album « Double Jeu » qui est sorti le 15 juin. La fatalité a voulu que ce premier disque en duo soit aussi le dernier. Par Alain Grasset

La première fois, ils s’étaient rencontrés sans se voir. C’était à l’époque de ce « Sacré Charlemagne » pour une photo géante de « Salut les copains » au beau milieu des années soixante. Michel Berger était alors l’un des tout jeunes espoirs de la chanson française et France Gall promettait déjà. Ce jour-là, ils ne se sont pas parlé et n’ont échangé aucun clin d’œil complice. « Ce ne devait pas être l’heure ! » plaisantera France des années plus tard.

Cette heure sonnera seulement en 1973. France, en pleine déprime, ne chantait plus depuis de longs mois. Elle ne supportait plus d’être considérée comme cette « poupée de cire et de sons » qui lui avait fait remporter le grand prix de l’Eurovision en 1965. Elle n’en pouvait plus aussi d’être regardée comme une gosse un peu stupide qui n’avait pas bien compris les allusions perverses de Gainsbourg dans « les Sucettes à l’anis » … Michel allait vite lui faire oublier tout cela et devenir son pygmalion. « Un jour, j’ai entendu à la radio l’une de ses chansons, confiait-elle, elle s’appelait « Attends-moi ». J’ai dit : C’est lui … »

Ils se rencontrent. Enfin.

« Nous nous sommes retrouvés, lui au piano, moi à côté. Nous avons dialogué, un véritable échange : un échange qui m’a obligée à changer ma vie. Michel est devenu mon compagnon de tous les instants.»

Le 22 juin 1976, ils se marient, donnent le jour à Pauline puis à Raphaël et font leur premier succès musical. C’est « la Déclaration » en 1974, avec cent mille disques vendus en trois semaines. La vague ne retombera jamais : « Il jouait du piano debout », « Résiste », « Débranche », « Tout pour la musique », « Babacar », « Ella, elle l’a … » Chaque disque est un succès.

Le couple le plus célèbre de la chanson est solide comme un roc. « Je n’ai envie de travailler avec personne d’autre que Michel, affirme la chanteuse inlassablement. Aucune musique ne me touche comme la sienne. C’est lui qui me connaît le mieux au monde. Aucun texte ne traduit aussi fort ce que je pense … »

Leur vie de couple est comme leur musique : à l’unisson. Quand l’un fait de la scène ou un disque, l’autre s’occupe des enfants et inversement. Comme des parents « ordinaires », ils suivent les devoirs, rencontrent les professeurs. Pauline et Raphaël poussent à l’ombre du showbiz. Aucune photo d’eux n’est parue dans la presse. « La vie privée est privée, répète France. C’est un tel miracle qu’il faut la préserver. »

Cette vie privée réussie entre France et Michel passait aussi par la fidélité. France en avait une idée très précise : « Réussir à vivre ensemble toute une vie est la chose la plus belle et la plus difficile. Il faut donc mettre toutes les chances de son côté et je crois que la fidélité en fait partie. » Par Sylvie Metzelard

Tout au long de sa carrière, Michel Berger a revendiqué le droit à la différence. « Il jouait du piano debout » en est le meilleur exemple. Il avait d’ailleurs sorti en 1985 un album baptisé « Différences » où, à travers des chansons comme « l’ Ange aux cheveux roses » ou « Y’a pas de honte quand on est ensemble », il affirmait, hors de toute connotation politique, le droit à l’affirmation de soi à la tolérance.

Michel Berger était vraiment en prise directe sur l’air du temps, swinguant avec les notes et la syntaxe avec folie. Il venait donc de sortir un nouvel album « Double Jeu », avec France Gall, ne tombant pas dans le piège des chansons chantées à deux dans le style « Je te parle et tu me réponds ». Une fois encore, il était différent de ce qui se fait.

Cet album qu’ est sorti en juin dernier propose une dizaine de chansons avec une voix unique, comme pour un groupe. Le son est extrêmement moderne. Il a été mixé aux Etats-Unis par un maître du genre, Frank Filipetti, qui a déjà travaillé avec le groupe de hard rock Scorpions.

Dans ce disque, on retiendra la chanson « Laissez passer les rêves » qui est arrivée à la 27e place du Top 50. Cette étonnante ballade rythmée parle d’amour et évoque les personnages qui ont fait avancer l’humanité : le premier homme sur la Lune, Picasso, mère Teresa, John Kennedy, Martin Luther King. Autre chanson coup de cœur « Toi sinon personne », où Gall et Berger forment une seule et même voix comme unie pour l’éternité. Ils devaient se produire du 17 octobre au 1er novembre à La Cigale. Par Y.B.

La carrière de Michel Berger était internationale. De Moscou à Montréal, on avait apprécié son « Starmania » indémodable. C’est un vrai magicien du son, disait-on souvent de lui. Michel Berger venait de conquérir Londres pourtant d’habitude peu enclin à apprécier les artistes français.

« Starmania » était sorti le 12 juin dernier avec des textes en anglais et chanté par les plus grandes stars de la pop-music comme Cyndi Lauper ou les Bros, mais aussi Willy de Ville, Kevin Robinson, Tom Jones, Céline Dion, Nina Hagen.

Baptisé du nom curieux de « Tycoon » (magnat en français) cette version anglaise de la célèbre comédie musicale a pu être possible grâce à une adaptation des textes faite par Tim Rice, le célèbre librettiste de « Jésus-Christ Superstar», qui avait craqué sur le spectacle il y a quelques années. Et le premier single « The World Is Stone » (le monde est stone) chanté par Cyndi Lauper nous montre vraiment que Michel Berger existera toujours par sa musique quelle que soit la langue ! Par Yves Berton

Le 1er février dernier, Michel Berger avait dû faire face à la disparition de son père, le professeur Jean Hamburger, âgé de quatre-vingt-deux ans. C’était un homme de renommée mondiale, père de la néphrologie. Ce pionnier de la greffe du rein et de la réanimation, membre de l’Académie des sciences, de l’Académie française et de l’Académie de médecine était aussi un grand humaniste. Il partageait avec son fils, malgré leurs destins différents, un extraordinaire appétit de vivre.

Quelques heures avant la disparition tragique de Michel Berger, notre envoyé spécial se trouvait à Ramatuelle, dans la résidence du compositeur et de son épouse, France Gall. Pour le couple, qui parlait de sa vie de famille, de son dernier disque et de ses projets, c’était encore la mélodie du bonheur malgré l’étrange prédiction d’un voyant …

Le Parisien : Ces dernières années, l’un comme l’autre, lorsqu’on évoquait vos retours, à l’un comme à l’autre, à la scène, sous sembliez vouloir prendre un peu de recul, avec quelques hésitations, quelques doutes. Et puis, finalement, vous revenez tous les deux avec un album et sur scène… Est-ce qu’il y a une explication, Michel, à ça ?

Michel Berger :  Cela fait très très longtemps que l’on voulait faire ça et puis comme France n’avait plus vraiment envie de faire des disques toute seule, que moi j’ai plus envie d’écrire et de faire des choses qui restent un peu plus que les chansons, puisque c’est très volatile les chansons, ça disparait assez vite. On a trouvé cette manière pour nous de refaire une aventure, parce que c’est une aventure de faire un disque à deux, de faire sûrement une musique un peu différente et différemment. Et c’est une chose qu’on voulait faire depuis le début et que beaucoup de gens nous avaient demandée. Je crois que c’était le bon moment pour le faire.

« L.P. ». – C’est un travail qui vous a pris neuf mois. Évidemment, c’est une durée on ne peut plus symbolique. On peut dire à droite à gauche : j’ai reçu votre nouvel enfant …

France Gall : Oh la la …

 « L.P. ». – Attendez, vous ne connaissez pas la question … Maintenant que l’enfant est né, il ressemble plus à son père ou à sa mère ?

M.B. Ah, c’est pas mal ! C’est pas mal !

F.G. Dis ce que tu penses, Michel !

M.B. Il faut que je dise ce que je pense?

F.G. Ben oui !

M.B. Je pense que c’est un mélange, puisque l’écriture a été faite par le père et beaucoup de directions du disque ont été faites par la mère. Je pense que si j’avais fait le disque tout seul, ça n’aurait pas été ce disque-là. Et si France avait fait ce disque toute seule … Comment elle aurait pu faire ? Je ne vois pas !

F.G. Non, moi je n’aurais pas pu faire de disque toute seule.

M.B. Mais avec quelqu’un d’autre … si elle l’avait fait avec quelqu’un d’autre, ça serait un autre disque.

« L.P. ». – Ça aurait pu être Goldman qui aurait pu lui écrire : elle a fait un enfant toute seule !

M.B. Par exemple, oui ! (Rire). Je crois que c’est un mélange. C’est un mélange aussi de tous les gens avec qui nous avons travaillé. Nous avons fait ça avec trois ou quatre musiciens français, avec lesquels on travaille depuis toujours, et c’est vraiment tout à fait pensé comme un groupe. Je pense peut-être que ce qui nous différencie dans la manière de voir les choses, c’est que France avait très envie de faire quelque chose de très très dynamique, avec beaucoup d’énergie et moi j’avais envie de faire des choses avec de l’émotion. Ce qui fait qu’il y a un petit peu des deux. Mais c’est là où on partait dans des directions différentes, je crois.

« L.P. ». – Vous avez fait entre amis une petite soirée il y a quelques semaines à Paris, au New Morning, pour vous essayer un peu sur scène et montrer à vos amis les quelques chansons de l’album. C’était évidemment une petite soirée assez intimiste. On murmure que la scène devant un public ça va rester un peu comme ça, intimiste. C’est le cas ?

M.B. – Oui, on en a très envie. D’ailleurs le choix de la Cigale, c’est un peu ça. On a déjà fait des grandes salles, et on a envie de faire quelque chose qui soit un peu plus proche des gens, même si on fait après éventuellement une grande salle, mais c’est quand même une autre manière de faire de .la musique, avec peu de décors. Avec un énorme spectacle, je crois qu’il y a un peu d’accoutumance et de lassitude, des deux côtés : de la part du public et de la part des gens qui sont sur scène aussi. La scène, c’est quand même communiquer quelque chose aux gens et on a envie de ressourcer avec des gens proches de soi.

« L.P. ». – Michel, il y a quelque temps, vous aviez des projets, à titre personnel, de cinéma. Où en est-on ?

M.B. – j’ai été obligé de remettre un certain nombre de choses pour faire ce disque et pour faire la scène qui va aller avec. Et ça ne me rend pas malheureux, car le film que je voudrais utiliser n’est pas un film d’actualité, donc ce n’est pas un problème. Mais c’est vraiment quelque chose que j’ai envie de faire dans les années qui vont venir.

« L.P. ». – Qu’avez-vous fait pendant ces deux-trois ans où on n’avait plus de nouvelles de vous ? Pour Michel, on a su, avec « Starmania », il y a eu plein de choses; mais vous on ne savait rien. Est-ce que c’est secret ?

F.G. – Non, j’ai beaucoup pensé (rire) beaucoup, beaucoup pensé.

« L.P. ». – Vous écrivez pensé avec un « e » ou avec un « a» ?

F.G. – J’ai suivi pas mal Michel, puis on est partis faire de grands voyages à l’autre bout du monde et voir d’autres horizons, Et puis j’ai deux enfants, comme vous le savez, et je crois qu’ils sont bien dans leur peau, qu’ils sont bien dans leurs baskets, et ça c’est le temps que j’ai passé avec eux ces derniers temps. C’est sûr.

« L.P. ». – Vous avez l’impression que vous avez encore des rêves à accomplir ?

F.G. – Eh bien, hier, sur la plage, il y a quelqu’un qui m’a fait les lignes de la main. Je n’avais jamais accepté qu’on me les fasse. Et comme je connaissais un peu de trouble, je me suis dit : tiens, peut-être que ça va m’éclairer un peu (rire). Cette personne m’a dit (rire) des choses extraordinaires. Il m’a dit que cela allait venir maintenant. C’est maintenant, disons dans les années à venir. Je ne sais pas du tout ce que cela peut être, car il m’a dit : vous rentrez dans l’immortalité. Alors je lui ai dit : ce n’est quand même pas avec ma petite carrière de chanteuse que je vais rentrer dans l’immortalité, donc ça va se passer maintenant. Il m’a dit : oui, en effet (rire). Donc, j’attends de pied ferme ce qui va se passer, donc je m’y attends.

« L.P. ». – On prend donc rendez-vous, Michel ?

M.B. – Je suis très très intéressé de savoir ce que l’immortalité va choisir comme terrain. En attendant, on va s’occuper de notre disque, on va voir après …

Magazine : Le Parisien – édition Nationale
Par : Alain Grasset, Alain Morel, Y.B., Yves Berton
et Sylvie Metzelard
Numéro du mardi 4 août 1992
Numéro : 14901

Merci à Elisabeth.

Michel Berger : ses derniers instants

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A 21h30 précises, alors qu'il entrait sur la scène en plein air du Théâtre Gérard-Philipe, la mort du chanteur Michel Berger était officiellement constaté par les médecins du SMUR, le Service médical d'urgence de Saint-Tropez.
A 21h30 précises, alors qu'il entrait sur la scène en plein air du Théâtre Gérard-Philipe, la mort du chanteur Michel Berger était officiellement constaté par les médecins du SMUR, le Service médical d'urgence de Saint-Tropez.

Après avoir remporté un immense succès en interprétant « Ruy Blas » au Festival de Ramatuelle, Lambert Wilson a vainement attendu, dans la nuit de dimanche à lundi, les derniers invités qui manquaient à la fête de son trente-troisième anniversaire.

Des invités qui ne viendraient jamais. A 21h30 précises, alors qu’il entrait sur la scène en plein air du Théâtre Gérard-Philipe, la mort du chanteur Michel Berger était officiellement constaté par les médecins du SMUR, le Service médical d’urgence de Saint-Tropez. Ceux-ci avaient été appelés à son chevet à la suite du malaise dont il avait été victime peu après 20 heures sur le court de tennis de sa villa, « La Grand-Baie », qui surplombe les plages de Pampelonne.

Arrivés à 20h45, les réanimateurs et le cardiologue ont tout tenté pour ramener le musicien à la vie. En vain. « L’attaque a été foudroyante, dit un des internes du service, rien n’a été possible, malgré la rapidité de notre intervention et les moyens mis en œuvre. »

A l’hôpital où il a été presque aussitôt transporté, les derniers visiteurs du dimanche se voyaient rapidement refoulés. Les malades sortis dans la cour pour prendre le frais étaient ramenés à leurs chambres. Le deuil commençait. Imprévu et brutal pour l’épouse de Michel Berger, France Gall, qui était restée à ses côtés en espérant l’impossible. Il sera inhumé jeudi à 11h30 au cimetière Montmartre, dans la plus stricte intimité. « Rien ne pouvait laisser prévoir une telle fin », dit, accablé par la douleur, un de ses proches, l’une des rares personnes à l’avoir vu sur son lit de mort, à la morgue du centre hospitalier, après qu’il eut été embaumé, lundi après-midi, par le médecin thanatologue.

« Il avait l’habitude de jouer en fin d’après-midi, pratiquement tous les jours, et depuis le début de ses vacances, il y a une dizaine de jours, nous ne l’avions jamais vu aussi en forme. »

Avis partagé par des joueuses classées de l’équipe de France de tennis, Karin Quentrec, classée n° 3, Virginie Paquet et Sybille Niox-Chateau, invitées samedi soir à échanger quelques balles sur le court de « La Grand-Baie » : « Il renvoyait super-bien, m’a dit Sybille Niox-Chateau. Et, avec un de ses amis, il m’ont fait courir aux quatre coins du court. Je ne le connaissais pas, mais son jeu m’a étonnée. C’est incroyable, ce qui est arrivé. »

Une journaliste de TF1, Florence Schaal, et la femme du compositeur Claude-Michel Schoenberg, l’ancienne présentatrice du journal de 20 heures de la « 5 », Béatrice Schoenberg, étaient également de la partie qui s’est prolongée tard dans la soirée de samedi, dans les rires et les pirouettes d’amateurs sans soucis s’adonnant à leur sport favori.

Dimanche, la partie habituelle a tourné au drame. Transporté dans la grande villa aux murs blancs, aujourd’hui gardée par des gendarmes, à quelques mètres à peine en dessous du tennis niché dans le maquis d’une colline qui domine les plages, où des balles et des bouteilles d’eau minérale à moitié vides traînaient encore lundi après-midi, le chanteur n’a pas repris connaissance.

« Michel et France n’étaient pas des familiers du petit monde des stars tropéziennes du show-biz, raconte un habitué. Ils ne tournaient pas dans le système. »

Il nous arrivait pourtant de les rencontrer, descendus incognito pour un dîner place des Lices, cachés derrière des lunettes noires pour un tendre tête-à-tête, comme je les ai vus faire l’autre samedi à La Renaissance, chez Jean de Colmont, ou en compagnie d’invités se tenant également volontairement à l’écart des foules, comme Nathalie Baye et Pierre Lescure, patron de Canal+, un autre soir de la semaine, où leurs enfants Pauline et Raphaël les accompagnaient.

A quelques rares escapades sur des places comme la Tropézina ou le Club 55, Michel Berger et les siens préféraient la solitude de leur perchoir situé au bout d’un interminable chemin de terre. Leur piscine creusée au pied de la villa entre deux oliviers centenaires et bordée par un mur de pierre envahi par la végétation voyait le plus clair de leurs ébats de la journée entre deux de ces séances de travail où l’auteur de « Starmania » a composé dans le calme la plupart des chansons du premier album interprété en duo avec sa femme, « Laissez passer les rêves ».

Laissez passer les rêves. Des rêves qui viennent de se transformer en cauchemar pour ceux qu’il laisse brutalement seuls, France Gall, avec qui Michel partageait bien plus que quelques chansons, et deux enfants qui ne peuvent plus que pleurer silencieusement dans la nuit.

De nombreuses personnalités du spectacle arrivées dans la journée, lundi, étaient alors les seules admises à « La Grand-Baie » avant la levée du corps, prévue à 11 heures ce matin à l’hôpital de Saint-Tropez.


La vie de celui qui, tout gosse, trouvait déjà « insupportable la durée dérisoire de l’existence ». Et France frappa à sa porte.

Elle venait d’entendre « Attends-moi », voulait qu’il écrive pour elle. D’abord il refusa. Et puis …

Mon grand regret est de n’avoir qu’une vie (pour composer, écrire, chanter, mettre en scène, faire des films, aimer … » Michel Berger, tout gosse déjà, s’inquiétait des années qui filent, des minutes de bonheur si fugitives. Il déclarait souvent : « La durée dérisoire de l’existence m’est insupportable. » Il rangeait au fond de ses tiroirs certaines chansons trop personnelles ou trop noires. Il était doué aussi pour la musique, c’était un créateur. Pour cela, il avait hérité de sa mère concertiste, Annette Haas. Son père, l’éminent professeur Hamburger, le premier à avoir réalisé une greffe du rein, aurait préféré qu’il fasse médecine, mais ses doigts étaient ceux d’un pianiste.

Le petit Michel Hamburger, né à Paris le 28 novembre 1947, a toujours été désordonné, imprévisible et distrait. Sa sensibilité à fleur de peau était celle, assurément, d’un compositeur. Et pourtant, celui que France appelait affectueusement « le professeur Tournesol » a toujours été bon élève, sérieux et travailleur.

Les barricades de 1968 marquent sans doute la première étape de son chemin musical. Il les vit surtout du balcon de sa chambre parisienne, où il étudie la philo pour finalement décrocher sa maîtrise grâce à un mémoire sur « L’esthétique de la POP music ». A 16 ans, il empile les mots et les mélodies sur son bureau. « Tu n’y crois pas » est son premier disque. Michel devient le « chouchou » de « Salut les copains ». Il pose même pour une photo avec tous les espoirs de la chanson française. A deux rangs de lui, une petite blonde ne lui sourit pas encore elle s’appelle France Gall et ne lui jette même pas un regard. Ça viendra …

Michel se croyait lancé, il sera vite oublié. « Si je ne devais pas réussir personnellement dans ce métier, devenir une vedette, je cesserais de composer. Je changerais d’activité. »

Fidèle à lui-même, il s’éloigne donc du micro mais pas de la musique. Le chanteur devient directeur artistique chez Pathé Marconi et réalise des albums, dont ceux de Véronique Sanson, qui deviendra sa compagne. Il se lancera à fond dans L’écriture.

On le dit distrait, il est aussi têtu. Quoi de plus agaçant que de ne pas ressembler à soi-même ? Treize albums en huit ans ne parviendront pas à lui donner une identité.

Anxieux de nature il se renferme sur lui-même, il murmure plus qu’il ne parle et chante ses angoisses avec d’autant plus de force qu’il vit un chagrin d’amour.

Véronique n’est plus là.

Une chanson tendre, peuplée de mots simples et doux, clôt le chapitre. Elle s’appelle « Attends-moi ». Ce n’est pas un succès, mais la radio la diffuse un peu.

Nous sommes en 1974 et, par une après-midi ensoleillée « un ex-bébé requin », une gamine de vingt ans dépressive et en proie à des doutes, seule elle aussi après une histoire d’amour avec Julien Clerc, entend cette chanson et réalise enfin que ce sont ces mots-là qu’elle veut chanter, que cette musique est la sienne.

Pour la première fois de sa vie, France Gall va frapper à la porte de quelqu’un, et Berger voit débarquer un petit bout de femme au passé chargé de sucettes et de poupées. Elle lui demande gentiment d’écrire pour elle, il répond : non, pas question. » Il expliquera plus tard : « Avec France, ce fut plus laborieux qu’avec les autres femmes pour qui j’ai eu l’occasion d’écrire. Je ne lui trouvais vraiment aucun point commun avec mon inspiration. »

La petite sera encore plus têtue que son Pygmalion. France mène donc la discussion comme une bataille, et Michel accepte finalement de lui laisser enregistrer trois phrases sur l’une de ses chansons. En 1975, il lui fera sa « Déclaration » fracassante et, à l’image de leurs vies à tous deux, il écrira « Si maman si ». « Tout naturellement », dira-t-il, il l’épouse le 22 juin 1976. Bien sûr, ils désirent des enfants, ils en auront deux : Pauline en 1978 et Raphaël en 1981. Ils veulent aussi des carrières distinctes : « Je ne souhaite pas, disait-il, que nous devenions dans l’esprit du public le « gentil petit couple de la chanson », comme l’étaient Stone et Charden. »

Leur vie privée est pourtant à cette image. Ils étaient « amusants à regarder vivre », disaient leurs amis. Chacun respectait l’autre. S’il avait besoin de calme pour composer, elle allait et venait silencieusement dans la maison ; s’il était anxieux et déprimé, elle l’épaulait et le consolait. Il avouera d’ailleurs que son « épouse » (il aimait le mot) lui soufflait souvent, inconsciemment, ses mélodies. Ce fut le cas pour « Starmania », où France, comme toujours, se fond dans le décor. Le succès de l’opéra-rock créé avec le Canadien Luc Plamondon le réconforte sur la mesure de son talent, le président Mitterrand le félicite et Berger ose l’Olympia en 1982. « La Groupie du pianiste » est un gros succès, il se paye même le luxe d’un duel avec sa femme, qui lui réplique « Il jouait du piano debout », vendu à 400.000 exemplaires.

Parallèlement il compose deux titres pour le duo Elton John-France Gall, sur la demande du chanteur anglais, écrit des articles sur la Chine pour un quotidien et joue le rôle de conseiller à Antenne 2 sous le règne de Pierre Desgraupes. Il fonde également sa maison de production, Apache, et prend la direction d’Action École, œuvre humanitaire, après la mort de son ami Daniel Balavoine. Puis ce sera la valse du couple Gall-Berger. Chacun à son tour sortira un album et fera une scène, tous deux enfin reconnus. Michel assurera le Palais des Sports en 1983 et le Zénith en 1986 : « Une fois sur deux, nous prenons des années sabbatiques pour accompagner l’autre dans sa tâche. »

Dernièrement, pourtant, il avait mis sa carrière à l’index pour remonter « Starmania », composer un album pour France (« Babacar »), pour Johnny Hallyday (« Rock’n’roll Attitude ») et pour écrire « La Légende de Jimmy » à Mogador. Son dernier album, « Le Paradis blanc », en passe presque inaperçu. Il avait déjà en tête le disque en duo que France lui demandait comme une dernière faveur avant d’arrêter sa carrière et de redevenir maman à temps complet.

Lui avait plus d’un projet : réaliser un film, « Totem », sur la vie des Indiens de Colombie, monter « Starmania » aux Etats-Unis et investir la Cigale en octobre pour son premier spectacle à deux mains et à deux voix avec France Gall, sa « »Babou ». Il venait de signer leur disque commun « Double jeu ». Un disque difficile qu’il dut travailler seul à Los Angeles, car France, plus exigeante que jamais, n’avait pas aimé la première mouture : « C’est le disque le plus dénué d’émotion que j’aie Jamais fait, confiera-t-il. Mais il plaît tellement à France … »

Même si « Ca ne tient pas debout », Michel Berger a rejoint son « Paradis blanc » à 44 ans. Il déclarait récemment, comme un pressentiment : « Je vis comme si Je pouvais mourir demain. Je pense énormément à la mort, elle est si étrange. Mais, si elle arrive, j’aimerais qu’elle ne fasse pas de trop de peine à ceux que j’aime … »  Par Valérie Domain


La dernière fête parisienne de Michel et France : Raphaël, 11 ans, leur soufflait les paroles oubliées.

Il était debout, discret, mais tout sourire. France, elle, papillonnait entre ses invités. Ça l’amusait, il ne cessait de la suivre des yeux. Comme elle, il avait ce regard gourmand des enfants et, ce soir-là, il allait jouer. C’était le 22 juin dernier. France et Michel avaient envie d’un retour aux sources, celui des planches. Après « Double jeu », le couple voulait offrir ses premiers duo « live » à leurs amis.

Pour ce mini-concert privé, ils avaient choisi un club de jazz, le New-Morning, à Paris, car l’ambiance était la leur : intime et chaude. Patrick Bruel, Nathalie Baye, Pierre Lescure, Béatrice Schoenberg faisaient partie de la cinquantaine d’invités privilégiés. Michel Berger était détendu et heureux, il saluait tout le monde comme s’il recevait chez lui et conseillait de goûter aux plats japonais qui ornaient le buffet.

Puis il s’installa devant ses claviers, France à ses côtés. Ce fut d’abord « Laissez passer les rêves », leur nouveau titre puis « Superficiel et léger » et « Les élans du cœur ». Leurs deux enfants, rarement présents à leurs soirées, Raphaël, 11 ans, et Pauline, 13 ans, reprenaient les chansons en cœur.

Le dernier titre s’appelait « Jamais partir ».

« C’est la seule chanson que Michel et moi avons voulu garder du premier enregistrement », m’avait expliqué France. Cette chanson, présente sur l’album « Double jeu », avait été écrite d’un seul jet par Berger. Elle disait l’espoir et le désir de ne jamais disparaître : « Même si tout doit toujours finir bien, l’avenir n’a qu’à revenir demain / Retenir un peu de plaisir dans nos mains / Juste le temps de se souvenir au moins / Il ne faudrait jamais partir / Mais quelqu’un sera là peut-être pour se souvenir, que j’étais là, que c’était toi. »

Dans la soirée, les invités leur demandaient de refaire un « bœuf », Michel n’était pas « chaud » : « Il vaut mieux arrêter au bon moment », disait-il. Finalement, il reprit ses marques derrière son piano pour interpréter ses anciennes chansons. Raphaël soufflait à ses parents les paroles qu’ils avaient oublié, jusqu’à la dernière mélodie qui fut « Évidemment ».

« On a tout le temps de se revoir. Le concert est prévu pour octobre à la Cigale, m’avait-il confié avant de quitter la soirée. Je pense à notre vrai retour, en septembre. »

Pauline, elle, était partie se coucher et Raphaël s’amusait à la batterie. Ils ne savaient pas ce jour-là, qu’ils ne pourraient plus jamais être les groupies de leur pianiste de père.


Il a écrit pour Hallyday, Sanson, Hardy … ses dernières paroles pour France Gall.

Laissez passer les rêves/Celui de John qui chante/Celui de Luther King/Que le matin se lève sur un tout nouveau monde comme on l’imagine. »

Michel Berger aimait les hommages, et jouer avec les mythes de sa culture la culture rock : « Il jouait du piano debout » fut écrit en pensant à Elton John, il composa un spectacle entier sur James Dean (« La Légende de Jimmy »), et ces rêves qu’il ne veut pas laisser passer sont bien ceux de John Lennon. « Quelque chose de Tennessee », qui renvoie à l’univers moite et torturé des pièces du dramaturge américain, restera sa plus belle chanson, un chef-d’œuvre de blues déposé aux pieds du rocker français n° 1, Johnny Hallyday.

Et pourtant, le jeune Berger, qui avait commencé sa carrière à seize ans en plein boom yé-yé, finança son premier album grâce au succès d’un tube qu’il avait composé pour Bourvil, « Les Girafes ».

Un peu plus tard, il devint un révélateur de talents en taillant sur mesure des chansons pour les autres : pour Véronique Sanson, sa compagne, qu’il avait découverte, puis pour Françoise Hardy, à qui il donna deux de ses plus beaux titres : « Message personnel » et « Je suis moi ».

Mais c’est avec France Gall, sa femme, dont il fera une star, que le pygmalion frisé s’épanouit.

Il lui écrivit entre autres « La Déclaration », « Si maman si », « Aime-la », « Babacar », autant de tubes qui marquèrent une génération. Au fil des années, il avait affirmé son style : le plus souvent, des ordres simples et immédiatement mémorisables (« Débranche », « Bats-toi »), lancés sur des rythmes syncopés et qui disaient l’absurdité de ce monde « stoned » (une chanson extraite de son opéra-rock « Starmania » et qu’a reprise récemment en anglais Cyndi Lauper).

Dans « Double jeu », le dernier album qu’il interpréta à deux voix avec France Gall, il est une chanson qui résume parfaitement la philosophie de cet éternel adolescent : superficiel et léger. Par Florence TREDEZ


Ils le pleurent.

Jean-Loup Dabadie avait un « amour-admiration » pour Michel Berger : « Il avait apporté et donné aux autres non seulement son célèbre vibrato, mais une vibration absolument unique, un choix, une liberté, une émotion dans ses thèmes musicaux, dans les thèmes poétiques, cette façon de faire des sortes de graffitis géniaux sur son époque. »

Serge Lama : « C’était un grand producteur à l’américaine. C’est quelqu’un qui savait faire un disque, il n’y en a pas tellement en France. J’ai le souvenir d’un grand professionnel, quelqu’un qui avait aussi le sens de la fête, qui savait rigoler, quelqu’un qui aimait son métier par-dessus tout, qui avait toujours un projet en tête, qui travaillait beaucoup. »

Jérôme Savary, pour lequel le chanteur avait composé la musique de la pièce « Marilyn Montreuil » a déclaré sur France Inter : « C’était vraiment l’honneur de son métier. C’était un type qui était honnête, ce qui n’est pas toujours le cas dans ce métier, qui était droit et extrêmement fidèle en amitié, et puis quelqu’un qui aimait passionnément son métier. Il y avait une tendresse chez lui, une amitié, une fraternité vis-à-vis des gens du métier, aussi vis-à-vis des gens du métier qui n’avaient pas réussi comme lui. C’était un homme timide, mais qui était incroyablement tendre, attentif. Le succès ne l’avait pas du tout altéré. »

Diane Tell, chanteuse qui a travaillé avec Michel Berger pour la comédie musicale « La Légende de Jimmy », a déclaré sur RTL : « Pour connaître Michel, il faut travailler avec lui, parce qu’il travaillait tout le temps ! C’est quelqu’un qui n’arrêtait jamais. Du matin au soir, un projet à Londres, Barcelone, aux Etats-Unis, à Paris, il y avait toujours plein de choses en même temps qui fonctionnaient ( … ). Il savait exactement ce qu’il voulait. »

Brialy, directeur artistique du Festival de Ramatuelle où Michel Berger et France Gall devaient se rendre dimanche soir pour voir le spectacle « Ruy Blas », a déclaré sur RMC : « Je suis vraiment … d’abord ahuri, surpris, stupéfait et bouleversé, et ma première pensée va vers France Gall et ses enfants. Je suis encore sous le choc, on ne peut pas croire qu’un garçon sportif, sain merveilleux … Comment des choses pareilles peuvent arriver ? C’est malheureusement le destin. »


Effort physique, chaleur, déshydratation … quand le cœur est attaqué de toutes parts.

Un cardiologue aux quadragénaires : « Du sport, oui, mais sous contrôle. »

Il n’avait jamais bu, il ne fumait plus. C’est sans doute un effort prolongé, mal dosé et effectué par grosse chaleur, qui est à l’origine de la mort de Michel Berger, consécutive à un infarctus du myocarde, obstruction brutale d’une artère coronaire.

« Ce décès est malheureusement l’illustration de ce que nous, les médecins, ne cessons de répéter sur les risques d’une pratique occasionnelle de certains sports, notamment en été », commente le docteur Alain Ducardonnet, cardiologue spécialiste du sport à l’hôpital Péan, à Paris, qui suit depuis neuf ans les cyclistes du Tour de France.

« Je ferai trois remarques. D’abord, et même si c’est un peu dur à dire dans de telles circonstances, le sport est souvent le révélateur d’une maladie sous-jacente, et l’on a vraisemblablement à faire dans ce cas à un cardiaque sportif. En d’autres termes, la crise cardiaque intervient toujours sur un terrain favorable. »

« Deuxième remarque : le tennis est un sport très brutal, très sollicitant pour le cœur. Il impose notamment des accélérations rapides et des courses sans respiration », souligne le praticien. « Ces efforts se répètent à très grande cadence. Mais alors qu’un professionnel saura récupérer entre deux balles, un amateur aura tendance à jouer à toute vitesse, sans se ménager des plages de repos suffisantes. Lorsqu’on joue une partie de tennis entre amis, on ne s’assoit pas ! »

Conséquence : « De 70 pulsations par minute au repos, le cœur atteint facilement 150-160 pulsations par minute, et s’y maintient généralement pendant toute la partie, soit durant une heure, une heure et demie. Sans compter les à-coups. Dans ce cas de figure, les toxines s’accumulent dans le corps et le cœur « pédale » pour fournir aux muscles les ressources énergétiques nécessaires. Un phénomène en boucle, qui va en s’accélérant … »

Le risque d’accident « aigu coronarien » est alors multiplié.

«  On peut donner un point de référence théorique », poursuit le docteur Alain Ducardonnet. « Le cœur ne doit pas fonctionner à plus de 70 % de ses possibilités en cas d’effort prolongé sur une durée d’une heure ou deux. Ce niveau peut être évalué assez facilement en fonction de sa propre respiration. Lors de l’effort, on doit être capable de parler et de prononcer une phrase courte de trois à quatre mots. Si l’on est trop essoufflé pour le faire, il faut impérativement descendre d’un cran. »

« Un autre facteur entre en jeu en cette période de l’année : la chaleur. L’organisme, qui fournit déjà un effort lors d’une partie de tennis, se mobilise également pour ne pas dépasser la température de 37-38 degrés. Dans le même temps, il se déshydrate. Ce dernier phénomène passe généralement inaperçu. Effort, chaleur, déshydratation. Le cœur est attaqué de toutes parts.

Il faut en effet savoir, insiste le cardiologue, que la sensation de soif n’apparait qu’une heure à une heure et demie après que le bilan hydrique de l’organisme est devenu déficitaire. Il est donc absolument nécessaire de boire même sans avoir soif. Disons, par exemple, un quart d’heure après Je début de la partie. Et de se protéger du soleil, en portant par exemple une casquette. »

«  Troisième remarque : au-delà de la quarantaine, les hommes qui souhaitent reprendre une activité sportive doivent absolument se faire examiner par leur médecin. D’abord pour un bilan de santé général, assorti d’un test de résistance à l’effort, afin de faire le point sur leur aptitude physique. Ensuite pour faire établir un profil de risques vasculaires, comprenant notamment une évaluation du cholestérol.

« Car c’est à partir de cet âge que les risques sont les plus grands. On a généralement arrêté de faire du sport régulièrement vers 18-20 ans, on a modifié son alimentation et l’on s’est parfois mis à fumer. Sédentarité, tabac, cholestérol : autant de facteurs qui favorisent l’athérosclérose (1) ».  Propos recueillis par Charles DESJARDINS

(1) Accumulation de dépôts graisseux dans les artères, à l’origine de la plupart des occlusions coronariennes aiguës.

Magazine : France Soir
Par : Valérie Domain, Florence Tredez et Charles Desjardins
Numéro du mardi 4 août 1992
Numéro : 14925

Merci à Elisabeth.

Angoisse pour France Gall

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Quatre semaines. Près d’un mois s’est écoulé depuis la mort brutale de Michel Berger. Un mois qui a pesé de tout son poids de chagrin et de désespoir sur les épaules de France Gall.

Quatre semaines. Près d’un mois s’est écoulé depuis la mort brutale de Michel Berger. Un mois qui a pesé de tout son poids de chagrin et de désespoir sur les épaules de France Gall.

France, que chacun revoit encore, frêle silhouette toute vêtue de noir, serrant ses deux enfants contre son cœur, sortant d’une démarche d’automate du cimetière Montmartre, le 6 août dernier.

Forte, il fallait qu’elle le soit. Pour elle, bien sûr, pour ne pas s’effondrer sous la douleur, pour accompagner sans flancher son grand amour jusqu’à sa dernière demeure. Mais aussi pour ses deux enfants, Pauline et Raphaël. Pour eux, elle devait être plus présente, plus solide que jamais. Parce qu’elle était leur seul rempart, leur seule protection face à l’intolérable malheur.

Atroce

Alors, dans les jours qui ont suivi la disparition de Michel, France s’est raidie, elle a verrouillé son cœur à double tour pour ne pas laisser éclater l’atroce chagrin. Il fallait qu’elle tienne, et elle a tenu.

Et puis les jours ont passé et, avec eux, est revenu l’obsédant, l’implacable souvenir du bonheur perdu à jamais. Cette tension infernale, que France s’est imposée pour ne pas craquer, s’est brusquement effondrée.

À tel point que, aujourd’hui, ses amis, ses proches, sa famille, tous ceux qui l’aiment sont très inquiets pour France Gall. Parce qu’ils savent que la jeune femme, désormais, est seule face à la douleur, qu’elle est entrée dans la période la plus noire, la plus terrible de son deuil. Celle où, malgré le désespoir, il faut réapprendre lentement à vivre sa vie de femme, sans la présence de celui qui était tout pour elle.

Dans un premier temps, après les obsèques de Michel, France n’a pas voulu retourner tout de suite dans la maison du bonheur qu’ils avaient choisie ensemble, en Normandie. Elle a voulu partir loin de ce coin de paradis. Alors, le soir même des obsèques de Michel, elle s’est réfugiée avec ses deux enfants dans le chalet de Haute-Savoie où ils avaient l’habitude de passer leurs vacances d’hiver en famille.

Anxieux de la savoir seule à évoquer, seconde après seconde, les moments merveilleux de son bonheur brisé, les plus proches amis du couple, le compositeur Claude-Michel Schönberg et sa femme, Béatrice, ont décidé de l’accompagner dans sa retraite. Pas un seul instant, ils ne l’ont laissée seule avec ses souvenirs. Leur présence de chaque instant à son côté a été pour France le meilleur des réconforts, le lien de tendresse le plus apaisant, le plus solide pour la rattacher à la vie.

Dix jours ont passé

Et France a compris qu’elle ne pouvait pas continuer à fuir la réalité, qu’elle devait retourner dans la maison familiale, encore si pleine de la présence de Michel. Et, là, soudain, comme un grand malade qui se réveille de l’anesthésie, la douleur s’est emparée de France avec une violence terrible. Soudain, l’absence de Michel lui est apparue pour ce qu’elle était réellement : un vide insupportable qui ne se comblerait jamais.

Un vide d’autant plus insupportable que France n’a voulu toucher à rien dans la maison. Les photos du bonheur sont toujours là, épinglées sur les murs. Ce n’est pas pour elle, mais pour ses enfants qu’elle s’est imposée cette nouvelle épreuve. Pour qu’ils conservent intact le décor de leur enfance. Une épreuve sans doute trop lourde pour elle car, brusquement, France s’est effondrée.

Elle, déjà si frêle, si menue, a maigri de plusieurs kilos en moins de deux semaines. Le teint pâle, les traits tirés, rien ne semblait pouvoir la sortir de son désespoir.

Même pas son plus précieux soutien : Coco, la veuve de Daniel Balavoine, mort tragiquement dans un accident d’hélicoptère, le 14 janvier 1986. Coco, que France avait soutenue, aidée, quand elle avait été frappée par le deuil. Coco, qui sait mieux que personne combien est terrible l’épreuve que traverse France aujourd’hui. Coco, qui connaît les mots et les gestes dont une femme a besoin dans ces moments-là. Coco, qui sait l’incroyable effort de volonté que France doit s’imposer à chaque seconde pour accomplir les gestes banals du quotidien.

Car France lutte, lutte de toutes ses forces, de tout son courage. De peur de raviver sa souffrance, les intimes de France n’évoquent jamais le souvenir de Michel devant elle. Alors, pour rompre cette conspiration du silence, c’est France qui évoque la présence du disparu à chacune de leurs conversations, un peu comme s’il était toujours là, parmi eux.

Mais il arrive souvent que l’émotion atteigne son paroxysme à l’évocation de Michel. Les larmes sont au bord des yeux de tous. Là encore, c’est France qui rompt cette atmosphère pesante de douleur.

« Évoquant un prétexte quelconque, elle quitte la table précipitamment, a confié l’un de ses proches, et elle ne réapparaît que quelques minutes plus tard. »

Personne n’est dupe, bien sûr. Tout le monde sait que France est partie se réfugier dans sa chambre pour pleurer en silence, seule, son amour anéanti.

Mais le courage et la volonté de France Gall vont encore plus loin

Pour rester fidèle à son amour pour Michel par-delà la mort, elle a pris une bouleversante décision. Elle, qui avait annoncé qu’elle allait abandonner sa carrière de chanteuse, va continuer. Pour que Michel vive encore à travers elle, à travers ses chansons, à travers sa voix.

Et, déjà, cette semaine, elle s’est rendue à Londres pour assister aux répétitions, en anglais, du spectacle fétiche de son mari, « Starmania », celui qui l’avait rendu célèbre il y a une dizaine d’années. Cette participation était inscrite sur le carnet de rendez-vous de Michel Berger avant son décès brutal. France a voulu qu’il soit quand même présent à cet événement, par le cœur et le souvenir.

Avec une volonté admirable, elle s’oblige à tout cela pour ne pas trahir le souvenir de Michel. Car combien de fois ne lui avait-il pas dit que, quoi qu’il arrive entre eux, elle devrait continuer à chanter, toujours pour être forte dans la vie.

Désormais, ce n’est plus pour rechercher le succès que France Gall va poursuivre sa carrière. Chaque fois qu’elle montera sur une scène, ce sera pour faire revivre Michel.

Encore et toujours.

Journal Le Parisien
Didier CHATILLON
Date : 29 aoput 1992
Numéro : 2400

France Gall : la quarantaine, c’est bouleversant !

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France Gall : C'est son premier disque depuis cinq ans. C'est aussi l'occasion de recueillir les confidences d'une star secrète.
France Gall : C'est son premier disque depuis cinq ans. C'est aussi l'occasion de recueillir les confidences d'une star secrète.France Gall : C'est son premier disque depuis cinq ans. C'est aussi l'occasion de recueillir les confidences d'une star secrète.

France Gall : C’est son premier disque depuis cinq ans. C’est aussi l’occasion de recueillir les confidences d’une star secrète.

Qui se penche sur les années yéyé pas toujours roses, sur les années Berger toujours belles. Ce qui n’empêche pas les remises en question …

Pourquoi avez-vous laissé passer cinq ans entre votre dernier album et celui-ci ?

Après Babacar j’ai eu envie de m’arrêter définitivement. J’étais très heureuse, mais je croyais être parvenue au bout de moi-même. Vous savez, j’ai commencé ce métier à 15 ans. J’ai été très gâtée, mais aussi très déstabilisée. Je voyageais dans le monde entier, et j’avais une image terrible à assumer : celle de l’adolescente un peu perverse qu’on m’avait fabriquée … On me poussait : Montre-toi ! Fais-toi belle ! Ne perds pas de temps.

Au début, vous n’avez pas été grisée par le succès ?

Non, moi ce que je voulais, c’était ne pas redoubler ma troisième ! J’avais déjà redoublé la sixième … Chanter était ce que je faisais de mieux. En deux mois, je suis passée du lycée aux studios où je côtoyais Françoise Hardy, Sylvie Vartan, Daniel Filipacchi. C’était l’époque de “Salut les copains”. Mon père m’avait fait apprendre deux chansons à la guitare. Huit jours après, essai de voix, puis disque, et ça a marché tout de suite ! Puis Gainsbourg et l’Eurovision sont arrivés …

Vous vous retournez souvent sur cette période ?

En ce moment, oui, j’y suis obligée. Je me suis lancée dans une psychothérapie pour comprendre ce qui m’a fait mal, tout ce qui est à l’origine de mes peurs.

De quoi avez-vous peur ?

(Long silence pensif.) Ça va mieux maintenant, mais pendant longtemps je ne pouvais pas supporter qu’on me regarde.

Que redoutez-vous ?

Le mal. J’ai eu beaucoup d’amour, mais on m’a aussi beaucoup démolie.

Si vous n’aviez pas rencontré Michel Berger, vous auriez abandonné la chanson ?

C’est sûr. Les textes que l’on m’écrivait ne me plaisaient pas. La vie que je menais, non plus. Je voulais autre chose : fonder une famille, notamment. Quand j’ai entendu Michel à la radio, je me suis sentie faite pour ces mots, pour cette sensibilité. C’était ainsi que je devais chanter. Je le lui ai dit. Auparavant, on s’était rencontrés sans se voir.

Depuis presque vingt ans, vous représentez le couple idéal. Ensemble, vous avez fait deux enfants et beaucoup d’albums. Concevoir un nouvel album en duo, est-ce une épreuve où tout peut être remis en question ou une façon de resserrer les liens entre vous ?

Il y a eu de la douleur dans l’élaboration de ce disque. C’est la première fois que cela nous arrive. Voilà un an je me suis dit : « Ça y est, je sais ce que je dois chanter pour être exactement moi et apporter quelque chose de nouveau. » Je l’ai annoncé à Michel. Il s’est donc mis à composer pendant l’été. Jusque-là, je chantais tout ce qu’il me donnait sans éprouver le besoin de discuter. J’étais à l’aise sur ses chansons, c’était magique. Mais ces dernières années j’ai changé. Je voulais des textes plus violents, énergiques. Pas des chansons d’amour. C’est vrai que nous avons une vie très agréable. Nous sommes célèbres, nous évoluons dans un décor de rêve, mais ce n’est pas cela qui nous rend profondément heureux. Il y a des épreuves. Je ne voulais pas faire comme si elles n’existaient pas. Jusqu’à maintenant, nous avions toujours marché côte à côte, tout entrepris ensemble. Mais, moi, j’ai pris un nouveau chemin. La quarantaine, tout comme l’adolescence, est une période bouleversante.

Comment Michel a-t-il réagit ?

Douloureusement. Michel n’est pas un faiseur. Il ne peut pas écrire ce qu’on lui dit d’écrire, sur commande. Je lui ai vivement conseillé de partir seul à Los Angeles où il aurait aimé habiter. Ici, il écrit au milieu du salon. Il a un studio, tout près, mais il veut être là, au milieu de nous, et il ne faut pas que nous bougions pendant qu’il crée.

Aviez-vous changé sans qu’il s’en rende compte ?

Sans doute. Il ne pouvait pas voir à l’intérieur de moi et, moi, j’avais du mal à exprimer ce que je ressentais. J’ai tenté de lui expliquer que nos différences ne nous séparaient pas, bien au contraire. C’est peut-être grâce à elles que ça marchera jusqu’au bout, entre nous. La vie n’est pas toute rose. On est toujours si près de se perdre.

Vous êtes finalement arrivés à vous comprendre, puisque ce disque est là, superbe et harmonieux.

Oui, heureusement. Au retour, je ne lui ai rien demandé, je n’ai rien voulu écouter. Nous sommes entrés dans le studio d’enregistrement. Michel m’a dit : “Je suis sûr” Il a joué “Laissez passer les rêves”, et j’ai adoré.

Vous avez des larmes aux yeux en disant cela …

C’était un moment très intense. Michel n’a pas encore totalement accepté que je sois devenue différente de la femme qu’il a connue. D’autant que lui m’offre moins l’image d’une pérennité absolue. Mais j’ai vaincu quelques-uns de mes démons. J’ai plus confiance en l’avenir.

Comment y êtes-vous parvenue ?

Depuis quelques temps, je suis attirée par la solitude. J’ai besoin de me couper du monde. Ce n’est pas facile. Je ne veux pas laisser Michel et mes enfants trop souvent. Pauline a 13 ans et Raphaël 11 ans. Ils représentent ce qu’il y a de plus important. Mais je pars dès que c’est possible vers l’Afrique J’ai au Sénégal une maison sur une île quasiment déserte, où l’on n’accoste qu’en pirogue. Il n’y a pas l’électricité. J’y vais toujours seule, depuis deux ans. Maintenant que j’ai ce refuge au milieu de la mer, je me sens mieux.

Les Africains vous ont adoptée ?

Tout de suite, oui. Dans l’album, il y a une chanson qui s’appelle “La Négresse blonde”. C’est moi. J’ai découvert l’Afrique en accompagnant une mission humanitaire : Action école. Ensuite je n’ai pas cessé de nouer des liens là-bas.

Qu’est devenu Babacar, le petit Sénégalais que vous aviez pris en charge lors de votre premier voyage là-bas ?

Michel et moi avons donné à sa mère les moyens de subvenir à ses besoins en l’aidant à devenir couturière.

Dans une de vos chansons, il est question d’une petite fille cambodgienne blessée. Vous êtes allés à Phnom Penh avec Michel ?

Oui, car Nan, une Cambodgienne qui s’occupe de nos enfants depuis douze ans, n’avait pas vu ses parents depuis vingt-six ans. Nous avons réussi à les retrouver après des années de recherche, grâce à la Croix-Rouge et à un ami reporter-photographe. Nous sommes allés également voir l’équipe de Médecins du monde dans l’unique hôpital de la capitale. Là, il y avait une petite fille aux jambes criblées par des rafales de mitraillette. Toute sa famille avait été abattue par les Khmers rouges. Elle avait survécu. Mais je ne sais pas si elle pourra un jour remarcher.

Tout cet album est empreint d’événements dramatiques, mais chaque texte se termine par une note d’espoir. Vous l’avez voulu ainsi ?

Je suis contente que Michel les ait composés de cette façon. J’espère, moi aussi, pouvoir me réveiller un jour lavée de toute inquiétude et vivre, sereine, cette deuxième partie de ma vie.

Magazine : Elle
Par Patricia Gandin
Date : 22 juin 1992
Numéro : 2425