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France Gall, sa vie sans Berger

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Trois mois après le départ de celui qu'elle a tant aimé vers le « Paradis blanc », elle a demandé à Jean-Marie Périer, l'ami de toujours, de mettre en images leur chanson « Superficiel et léger », l'une des plus belles chansons de l'album « Double jeu ».
Trois mois après le départ de celui qu'elle a tant aimé vers le « Paradis blanc », elle a demandé à Jean-Marie Périer, l'ami de toujours, de mettre en images leur chanson « Superficiel et léger », l'une des plus belles chansons de l'album « Double jeu ».
France Gall, sa vie sans Berger

Trois mois après le départ de celui qu’elle a tant aimé vers le « Paradis blanc », France Gall a demandé à Jean-Marie Périer, l’ami de toujours, de mettre en images leur chanson « Superficiel et léger », l’une des plus belles chansons de l’album « Double jeu », chez WEA.

Elle qui, pour l’instant, a choisi de ne pas parler, sait que ce clip, tourné en Afrique et dans lequel elle apparaît brièvement, vaut tous les mots, tous les discours. On pourra le voir dans « Stars 90 », de Michel Drucker, sur TF1, le 16 novembre. Voici son histoire pleine de tendresse et de pudeur qui prélude au retour sur scène de la chanteuse, en juin 93, pour une semaine, à Bercy,

Michel, il ne s’était pas trompé de femme. France, que je connais depuis vingt-neuf ans, je viens vraiment de la découvrir. C’est une femme magnifique, rare, formidablement tournée vers la vie, sans rien renier de sa peine. Elle sait prendre sur elle, trouver des réserves d’humour au milieu des trous noirs, rire d’elle. Sa façon d’être est l’élégance même.»

Jean-Marie Périer, l’ami de toujours, le copain de l’adolescence, c’est à lui que France a pensé quand elle s’est résolue à faire tourner le clip de « Superficiel et léger », que Michel et elle aimaient tant, sur leur album duo. Ils y avaient pensé ensemble, avant, sans préciser quelle forme il prendrait. France était perdue. Comment pouvait-elle en même temps continuer et se protéger. Comment, Michel disparu, réussir à ce que son travail ne disparaisse pas avec lui ? A Jean-Marie Périer, en qui elle avait toute confiance, de s’attaquer à cette gageure : elle gardait le silence et lui donnait la parole.

Quand il propose à France l’histoire de deux enfants : un petit garçon brun de 8 ans, une petite fille blonde de 9 ans, qui, sans paroles, armés de leurs seuls regards, se séduisent et se perdent, elle accepte aussitôt. « Dans mon esprit, ces deux enfants ressemblent à France et à Michel enfants. La petite fille est attirée par l’attitude obstinée du petit garçon qui veut faire ce que les autres ne font pas. Quelque chose de fou, d’unique : voler. Il essaie, n’y arrive pas, s’entête. Des sourires, des regards s’échangent. Et il s’envole, laissant la petite fille seule derrière lui. Légèreté, non superficielle. J’ai voulu faire un film destiné à des gens très jeunes sur des gens très jeunes dont le ton soit grave. Avez-vous oublié combien tout est tragique, définitif, à 10-14 ans ? Les adolescents ne sont que peurs et angoisses alors qu’on essaie de donner d’eux cette fausse image de gaieté et d’insouciance. Dans ce clip, la petite fille doit faire face à l’absence.”

“Un dernier plan de quelques secondes sur France regardant la mer … Tout est dit.”

Ce décor de mer et de montagne, l’un des plus beaux paysages du monde, Jean-Marie Périer est allé le chercher à l’extrême sud du continent africain, « pour oublier l’hiver », là où la montagne se jette dans la mer face au cap de Bonne Espérance. Une région d’Afrique que France ne connaissait pas, elle qui, pourtant, a fait de ce pays sa terre d’élection. Après l’avoir découverte, avec Action École, une mission humanitaire à laquelle elle s’était associée – c’est elle qui a voulu que le petit Sénégalais, Babacar, aille à l’école, vive mieux, en aidant sa mère à apprendre le métier de couturière. France a une maison, sur une île presque déserte du Sénégal, sans électricité, où on accoste en pirogue et où elle allait aussi souvent qu’elle le pouvait, seule. Seule avec ses inquiétudes, ses ombres : « Je rêve que la réalité du monde soit fausse ; plus ça va, plus ce qui se passe me terrasse. » Une préoccupation qu’elle partageait avec Michel qui l’exprimait dans ses chansons : le drame du Cambodge, les immigrés, l’Afrique, la faim, la souffrance, rien de tout cela ne leur était indifférent. C’est eux-mêmes qui entament des recherches pour retrouver les parents, disparus depuis vingt-six ans de la petite Cambodgienne qui s’occupe de leurs deux enfants, Pauline, 13 ans, et Raphaël, 11 ans.

Pourtant, ce grand voyage – seize heures d’avion pour atteindre l’Afrique du Sud – elle aurait tant voulu ne pas le faire seule. Avec Michel, ils auraient cherché à comprendre ce qui la surprend tant. Pourquoi, malgré la suppression de l’apartheid, on ne voit jamais les Blancs et les Noirs ensemble dans les restaurants ? Laisser ses enfants est un autre déchirement. Elle a bien failli ne pas partir à cause d’eux et, pour eux encore, elle tient à rentrer le plus tôt possible. « Je crois pourtant, dit Jean-Marie Périer, que cette évasion, la première depuis la disparition de Michel, lui a fait du bien. Elle était à la fois proche de nous, riant avec nous, parlant anglais avec les petits Sud-Africains que j’avais choisis, et enfermée en elle-même, veillant sans faille à ne jamais donner sa tristesse en spectacle. »

« Ce tournage a été un très beau moment, très chaleureux et France a été heureuse du résultat. Ses enfants aussi ont été touchés par cette histoire qu’ils auraient pu imaginer. »

Délicat et sensible, Jean-Marie Périer n’a voulu utiliser qu’un très court plan de France et seulement quelques images de Michel pour le clip. Et des images de lui qu’il avait vraiment voulues. Celles de la seule et dernière émission de télévision qu’il ait tournée, fin juin, « Stars 90 » pour TF1 : « Il n’était pas question qu’on profite de lui. »

Cette émission avait été très importante pour le couple. France Gall chantait de nouveau après quatre ans d’interruption et c’était la première – et la seule – fois, depuis qu’ils se connaissaient, qu’ils chantaient ensemble sur scène. « Le Pavillon Baltard, se souvient Michel Drucker, est un lieu de spectacle qui accueille douze à quinze cents spectateurs. Cette émission a servi de mini répétition au concert qu’ils devaient donner ensemble à La Cigale, du 17 octobre au 1er novembre. Ils sont sortis bouleversés de cette confrontation avec le public, la première d’une série de concerts qu’ils devaient aussi donner ensemble, pendant un an, en tournée. »

Parmi les projets du couple, il y en avait un qui comptait pour Michel Berger : l’adaptation anglaise de « Starmania », devenu « Tycoon », disque et spectacle. Le disque de l’opéra-rock fétiche de Michel Berger, « Le monde est stone », chanté par Cindy Lauper, s’est envolé au firmament des hit-parades en Angleterre et ailleurs, et le spectacle est prévu pour janvier à Londres. France Gall a tenu personnellement à veiller à la préparation de ces deux événements qui lui tiennent tant à cœur.

Elle prépare aussi secrètement un portrait de son mari, avec Lionel Rotcage, pour France 2, fait unique dans les annales du spectacle. Nul ne sait encore si France, qui venait de renouer avec la chanson affirmant : « Ça y est, je sais ce que je dois chanter pour être exactement moi et apporter quelque chose de nouveau », veut rompre avec le métier ou persévérer : « Je ne sais pas si elle a pris la décision de continuer à chanter, estime Jean-Marie Périer, mais je crois qu’elle le veut, sans pouvoir dire quand et comment. » Aura-t-elle le courage d’affronter seule le public sans être « tranquillisée par le regard de l’autre » ? Après de longues hésitations, l’appréhension et le doute qui précèdent forcément une décision aussi importante, France Gall s’est engagée à revenir sur scène en juin 93, pour une semaine, à Bercy. Seule. Ces chansons de « Double jeu », dont elle a hérité, se terminent toutes par une note d’espoir qui lui faisait dire : « Je suis contente que Michel les ait composées de cette façon. J’espère pouvoir me réveiller un jour, lavée de toute inquiétude et vivre sereine cette deuxième partie de ma vie. »

C’était compter sans « le cadeau empoisonné de ce parfum d’éternité ».

Depuis peu, j’apprends le piano et j’ai tenu à essayer d’abord de jouer des mélodies de Michel, parce qu’elles sont belles et parce que c’est lui. Je suis heureux mais surtout fier que France Gall ait choisi « Stars 90 » parmi toutes les émissions qui la sollicitaient pour faire connaître le clip de « Superficiel et léger ». Michel, je le connaissais depuis très très longtemps. Comme beaucoup dans ce métier, j’ai cru, au moins pendant dix ans, qu’il était distant et froid, simplement parce qu’il a toujours veillé à se préserver, lui et sa famille. Cette discrétion cachait beaucoup de générosité et de profondeur. Elle est sûrement la cause de cette absence de reconnaissance professionnelle vis-à-vis de son œuvre. Il n’a jamais obtenu la moindre récompense pour ses créations, disques et spectacles, et en a sûrement souffert. Il formait avec France Gall un couple de surdoués. Un duo indestructible, devrais-je dire, qui me fait penser à Gainsbourg-Birkin. Même connivence, même passion, même double amour partagé pour l’autre et pour la musique. Michel Drucker

Magazine : Télé 7 Jours
Par Danielle Sommer et photos de Tony Frank
Date : du 10 au 20 novembre 1992
Numéro : 1694

Merci à Elisabeth.

France Gall, poupée de CD, poupée de son

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Sport national des sixties françaises, l'adaptation de succès anglo-saxons dans la langue de Molière faisait preuve de la nécessité d'alors mais aussi d'un manque d'originalité.
Sport national des sixties françaises, l'adaptation de succès anglo-saxons dans la langue de Molière faisait preuve de la nécessité d'alors mais aussi d'un manque d'originalité.
France Gall, poupée de CD, poupée de son

Sport national des sixties françaises, l’adaptation de succès anglo-saxons dans la langue de Molière faisait preuve de la nécessité d’alors mais aussi d’un manque d’originalité.

Peu d’artistes yéyé on dérogé à cette règle d’exploitation du répertoire des pairs, exceptés Françoise Hardy, Jacques Dutronc, Serge Gainsbourg et … France Gall.

Ne faisant quasiment aucune concession à cette culture étrangère, France Gall a tout de suite chanté des compositions originales créées spécialement pour elle. Il est certain que le succès de cette période (Philips, de novembre 1963 à avril 1968), retracée-dans le coffret de quatre CD « Poupée de son » (Polydor 513173-2) correspond pour une grande part à cette ligne de conduite. En effet, sur les 66 morceaux retenus il n’y a que deux adaptations, un exploit pour l’époque.

France Gall, poupée de CD, poupée de son

Pour ce coffret, les 66 chansons sélectionnées sont réparties en quatre disques (soit deux fois 16 et deux fois 17 morceaux). Chacun porte le nom du titre-phare de la période parcourue « Laisse tomber les filles », « Poupée de cire, poupée de son », « Les sucettes » et « Bébé requin ». Un livret luxueux reprend la biographie de Martine Bordeneuve publiée dans Juke Box Magazine N°20, agrémenté de très belles photos.

Pour chacun des CD un mini-livret reproduit le texte de la chanson générique. Si la conception est simple, le résultat est des plus satisfaisants. Néanmoins, trois reproches s’imposent. Le premier est que, bizarrement, certaines plages de super 45 tours ont été occultées dont le duo avec Mireille Darc « Ne cherche pas à plaire ». Secondo, il n’y a malheureusement pas de versions étrangères de ses succès pourtant nombreuses et difficiles à trouver sur le marché du collector. Notamment en allemand : « Meine Erste Grosse Libe » (« Mes premières vraies vacances »), « Das War Eine Shone Party » (« Poupée de cire, poupée de son »), « Haïfishbaby » (« Bébé requin »), sans parler de celles n’existant pas dans notre langue comme « Samstag Und Sonntag », « Was Will Ein Boy », « Alle Reden Von Der Liebe », « Der Computer Nr 3 », etc. Mais aussi en italien « lo Si, Tu No’ » (« Poupée de cire, poupée de son »), « Se Agli Amici Dirai » (« Ne dis pas aux copains »), « La Pioggia », « Matrimonia D’Amore » ; et en japonais, langue dans laquelle elle a chanté « Poupée de cire, poupée de son », « Un prince charmant » et « Faut-il que je t’aime ». Tertio, il n’y aucun inédit pour satisfaire l’appétit féroce du collectionneur assidu alors que, forcément, il y a quelque part des chutes de studio, des moments saisis sur bande magnétique et jamais diffusés (il y en a bien pour Boris Vian, Jacques Dutronc ou Ritchie Valens). De mémoire, en 1967, le petit écran nous a gratifié de deux morceaux d’anthologie dus à la plume de Serge Gainsbourg, « Dents De Lait, Dents De Loup » (en duo) et « Qui Se Souvient De Caryl Chessman ? ». Sans bouder notre plaisir à la découverte de ce coffret, il est dommage qu’en de telles occasions on ne réédite pas de tels joyaux. Musicalement et vocalement, le style de France Gall est unique. Sa voix à peine sortie de l’enfance est mise en exergue par Maurice Vidalin, Alain Goraguer, Robert Gall (son père), Jacques Datin, Guy Magenta et Serge Gainsbourg. Ce dernier, véritable pygmalion de France, a su l’imposer via le Grand Prix de l’Eurovision, le 20 mars 1965. France Gall reste pour beaucoup l’interprète majeure des premières pop-songs françaises (qu’affectionneront Lio ou Elli Medeiros dans les années 80), conjuguant variété hexagonale et rock d’inspiration anglo-américaine. Serge Gainsbourg signe neuf titres sur cette anthologie, dont trois sont repris comme thème générique. Chapeau.

Laisse tomber les filles

Volume 1 : Mes premières vraies vacances / Jazz à gogo / Soyons sages / Les rubans et la fleur / pense à moi / Ça va je t’aime / La cloche / N’écoute pas les idoles / J’entends cette musique / Ne dis pas aux copains / Ne sois pas si bête / Si j’étais garçon/ Laisse tomber les filles / Le premier chagrin d’amour / Christiansen/ On t’avait prévenue. (Polydor 849 297-2)

En 16 morceaux, le premier CD intitulé « Laisse tomber les filles » reprend les titres des quatre premiers super 45 tours de France Gall parus entre novembre 1963 et août 1964. Le livret intérieur présente l’ekta qui a servi pour le quatrième EP (Philips 434 949), mais dans un plan plus large et en noir et bleu, alors que la pochette du disque original était en couleurs. Dommage pour les yeux noisette de France. La recomposition de la pochette à partir du cliché d’origine est à mon avis la meilleure solution à retenir dans l’optique d’une réédition en coffret CD. Le livret qui accompagne chacun des compacts reprend le texte de la chanson choisie comme thème principal, idée sympathique à laquelle il aurait été bon d’ajouter des renseignements sur les sessions d’enregistrement. Car même si le fond de catalogue de France Gall est passé de chez Philips à Polydor, ces deux maisons de disques dépendant du groupe Polygram cela ne devait guère poser de problème. En effet, qui mieux que la compagnie peut répondre à ces interrogations de fans ?

Dès ses premiers pas dans le métier, France Gall abandonne le lycée Paul Valéry à Paris, alors qu’elle est en troisième. Pari osé ! Et tenu ! Car l’ingénue lolita, qui ne chante pas encore de textes à double sens, voit ses paroles entièrement vouées aux garçons de son âge. Son public est bien sûr essentiellement composé d’adolescents. Un avantage sur le moment, mais également un inconvénient, car ceci est rarement synonyme de carrière durable. Un obstacle que France a su franchir au cours de ses trente ans de carrière, qui a été tragiquement marquée par la mort de son mari Michel Berger à l’été 1992. Ce premier CD s’ouvre sur « Mes premières vraies vacances », un titre qu’elle enregistre en 1964 alors que sa carrière a débuté depuis presque sept mois, à l’automne 1963, lorsqu’elle décide de partir seule au bord de la plage. C’est le morceau-phare de son troisième EP (Philips 434 914), paru en mai 1964. Il est suivi de « Jazz à gogo » à l’ambiance jazzy (comme son nom l’indique) que France a choisi de mettre en valeur lors de ses passages sur le petit écran. Mais le public en décide autrement en jetant son dévolu sur « Mes premières vraies vacances », Le slow « Soyons sages », co-signé par le papa de la vedette, passe carrément au second plan. « Les rubans et la fleur », extrait de son deuxième super 45 tours (Philips 434 874) en mars 1964, conte une bien jolie histoire à la chute romantique. Le collectionneur a lui retenu que pour ce disque il existe deux pochettes, la première n’ayant pas capté les faveurs de l’intéressée, elle a été refaite. « Pense à moi », le titre suivant calqué sur le « Take Five » de Dave Brubeck Quartet, est issu de son premier EP (Philips 434 807), commercialisé le 23 novembre 1963. C’est le deuxième morceau à bénéficier d’un passage télé. Le succès de France est d’ailleurs conséquent puisque les ventes de son disque atteignent vite les 200 000 exemplaires. Pour une première c’est plutôt une bonne surprise !

« Ça va je t’aime », tiré de la même rondelle de vinyle, est l’adaptation de « Hip-Huggers » de E. Lewis et R. Moseley. Le tempo est soutenu pour pouvoir danser en rythme le surf, dans les discothèques comme dans les surboums. « La cloche » (du troisième super 45 tours) jouit d’un film scopitone que les amateurs de l’époque peuvent à loisir regarder dans les cafés équipés de ce matériel. « N’écoute pas les idoles », sur son second disque, est une fantastique chanson acidulée signée Serge Gainsbourg. Planant au-dessus de ses contemporains, Serge concocte ici pour France un morceau très humoristique où une fille demande à son petit copain de l’écouter à la place de toutes ces nymphettes qui envahissent les ondes. Bien évidemment, France ne précise pas qu’elle a le privilège de s’adresser à ce même garçon à travers cette même radio. Il s’agit sans doute d’un moyen détourné utilisé par Gainsbourg pour se moquer des lolitas d’alors ! Pour la petite histoire, rappelons que Europe N°1 propose justement sur ses ondes un jeu pour gagner une Alfa-Roméo intitulé .. Écoutez Les Idoles ! « J’entends cette musique », qui nous ramène au premier EP, est la transposition d’un thème classique d’Albinoni sur le mode slow. « Ne dis pas aux copains » (du deuxième) est une tendre déclaration, tandis que « Ne sois pas si bête » est le premier succès de France Gall à être diffusé à la radio, le 9 octobre 1963, sur Europe 1, puis sur les ondes hertziennes par l’intermédiaire de Jean-Christophe Averty au cours de son émission Les Raisins Verts, fin novembre 1963. Avec l’appui de tels moyens médiatiques, nul doute que bon nombre de jeunes filles se reconnaissent dans les paroles de cette seconde reprise, adaptée de « Stand a little closer » de Jack Wolf et Bugs Bower.

« Si j’étais garçon », aussi de son deuxième super 45 tours, porte un regard envieux sur les libertés de ces derniers. Enfin « Laisse tomber les filles », « Le premier chagrin d’amour », « Christiansen » et « On t’avait prévenue » reprennent dans l’ordre (?) le quatrième EP (Philips 434 949) disponible chez les disquaires début août 1964. « Laisse tomber les filles », signé Serge Gainsbourg, conseille aux garçons de délaisser la gente féminine car (dixit) : « Un jour c’est eux qu’on laissera ». Ces propos cyniques et pourtant réalistes font que cette chanson jouit d’une exploitation en scopitone et d’une reprise, au début des années 80, par le groupe belge les Tueurs De La Lune De Miel. « Le premier chagrin d’amour » est interprété par France sur un rythme lent qui lui convient bien. « Christiansen » connaîtra quelques années plus tard, grâce à une exploitation tardive via le petit écran, une seconde gloire. « On t’avait prévenue » sonne très Gam’s, sans qu’il nous soit malheureusement possible de savoir quelles sont les filles qui lui donnent la réplique. Dommage. En cet été 1964 c’est la consécration pour France Gall qui figure quatre fois au hit-parade de Salut Les Copains avec « La cloche » (N°11), « Les rubans et la fleur » (N°16), « Mes premières vraies vacances » (N°19) et « N’écoute pas les idoles » (N°29).

L’orchestre que l’on entend tout au long de ces 16 plages, tirées de ses quatre premiers super 45 tours, n’est autre que celui d’Alain Goraguer, l’un des arrangeurs attitrés de chez Philips et maître d’œuvre des enregistrements de Boris Vian, Juliette Gréco, Serge Gainsbourg, etc. De cette période, il faut également retenir un 25 cm paru en mars 1964 (Philips B 76585) qui contient les deux premiers EP et un album 30 cm (Philips B 77805), disponible en août 1964, compilant les trois premiers super 45 tours. Beaucoup de doublons donc, mais un régal pour le collectionneur averti. Le livret accompagnant ce premier CD reprend les photos de pochette du deuxième EP (dans sa seconde édition) et du quatrième, tandis qu’à l’intérieur du livret général figure celle du troisième. Il n’y a donc que le recto du premier super 45 tours qui ne soit pas utilisé, où France y apparaît très jeune et pure.

Poupée de cire, poupée de son

Volume 2 : Poupée de cire, poupée de son / Nounours / Bonne nuit / Sacré Charlemagne / Un prince charmant / Le cœur oui jazze / Dis à ton capitaine/ Au clair de la lune / Le temps de la rentrée / Attends ou va-t’en / Mon bateau de nuit / l’Amérique / Nous ne sommes pas des anges / On se ressemble toi et moi / Deux oiseaux / Et des baisers. (Polydor 513 132-2)

Le deuxième CD inventorie la période qui s’étale de janvier à septembre 1965. Une époque d’activité intense puisque pas moins de quatre super 45 tours sont gravés au cours de ces neuf mois ! France Gall se produit également sur scène, notamment à l’occasion du Musicorama programmé le 12 janvier 1965 à l’Olympia, avec les Missiles, Romuald, Ria Bartok et Adamo. Puis la tournée le Cirque France Gall l’emmène sur les routes de France de juillet à septembre, avec pas moins de 29 dates rien qu’au mois d’août I Elle se rend aussi au Japon, en Allemagne et en Italie. France Gall enregistre coup sur coup l’immense succès infantile « Sacré Charlemagne » et la géniale ballade avec grand orchestre « Poupée de cire, poupée de son ». L’artiste devient synonyme de ventes énormes. « Poupée de cire, poupée de son », le tube de l’Eurovision, atteint les deux millions d’exemplaires. Aucune des pochettes de ces quatre EP n’a été retenue pour le livret correspondant, par contre c’est la couverture de l’album paru en mai 1965 qui illustre ce compact, avec en bonus un cliché inédit de la même session !

« Poupée de cire, poupée de son » introduit ce deuxième CD dont c’est le titre-phare. C’est bien évidemment la chanson qui a remporté le Grand Prix de l’Eurovision au soir du 20 mars 1965 devant plus de 150 millions de téléspectateurs. Cette œuvre est une grande première puisqu’elle permet à son interprète de mettre sur le même plan qu’elle son compositeur Serge Gainsbourg et son orchestrateur Alain Goraguer. Il est bon aussi de rappeler que ce n’est pas la France (le pays, représenté par Guy Mardel) qui a gagné à cette occasion, mais le Luxembourg (qui avait déjà triomphé grâce à Jean-Claude Pascal et Isabelle Aubret) pour qui France (la chanteuse) concourrait. On a beaucoup écrit sur ce concours et il ne semble pas nécessaire d’en rajouter (voir JBM N°20). Mieux vaut tenter de se procurer en vidéo ses passages télé comme ceux des émissions « Au-delà de l’écran », de Jean Nohain, présentée par Pierre Louis, pour se donner une idée des débats d’alors. On peut encore jeter une oreille sur les reprises existantes de Claude France, Janie Jurka, Twinkle (en anglais, sous le titre « A lonely singing doll »), Jackie ou de l’orchestre de Pierre Spiers, pour se faire son petit play-back à soi, sans oublier la version du groupe punk Oberkampf. Après ce grand moment on repart sur « Nounours » et « Bonne Nuit », deux chansons enfantines tirées de son cinquième EP (Philips 434 962), destinées, comme leurs titres l’indiquent, aux très jeunes et qui, avec le recul, n’ont guère d’intérêt. « Sacré Charlemagne », du même disque, a fait le tour du monde puisque cette chanson composée par son père Robert Gall et Georges Liferman a été traduite en plus de 16 langues. Un beau coup qui permet à « Sacré Charlemagne » de se vendre à plus de deux millions d’exemplaires ! Malgré son succès, le public de France Gall, celui des 15-18 ans, ne suit pas pleinement cette ode pré-Dorothée, lui préférant ses autres disques.

C’est le cas de « Un prince charmant », un joli conte de fée comme toutes les filles romantiques en rêvent. « Le cœur qui jazze », aux réminiscences jazzy, permet d’apprécier la voix de France joliment doublée, tandis que « Dis à ton capitaine » la présente beaucoup plus sûre d’elle, à la fois dans ses intonations et le choix des paroles. Ces trois morceaux figurent sur la même rondelle, celle de son sixième super 45 tours, avec le hit « Poupée de cire, poupée de son » (Philips 437 032), paru en mars 1965. « Au clair de la lune » est la dernière chanson issue de son cinquième EP « Sacré Charlemagne » où elle chante pour les petits : « Le temps de la rentrée » provient de son huitième disque (Philips 437 125), publié comme son titre le suggère en septembre 1965. « Attends ou va-t’en » (signé Serge Gainsbourg) et « Mon bateau de nuit » sont extraits du septième super 45 tours (Philips 437 095), de mai 1965, qui marche bien, mais sans plus, faute de titre vedette après ses deux derniers tubes. Il est vrai qu’il est difficile de rééditer quatre mois après des immenses succès comme « Sacré Charlemagne » et surtout « Poupée de cire, poupée de son ». Surtout que sont parus entre-temps le 25 cm intitulé « Sacré Charlemagne » (Philips B 76602) qui compile, sans inédit, ses quatrième et cinquième EP, et le 33 tours 30 cm baptisé « Poupée de cire, poupée de son » (Philips B 77 728) qui contient lui ses troisième, quatrième et cinquième super 45 tours, également sans aucune chanson différente ! Encore quelques doublons en perspective dans la discothèque des fans de France et des trous dans leur budget ! « L’Amérique », de son huitième EP, renoue avec le grand succès commercial, même si c’est un morceau un peu facile dans les paroles comme dans la chute. Il n’empêche que France fait triompher « l’Amérique » lors de sa prestation à l’émission TV d’Albert Raisner « Age tendre & têtes de bois ». « Nous ne sommes pas des anges », du même disque et de Serge Gainsbourg, est en revanche un grand moment où interprète et orchestre s’en donnent à cœur joie, un peu dans le même esprit que « Poupée de cire, poupée de son ». Ce titre vaut également à France Gall un passage dans l’émission de Denise Glaser, Discorama. Pour la petite histoire, « Nous ne sommes pas des anges » aurait d’abord été proposé par Serge à Barbara, mais la version enregistrée par la Dame en noir n’est pas sortie et est restée à l’état d’acétate. Dommage ! « On se ressemble toi et moi », toujours sur le même super 45 tours, propose un texte ambigu sur un rythme mid-tempo. Le CD se termine sur deux morceaux de son septième EP, « Deux oiseaux » et « Et des baisers ». La production de ce dernier thème est particulièrement léchée et enjolivée par des voix féminines à profusion.

Les sucettes

Volume 3 : Baby pop/ Faut-il que je t’aime / Cet air-là / C’est pas facile d’être une fille / Les sucettes / Quand on est ensemble / Bonsoir John-John / La rose des vents / La guerre des chansons / Celui que j’aime / L’écho / Boom boom / Tu n’as pas le droit / Il neige / Oh ! Quelle famille / Les leçons particulières / J’ai retrouvé mon chien. (Polydor 513 133-2)

L’avant dernier CD intitulé « Les Sucettes » compile les trois super 45 parus successivement en novembre 1965, mars 1966 et août 1966 et des titres de l’album « France Gall », sorti en janvier 1967, tout ceci avec l’orchestre d’Alain Goraguer. A l’insu de France, Serge Gainsbourg lui compose une ode à la caresse buccale, « Les Sucettes » ! Une supercherie qui en, dehors des initiés, n’a choqué personne au départ, avant de faire scandale quelque temps plus tard. En attendant, « Baby pop », de son neuvième EP (Philips 437 159), connaît une exploitation en scopitone ainsi qu’une critique sévère lors d’une intervention télévisée de Henry de Monfreid : « Quand j’étais en Afrique j’ai vu danser les nègres, c’est exactement la même chose. Je suis étonné que les mœurs de ces gens-là si primitifs soient venues échouer à Paris. Ceci n’empêche pas « Baby pop » du sieur Gainsbourg de faire un carton, au contraire. Les trois morceaux suivants sont tirés du même disque. « Faut-il que je t’aime » raconte l’histoire d’une fille qui trompe son petit copain dans les bras d’un autre, mais comme elle aime beaucoup le premier elle lui dit tout. « Cet air-là » est une chanson prétexte à de superbes arrangements où l’orgue et la voix de France s’entremêlent parfaitement. Il est impossible de savoir si sa voix est simplement doublée ou si elle est appuyée par des choristes. Sans doute les deux. « C’est pas facile d’être une fille » alterne le tempo de slow avec celui d’un rythme plus soutenu où sa voix est tantôt douce, tantôt criarde. Sur « Les sucettes », issu de son dixième EP (Philips 437 229), tout a déjà été dit et il n’y a pas grand-chose à rajouter, si ce n’est que l’auteur a repris en 1969 sa création sur l’un de ces disques, tout comme l’Ensemble Vocal Garnier et plus récemment Zéro De Conduite. Les documents télé sur « Les sucettes » sont nombreux dont les émissions Viva Morandi de Pierre Desfons et Au Risque De Vous Plaire de Jean-Christophe Averty, entre autres. Il en va de même pour le titre suivant, « Quand On Est Ensemble », qui occasionne le passage de France dans le programme de Denise Glaser du dimanche midi, Discorama. Il est par contre regrettable que les chansons « Ça me fait rire » et « Je me marie en blanc », de ce même super 45 tours, aient été écartées de ce coffret France Gall.

« Bonsoir John-John », de son onzième EP (Philips 437 259), est dans les bacs des disquaires en août 1966 et est dédié au fils du président américain assassiné, John Kennedy. C’est une tendre ballade dans laquelle l’artiste se permet quelques conseils à l’héritier de la Maison Blanche. « La rose des vents », de la même galette, recèle un texte pré-psychédélique sur des effets sonores des plus réussis. « La guerre des chansons » évoque le duel à trois Antoine « Les élucubrations » / Johnny Hallyday « Cheveux longs et idées courtes » / Ronnie Bird « Chante », où tous s’envoient des fleurs empoisonnées par chanson interposée ! Le morceau « Celui que j’aime », avec « L’écho » en face B, provient d’un simple sorti en janvier 1967 (Philips 373 928). Le premier titre est un tendre slow dédié à l’homme de ses pensées. Peut-être Claude François. Et le second est prétexte à un effet de studio basé sur … l’écho ! Ces deux chansons figurent également sur le rare LP « France Gall » (Philips 70387). « Boom boom », tiré de son onzième EP, est une onomatopée autour de laquelle est construite cette petite ballade aux réminiscences quaternaires Les quatre morceaux suivants sont parus uniquement en simple et toujours sur le même album, ce qui en fait des disques très recherchés. « Tu n’as pas le droit » est couplé à « Il neige » (Philips 373 915), tandis que « Oh ! Quelle famille » est associé à « J’ai retrouvé mon chien » (Philips 373 874). « Tu n’as pas le droit », au rythme syncopé, ne ressemble que très peu au reste de la production de France. La voix n’est plus celle d’une petite fille mais au contraire très grave et mixée au milieu de la musique, alors que d’habitude elle est en avant. « Il neige » est une mélodie romantique. « Oh ! Quelle famille » fait participer le chœur des Petits Chanteurs de l’Ile-de-France sur cette ballade très proche de la variété. Enfin « J’ai retrouvé mon chien », toujours avec les mêmes chœurs, est plus anecdotique, mais avec un détail amusant, puisque le nom du chien est celui de Charlemagne ! A tout cela vient s’ajouter « Les leçons particulières », un titre publié uniquement sur le 33 tours, témoin du nouveau style de notre nymphette-lolita-sexy, plus branchée variété.

Bébé requin

Volume 4 : Bébé requin / Teenie Weenie Boppie / Les yeux bleus / Made in France / La petite (avec Maurice Biraud) / Toi que je veux / Chanson indienne / Gare à toi Gargantua / Avant la bagarre / Chanson pour que tu m’aimes un peu / Nefertiti / La fille d’un garçon / Polichinelle / Dady da da/ Le temps du tempo / Allo monsieur là-haut / La vieille fille. (Polydor 513 172-2)

Le dernier compact est consacré à la dernière partie de la carrière Philips de France Gall, de septembre 1967 à avril 1968, occultant ainsi plusieurs morceaux parus à l’automne 1968, tout en en ajoutant un autre. Une démarche sans doute justifiée par des histoires de droits, mais qui fait que l’on a un peu de mal à s’y retrouver ! Le EP avec le fameux duo France Gall/ Mireille Darc « Ne cherche pas à plaire » (Philips 437 339, par ailleurs réédité en CD dans le coffret « Actrices » de chez Philips en 1991) a été écarté, ainsi que les deux titres du simple « Y’a du soleil à vendre » / « Mon p’tit soldat » (Philips 370 675) et les quatre de son ultime super 45 tours (Philips 437 446), « 24/36 », « Souffler les bougies », « Rue de l’abricot » et « Don’t make war, captain, make love», avant qu’elle ne signe en 1969 chez La Compagnie. En revanche, « Avant la bagarre » du très rare album paru en février 1968 (Philips 844 706) a été repêché. La pochette du livret reprend une photo de la même session, signée André Breg, que celle de son treizième EP, à la différence que sur le disque initial de novembre 1967, « Bébé requin », elle sourit de ses dents nacrées et que ce n’est plus le cas ici.

« Bébé Requin », justement tiré de son treizième disque (Philips 437 358), est signé du trio Joe Dassin, Jean-Michel Rivat et Frank Thomas qui a eu l’idée d’inclure un riff à la trompette pour cette ballade pop. Une trouvaille géniale qui contribue à l’immense succès de ce thème qui rehausse à merveille la voix acidulée de France Gall. On aimerait d’ailleurs en savoir plus au sujet de ce super 45 tours car c’est le seul de sa discographie Philips à avoir été enregistré à Londres au studio Chapell et au studio 10, en octobre 1967, sous la direction de David Whitaker. Jusqu’à présent tous les autres morceaux ont été réalisés chez Bagatelle, la maison de production de Denis Bourgeois, sur des orchestrations d’Alain Goraguer. « Bébé requin » marche vite très fort, tant à la radio que sur le petit écran, notamment dans l’émission TV Tous En Scène. Beaucoup de gens pensent d’ailleurs qu’il s’agit d’une nouvelle composition signée Serge Gainsbourg. Ce qui est le cas de « Teenie Weenie Boppie », sur le même disque. Après son expérience des « Sucettes », ce thème conte cette fois les déboires de France Gall avec les hallucinogènes, mais sans employer la première personne. On ne sait jamais ! « Les yeux bleus », issu du douzième super 45 tours (Philips 437 317), disponible en février 1967, est une ballade plutôt quelconque. « Made in France » (du treizième) est beaucoup plus réussi, avec son refrain oscillant entre la langue anglaise et celle de Molière. Influencées par la mode londonienne, les paroles rendent hommage à cette capitale de la musique pop : « Accordéons qui balancent / Les Gauloises et la pétanque / Tour Eiffel et camembert / Et Maurice Chevalière / C’est made in France / Mini-jupes et maxi-bottes / Liberty jusqu’à non-stop / Burlington, Julie Christie / And the Salvation Army / lt’s made in England ». « La petite », sur son douzième disque, nous amène à son duo avec l’acteur Maurice Biraud, alors animateur vedette sur Europe 1, la station de Salut Les Copains dont France Gall est l’une des artistes chouchou. On peut se demander qui a eu l’idée d’une telle collaboration ? Pour certains c’est d’un ringard le plus complet, pour d’autres c’est totalement génial, à ceux-là j’offre le refrain « Un jour les oisillons prennent leur envol / Les petits deviennent grands il n’y a plus d’enfants ». En tout cas, un gros succès en radio et en télé, entre autres dans l’émission Sacha Show de Sacha Distel. « Toi que je veux », de son quatorzième super 45 tours (Philips 437 393), édité en janvier 1968, est beaucoup plus abouti. Grâce à une armée de violons, clairons, une trompette et divers autres effets on n’est pas très loin des perles psychédéliques que les groupes anglo-saxons proposent alors. « Chanson indienne », sur le même EP, est comme son nom l’indique une ballade branchée hippie qui, avec son sitar mixé en avant, le recul du temps et son côté kitsch, est loin d’être désagréable.

« Gare à toi, Gargantua », issu de la même session, parle d’appétit gastronomique et surtout libidineux sur un fond mid-tempo, sans être un morceau inoubliable ni indispensable. Le très rare « Avant la bagarre », commercialisé uniquement en LP, répond plus à une optique rock et rythmée, avec des paroles évoquant une algarade au sujet d’une fille. Retour au treizième super 45 tours avec « Chanson pour que tu m’aimes un peu » qui nous laisse apprécier une guitare acoustique superbement conjuguée à la voix de France et mérite que l’on y prête une oreille attentive. « Néfertiti » est sans doute le meilleur morceau de son douzième disque, rien d’étonnant à cela puisqu’il est l’œuvre de Serge Gainsbourg. Il évoque ici la reine d’Égypte sur un fond de cithare et de luth, prétexte à une mélodie orientale et à … autre interprétation phonétique du titre. « La fille d’un garçon » (du quatorzième EP) est une ballade romantique où le violon donne le rythme. « Polichinelle » (du douzième), à la ligne mélodique plus soutenue, évoque la rencontre de France avec son prince charmant. Enfin les quatre derniers morceaux reprennent l’intégrale de son quinzième super 45 tours, sorti en avril 1968 (Philips 437 423). « Dady da da » n’est pas inconnu des téléspectateurs puisque ce thème a servi de générique, dans sa version instrumentale de Michel Colombier, pour l’émission TV Dim Dam Dom, et pour le show télé Le Lapin De Noël, une mini-comédie musicale, à laquelle France Gall participe en compagnie de Françoise Hardy, Serge Gainsbourg et Jean Rochefort. Pour « Le temps du tempo », France nous gratifie de cris d’indiens et d’un solo d’onomatopées. « Allo, monsieur là-haut » lui permet de téléphoner successivement à Dieu le Père, Saint-pierre, Lucifer et aux anges, le tout sur un fond de piano classique. Étonnant. « La vieille fille », qui clôt ce compact, est une complainte pour rencontrer l’homme de sa vie et ne pas finir vieille fille.

France Gall méritait amplement cette intégrale – moins neuf titres – en compact « Poupée de son » tant la première partie de sa carrière est riche en joyaux musicaux, conjuguant variété et rock à la française (avec parfois un petit complexe spectorien dans la production). Il existe également un CD compilation de 23 titres, lui aussi baptisé « Poupée de son » (Polydor 849 296-2) qui résume son itinéraire de 1963 à 1968. Audition faite, bon nombre de ces plages ont su conserver toute leur fraîcheur en ce début des années 90, ce qui est après tout le plus beau compliment que l’on puisse retourner à France Gall trente ans après.

Christian EUDELINE

Courrier

Richard ROSSI – Paris

Je tiens à féliciter Martine Bordeneuve au sujet de la rédaction du livret accompagnant la publication de l’intégrale des chansons enregistrées par France Gall chez Philips de 1963 à 1968 (coffret Polydor 4 CD). D’autant plus que vous êtes sans doute la première à vous consacrer à l’étude du parcours professionnel de France Gall alors que beaucoup de biographes s’attardent surtout sur la vie privée des artistes ou sur des anecdotes. Personnellement, je ne connais pas France Gall mais j’ai été séduit par sa voix dès ses débuts en 1963 (j’ai 45 ans) et, dès ce moment-là, j’ai été ému par cette artiste que j’ai perçue comme exceptionnellement authentique, sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi. Authentique dans la recherche de son expression, notamment avec cette détermination à ne vouloir interpréter que des chansons qui lui ressemblent et créer des œuvres originales (alors qu’elle fut contrainte, à plusieurs reprises dans sa carrière, d’enregistrer quelques adaptations américaines et italiennes). Cependant, sans connaître personnellement France Gall, je l’ai quelquefois approchée lors de son vrai retour à la chanson et de sa collaboration avec Michel Berger (entre 1976 et 1980). Et je sais que l’un et l’autre ont toujours été opposés à l’exploitation de leur vie privée. Michel Berger insistait sur le fait que la vraie perception que l’on peut avoir d’un artiste est de s’intéresser à ce qu’il fait et non pas à ce qu’il est. Ainsi, je pense que votre travail doit satisfaire la chanteuse. Toujours à propos du livret de l’intégrale Polydor (mais je suppose que vous en êtes maintenant informée), une partie de votre texte a été imprimée deux fois et de ce fait une autre partie manque. Bien entendu, je serais très heureux de connaître le contenu de la partie manquante et Polydor, que jai contacté, m’a proposé de me faire parvenir le livret rectifié. Parallèlement, je m’étonne que cette intégrale n’ait pas pris en compte les deux derniers enregistrements de France Gall chez Philips (simple 370 675 et EP 437 446). Ce n’est pas vraiment une intégrale ! C’est toujours un peu frustrant pour le « fan » de constater des mystérieuses occultations (heureusement que j’ai les disques de l’époque !). D’autre part, je voudrais vous signaler que la musique de la chanson « Dady Da Da » {quel titre malheureux …) est bien celle composée par Michel Colombier comme indicatif d’une émission télé, mais, selon mes souvenirs ce n’était pas celui d’un show de Brigitte Bardot. Je pense qu’il s’agissait de celui du magazine dominical de Daisy de Gallard destiné aux dames (DAM) et aussi aux hommes (DOM). L’indicatif de Dim Dam Dom a été ultérieurement adapté pour France Gall et celle-ci l’a ensuite chanté dans un des numéros de la série. Une suggestion à propos de la réédition des chansons de France Gall. La maison de disques ne pourrait-elle pas envisager l’édition d’un CD regroupant toutes les chansons écrites par Gainsbourg pour France Gall ? A ma connaissance, en plus des neuf chansons composées par Gainsbourg et disséminées dans l’intégrale, deux chansons semblent avoir été enregistrées chez Philips mais non éditées : « Dents De Loup, Dents De Lait » (duo Gall/Gainsbourg en 1966) et « Qui Se Souvient De Caryl Chessman ? » (1967 ou 68). Puis, en 1972, deux autres chansons de Gainsbourg ont été enregistrées par France Gall chez Pathé (simple C006 12207) : « Les Petits Ballons » (musique de Jean-Claude Vannier) et « Frankenstein ». Enfin, une chanson interprétée par Gainsbourg en 1964 et à laquelle France Gall a activement participé et cela a peu été mentionné, c’est « Pauvre Lola» (LP Philips « Gainsbourg Percussions »). Le rire que l’on entend est bien celui de France Gall et non celui de Brigitte Bardot comme je l’ai déjà lu. Gainsbourg aura d’ailleurs été le premier à utiliser son rire et surtout comme un instrument de musique (des grelots) puisque les percussions étaient le principal accompagnement musical de son album. Comme vous le savez, le rire de France Gall sera plus tard l’essentiel de la chanson « Ça Me Fait Rire ». Je vous remercie de votre travail en espérant qu’il y aura peut-être des suites.

Magazine : Jukebox Magazine
Date : Novembre 1992
Numéro : 64

France Gall : tout son amour dans un clip

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Il y a à peine trois mois, Michel Berger nous quittait. Pour que sa musique vive, France Gall a demandé à Jean-Marie Périer de réaliser un film autour d'une de ses dernières chanson « superficiel et léger ».
Il y a à peine trois mois, Michel Berger nous quittait. Pour que sa musique vive, France Gall a demandé à Jean-Marie Périer de réaliser un film autour d'une de ses dernières chanson « superficiel et léger ».
Il y a à peine trois mois, Michel Berger nous quittait. Pour que sa musique vive, France Gall a demandé à Jean-Marie Périer de réaliser un film autour d'une de ses dernières chanson « superficiel et léger ».

Il y a à peine trois mois, Michel Berger nous quittait. Pour que sa musique vive, France Gall a demandé à Jean-Marie Périer de réaliser un film autour d’une de ses dernières chanson « superficiel et léger ». La pudeur de cet hommage en fait le plus émouvant des clips (le clip sera diffusé à partir du 19 novembre 1992).

« Michel est mort il y a à peine trois mois, ils ont vécu dix-huit ans ensemble, ils ont eu deux mômes, et elle ne fait pas de spectacle avec son malheur, elle ne bouge pas de chez elle. Une femme dont le métier est public et qui choisit le silence, c’est exemplaire. C’est un monsieur, cette personne-là. » Jean-Marie Périer est impressionné.

Pourtant, il connaît France Gall depuis belle lurette. Il a été le premier à la prendre en photo pour « Salut les copains » à l’âge des socquettes et des sucettes. Ainsi que le timide Michel Berger, d’ailleurs. Mais rien n’indiquait alors que, sous la poupée de cire, sommeillait l’âme d’un prince d’Orange à la devise flamboyante : « Je maintiendrai. » ·

Contrairement aux mœurs habituelles du show-biz, France Gall est restée droite et silencieuse sous le chagrin. Et, pour continuer l’œuvre entreprise avec Michel Berger, c’est lui, l’homme de leurs premières photos, qu’elle est allée chercher pour parler à sa place.

« France s’est retrouvée dans une situation paradoxale : quand Michel est mort, ils venaient d’enregistrer un disque, ils avaient préparé un spectacle et programmé une tournée d’un an. D’un côté, elle ne voulait pas que le boulot de Michel disparaisse, mais, de l’autre, elle ne voulait pas faire de promotion, ça n’avait pas de sens … » Pas question d’abandonner l’œuvre de Michel Berger, mais comment la faire vivre et connaître sans donner dans le côté voyeur – et pourtant vendeur, ô combien – de « leur dernière chanson, quel dommage ! regardez comme ils étaient mignons … » Comment poursuivre sans trahir ? Montrer sans raconter ? Comment dit-on l’absence ?

Il faut être un peu poète pour résoudre ces questions. Loin d’éluder, Jean-Marie Périer a trouvé une métaphore pour tourner le clip de « Superficiel et léger » : « Je l’ai fait avec des enfants. Un petit garçon brun et une petite fille blonde. Lui et elle, mais à l’âge de 8-9 ans. Il a l’obsession de voler, un vieux monsieur l’aide, ça rate, les autres se moquent de lui, mais, elle, elle s’attache …C’est l’histoire d’un môme et d’un regard. »

Une belle histoire sans paroles, sinon celles de la chanson : « Assez de rage, assez d’orages, assez de rouge », sans images tremblées, sans cascades, sans glottes tremblantes au premier plan, très loin des clips habituels. Une belle histoire, seulement habitée par les yeux graves d’une petite fille aux longs cheveux, les grandes ailes d’un Icare maladroit et solitaire et, entre eux, l’ébauche d’un sourire. A la fin, la petite court, l’enfant s’est envolé, elle reste. Seule. Assise dans l’herbe. Et l’on voit France à l’arrière qui regarde la mer. « Elle est venue en Afrique du Sud où nous avons tourné juste pour ce petit plan de cinq secondes. Au départ, il n’était pas question qu’elle apparaisse, mais sa présence à la fin est comme une virgule, comme une signature. » La même blondeur et le même regard que la petite fille. En fond, la chanson se termine : « Ce parfum d’éternité, quel cadeau empoisonné … »

« Il ne se passe rien », dit Jean-Marie Périer. Mais tout passe. Et surtout l’essentiel, le plus fragile : l’émotion, beaucoup plus intense que si les choses étaient dites. Et l’élégance. Cinq minutes de vérité à la hauteur d’une grande douleur. C’est rare.

Magazine : ELLE
Par Alix de Saint-André
Photos : Tony Frank
Date : 19 octobre 1992
Numéro : 2442

Michel Berger arraché à l’amour des siens

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Après quatre années de silence, France Gall venait d’enregistrer son tout dernier album avec Michel Berger, l'homme de sa vie et de ses chansons depuis 19 ans.
Après quatre années de silence, France Gall venait d’enregistrer son tout dernier album avec Michel Berger, l'homme de sa vie et de ses chansons depuis 19 ans.
Michel Berger arraché à l'amour des siens

« Ne laissez pas passer les rêves ! »

Après quatre années de silence, France Gall venait d’enregistrer son tout dernier album avec Michel Berger, l’homme de sa vie et de ses chansons depuis 19 ans.

Aujourd’hui, le rêve s’est envolé … Michel Berger, victime d’une crise cardiaque a quitté sa famille, ses copains …  

Ils partageaient tout. L’amour tout court et celui de leurs deux enfants, Raphael, 11 ans et Pauline, 13 ans. Le succès. L’inspiration. Les copains. La difficulté d’être ou la joie de vivre. La vie, tout simplement ! Depuis dix-neuf années, Michel Berger et France Gall, le couple le plus solide et le plus discret du showbiz, semblait indestructible. Pourtant, dimanche 2 août 1992, à 22 heures, le chanteur, transporté a l’hôpital de Saint-Tropez, succombait a une crise cardiaque.

Il était dans sa quarante-cinquième année. Michel était venu se reposer avec France dans leur propriété de Ramatuelle.

Après quatre années de silence, le couple revenait, en duo, sur le devant de la scène avec un superbe cadeau : un album au titre symbolique « Double jeu ». Pour la toute première fois, ils avaient mêlé leurs voix. Leurs talents. Leurs émotions. Pour les livrer, à l’automne, sur la scène parisienne de La Cigale. Ce disque, c’était comme une renaissance. Une seconde déclaration.

« Après ce silence, nous repartons sur la route, confiait France à leur copain de toujours Johnny Hallyday. Rien n’est facile. Tu nous connais ! Nous travaillons dans la douleur.

Je croyais être devenue muette … Mais l’envie de chanter et de créer est revenue. C’est merveilleux. Je suis bouleversée. »

Berger chantait son amour, ses espoirs

Chez les Berger, on ne « sort » pas un disque, comme ça, pour être classe dans le Top.

« J’ai besoin d’avoir besoin », expliquait Michel a la sortie de « Double jeu », en juin dernier. Même désir pour France Gall qui voulait ressentir très fort des sentiments pour les livrer devant un micro. « Je n’ai envie de travailler avec personne d’autre que Michel. Nul autre que lui ne me connait aussi bien. Aucune autre musique ne me touche comme la sienne. »

Révolté tranquille, Michel Berger chantait ses colères, son amour, ses espoirs et ses combats, sans agressivité, refusant le label trop « intello » de « chanteur engage ». A l’instar des grands poètes, Michel Berger se considérait parfois comme un incompris. Souvent à son propos, le terme « d’écorché vif » revenait sur le tapis.

« Certains m’estiment froid, blasé et docile … Alors que je suis tout le contraire ! »

Puis, illico, le chanteur compositeur faisait son mea culpa. « C’est ma faute, je suis un ado attardé et la difficulté que j’éprouve à m’exprimer n’arrange rien. »

C’est certainement son côté adolescent qui le rapprochait de la mort par la pensée.

« J’y songe énormément. Je vis comme si je devais mourir demain. »

Son disque, « Ça ne tient pas debout » l’évoque tout le temps, sans jamais l’aborder directement.

Plus grand-chose à prouver côté musique !

Michel Berger souhaitait se tourner vers le cinéma.

« Comme les chansons, le cinéma est un excellent remède contre les malheurs. C’est un bon moyen pour rêver. » Il devait réaliser « Totem ». Pas pour flatter son ego, mais pour filmer la vie des Indiens de Colombie-Britannique.

« Un jour, j’irai là-bas … »

Ouvert sur le monde, les hommes et leurs différences, Michel Berger était également préoccupé par l’environnement : la folie des hommes mettant en péril l’avenir de la planète.

« L’Antarctique, c’est l’image de ce qu’était la Terre au début. C’est mon fantasme. Pour moi, c’est un endroit très important. Le jour où j’en aurai marre d’être pendu au téléphone, j’irai là-bas ! »

II n’y aura donc pas de fans en délire pour venir ovationner ce couple mythique de la chanson française, à La Cigale. Pas de rappels. Plus d’après. Les voix de Michel Berger et de France Gall ne font qu’une désormais, et résonnent pour l’éternité.

Les mélodies du bonheur

L’année de ses quinze ans, Michel Berge, compose « Les girafes » pour Bourvil. Son premier disque « Puzzle » n’a pas marché. Mais, Michel Berger se rattrape. II découvre Véronique Sanson et offre a Françoise Hardy un nouveau départ avec « Message personnel » et « Je suis moi ». Berger fait prendre a France Gall, qui n’est pas encore sa femme, un virage avec « Si on pouvait vraiment parler ». Les année 70 marquent le début de leur collaboration artistique et de leur amour. France se targue d’avoir, la première, eu l’idée de travailler avec Michel. En 78, Berger s’attaque avec le succès que l’on connait à un opéra-rock qui s’exportera même en Angleterre et en Russie ! « Starmania », grande première française écrit avec Luc Plamondon, devient une référence. Un tremplin pour Daniel Balavoine et Fabienne Thibeault. Avec « La légende de Jimmy » il récidive. Entre temps, il compose « La groupie du pianiste ». Pour son copain Johnny, Michel écrit « Quelque chose de Tennessee ».

Magazine : Télé Poche
Par Isabelle GAUDON
Date : 10 août 1992
Numéro : 1383

Michel Berger, France Gall : presse et TV (partie 1)

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Michel Berger et France Gall : Nous avons choisi de vous présenter leurs carrières au travers de la presse télé.
Michel Berger et France Gall : Nous avons choisi de vous présenter leurs carrières au travers de la presse télé.
Michel Berger, France Gall : presse et TV (partie 1)

Que dire de plus sur Michel Berger et France Gall ? Le dernier album, c’est vrai, est loin d’être l’un des meilleurs. Mais nous aurions été nombreux à aller les applaudir à La Cigale, en tournée et à Bercy.

Nous avons choisi de vous présenter leurs carrières au travers de la presse télé, qui domine le monde de la presse hebdomadaire et qui est le plus important baromètre de l’impact sociologique de la chanson. Dans ce numéro, leurs carrières séparées avant 1973. Dans le prochain Platine, leur carrière en commun.

1961-1963

L’importance de la presse télé remonte aux années 1960. En 1962, Télé 7 Jours atteint le million d’exemplaires. A cette époque, la France compte un parc de 3 millions de téléviseurs seulement, contre 6 millions d’appareils en Allemagne de l’Ouest et 11 millions au Royaume-Uni. La progression de la télévision dans l’hexagone est plus lente que chez nos amis européens : 185 000 téléviseurs en France en 1955, 510 000 en 1959, 650 000 en 1960, 830 000 en 1961.

Si le parc du petit écran progresse lentement, les speakerines (Catherine Langeais, Jacqueline Caurat, Jacqueline Huet) sont les premières stars de la presse télé. Les éditeurs privés, prennent plus vite conscience que les programmateurs des chaines publiques (la deuxième chaine arrive en 1964), de l’importance de la jeunesse. Cette dernière est, avec la ménagère, la cible favorite des journaux télés, car elle a souvent le pouvoir décisionnaire en matière de presse. Aussi, petit à petit, les chanteurs prennent-t-ils le pas sur les speakerines.

1963-1967

France Gall et Michel Berger arrivent en 1963, alors que leurs “copains” yéyés sont déjà bien installés. Johnny et Sylvie, Richard et Françoise, Clodo et Sheila, ont chacun fait leurs preuves. Ce handicap devient vite un avantage. Les médias ont accepté les yéyés et le travail de pionnier effectué n’est plus à faire. A la première occasion, la presse télé va se jeter sur ces petits nouveaux qui peuvent faire vendre du papier.

C’est Michel qui, au printemps 63, ouvre le feu. Malgré un simple, “Tu n’y crois pas” (pour tester le marché) et 2 EP en 1963 (“Tu n’y crois pas”, “A quoi je rêve”), sa carrière a du mal à démarrer. Il faut dire qu’il n’a le look ni rock à la Johnny, ni peps à la Clodo, ni même une voix sucrée comme Richard. Pourtant, sa maison de disques, Pathé, insiste plus que pour n’importe qui d’autre (pourquoi ?) et continue en 1964, 1965 et 1966 à sortir des EP : “D’autres filles” “Vous êtes toutes les mêmes”, “Me débrouiller », « Jimmy s’est pendu”, “Turlututu je vous aime”. En vain, malgré un Musicorama le 23 février 1965, Michel n’intéresse ni les programmateurs TV, ni, par voie de conséquence, la presse TV. Devant les kiosques à journaux, Michel, fils d’un médecin et d’une musicienne, se demande en voyant les couvertures d’idoles, s’il a choisi la bonne voie. Chez Pathé, il commence à travailler comme directeur artistique, et notamment pour Vic Upshaw.

France de son côté démarre à l’automne 63. Elle a déjà trois super 45 tours à son actif (“Ne sois pas si bête”, “N’écoute pas les idoles”, “Mes premières vraies vacances”) quand elle se produit dans “La Grande Farandole” en juin 1964. TV France (le bien nommé) offre à cette occasion sa première une à Miss Gall. “France Gall rivale de Sheila ?”, c’est la question que pose en couverture “La Semaine Radio Télé” en octobre 1964, alors que France interprète “Laisse tomber les filles”, une chanson qu’elle adresse à Claude François, avec lequel la presse lui prête un flirt. En novembre 1964, le magazine télé le plus “sérieux”, Télérama, un rien “intello”, décide d’illustrer son numéro sur “la chanson, ses poètes et ses idoles”, par une couverture de France ainsi légendée : “France Gall : une voix fraîche, un peu perchée”. Après le succès, fin 1964, de “Sacré Charlemagne”, France remporte le grand Prix de l’Eurovision 1965 avec “Poupée de cire, poupée de son”, signée Gainsbourg. TV France en juin 1965 lui offre une deuxième couverture, juste après la Semaine Radio Télé de mai 1965 et juste avant Télé Magazine de juillet/août 1965.

Fin 1966. Michel est au plus bas, sa carrière d’interprète est un échec. Il n’a que 21 ans, mais en 66 c’est déjà vieux pour un chanteur. France est une vedette confirmée. Télé Poche (le premier magazine télé format de poche, une révolution pour l’époque) décide d’offrir la Une de son numéro 2 à France pour son passage chez Albert Raisner. Elle a déjà 19 ans et chante toujours Gainsbourg. “Baby pop”, “Les sucettes” marchent cependant moins que ce que retiendra la légende.

1967-1969

En 1967, Michel voit le bout du tunnel en travaillant avec succès pour une jeune chanteuse, Patricia. France, en revanche est presque en fin de contrat chez Philips et sa carrière part à la dérive. Des duos (bien “kitch”) avec Maurice Biraud (l’animateur de radio à la mode) ou Mireille Darc (l’actrice dans le vent), n’obtiennent ni l’approbation des médias, ni celle du public. Août 1967, Télé Poche décide de remettre France nouveau “look” à la une pour son passage dans “Voilà, voilà” sur la deuxième chaîne. Elle y interprète “Bébé Requin”, succès plus que tube. Juste assez pour intéresser “Télé Magazine”, numéro un avec Télé 7 Jours, qui, en septembre 1967, lui offre sa première page à l’occasion de son passage dans “Dim Dam Dom”. En décembre 1967, France Gall vient à bout du dernier bastion : Télé 7 Jours. Dans son dernier numéro de l’année, le magazine lui offre une partie de sa couverture qu’elle partage avec Minizup et Matouvu, les héros des tout petits. La chanson de variété vit ses dernières heures sans ombre. Au loin gronde mai 1968. Cette année marquera la fin de la première période de succès de France et son départ de chez Philips pour La Compagnie. Michel, de son côté, commence à être sollicité, et compose pour des artistes très populaires comme Bourvil, Franck Pourcel et Jacques Monty. Mais, il préfère travailler avec des jeunes filles. Après Cécile Valéry, c’est au tour d’Isabelle (De Funès, la nièce) de chanter du Berger ainsi que des titres des sœurs Sanson, Violaine et Véronique.

1969-1973

Sous contrat à la Compagnie, où elle ne connait aucun véritable tube malgré de nombreuses tentatives (“L’orage”, “Les années folles”, “La Torpédo Bleue”), France, en 1968, signe un second contrat chez Decca Allemagne et enregistre 32 titres en allemand. Elle rentre 5 fois au Hit germanique. Michel, lui, travaille tous azimuts. En 1969, il n’hésite pas à mélanger les genres (avec des pseudos, comme Michel Hursel, et dans sa maison de production “Caramel”) : Jean-François Michaël (“Adieu Jolie Candy”), Alix Rohan, Poupougne et Chloé, Szabo, Vanina Michel, Marcus Kraftchik … En 1970 et 1971, il part aux USA et compose la musique légendaire du spot Orangina, puis revient avec un tube pour Jérémy Faith (« Jésus »). Le trip « Jésus Christ est un hippie » en inspire plus d’un. Julien Clerc joue “Hair” et France est devenue sa partenaire à la ville. Il dit d’elle, avec beaucoup d’amour, qu’elle n’est pas faite pour la chanson. Le présent lui donne raison. Malgré de nombreuses émissions de télés, France est plus un mannequin de mode jeune qu’une chanteuse. La presse TV la boude et ne croit plus en elle. Elle signe chez Warner une première fois pour deux simples 45 tours, aujourd’hui introuvables. Seul, Télé Poche, l’ami fidèle, désormais numéro deux de la presse télé, lui offre un roman-photo à partir de juillet 1971 et une couverture. L’année suivante, elle est chez Pathé. Ses chansons refrissonnent dans les hits. Michel lui, après un album (“Puzzle”), produit, fin 1971, deux albums de Véronique Sanson, pour laquelle il a une véritable passion. Fort de son succès, il peut enfin enregistrer deux simples (“Words” en 1972 et “Attends-moi” en 1973) puis son premier album d’interprète. Il enregistre “Écoute la musique saoule” avant de produire l’album de Françoise Hardy “Message Personnel”. Nous sommes en 1973. France va rencontrer Michel. Elle veut vraiment qu’il travaille pour elle, lui ne veut pas. Absolument pas.

Magazine : Platine
Par Martine Bordeneuve
, Patrick Robert Galéra et Jean-Pierre Pasqualini
Date : Octobre / Novembre / Décembre 1992
Numéro : 3

Michel Berger : l’adieu émouvant de France Gall et de leurs enfants

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France Gall étreint la main de Pauline et de Raphaël. Comme pour mieux s'unir à ses enfants, au moment où le cercueil de Michel Berger va disparaître en terre.
France Gall étreint la main de Pauline et de Raphaël. Comme pour mieux s'unir à ses enfants, au moment où le cercueil de Michel Berger va disparaître en terre.
Michel Berger : l'adieu émouvant de France Gall et de leurs enfants

France Gall étreint la main de Pauline et de Raphaël. Comme pour mieux s’unir à ses enfants, au moment où le cercueil de Michel Berger va disparaître en terre.

En cette fin de matinée du 6 août au cimetière de Montmartre, déjà baigné de soleil, le silence aurait plu au chanteur trop tôt disparu, lui qui n’aimait les décibels que dans sa musique. La cérémonie sera brève, à peine le temps d’une face d’album, trente minutes. Émouvante, aussi. On ne peul s’empêcher d’avoir les larmes aux yeux face à France Gall, face à ses enfants, face à la mère de Michel Berger, face à sa sœur, tous assis pour écouter l’hommage si juste, si poétique, si tendre aussi, de Jacques Attali. Celui-ci n’est plus l’un des intellectuels les plus brillants de son époque, ni l’auteur de « Warburg » que diffuse TF1, mais l’ami sincère et vrai. Comme le veut la tradition juive, il ny a pas de cérémonie religieuse – seules des prières ont été faites au domicile du chanteur – mais les mots de Jacques Attali. Il n’y a pas de musique non plus, comme pour Balavoine à l’église Sainte-Eugénie de Biarritz, il y a six ans déjà. Seuls les cris d’une tourterelle troublent à peine le recueillement,

Michel Berger va reposer dans la même tombe que son frère aîné Bernard, architecte, artiste de talent, mort trop tôt lui aussi, presque au même âge que Michel des suites d’une sclérose en plaques et juste à côté de leur père, Jean Hamburger, disparu en février dernier.

Elle est admirable la dignité d’Annette Haas, mère de Michel et de Bernard, longtemps femme du professeur de médecine, devant ces existences que le destin lui a arrachées l’une après l’autre. Elle qui, en plus pianiste et concertiste, a transmis, dès l’aube de son enfance, la passion de la musique à Michel, qui lui a appris à jouer du piano assis. Au-delà de France Gall et des proches, ils sont nombreux à être venus saluer Michel Berger, les anonymes comme les plus connus. C’est l’adieu de toute une génération et finalement, l’on ne verrait pas sacrilège à ce qu’ils se mettent soudain à jouer de la musique … On se contentera des roses de l’amitié, déposées une à une sur le cercueil, déjà nappé de ces fleurs d’amour. Françoise Hardy, Véronique Sanson, Diane Tell, Maurane s’avancent. Puis Souchon, Voulzy, Simon, Jonasz, Johnny, Bruel, Hantson, Lenorman, Smaïn …

Fragile aussi, sachant mieux que quiconque ce que peut être le chagrin de France Gall et de ses enfants, Coco Balavoine, la femme de Daniel, si proche de Michel au nom du même humanisme, du même don de soi. Tandis qu’ils s’éloignent et que l’on a envie de crier à France Gall combien on la comprend, les couronnes de fleurs s’amoncèlent sur la tombe, à la dissimuler. Quand ces fleurs ne seront que poussière, nous resteront les chansons, la musique de Michel. Il nous a laissé, dans l’album « Double jeu » – ultime preuve d’amour pour France-, la chanson « Jamais partir ». Toute une génération aurait voulu la lui chanter. Par Vincent Balin / Photos de Marizy-Doumax-Croizard

Au hasard des interview, il disait …

« J’aime les villes mais j’aime encore davantage la nature. Je rêve de ces étendues blanches de l’Antarctique, de ces mondes de pureté, de silence. »

« J’aimerais parfois retrouver cette nature telle qu’elle était, avant que l’homme ne la pollue ou la détruise, sans penser qu’elle est son plus grand trésor. »

« Il y a des tas d’équipes. Médecins du monde, Médecins sans frontières. Quand on les voit sur place, c’est vraiment extraordinaire. C’est vraiment l’aventure moderne. Je comprends très bien que des jeunes ayant entre 15 et 20 ans soient fascinés. C’est une manière de vivre qui est en même temps une grande aventure humaine. »

« Il n’appartient pas aux chanteurs de prendre la place des hommes politiques et de proposer des solutions. Simplement, on peut jouer le rôle de fous du roi en nous servant de notre sensibilité pour réveiller les consciences et rassembler les énergies qui obligeront les politiques à prendre leurs responsabilités. »

« La chanson est un témoin de son temps, si on ne le sait, pas cela prouve qu’on se désintéresse de la société dans laquelle on vit, Il faut être solidement égoïste pour penser ça. »

« Mes chansons sont toutes écrites à partir d’une émotion. Je ne pourrais jamais travailler sur commande. »

« Avec France, pour « Double jeu », Il a fallu que nous abandonnions un peu nos personnalités pour devenir une seule et unique personne. Nous ne voulions pas qu’on reconnaisse nos voix. Il fallait que nous trouvions un son qui se mélange bien. »

« Avec cette vie de fou que je mène, je regrette bien sûr de ne pas voir grandir mes enfants. Mais pour le moment, je ménage la chèvre et le chou, en me consacrant tantôt à ma famille, tantôt à ma vie professionnelle. J’espère ne Jamais avoir à choisir entre elles. Sans la musique, je serais capable de me laisser mourir. Sans mes enfants … » (Ndlr: ces dernières années, Michel Berger se consacrait beaucoup plus à ses enfants).

Michel Berger : l'adieu émouvant de France Gall et de leurs enfants

Jacques Attali, l’ancien conseiller du Président de la République, auteur de « Warburg » que diffuse TF1, était ami du chanteur. Comme il avait été celui de Balavoine et de Coluche. Il lui a rendu hommage sur sa tombe. A la demande de France Gall. Voici ses mots. Les mots du cœur.

Il est des mots qu’on donnerait tout pour ne pas avoir, jamais, à les dire; des noms qu’on ne voudrait jamais prononcer qu’en riant; des amis, très chers, qu’on voudrait ne pas voir ce matin, ici rassemblés.

Puisque tu as souhaité, chère France, que je dise quelques mots, je le ferai en notre nom à tous – Coco, Luc, Alain, René, Michel, Richard et tous les autres.

Je te dirai, à toi, à tes enfants, à sa mère, à sa sœur, notre chagrin, notre révolte, et si tu le veux bien, notre prière.

En le faisant, je pense d’abord à ceux qui l’ont précédé en son paradis blanc, comme pour l’y accueillir, son frère Bernard, son phare, son guide qu’il va rejoindre ici, et puis Daniel et puis l’autre Michel (allusion à Daniel Balavoine et Michel Colucci (Coluche)).

Pourquoi cette génération frappée ? Pourquoi tant d’hommes jeunes, généreux et pudiques, tendres et révoltés, disparus si absurdement ? Est-ce simplement le hasard, le monstrueux hasard ? Ou bien, comme un grand signe – il aurait dit peut-être un grand totem, tragique emblème énigmatiquement planté au cœur de notre génération. En tout cas, le totem de l’orage, pas celui de la bruine. Le totem de l’éclair, pas celui du brouillard.

Le signal, peut-être, de ce que la vérité est difficilement supportable en un monde d’artifice, de ce que l’exigence est inacceptable en un temps d’illusion.

Michel n’aurait pas aimé qu’on parlât de lui, en un tel moment, avec emphase, qu’on racontât une carrière, qu’on décrivît des sources d’inspiration ou qu’on fasse l’inventaire de ses succès.

Il n’aimait pas les mots inutiles. Il savait que la pudeur est la forme supérieure de la politesse.

En apprenant l’absurde nouvelle, un mot, d’abord, m’est venu à l’esprit, un mot qu’il aimait par-dessus tout : celui de fragilité. Tout ce qui est rare est fragile. Et Michel était rare, il était à part. Car s’il est rare qu’un artiste soit un juste, encore plus l’est-il qu’un juste soit un artiste. Et Michel était l’un et l’autre.

Au sens propre du mot, Michel était distingué. Distingué par ses dons, distingué par son travail, distingué par son ambition.

Michel ne voulait pas être une star, mais un artiste. Un artiste dure. Une étoile file.

Des millions de gens savaient déjà qu’il était un exceptionnel musicien, quand certains cherchaient encore avec rage dans quelle catégorie l’enfermer, dans quel hit-parade l’enfouir. Car son art est inclassable. Il fait du raffinement une vertu, de l’élégance une morale, de la rigueur un art de vivre. Sa musique, nourrie à tant de sources qu’elle régénérait, dira à jamais les couleurs d’une époque, qu’il voulait rendre un peu plus raffinée, un peu plus tolérante. Intellectuel (c’est son travail sur l’esthétique de la pop music qui nous a fait nous rencontrer, il y a seize ans), curieux de toutes les littératures, ouvert à tous les arts (son film « Totem » entièrement écrit, rêvé, image par image, reste à tourner), il détestait les phrases qui masquent les sentiments, les embrassades qui camouflent l’indifférence, les bravos lorsqu’ils ne disent que mondanités. Par toute son œuvre, Michel parlera longtemps de mille voix. Celles des hommes et des femmes de « Starmania », de « Jimmy », et des autres, ici et ailleurs, saltimbanques au laser aussi fragiles que ceux d’antan.

Plus tard, bien plus tard, on s’étonnera qu’un seul homme ait pu influencer si profondément le goût musical d’une génération toute entière. On comprendra alors que notre temps avait soif d’intelligence, de douceur et de raffinement. Et qu’il avait tout cela.

Lui, Pierrot lunaire, haussant les épaules, fuyait les certitudes, il n’était d’aucun clan, d’aucune bande. Il n’en avait ni le temps, ni le goût. Il avait trop le vague à l’âme du perfectionniste, la tristesse de celui qui se croit toujours inférieur à ses propres exigences, la passion de la vraie culture, celle qu’on cache et qu’on nourrit ; et la mesure de l’action véritable, celle qu’on mène, tenace en confidence.

Il ne critiquait pas l’envahissement de l’univers sonore européen par une sous-musique venue d’ailleurs, trop occupé qu’il était à donner ses couleurs à la musique française, à la faire chanter par les meilleurs, leur révélant leur propre voix et leur vérité intérieure.

II ne se désolait pas de la misère du monde, mais il aidait Michel Colucci à créer les Restos du cœur, et Bob Geldof à lancer Band Aid.

Il ne dissertait pas sur les vertus de l’amitié. Mais il retraversait l’Atlantique simplement parce que la voix d’un ami, à Paris, au téléphone, avait trahi quelques soucis qu’il voulut partager.

Chère France, rien de ce que je dis là ne se veut consolation. Il ne peut y en avoir. II ne doit pas y en avoir. Le temps est à la colère, à la rage, à la révolte.

Mais il aurait aimé qu’on vive cela avec élégance.

Il aurait eu tant de peine de faire de la peine ! …

Aussi, aurait-il voulu, je crois, qu’à ce moment, en pensant à lui, très intensément, dans le silence noir de notre chagrin, nous tentions, chacun à notre façon, de voyager dans l’univers de sa musique, là où les intolérables injustices et les abominables fragilités tissant la trame de la condition humaine s’effacent devant la couleur d’un mot, la forme d’une mélodie, le rythme d’une harmonie.

II aurait aimé, je crois, que la colère et la douleur qui nous habitent en cet instant laissent la place au calme et à la sérénité, que la tendresse des adultes apprenne, et c’est le plus difficile, à accompagner le deuil des enfants.

Chère Pauline, cher Raphaël, n’oubliez jamais que, pour ses amis, Michel sera toujours là, autrement.

Et qu’au-delà de l’intolérable énigme de la providence, qui donne et reprend à sa guise, son sourire, sa douceur, son regard, son art porteront à jamais, plus loin, le message de la lumière.

Magazine : Télé 7 Jours
Par Vincent Balin / Photos de Marizy-Doumax-Croizard
Par Jacques Attali
Numéro du 22 au 28 août 1992
Numéro : 1682

Merci à Elisabeth.

Michel Berger, le plus tendre adieu …

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Michel Berger, une si grande douleur. Le musicien s'est tu et le silence est mortel. Dans Paris abandonné du mois d'août, sous la chaleur qui écrase le cimetière des artistes, le cimetière Montmartre, la douleur de ceux qui partageaient l'harmonie de Michel Berger est muette.
Michel Berger, une si grande douleur. Le musicien s'est tu et le silence est mortel. Dans Paris abandonné du mois d'août, sous la chaleur qui écrase le cimetière des artistes, le cimetière Montmartre, la douleur de ceux qui partageaient l'harmonie de Michel Berger est muette.

Michel Berger, une si grande douleur.

Le musicien s’est tu et le silence est mortel.

Dans Paris abandonné du mois d’août, sous la chaleur qui écrase le cimetière des artistes, le cimetière Montmartre, la douleur de ceux qui partageaient l’harmonie de Michel Berger est muette.

Sa mère, la concertiste Anette Haas, Raphaël, son fils 11 ans, France Gall et Pauline, 13 ans, n’ont voulu pour adoucir leur douleur ni paroles religieuses ni odes funèbres.

Et le départ du plus prolixe des compositeur ne sera béni que par un vol d’oiseaux.

Il reviendra à un ami, Jacques Attali, de choisir les mots que, par respect pour Michel, France veut simples et sans emphases.

Elle sait se tenir debout.

Michel Berger, le plus tendre adieu ...

Françoise Hardy : sa dernière lettre

Tout à l’heure, j’ai relu une nouvelle fois sa dernière lettre. Je la connais par cœur. Elle est si belle et si gentille. Michel répondait à celle que je lui avais envoyée il y a un mois pour la sortie de son dernier album.

Je lui écrivais au fil de ses disques. De vraies lettres de fan. J’ai vécu avec ses chansons. Il y a comme ça quelques artistes dont la musique accompagne ma vie. Michel était de ceux-là. Je lui écrivais, il me répondait, et on faisait ainsi le point sur nos vies. Notre lien s’est créé avec le temps. C’est une amitié lointaine, rare, mais une amitié essentielle. Dans ma lettre, je lui parle de mon fils Thomas, qui découvre Brel et Brassens à 19 ans. Michel me répond qu’il n’en revient pas que Thomas ait déjà cet âge. Il me parle de ses enfants, Pauline, qui a 13 ans, et Raphaël, qui en a 11. « Eux, écrit-il, Brel et Brassens, je crois qu’ils ne connaissent pas. Lui est un rappeur fou et elle est douée pour le dessin et la peinture, faite pour vivre à la Renaissance et poser pour Botticelli. » Son fils … Il devait avoir 3 ou 4 ans … Je me souviens. J’étais chez Michel ; on travaillait je ne sais plus sur quoi, une pub, je crois. Michel avait complètement oublié le rendez-vous. Il n’était pas venu. J’étais dans le salon, seule avec Raphaël. J’ai attendu, attendu, et puis je me suis levée pour partir. Raphaël voulait me baiser la main. Je la lui ai tendue, il l’a embrassée. Il a voulu recommencer. Il m’a poursuivie dans le salon, dans l’escalier, jusqu’à la porte. Il voulait à tout prix recommencer !

Je suis là à parler de Michel au passé, à évoquer des souvenirs, déjà. C’est terrifiant. Je revois la toute première fois. J’habitais à l’époque l’île Saint-Louis. C’était en 1972. Vingt ans exactement. Jean-Marie Périer m’avait conseillé de le rencontrer. Michel venait de produire le premier album de Véronique Sanson, celui où elle chante « Besoin de personne ». Le disque m’avait bouleversée. Michel est venu chez moi, on a parlé, et puis il est revenu avec les paroles de « Message personnel ». Il s’est mis au piano et il a joué l’air, si beau. Il m’a dit : « Ce qui serait bien, c’est que tu dises les mots au lieu de chanter. » C’est comme cela qu’on a enregistré. J’ai cherché un titre pendant trois jours avant de trouver « Message personnel ».

On s’est connus à une époque décisive pour tous les deux. Un tournant dans nos deux vies. Moi, j’étais enceinte de Thomas. Michel sortait de sa rupture avec Véronique Sanson ; il avait rencontré France, et ç’avait été le coup de foudre. En tout cas, Michel était discret. Je me souviens d’un dîner où on était tous les trois. Je partais pour le Japon le lendemain. Il y avait déjà des rumeurs dans Paris, mais je ne m’étais aperçue de rien. A l’époque de notre rencontre, Michel était tourmenté. Malheureux. France vivait avec Julien Clerc. Elle n’était pas encore sûre de ses sentiments pour Michel, et lui pensait ne pas faire le poids face à Julien. Quand France est partie quelques jours avec Julien, Michel était certain qu’elle ne lui reviendrait pas. Il était défaitiste. Il était au plus bas ! Je me souviens, j’ai fait son thème astral. J’avais déjà celui de France, et les deux thèmes ne donnaient que du bon. Je l’ai dit à Michel, mais ça n’a rien changé. L’astrologie, il n’y croyait pas. Il était braqué ! Ça le choquait même intellectuellement. On était un 1er mai. Je lui ai acheté du muguet pour lui porter bonheur, en lui disant : « Elle va revenir. » Tiens, c’est drôle, je n’ai jamais raconté ça à France …

J’ai retrouvé une vieille photo de Michel prise à l’époque. Je la regarde et il y a le passé qui défile. Michel et France m’avaient demandé de leur présenter Mireille (« Le petit conservatoire de la chanson ») et son mari, Emmanuel Berl. Ils se sont beaucoup vus. Mireille les appelait « les Mimi ». Je voyais Mireille de mon côté et, par elle, j’avais des nouvelles des « Mimi ». Une fois, elle les avait trouvés « beaucoup trop tristes », mais ça remonte à loin. France et moi, nous considérions Mireille et Emmanuel Berl comme le couple idéal. Et c’était vraiment un couple génial. France parlait beaucoup de Mireille. Je crois qu’elle a pris conseil auprès d’elle pour son propre couple, tout comme moi, et je crois aussi que Mireille nous a beaucoup aidées toutes les deux.

Si je n’avais pas vécu avec Jacques, j’aurais vu davantage d’artistes que je n’en ai fréquenté. Rien ne me fait plus plaisir que de dîner avec un chanteur. Jacques est un peu rabelaisien, épicurien ; il a toujours envie de faire la fête, mais il est aussi sauvage. Michel était plus sentimental (c’est sans doute pour cela qu’il a beaucoup travaillé pour des femmes), plus raffiné. On dînait de temps à autre ensemble, mais on n’a pas vraiment eu la même vie. Quand on a fait « Message personnel », je trouvais Michel très affirmé. Adulte. Très sûr de lui. Il n’avait pourtant que 25 ans. On enregistrait. Thomas venait de naître et je n’avais personne pour le garder, sauf maman l’après-midi. J’étais debout à 6 heures du matin pour le premier biberon, et le studio, c’était le soir. J’étais crevée. Michel s’en fichait. Un jour, il nous a tenus très tard, je ne pouvais plus chanter. Ça a dégénéré. Il a parlé de « caprice de star ». Tout ça pour une note qui n’allait pas, que j’ai enfin réussi à sortir. Il devait être 2 heures du matin. J’étais heureuse, et Michel a dit : « C’est bien, la note, mais on refait tout demain ! » Ce fut le seul accrochage en vingt ans. C’était son côté très affirmé. Et puis, il est venu dîner ici il y a deux ou trois ans, au moment de la sortie du disque où France chante « Quand Cézanne peint ». J’adore cette chanson. Michel m’avait touchée par sa modestie, et même Jacques, qui est plus réfractaire, en avait été ému. Il y avait du doute dans ses paroles et j’avais trouvé cette évolution formidable. Il était si attentif. On a parlé de l’album de France ; j’ai dit que j’étais impressionnée. Qu’il se renouvelait sans cesse. Je l’embarrassais, Michel. Il a bredouillé quelque chose comme : « J’essaie de faire de mon mieux », et il a changé de sujet. Je retrouve un peu de cette lassitude dans sa dernière lettre. Il parle du métier et il tient des propos blasés. Il se plaint de cette quête de rentabilité à court terme qui néglige tout le reste. Il parle du temps qu’il a passé sur la version anglaise de « Starmania », tout en étant presque certain que les Américains ne s’en occuperont pas. « C’est bien de l’avoir fait. Le disque existe quand même, maintenant », écrit-il.

La fin de sa lettre est si gentille. « Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne se voit pas très souvent, et c’est sûrement de ma faute. Je ne donne jamais signe de vie. Mais ça ne veut pas dire l’indifférence, et je pense souvent à toi et à vous. »

Je ne voulais pas aller à l’enterrement. C’était dans la plus stricte intimité. Et puis, la veille, j’ai reçu un coup de fil d’une amie : « France souhaite qu’on soit nombreux demain, les amis de Michel. » Alors, j’y suis allée. France a été extraordinaire. Forte. Vraiment, elle m’impressionne.

Propos recueillis par Arnaud Bizot


Michel Berger, le plus tendre adieu ...

Jacques Attali : « Ses mots disaient de plus en plus de choses importantes »

Paris Match. C’est une longue amitié qui vous liait à Michel Berger.

Jacques Attali. Une amitié de seize ans. J’ai rencontré Michel sur un plateau de télévision. Je venais d’écrire “Bruits”, un essai sur l’économie politique de la musique. Le livre lui avait plu, et il avait tenu à m’inviter pour me le dire.

P.M. Vous l’avez beaucoup revu ?

J.A. Oui. On déjeunait, on dînait, il y avait des soirées de jeux de société, de “Trivial Pursuit”, bref, une amitié normale entre gens normaux.

P.M. Des vacances …

J.A. Aussi, oui. Mais je ne suis pas un homme de l’anecdote. C’est la vie privée. Michel ne se dévoilait pas davantage. Nous sommes publics par ce que nous faisons. Mais privés dans nos vies. C’était entre nous une règle simple.

P.M. De quoi parliez-vous ?

J.A. Je lui parlais de ses chansons, il me parlait de mes livres. Je trouve que ses mots disaient de plus en plus de choses importantes. Il parlait aussi du tiers-monde, de l’art, du racisme, tout cela avec pudeur, élégance. De l’architecture aussi, et de sa passion pour les Indiens d’Amérique.

P.M. De la création ?

J.A. Oui. L’immense joie qu’elle procure, la solitude aussi. Michel était très perfectionniste. Il était amer de n’être pas reconnu en France comme il l’aurait souhaité.

P.M. Pourtant …

J.A. Pas reconnu officiellement par une consécration. Par exemple, il était amer que « Starmania » n’ait pas eu les Victoires de la musique.

P.M. Il travaillait sur la version anglaise de cette comédie musicale.

J.A. Il avait un désir immense d’être entendu en anglais. Il voulait montrer que la comédie musicale est aussi un art français. Mais c’était également quelque chose de l’ordre d’une revanche : il était furieux de l’invasion des musiques anglo-saxonnes en France. Il était à fond pour une chaîne musicale exclusivement française.

P.M. La mort avait successivement frappé ses proches depuis peu. On le disait désabusé.

J.A. Non. Plutôt exigeant. Et très impatient de faire.

P.M. Comment expliquez-vous qu’il ait surtout travaillé pour les autres ?

J.A. Michel était d’abord un compositeur, plus qu’un interprète. Je crois qu’il n’aimait pas trop être en public. En fait, il ne travaillait pas pour les autres, mais plutôt les aidait-il, par les mots qu’il savait trouver pour chacun. Je pense à Johnny, à Françoise et à France. Plutôt les aidait-il à aller au-delà d’eux-mêmes.

Propos recueillis par Arnaud Bizot


Michel Berger, le plus tendre adieu ...

Johnny : « Mon hommage à Michel, je le chanterai à Bercy »

« Michel était un ami. Un véritable ami. Il faisait partie de ma famille, comme France et ses enfants. Depuis sa mort, j’ai vécu les dix jours les plus terribles de ma vie. Je suis très malheureux. C’est tout ce que j’ai à dire. Mon hommage personnel, je le lui rendrai à Bercy, à ma façon … en le chantant l » Pudique, comme toujours, ému au-delà de l’imaginable, les épaules voûtées, Johnny a quitté son salon bleu sur un vague signe de la main avant de se réfugier dans sa chambre. Là, encore plus seul que d’habitude, il a laissé éclater une nouvelle fois son chagrin et pleuré celui qu’il respectait et aimait tant.

La villa Laurada – l’hacienda de Ramatuelle, où le rocker passe des « vacances studieuses » en fignolant sa grande rentrée parisienne du 15 septembre – est en deuil. Pour la mémoire de Michel, pour soutenir Babou (France Gall), Johnny est revenu à Paris pour les obsèques de celui qu’il surnommait « le poète ».

Pour la troisième fois en moins de deux ans, Johnny, l’homme qui ne pénètre jamais dans les cimetières, a dérogé à sa règle au nom de l’amitié. La première fois, c’était en Belgique, pour l’enterrement de son père, Léon Smet. La seconde fois, à Londres, il avait jeté dans la tombe de Mort Shuman une cassette de la chanson – « Dans un an, dans un jour » – que le grand compositeur avait écrite pour lui.

Le jeudi 6 août, au cimetière de Montmartre, le seul réconfort de Johnny a été la présence d’Adeline à ses côtés. Pour Michel Berger, Hallyday était toujours au rendez-vous de l’amitié. Voilà un peu plus d’un mois, dans « Paris Match », Johnny – à l’occasion de la sortie du disque « Double jeu » – rendait hommage à Michel et à France. A sa manière. Honnête et sincère. « Nous refaisions le monde jusqu’à 5 heures du matin. France est encore plus insomniaque que moi. Michel, lui, angoissé comme d’habitude, se posait et nous posait toutes les questions du monde. Ils ont réussi à m’apprivoiser, moi, le rebelle. Aujourd’hui, ils font partie de ma famille. »

La famille, le mot sacré chez Hallyday, lui qui n’en a jamais eu et qui se rêve inlassablement en patriarche de Ramatuelle. Peu avant la disparition de « l’homme fragile », Michel Berger et France Gall étaient venus dîner chez Johnny. Dans le patio tex-mex aux murs décorés de charges indiennes, ils avaient bâti des projets d’avenir autour du piano à queue laqué de blanc du chanteur : faire un nouveau disque. Ils voulaient retravailler ensemble pour retrouver les instants magiques de la création du « Chanteur abandonné » et de la mise en scène du premier Bercy de Hallyday. C’était en 1985.

« Dis, Michel, écris-moi une chanson a demandé Johnny.

– Non, répond Berger. Moi, je n’écris pas une chanson, je produis un album.

Eh bien, produis-moi un album », enchaîne Johnny.

Plus tard, Michel Berger avait confié : « Hallyday, c’est comme Piaf. On lui écrit une chanson et, en l’interprétant, il en fait autre chose. Il crée. C’est un merveilleux mélange de souffrance et de joie. »

Le 15 septembre, à Bercy, Johnny, mieux que quiconque, saura faire partager ce « merveilleux mélange » à des dizaines de milliers de fans en « chantant » son ami disparu.

Gilles Lhote


Michel Berger, le plus tendre adieu ...

Jean-Michel Jarre : « II avait encore tant de musiques devant lui »

Même âge, départs similaires entre la musique et les études littéraires, chemins parallèles remplis de sons et de mots : quand je pense à Michel Berger, je me dis que l’accident, c’est de se réveiller vivant chaque matin. Nos chemins se sont croisés depuis vingt ans déjà au hasard d’un studio, d’un plateau, d’une radio …

La première fois, c’était dans un studio d’enregistrement derrière la gare d’Austerlitz : le Studio Gang. J’écrivais « Les mots bleus » pour Christophe, il composait « Message personnel » pour Françoise Hardy. Ce qui fait l’originalité du parcours de Michel Berger à partir de ce moment, c’est l’équilibre dans sa création entre la simplicité des mots et un son qui lui est propre. Mais son travail le plus personnel a certainement été celui de « producteur musical », l’équivalent sonore du metteur en scène au cinéma : l’aboutissement en studio de l’idée créée sur le papier. Il a réussi de manière inhabituelle à donner à ses interprètes des textes et des mélodies qui correspondent chaque fois à leur univers – jusqu’à l’osmose parfaite avec France, de « La déclaration » à « Double jeu ».

Élégant Pygmalion de la chanson française, il a su proposer une alternative à la pop music anglo-saxonnes. A travers « Starmania », il a aussi réussi à imposer, avec succès, un genre quasi impossible en France : celui de la comédie musicale. Avec une approche à la fois cérébrale et populaire, il a sans cesse peaufiné, précisé son univers musical.

Michel Berger avait encore tant de musiques devant lui …

Par Arnaud Bizot, Gilles Lhote
Magazine : Paris Match
Date : 20 août 1992
Numéro : 2256

France Gall : l’adieu à l’amour

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Jamais France Gall n'avait paru aussi petite, sous l'implacable soleil du cimetière Montmartre, en ce jeudi 6 août 1992.
Jamais France Gall n'avait paru aussi petite, sous l'implacable soleil du cimetière Montmartre, en ce jeudi 6 août 1992.
France Gall : l'adieu à l'amour

Jamais elle n’avait paru aussi petite, sous l’implacable soleil du cimetière Montmartre, en ce jeudi 6 août.

Minuscule silhouette noire, à bout de douleur et de larmes, France Gall, disait adieu à l’amour.

La tendre et riante épouse de Michel Berger n’était plus qu’une femme désespérée.

Pourtant, ce désespoir, France savait qu’elle ne devait pas y sombrer. Pour sa fille, Pauline, 13 ans, et son fils, Raphaël, 11 ans, il fallait qu’elle tienne bon.

Alors, prenant sur elle, hagarde de chagrin, elle tenait ses petits par la main, tentant, à travers leurs doigts entrelacés, crispés, de leur communiquer la force et le courage d’admettre l’inadmissible, l’inhumain.

Digne

France, si digne, si pâle, n’était plus qu’amour et vigilance pour ses deux enfants. Comme ils souffraient ! Comme elle sentait dans son cœur de mère que, pour eux, l’épreuve était plus terrible encore.

13 ans, 11 ans, des âges où l’on n’est pas encore armé pour affronter les blessures des grands, mais où l’on a déjà toute la lucidité d’un adulte pour être cruellement meurtri.

Au sortir de l’enfance, privés de l’innocence et de l’insouciance des tout petits, Pauline et Raphaël étaient frappés en plein cœur par l’horreur et l’injustice de la vie. A l’heure des espoirs et des rêves, ils découvraient la mort, la pire : celle de leur papa.

Ce drame que vivaient Pauline et Raphaël, nulle mieux que France pouvait en percevoir les terribles ravages. Aussi, tout au long de la cérémonie, n’a-t-elle eu de cesse de les protéger, de veiller sur eux, épiant le moindre signe de défaillance. Une mère comprend dans sa chair les chagrins de ses enfants et, en ce matin insoutenable, France a été la plus belle, la plus courageuse des mères. Elle a su trouver le geste furtif qui essuie une larme sur la joue de Pauline, le baiser si tendre quand, soudain, la petite ne contrôle plus sa douleur, sans pour autant lâcher la main de Raphaël, serrant simplement un peu plus fort ses doigts pour lui dire : « Tiens bon, maman est là, sois fort. »

Puis, à la demande de France, Jacques Attali a prononcé l’éloge funèbre.

Amitiés

Des mots simples, emprunts d’une vibrante amitié et d’une grave tristesse. Jacques Attali qui, dans son hommage, n’a pas oublié les enfants serrés contre leur mère.

« Que la tendresse des adultes, a-t-il dit, la gorge nouée, apprenne, et c’est le plus difficile, à accompagner le deuil des enfants. »

Le discours terminé, chacun a observé une longue minute de silence. Piétinements sur les graviers, sanglots qui s’échappent et, soudain, le roucoulement de deux pigeons invisibles, comme si les oiseaux avaient voulu offrir leur chant à celui qui avait consacré sa vie à la musique …

Puis France, ses enfants serrés contre elle, s’est approchée de la fosse béante et, du bout de ses doigts tremblants, elle a envoyé à Michel un ultime baiser. Puis Raphaël, son petit visage crispé, mais réussissant toujours à maîtriser ses larmes, a lancé une rose. Enfin Pauline, effondrée, a jeté dans la tombe un petit mot qu’elle serrait contre elle depuis le début.

Ce petit mot cachait la plus émouvante des histoires.

En juin dernier, dans le secret de sa chambre, Pauline avait pris du papier, ses feutres de couleur et, de sa plus belle écriture, elle avait écrit : « Bonne fête, papa. » Trois mots tout simples mais à travers lesquels elle avait mis tout son amour et toutes ces pensées qu’on a parfois tant de mal à exprimer à son père à l’aube de l’adolescence. Puis elle avait dessiné deux petits cœurs, un pour elle, un pour Raphaël et, le 21 juin, ensemble, ils avaient offert leur petit « chef-d’œuvre » à Michel.

Ce billet si simple et si touchant, Michel l’avait conservé avec soin et l’avait même mis en bonne place sur son bureau. Ainsi il pouvait le voir à tout instant et, à chaque fois que ses yeux se posaient sur lui, c’était comme si Pauline et Raphaël lui faisaient un câlin.

Ce sont ces « quelques mots d’amour », comme le chantait si bien Michel, que Pauline a tenu à donner à son père pour toujours.

Puis tous les amis ont jeté, un à un, une rose sur le cercueil. Patrick Bruel, Alain Souchon, Jean-Michel Jarre, Richard Berry, Véronique Sanson, Françoise Hardy et tant d’autres …

Johnny était là, lui aussi.

Johnny qui, à Saint-Tropez, avait été le premier à se précipiter à « La Grande Baie », la villa de France et de Michel, quand il a appris la mort de son ami.

Tristesse

« Le décès de Michel, a confié Johnny depuis, cela restera la plus horrible soirée de ma vie. »

Les traits creusés par la tristesse, Johnny a accompagné Michel jusqu’à sa dernière demeure. Et là, au cimetière Montmartre, il a retrouvé Adeline, tout de noir vêtue. Alors, spontanément, unis par un même chagrin, les ex-époux sont allés l’un vers l’autre, et ne se sont plus quittés, se tenant par la main, accrochés l’un à l’autre comme deux naufragés du deuil.

Nathalie Baye, elle aussi, était là. Nathalie qui, la première, avait fait se rencontrer Johnny et Michel. Apparemment, leurs routes musicales étaient différentes, mais Nathalie avait senti que, dans les mélodies, les paroles des chansons de Michel, il y avait un monde très proche de celui de Johnny. Un monde que Johnny portait depuis toujours en lui et qu’il n’avait jamais trouvé l’occasion de révéler. Cette occasion, Michel Berger la lui a offerte en composant pour lui son album « Rock and Roll attitude », avec la célèbre chanson « Quelque chose de Tennessee ». Un album fusion où les talents de Johnny et de Michel se mêlaient intimement et que Johnny avait dédié à Laura.

Complicité

Plus tard, Adeline, elle aussi, a senti combien les deux hommes, par-delà leurs différences, étaient proches et que, entre eux, il y avait plus que de l’amitié : une réelle complicité de cœur. C’est Adeline qui a poussé Johnny à enregistrer « Diego », une chanson que Michel avait à l’origine composée pour France. Johnny ne voulait pas, mais Adeline l’a forcé à l’écouter encore et encore, et la magie a opéré.

Ces souvenirs, tous les revivaient alors qu’ils quittaient en silence le cimetière. Des milliers de souvenirs de bonheur et d’émotion : l’héritage de tendresse que leur avait légué Michel.

France, Pauline et Raphaël ont été les derniers à partir. Pathétique trio de la mère et de ses petits, serrés les uns contre les autres, marchant lentement vers la sortie.

Dès le lendemain des obsèques, France abandonnait Paris pour partir à la montagne avec Pauline et Raphaël. C’est là, loin du monde, protégés par des amis, qu’ils vont tenter d’apprendre à vivre sans Michel. tenter d’accepter l’inacceptable.

Magazine : France Dimanche
Par Bruno Samson
Du 15 au 21 août 1992
Numéro : 2398

Michel Berger : le chagrin de France Gall

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En 1994, en effet, il aurait déjà fêté ses trente ans de chansons ! Qui se souvient encore que Michel a été l'enfant prodige de la vague yéyé ?
En 1994, en effet, il aurait déjà fêté ses trente ans de chansons ! Qui se souvient encore que Michel a été l'enfant prodige de la vague yéyé ?
Michel Berger : le chagrin de France Gall

France Gall, l’une des rares personnes à l’avoir vu sur son lit de mort a trouvé qu’il ressemblait à un ange.

Vivant, déjà, avec ses fins cheveux bouclés, sa peau si douce, il paraissait ne pas avoir d’âge, lui qui disait : « La durée dérisoire de l’existence m’est insupportable. »

Alors Michel Berger travaillait sans cesse, du matin au soir, programmant ses projets de chansons et de spectacles de Londres à New-York, de Paris à Madrid, rangeant au fond de ses tiroirs ou de sa mémoire des chansons « pour plus tard ». Il avait pris, pourtant, le temps de se reposer dans sa villa « La Grand-Baie », à Ramatuelle, surplombant la plage de Pampelonne. Avec France Gall, sa femme, et leurs enfants, Pauline, 13 ans, et Raphaël, 11 ans. Lui qui disait encore : « Je n’arrive pas à accepter le monde tel qu’il est », descendait rarement vers les rives encombrées, et s’il allait dîner en famille ou en amitié, dans un des restaurants de la région, on le remarquait à peine.

Il préférait sa piscine, entre les oliviers centenaires, ou son court de tennis niché dans le maquis, tout prêt de la villa aux grands murs blancs : Raquette en main, il s’éclatait avec des joueuses classées de l’équipe de France, mais aussi avec Béatrice Schoenberg, l’ex-journaliste de la 5, femme de Claude Michel, le compositeur, l’un de ses proches, ou Florence Schaal, la journaliste de TF1, et les amis de passage pourvu qu’ils montent au filet ! Rien ne lui faisait plus plaisir que de jouer avec la petite balle, comme il jouait avec les mots de ses chansons. C’est là, soudain, qu’un dimanche d’août, son cœur l’a trahi, peu après vingt heures. L’attaque a été foudroyante.

Réanimateurs et cardiologues, arrivés très vite à la villa, n’ont pu le ramener à la vie. Alors on s’étonne, car s’il existe des « chanteurs fous » allant au bout de leurs limites, lui ne buvait que de l’eau, ne fumait plus et mangeait peu et léger – affectionnant la cuisine   japonaise – et n’avait jamais, semble-t-il, connu d’alerte cardiaque.

Bien sûr, il disait : « Je ne veux pas être un vieux chanteur. »

Bien sûr, il chantait « La solitude, le temps qui passe et l’habitude, regarde-les, nos ennemies », mais il y tenait, à la vie. Avec France Gall, il avait réussi ce dont peut rêver tout couple de chanteurs au monde. L’harmonie du style, l’harmonie des voix avec ce « Double jeu », album entré désormais dans la légende et dont on ne peut plus entendre « Laissez passer les rêves » sans se dire que le rêve est brisé à jamais. Brisé pour nous tous qui aimions ses musiques et ses chansons, mais aussi et surtout pour France.

Un jour de 1974, elle était arrivée chez lui pour lui confier sa voix et sa voie, simplement parce qu’elle avait entendu son « Attends-moi » à la radio et qu’elle y avait sans doute vu un appel, un signe.

« Nous nous sommes retrouvés, lui au piano, moi à côté. Nous avons dialogué, un véritable échange. Un échange qui m’a obligée à changer ma vie. Michel est devenu mon compositeur de tous les instants. »

France Gall

L’année suivante, il lui écrit sa « Déclaration », puis comme s’il perpétuait leur couple en chansons, « Si maman si ». Le mariage n’est que la suite logique de ces notes et ces mots qu’ils partagent, de disque en disque, tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre.

Une fille, en 1978, un garçon, en 1981, arrivent pour peindre une image de bonheur qu’ils sauront toujours préserver. Il a fallu ainsi attendre le 22 juin dernier, au New Morning, à Paris, où il présentaient « Double jeu » à leurs amis, pour la première sortie publique de Pauline et Raphaël Gall/Berger, un patronyme qu’ils auraient pu inventer ! Tous ceux qui ont eu le privilège d’assister à cette soirée se souviendront de « Gallberger » en live, mais aussi de Raphaël et Pauline reprenant en chœur les chansons de leurs parents. On ne peut s’empêcher de disséquer, aujourd’hui, certains des mots voulus par Michel. Comme dans « Jamais partir » où il exprime l’espoir, le désir de rester toujours près de ceux que l’on aime : « Il ne faudrait jamais partir. Mais quelqu’un sera là peut-être pour se souvenir que j’étais là, que c’était toi. »

Balavoine avait écrit, lui, « Partir avant les miens » comme une prémonition. Une chanson que Michel Berger connaissait par cœur. Comme il connaissait le chanteur, dont la disparition soudaine, en 1986, à 33 ans, l’avait bouleversé : « Daniel était la seule personne à qui je pouvais vraiment demander son avis sur mon travail. Parce que je croyais en la valeur de ses jugements. C’était un aventurier dans le bon sens du terme, qui  cherchait avant tout, à briser les injustices du monde. »

Aussi, sans tapage, dans l’ombre, Michel avait souhaité participer au combat de l’association Action école, comme Balavoine, avant tout pour sensibiliser les jeunes à la réalité africaine. « Babacar », l’un des nombreux succès de France, lui venait de cette expérience. Pour Michel, la chanson était, avant tout, un engagement et remontait très loin.

En 1994, en effet, il aurait déjà fêté ses trente ans de chansons ! Qui se souvient encore que Michel a été l’enfant prodige de la vague yéyé, chouchou de l’émission de radio « Salut les copains » ?

En 1963, il enregistrait « Tu n’y crois pas ». Il y croyait tant qu’au fil de ses aspirations et de ses inspirations, il avait su donner de la voix pour lui, pour Véronique Sanson, pour France et pour quelques rares autres, dont Françoise Hardy. Une réussite à laquelle, malgré sa discrétion légendaire, il associait ses parents : « Mon père, Jean Hamburger, le premier à avoir réussi une greffe du rein, aurait sans doute préféré que je fasse médecine et ma mère, la concertiste Annette Hass, que je me consacre à un tout autre type de musique, mais … »

Michel avait perdu son frère aîné, Bernard, en 1985, des suites d’une sclérose en plaques. C’était un architecte de talent. Il lui avait rendu hommage en choisissant pour son « Grand Échiquier », cette année-là, l’une de ses réalisations pour décor. Michel avait aussi une sœur, Françoise, unie dans le chagrin à France Gall, pour qui et avec qui il chantait « Toi, sinon personne », aveu d’amour, aveu de passion pour celle qui n’a jamais cessé de répéter : « Je n’ai envie de travailler avec personne d’autre que Michel. Aucune musique ne me touche comme la sienne. C’est lui qui me connaît le mieux au monde. »

Magazine : Télé 7 Jours
Par Vincent Balin
Date : du 15 au 21 août 1992
Numéro : 1681

Merci à Elisabeth.

Michel Berger, France Gall

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Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael.
Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael.
Michel Berger, France Gall

Michel Berger, une génération en deuil.

Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael, et des chansons qu’il composait, qu’elle interprétait et où ils avaient décidé de mêler leurs voix.

Dimanche soir, Michel Berger jouait au tennis dans le jardin de sa villa du Capon, à Ramatuelle. Vers 20 heures, il a soudain ressenti un violent malaise. Il a pris un bain et, de nouveau, la douleur a éclaté dans sa poitrine. Le médecin appelé par France Gall était a son chevet et avertissait le Samu quand une troisième crise l’a terrassé.

Lambert Wilson, qui jouait « Ruy Blas » au festival de Ramatuelle, l’avait convié après le spectacle pour fêter son anniversaire. Comme Michel était un ami ponctuel, on s’est étonné de son absence. Il allait avoir 45 ans. Il ne fumait pas, ne buvait pas, mais travaillait énormément, il effectuait une incessante navette entre la France et les Etats-Unis, où il montait son opéra « Starmania » en anglais. Le plus discret et sans doute le plus talentueux des anciens « copains », qui semblait voue à ne jamais vieillir, avait brulé son cœur.

Michel Berger, France Gall

Il a enregistré à 15 ans son premier 45 tours, « Tu n’y crois pas », et, deux années plus tard, un concerto symphonique pop, « Puzzle », Michel Hamburger est définitivement devenu Michel Berger.

Rocker singulier, il se découvre une nouvelle famille, celle des copains. France Gall, elle, est déjà la vedette confirmée qui, dans quelques mois, gagnera le prix Eurovision avec « Poupée de cire, poupée de son », de Gainsbourg.

Le 12 avril 1966, tous deux – Lui à l’extrême gauche, bras sagement croisés, elle deux rangs plus haut, devant Sylvie et Johnny – posent parmi d’autres idoles des sixties, Gainsbourg, Jean-Jacques Debout, Michel Paje, Ronnie Bird, Monty, Sophie, Michel Laurent, Nicole (des Surfs), Salvatore Adamo, Dick Rivers et Véronique (des Surfs), pour Jean-Marie Périer, le photographe de « Salut les copains ». Les deux adolescents ne feront pourtant pas connaissance ce jour-là. Le destin attendra sept ans pour réunir l’homme et la femme.

Michel Berger, France Gall

Ils avaient passé un pacte : ne pas parler l’un de l’autre.

Toute sa vie, le jeune chanteur a regretté de ne pas avoir été plus proche de son père, Jean Hamburger, appelé « le père de la néphrologie mondiale » depuis qu’en 1962 il avait été le premier au monde à réussir une transplantation de rein. Il aurait souhaité qu’à son tour son fils devienne médecin. Michel a choisi la musique. Après une enfance bercée pas les valses de Chopin, Annette Haas, pianiste de concert, il a découvert le rock des premiers jours, et décidé de composer se propres mélodies. Mais il n’a jamais oublié les paroles de son père, mort le 1er février dernier (NDLR : 1992) : Créer, c’est affirmer qu’on existe, c’est anéantir le néant. » Comme le chirurgien, le pianiste n’a eu pour cela qu’à suivre les paroles d’une chanson qu’il avait écrite sur Cézanne : « Il laisse faire la magie de ses mains ».

Michel Berger, France Gall

1974 : il épouse France et lui offre sa “déclaration”.

Lui porte des pattes d’eph’, elle est juchée sur des semelles compensées géantes. Leur roman d’amour débute en 1973 comme un opéra-rock hippy. Michel, après avoir rêvé de philosophie et rédige une thèse savante sur « l’esthétique de la musique pop », a composé « Message personnel » pour Françoise Hardy et « Besoin de personne » pour Véronique Sanson, dont il partage l’existence. Ce perfectionniste vient juste de se décider à interpréter lui-même ses chansons quand il rencontre France Gall, qui, elle, vit alors avec Julien Clerc. « J’admirais l’auteur-compositeur, je suis tombée amoureuse du garçon », dira-t-elle. Elle lui a demandé d’écrire pour elle. Il a répondu par une chanson dont le titre était un doux aveu : « La déclaration ». Comme Sylvie et Johnny ou Stone et Charden, France et Michel deviennent un des couples emblématiques de la génération yé-yé. Un couple qui, cimenté par la passion et le talent, traversera sans tempête dix-huit ans de tendresse et de musique.

Michel Berger, France Gall

Partout, ils mènent la croisade des shows de charité.

Comme tous les baby-boomers nés dans l’après-guerre, la paix est leur seul credo. Comme toutes les stars de leur génération, ils l’ont chantée et se sont systématiquement engagés au service des grandes causes humanitaires. Avec Coluche, Goldman, Renaud (entre autres), ils étaient déjà là pour le concert des chanteurs sans frontières contre la faim, donné à La Courneuve le 13 octobre 1985. Bien qu’il se soit toujours senti solidaire de ces combats généreux, Michel Berger, légèrement excédé par l’exploitation médiatique du « charity business », doutait de leur efficacité, et il avait décidé, avec France, d’être très prudent dans le choix de leurs prestations philanthropiques. En revanche, depuis l’Afrique, avec Balavoine, jusqu’à Phnom Penh, au Cambodge (qui a inspiré un titre de leur dernier album commun, « Double jeu »), France et Michel ont toujours voulu manifester leur solidarité et entrainer leurs amis pour la défense des damnés de la terre.

Michel Berger, France Gall

L’entente parfaite du créateur et de sa muse.

« Il y a des années que nous faisons ce métier, uniquement parce que nous l’aimons. J’aime France, et je veux qu’elle existe toute seule. Nous ne serons jamais le double, l’ombre l’un de l’autre. »

Le 7 juin dernier, quand ils interprètent ensemble les chansons de leur nouvel album commun, Michel ignore qu’il incarne pour la toute dernière fois sur scène, face à France, l’éternel et séduisant adolescent romantique qui joue du piano debout. L’album s’intitule « Double jeu », mais il est celui de l’amour triomphant. Et de la sincérité. Michel est parti sans avoir le temps d’écrire le scénario du film qu’il rêvait de réaliser. Avec lui, un peu du temps des copains meurt à jamais.

Interview France Gall et Michel Berger par Alain Morel.

Alain Morel, envoyé spécial du « Parisien » et animateur de Radio Service Saint-Tropez au festival de Ramatuelle, a rencontré France Gall et Michel Berger quelques heures avant le drame. Pour « Paris Match », voici leur dernière interview ensemble. Et l’ultime confidence d’un compositeur bien dans sa génération.

Paris Match. Votre maison est-elle à Ramatuelle ou à Saint-Tropez ? il parait qu’il y a une ligne frontière …

France Gall. En effet, il y a une partie du terrain, entre 7 000 et 7 500 mètres carrés, qui est sur Saint-Tropez et une autre, celle ou est bâtie la maison, située sur Ramatuelle.

P.M. Ainsi, en jouant au tennis, on peut changer de commune en changeant de côte.

France. Suivant le côté du court ou l’on se trouve, on joue à Ramatuelle ou à Saint-Tropez.

P.M. Vous êtes venus au festival de Ramatuelle. En général, vos vacances sont plutôt calmes. Vous ne sortez pas beaucoup dans les endroits de la région dits a la mode ?

France. Nous ne sommes généralement pas la en août. Nous n’avons donc jamais eu l’occasion d’assister au festival.

P.M. Comment vivez-vous dans la maison l’été ?

Michel Berger. Tranquilles. Il n’y a pas chez nous de grandes tablées de dix personnes tous les jours. On est plutôt sauvages. Ce qui est formidable dans cette région, c’est qu’on trouve des gens qui sortent dans les boites, qui voient beaucoup de monde, qui ont beaucoup d’amis, et qu’on peut en même temps rester dans sa maison très tranquillement. Ramatuelle, c’est comme ça. Beaucoup de gens vivent dans leur maison, dans leur coin, très heureux.

P.M. Combien de temps allez-vous rester tranquilles dans la maison ?

Michel. Nous partons dans quelques jours, mais nous venons assez souvent hors saison. C’est un endroit merveilleux l’hiver.

P.M. France, vous allez avoir un hiver très chargé. On va retrouver l’album sur scène ?

France. Un automne, un hiver, un printemps très chargés, une année très chargée. Nous commençons le 7 octobre, à la Cigale. Après, nous irons chanter dans des endroits où nous avons toujours eu envie d’aller, comme Phnom Penh, Hanoi, Shanghai, Dakar. Cela va s’étaler sur toute l’année. Nous ferons aussi une tournée en France et peut-être une grande salle … Je ne suis pas d’accord avec Michel quand il dit qu’on est plutôt calmes. Cette année, c’est vrai qu’on est un peu au calme, mais sinon, ce sont plutôt les grandes tablées. Certaines années, la maison est pleine. Il y a toujours des amis qui dorment, qui passent. Dans toutes les maisons alentour, il y a des amis. Donc, on se reçoit les uns les autres, ce qui fait le désespoir des restaurateurs.

Michel. Je ne vois pas cela comme ça.

France. Il n ‘y a jamais assez de monde pour Michel. Il aime bien quand il y a beaucoup de monde, quand ça passe.

P.M. Vous avez dit que Phnom Penh serait une des villes étapes de la tournée. C’est aussi une des chansons de l’album. Elle est dédiée a quelqu’un. Est-ce qu’elle a une petite histoire ?

Michel. Elle n’est pas dédiée a quelqu’un, elle est dédiée a toute une équipe. A Phnom Penh, nous sommes alles visiter l’hôpital Calmette. Comme souvent dans les endroits où il y a beaucoup de difficultés, nous avons rencontré des équipes qui font des choses formidables. C’était vraiment le cas. On y a rencontré des médecins anonymes qui font un travail merveilleux. Il y a des tas d’équipes : Médecins du monde, Médecins sans frontières. Quand on les voit sur place, c’est vraiment extraordinaire. C’est vraiment l’aventure moderne. Je comprends très bien que des jeunes ayant entre 15 et 20 ans soient fascinés. C’est une manière de vivre qui est en même temps une grande aventure humaine.

France. Avoir le sentiment de pouvoir aider les autres, c’est formidable. Cette chanson, “Phnom Penh”, est une façon de les saluer.

P.M. Vous avez beaucoup fait. Vous avez enregistré des disques collectifs pour de grandes causes humanitaires, vous avez participé aux travaux de la fondation Balavoine. J’ai lu quelque part, France, que, sans renoncer à ce genre d’action, vous aviez l’intention de le faire de façon plus anonyme.

France. Il y en a un peu marre. Maintenant, pour un oui, pour un non, on vous demande de faire un disque. Ça n’a plus aucun poids. Tout le monde fait un disque pour tout. Il y a toujours de la bonne volonté, mais je me méfie beaucoup des gens de bonne volonté. Je n’ai plus envie de me montrer comme ça. J’ai eu plusieurs fois Michel Gillibert au téléphone parce qu’on a fait des choses ensemble. Je lui ai dit : « Maintenant, c’est fini. Je veux bien coller des enveloppes, mais je ne veux plus aller à la télé. »

Michel. C’est compliqué, car on ne peut pas non plus faire une croix sur tout. Le disque sur le sida, par exemple, c’est bien. Il est bon que des choses soient faites qui puissent faire parler les gens sur certains sujets. L’important n’est pas seulement de rapporter de l’argent, c’est aussi d’en parler. Mais il ne faut pas non plus que ce soient les mêmes tout le temps. De plus, dès qu’on refuse quelque chose, on vous demande : « Celui-là, pourquoi vous ne l’avez pas fait ? »

P.M. France, je suis étonné de vous découvrir à Ramatuelle. Je vous pensais définitivement au Sénégal.

France. L’été – en fait, pour eux, l’hivernage -, il fait très lourd. Et puis, ma maison est en travaux. Venir ici au mois de juillet est devenu une habitude. Pour les enfants, il est important de retrouver un endroit régulièrement a la même époque, le même endroit, des amis. Quand j’étais petite, j’allais toujours au même endroit. C’est agréable. Ça vous fait des souvenirs pour plus tard.

P.M. Le Sénégal, c’est un coup de foudre ?

France. Ça fait très longtemps que j’y vais, mais il y a seulement quelques années que je suis très attachée au Sénégal, et a l’Afrique. Maintenant, c’est devenu indispensable. Quand je n’y vais pas pendant deux ou trois mois, j’ai vraiment envie d’y retourner.

P.M. On vous y appelle “la Négresse blonde”. C’est aussi le titre d’une des chansons de l’album. Michel, c’est vous qui avez trouvé ce pseudonyme ?

Michel. Non, c’est France qui m’en a parlé. J’ai été frappe de ce nom qu’on lui avait donné là-bas. J’ai d’ailleurs découvert que ce n’était pas très original. Un livre et un film ont été appelés “La Négresse blonde”. Cela existe depuis longtemps. C’est assez amusant, l’idée qu’il peut y avoir des mélanges.

P.M. Vous avez un autre endroit a vous quelque part dans le monde ?

France. On le cherche. On l’a cherche il y a quelques mois.

Michel. Je suis souvent allé en Angleterre et aux Etats-Unis, où nous avons enregistré “Starmania” en anglais. Je commence à m’y sentir bien, surtout aux Etats-Unis, parce que la musique fait partie totalement de la vie et que ça me rend très heureux.

P.M. Côte Ouest ?

Michel. Même a New York, qui est une ville beaucoup plus dure. Ce que j’adore là-bas, c’est le contact avec les musiciens, tous les gens qui touchent à la musique. J’ai vraiment l’impression qu’il y a une autre manière de voir la musique. Cela me fait du bien. Je me ressource beaucoup dans les rapports que je peux avoir avec les musiciens et tous les gens qui sont dans le domaine de la musique, là-bas.

P.M. Ces dernières années, quand on évoquait vos retours a la scène, vous sembliez vouloir prendre un peu de recul. Finalement, vous revenez tous les deux complètement ensemble, presque en osmose.

Michel. Il y a très longtemps que nous le voulions. Comme France n’avait plus envie de faire des disques toute seule, j’ai davantage envie d’écrire. Les chansons, c’est très volatile, ça disparait assez vite. Nous avons trouvé cette manière de repartir à l’aventure. C’est une aventure que de faire un disque a deux, avec une musique un peu différente.

P.M. France, pourquoi ne vouliez-vous plus monter sur scène ?

France. J’avais le sentiment d ‘être allée au bout de quelque chose, au bout de ma carrière artistique. Le dernier spectacle que j’avais fait, je l’avais adoré. Nous avions réunît sur scène la musique africaine, des musiciens américains, français. J’avais l’impression que c’était un aboutissement. Je ne voyais pas ce que je pouvais tenter de plus qui me rendrait encore plus heureuse que le spectacle et l’album « Babacar », il a fallu que nous abandonnions un peu nos personnalités pour devenir une seule et unique personne. Nous voulions vraiment que ça ressemble à un groupe. Nous ne voulions pas qu’on reconnaisse nos voix. Il fallait que nous trouvions un son qui se mélange bien.

P.M. C’est un travail qui vous a pris neuf mois … Maintenant que l’enfant est né, il ressemble plus à son père ou à sa mère ?

Michel. Je pense que c’est un mélange. L’écriture est signée du père, une grande part de la direction du disque a été faite par la mère. Si j’avais composé ce disque tout seul, ce n’aurait pas été ce disque-là …

P.M. Vous avez fait entre amis, il y a quelques semaines, une petite soirée, à Paris, au New Morning, pour vous essayer sur scène et montrer à vos amis les chansons de l’album. C’était évidemment une soirée intimiste. On murmure que le spectacle sera lui aussi un peu intimiste.

France. Oui, nous en avons très envie. D’ailleurs, le choix de la Cigale est assez symbolique. Il y a, pour nous deux, une espèce de lassitude pour les énormes spectacles. La scène, c’est communiquer quelque chose aux gens. On a envie de se ressourcer avec des gens proches de soi.

P.M. Michel, il y a quelque temps, vous aviez, à titre personnel, des projets de cinéma. Où en êtes-vous ?

Michel. J’ai été obligé de remettre un certain nombre de choses pour faire ce disque et la scène qui va aller avec. Cela ne me rend pas malheureux, car le sujet du film que je voudrais réaliser n’est pas d’actualité. Ce n’est donc pas un problème, mais cela fait vraiment partie des choses que j’ai envie de faire dans les années qui vont venir.

P.M. Et vous, France, a une certaine époque, vous envisagiez de vous tourner vers la mise en scène de spectacles. Vous avez d’ailleurs déjà participé à des mises en scène. C’est oublié ?

France. En fait, je ne sais pas si je serais capable de réaliser des spectacles. Je suis quelqu’un d’assez dirigiste. Je suis donc assez faite pour diriger. Mais cela ne suffit pas. Je crois que je ne serais pas capable d’y arriver toute seule. Quand Michel travaillait sur “Starmania”, c’était intéressant. J’étais là tous les jours. Monter un spectacle comme cela me passionnerait, mais j’aurais besoin soit que Michel soit là, soit de travailler avec quelqu’un d’autre. Je ne pourrais pas décider toute seule. C’est un vrai métier, et je n’y ai pas beaucoup travaillé. Pour l’instant, je considère que j’apprends encore.

P.M. Qu’avez-vous fait pendant ces deux ou trois ans ou l’on n’avait plus de nouvelles de vous ? Pour Michel, on a su, mais, pour vous, on ne savait rien. Est-ce un secret ?

France. Non. J’ai beaucoup pensé. J’ai pas mal suivi Michel. Nous sommes partis faire de grands voyages à l’autre bout du monde, voir d’autres horizons. J’ai deux enfants, comme vous le savez. Je crois qu’ils sont bien dans leur peau, bien dans leurs baskets. C’est grâce au temps que je leur ai consacré.

P.M. Avez-vous l’impression d’avoir encore des rêves à accomplir ?

France. Hier, sur la plage, quelqu’un m’a fait les lignes de la main. Je n’avais jamais accepté jusque-là. Mais comme je suis un peu dans une période de trouble, je me suis dit : « Tiens ! Peut-être que ça va m’éclairer un peu. » Cette personne-là m’a dit des choses extraordinaires. Elle m’a dit que ça allait venir maintenant. Je ne sais pas du tout ce que ça peut être. Elle m’a dit : « Vous entrez dans l’immortalité.” Je lui ai dit : “Ce n’est quand même pas avec ma petite carrière de chanteuse que je vais entrer dans l’immortalité. Ça va se passer maintenant ?” Elle m’a répondu : « En effet.” Donc, j’attends de pied ferme ce qui va se passer. Je m’y attends.

Michel. Je suis très intéressé de savoir ce que l’immortalité va choisir.


Il pose doucement sa main sur l’épaule de France et ses yeux se ferment.

Il appelle France Gall : « Qu’est-ce qui se passe ? J’ai à nouveau mal à la poitrine. »
Michel Berger est dans son bain. Dimanche soir, 20h30. Il est inquiet. Il vient de jouer au tennis, une petite heure, comme chaque jour depuis qu’il est à Ramatuelle. Mais cette fois-là, il a dû interrompre sa partie. Premier élancement au cœur. Cela ne dure pas longtemps, il rentre dans sa maison. Pense que c’est la chaleur, et c’est vrai qu’aujourd’hui il a fait spécialement chaud. Second élancement dans le bain. France Gall téléphone a un médecin de garde. Il est en tournée. Une secrétaire le contacte par radio. Le médecin rappelle aussitôt chez les Berger, il ne connait pas bien la route. Au téléphone, France Gall est tremblante : « Dépêchez-vous, il a très mal. »

Dix minutes plus tard, le médecin est au chevet du compositeur. Michel Berger est en peignoir, allongé sur son lit. Cela va mieux. Il a l’air rassuré, détendu même, c’est tellement agréable quand la douleur s’arrête. »
« Cela me serrait dans la poitrine, je ne veux pas resouffrir comme cela », dit-il au médecin qui lui donne un comprimé et lui demande s’il a eu des antécédents cardiaques. Non. Rien. Il faut quand même faire immédiatement un examen.

« Si l’examen est bon, vous devrez sans doute faire attention, désormais. »
« Si c’est pour finir comme Goscinny, ça n’est pas la peine », plaisante Michel Berger. [Le scénariste d’Astérix » est mort au cours d’un examen cardiaque en pédalant sur une bicyclette.]

Le médecin prend le téléphone sur la table de chevet, appelle SOS Médecins et le Samu. Ils ont le matériel adéquat. Il parle au Samu, se retourne vers Michel Berger. Brusquement, le chanteur pâlit, il porte de nouveau la main à son cœur. Le médecin lâche le téléphone, lui fait une injection.

Michel Berger s’étend sur le lit, France Gall s’assied près de lui. Maintenant. Les gestes du chanteur sont lents. Il pose doucement la main sur l’épaule de France. Lentement ses yeux se ferment. Lentement, sa main sans force quitte l’épaule de sa femme et tombe sur le lit. Michel Berger est mort. Un quart d’heure s’est écoulé depuis l’arrivée du médecin.

Le Samu et S.O.S. Médecins arrivent à leur tour. Pendant trois quarts d’heure ils essaient de réanimer le chanteur.

Michel et France. Depuis dix-huit ans, ils avaient calmement tissé leur vie autour de leurs enfants Pauline et Raphael.

« Moi, je me fous de ce qui se passe après la mort ».

Il était 17 heures, ce dimanche après-midi. Sur le seuil de sa villa du Capon, un haut quartier perché sur la frontière des communes de Ramatuelle et de Saint-Tropez. Michel, en short et chemise verte, nous disait « au revoir » de la main. « Et a tout de suite », même, puisque, après avoir passé l’après-midi avec France et lui, nous devions le retrouver, trois heures plus tard, au théâtre Gerard-Philipe.

« Ce sera quasiment notre première et dernière sortie, puisque nous regagnons Paris demain, nous avait-il confié. Dommage, car j’aurais aussi aimé aller applaudir “La contrebasse”, avec Villeret, et “Le mystère des faux Bulgares”. Mais le devoir nous appelle. »

Depuis quelques jours, entourés seulement de « vrais » amis de passage – leurs deux enfants confiés à l’oxygène vivifiant des montagnes -, ils avaient préparé au calme un avenir chargé. La quarantaine « difficile » de France (« Pendant quatre ans, j’ai vraiment dégusté, réalisant qu’avant Michel on m’avait volé ma jeunesse et qu’a présent j’entrais dans une dernière ligne droite »), son exil épisodique sur une ile du Sénégal (« Là-bas, je retrouve mes 18 ans, je n’ai de comptes à rendre à personne, je n’ai pas, comme ici, besoin de porter des lunettes noires pour supporter le regard des autres »), les angoisses de Michel (« Nous, les artistes, demeurons des “ados” attardés, ou notre époque est redoutable pour les adolescents, ce postmodernisme synonyme d’exploitation et d’indifférence m’affole ! ») : ici, dans la paix retrouvée de leur maison, tout semblait enfin d’estomper. Seuls vrais soucis du jour : les dégâts inouïs provoqués dans leur jardin par une meute de singuliers noctambules, et, soudain, cette phrase glacée de Michel déclarant a ses hôtes, à la fin du déjeuner : « Moi, je m’en fous de ce qui se passe après la mort ! »

« C’est d’abord le calme que tu apprécies ici ?

  • C’est un havre de paix, un privilège exorbitant … Celui de pouvoir profiter d’un endroit qui fait courir le monde tout en se retranchant des plaisirs factices et des pressions en tout genre.
  • Au fait, ou en es-tu avec « Starmania » ?
  • Si je me suis donné tant de mal pour que le spectacle soit monté à Londres, c’est parce que je souffre du côté « volatile » de la chanson. C’est fabuleux qu’une œuvre puisse survivre à son exploitation commerciale, qu’elle puisse franchir des frontières. « Starmania » à Londres, c’est presque fait… le disque est en boite -, et s’ils acceptent de comprendre qu’il s’agit d’un Opera rock sans le stress de leurs comédies musicales habituelles, je vais être le plus heureux des hommes. Comme je l’ai été quand certains, comme Johnny, ont repris mes chansons. Avec “Diego”, il m’a fait frissonner !
  • il va bien, Johnny ? il semblait un peu fatigué, ces derniers temps.
  • il est venu déjeuner a la maison avant-hier. Avec nous, il a toujours été adorable. Je lui ai d’ailleurs fait remarquer. Il m’a répondu : « Chez toi, je me tiens bien ! » Vous savez, entre quelques-uns du métier tel que je le conçois, on a de vrais rapports. On n’est pas Michael Jackson.
  • Vous irez le voir ?
  • Peut-être. Le show doit être parfait.

On a un ami qui le connait et qui en parle comme d’un enfant, avec ses folies et ses rêves. Une sorte de Disney chantant. Mais, côte vie privée, fantasmes et « surpression”, il vit sur une autre planète.

  • Vous, sur la vôtre, vous vivez comment ?
  • En évoluant, [Rire.] J’essaie peut-être de me faire mieux connaitre, enfin, connaitre pour ce que je suis. Plein de gens me croient blase, froid, docile. En fait, je suis tout le contraire. J’ai en moi une pudeur et une distraction qui me font traiter par France de « professeur Tournesol » … Mais j’ai aussi une vraie révolte contre un monde injuste ou il est trop difficile d’être complétement heureux !

Magazine : Paris Match
Par Arnaud Bizot et Alain Morel
Numéro du 13 août 1992
Numéro : 2255