Accueil Blog Page 29

France Gall parle de Michel pour la première fois

0
France Gall a longtemps hésité avant de participer à "Celui qui chante", l'hommage collectif rendu à son mari le 25 janvier sur France 2, six mois après sa mort.
France Gall a longtemps hésité avant de participer à "Celui qui chante", l'hommage collectif rendu à son mari le 25 janvier sur France 2, six mois après sa mort.

France Gall a longtemps hésité avant de participer à “Celui qui chante”, l’hommage collectif rendu à Michel Berger, le 25 janvier sur France 2, six mois après sa mort.

Devant l’enthousiasme de Bruel, Cabrel et d’autres, à se joindre à l’émission de Lionel Rotcage, elle s’est lancée, “admirable, digne et vraie”, pour évoquer le chanteur tant aimé, tant admiré et trop tôt parti, et pour chanter aussi deux chansons, “Superficiel et léger” et “Jamais partir”.

Michel avait une vie très occupée et très stressante pour moi. Lentement mais sûrement, il allait passer derrière la caméra. Le dernier album que nous avons fait ensemble marque un très grand changement. C’était le tout début d’autre chose et c’est un grand dommage pour moi de ne pas être le témoin de ce que serait devenue cette deuxième carrière, j’aurais voulu la voir s’épanouir.

France Gall a longtemps hésité avant de participer à “Celui qui chante”, l’hommage collectif rendu à son mari le 25 janvier sur France 2, six mois après sa mort. A Lionel Rotcage, un ami de longue date du couple, producteur, scénariste, réalisateur de cette première émission souvenir, elle n’a cessé de confier ses doutes : “Je ne pourrai pas, je vais fondre en larmes, peut-être qu’il ne faut pas“, et puis plus tard, la décision prise: “Est-ce que je ne suis pas trop présente ?“, “On ne me voit pas trop ?“.

France Gall ne veut pas être la gardienne du temple, la seule héritière d’un talent qui appartient à tous, elle n’est qu’une jeune femme balayée par le chagrin, « perdue, une personne admirable, digne et vraie » (selon Lionel Rotcage) qui a accepté de chanter deux chansons du dernier album “Double jeu” parce qu’elle seule pouvait les chanter. Dans les conditions absolues du direct, avec son orchestre. Le visage lisse, petite robe noire, elle n’a rien perdu de sa fraîcheur et sa voix garde toute sa vitalité quand, seule en scène, elle chante “Superficiel et léger” et “Jamais partir”.

Cette énergie, elle l’a usée au fil du tournage, choisissant, encourageant, suivant avec Lionel Rotcage les artistes que Michel aimait ou admirait, capables d’interpréter les chansons que Michel avait écrites pour lui, Alain Chamfort, Francis Cabre!, Vanessa Paradis, Patrick Bruel, Marc Lavoine, Salif Keita. Pour eux, il a fallu les réorchestrer, les adapter à leur personnalité, répéter, tourner. Un gros travail.

Certains ont tout de suite accepté, comme Vanessa Paradis qui a dit oui en une seconde, Patrick Bruel, qu’on ne voit pourtant jamais, actuellement, à la télévision : “Il avait choisi “Seras-tu là ?”, il me téléphonait la nuit pour retravailler les arrangements, et puis il a eu l’idée d’un quatuor à cordes, il a bossé comme un fou. C’est un fan de Michel, quand il a présenté son dernier album avec France au New Morning, un bœuf s’est improvisé et je me suis aperçu que Patrick connaissait les paroles de toutes les vieilles chansons par cœur.

Francis Cabre!, en tournée aux Antilles, a répété là-bas, d’où le rythme un peu biguine de “Quelques mots d’amour”. Alain Chamfort est revenu de Belgique où il travaillait tout spécialement pour cette émission, il avait mal à la gorge, France le soignait avec des thés au miel. Marc Lavoine, qui avait voulu répéter avec les musiciens de Michel, s’inquiétait de ne pas avoir trouvé le bon phrasé. France, présente encore, l’aidait, le rassurait. Dans cette symphonie de générosité amicale, un seul couac et une grande déception, l’absence de Johnny Hallyday. L’ami déclaré, le compagnon d’album, celui pour qui Michel avait composé une de ses plus belles mélodies, “Tennessee”, avait promis de venir. Après avoir mobilisé décor et studios à grands frais, s’être une première fois excusé, on l’a attendu en vain tout un samedi. Pas un mot, pas une explication. Michel avait écrit dans « Seras-tu là ? » : “… quand nos regrets viendront danser autour de nous …”.

Les chansons qu’on entend, une poignée choisie parmi les 403 écrites par Michel Berger, parlent d’amour comme toutes les autres. Michel si pudique, si soucieux de ne rien dévoiler, répétait calmement: “Ce que je suis, c’est ce que j’écris.”

“Il parle de tout ce qui le préoccupe, dit France Gall, l’écologie, le stress, les hommes, le calme auquel il aspirait tout en ne faisant rien pour le vivre. Chez lui, tout le travail se faisait dans la tête. Ça pouvait cheminer des années et puis tout sortait très vite. Une demi-heure à deux heures au maximum. Michel n’était pas laborieux, son écriture était un mélange d’exaltation et de souffrance. Un moment très court et très intense, avec la peur de ne pas trouver les mots pour traduire l’idée.

Ce que confirme Luc Plamondon, le parolier de “Starmania” : “Michel ne travaillait que sur l’inspiration, il était venu me voir en 1978 en me disant: « Tu sais bien décrire la violence du monde, j’ai une violence en moi que je voudrais exprimer dans la musique. Il a lu huit lignes que j’avais chez moi “Les uns contre les autres, au bout du compte on est seul au monde … “, ça lui a plu. Une demi-heure plus tard, il avait composé la mélodie.

Depuis trois ou quatre ans, il avait en lui un sentiment d’urgence terrible, il voulait qu’on se dépêche de faire des choses essentielles. Pour “La Légende de Jimmy”, il a écrit en trois minutes l’air de Jimmy. Sa voiture l’attendait dehors pour l’accompagner à l’aéroport. Même chose pour “J’aurais voulu être un artiste”, il composait la mélodie au fur et à mesure qu’il lisait les paroles. C’était un vrai magicien. »

Un magicien doué d’humour qui avait su créer l’illusion avec une géniale mystification, oubliée de tous. En 1970, trouvant qu’il avait du mal à percer, il écrit paroles, musique, arrangement, dessine la pochette du disque, qu’il balafre d’un “recorded (enregistré) in Los Angeles”, trouve un chanteur hollandais inconnu dans le métro, qu’il rebaptise Mike Hamburger et lance ce très américain « Jésus ». Ce faux intégral va devenir un tube vendu à deux millions d’exemplaires. Lionel Rotcage a retrouvé de surprenantes images d’Albert Raisner annonçant ce succès soi-disant venu d’outre Atlantique.

Quinze ans plus tard, Michel ne rit plus, la détresse du monde le bouleverse, sa musique devient plus violente et il veut aider “ceux à qui on a volé leur histoire, piétiné la mémoire, ceux qui sont loin de chez eux et gardent au fond d’eux quelque chose qui fait mal, qui fait mal”. Chanter et aller voir aussi sur le terrain : “Il faut qu’on fasse quelque chose, il y a une guerre à entreprendre, nous pouvons lutter.”

En 1985, avec Daniel Balavoine, Lionel Rotcage, Richard Berry, France, il lance “Action école”, 15 000 comités chargés de collecter, déjà, 3000 tonnes de céréales destinées à l’ouest du Soudan où deux millions et demi d’individus meurent de faim. Le couple Berger ne ménage pas sa peine. Pendant trois ans, amoureux de l’Afrique, ils se renseignent, aident, militent jusqu’en 88 où ils passent le relais à Médecins du monde. En juin dernier, ils étaient revenus du Cambodge avec la décision arrêtée de créer et de financer une association pour que les plus pauvres aient droit à un lit à l’hôpital. Elle devait s’appeler Now (Maintenant). “Si ce n’est pas maintenant, ce sera quand” répétait obstinément Michel. Lionel Rotcage a trouvé sur une cassette une interview inédite du chanteur compositeur datant de 1988.

Richard Berry, le complice, l’ami, feint d’être l’interviewer pour entendre Michel répondre : “Les jeunes arrivent dans un monde terrible, je me sens très, très mal.”

Et quand Lionel Rotcage demande à tous ceux qui ont travaillé, côtoyé, aimé Michel, ce qu’évoque sa disparition, le chanteur malien Salif Keita suggère : “Peut-être qu’il ne pouvait plus supporter tout ce qui se passe dans ce monde-là.”

Le Président François Mitterrand a accepté à la demande de France Gall, qui lui a écrit personnellement, et de Lionel Rotcage, de parler dans l’émission de Michel Berger, l’homme et l’ami dont il connaissait un grand nombre de chansons et pour lequel il avait de l’affection. Il arrivait au Président de dîner chez les Berger, de même que le couple était invité à l’Elysée ou rue de Bièvres : “Michel Berger donnait un sentiment de fragilité en même temps que d’une grande force. J’aimais sa forme d’ironie tendre, son esprit subtil, aérien, toujours présent chez ce personnage attachant.”

Magazine : Télé 7 Jours
Par Danielle SOMMER
Date : 23 au 29 janvier 1993
Numéro : 1704

Que sont les idoles devenues ?

0
Cet été, la mort de Michel Berger faisait cruellement resurgir dans nos mémoires la nostalgie des années 60.
Cet été, la mort de Michel Berger faisait cruellement resurgir dans nos mémoires la nostalgie des années 60.

Cet été, la mort de Michel Berger faisait cruellement resurgir dans nos mémoires la nostalgie des années 60, des idoles.

Le temps des yé-yé. Pour certains, leur jeunesse. Pour d’autres, une génération de légende. Ils faisaient danser tous les garçons et les filles de leur âge.

Ils avaient leur émission à Europe n°1 et leur magazine portant le même nom: “Salut les copains”. Ils avaient aussi leur photographe, Jean-Marie Périer, qui a réussi l’exploit, le mardi 12 avril 1966, de réunir quarante-sept idoles des jeunes dans le même studio.

“Paris Match” renouvelle aujourd’hui l’exploit de retrouver tous ceux qui restent. Il y a ceux qui ont disparu, comme Claude François, Serge Gainsbourg et, donc, Michel Berger. Il y a ceux qui continuent à se tenir en haut de l’affiche, comme Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, France Gall. Il y a ceux qui ont abandonné la scène, mais pas le showbiz. Et puis, enfin, il y a ceux qui ont bifurqué vers d’autres réussites ou le naufrage. Benjamin, à droite de Françoise Hardy, a été retrouvé par notre reporter Jean Ker. Il est clochard à Montparnasse. On le croyait disparu à Katmandou.

Le jour de la photo, France Gall et Michel Berger ne s’étaient même pas vus ….

Elle est arrivée là, dans ce grand studio de la rue Carnot, à Paris, avec toute l’insouciance de la jeunesse. Sur son carnet de rendez-vous, sa secrétaire avait noté : “Mardi 12 avril 1966, 16 heures. Photo de groupe “S.L.C.” Jean-Marie Périer.”

Alors elle y est allée sans se poser plus de questions, parce que ce photographe-là, ce journal-là faisaient partie de son univers quotidien depuis la sortie de son tout premier 45-tours, “Ne sois pas si bête”, enregistré à 16 ans, en novembre 1963. France Gall en vacances à Noirmoutier. France Gall et ses frères jumeaux. Tout, tout, tout sur France Gall. .. Les articles qui lui étaient consacrés portaient des titres qui ressemblaient & des noms de romans pour jeunes filles en fleurs. D’ailleurs, celles-ci et les « minets» que chantera Jacques Dutronc quelques mois plus tard n’étaient pas insensibles du tout à ses airs d’adolescente bien moderne. Sur cette fameuse photo, dont personne à l’époque n’aurait pu mesurer l’impact futur, il y a Françoise la romantique, Sheila la petite fille de Français moyens, Sylvie la vedette mariée depuis un an à l’idole des jeunes, France et les autres … Richard Anthony, Adamo et Hugues Aufray, par exemple, avec qui la petite blonde était partie en tournée à travers la France. Ce qui la différenciait des autres, c’était d’interpréter des textes originaux écrits spécialement pour elle par les meilleurs auteurs français. A l’heure où chacun y allait de son adaptation de standards anglais ou américains, c’était déjà prendre un risque. Se détacher de cette vague du yé-yé. Oser affirmer sa personnalité. Celle-ci était d’ailleurs double. Ce qui la fit longtemps naviguer entre deux styles. D’un côté, ce qui correspondait à son jeune âge, il y avait “Sacré Charlemagne”.”Les rubans et la fleur”, des titres concoctés par son père, Robert Gall (auteur également de “La mamma”, pour Charles Aznavour). De l’autre, et c’était en cela que résidait son avant-gardisme, des textes comme “Attends ou va-t’en”, “N’écoute pas les idoles”, “Laisse tomber les filles”, signés Gainsbourg. A propos de cette dualité, dans les pages de “S.L.C.”, elle déclarait: “J’ai une vraie voix de gamine, et c’est probablement ce qui fait qu’on ne me prend pas toujours au sérieux.”

Il est vrai que lorsqu’on est une petite blonde mignonne avec un timbre acidulé, quoi qu’on dise, quoi qu’on chante, on reste, aux yeux de certains, une ravissante idiote. Les clichés sont parfois bien difficiles à combattre. Dans un autre numéro du même magazine, elle s’interrogeait : “Demain? Je vais sûrement évoluer encore, mûrir, vieillir, quoi. .. Je le souhaite un peu.”

Un discours que reprendra à son compte, à quelques variantes près et quelques années plus tard, Vanessa Paradis après l’enregistrement de “Joe le taxi”. C’est avec Serge Gainsbourg que Vanessa gagnera la considération d’un public adulte. C’est avec Serge Gainsbourg, déjà, que France Gall gagna, elle, en 1965, le Grand Prix de l’Eurovision avec “Poupée de cire, poupée de son”. Egérie ? Conquête ? On a beaucoup parlé de ce couple incongru pendant leurs cinq années de collaboration. En réalité, il n’y avait que respect et admiration entre le compositeur et l’interprète, qui n’ont jamais cessé de se vouvoyer. Peu prolixe concernant ses débuts, France confia pourtant un jour dans une interview: “Lorsque mon père m’a proposé d’enregistrer un disque, j’ai accepté parce que je rêvais depuis longtemps de faire quelque chose qui sortirait de l’ordinaire. Quelque chose qui ferait de moi une personne pas comme les autres. Et puis, c’était un bon moyen de ne pas redoubler ma classe de troisième ! Mais, en réalité, je me suis rendu compte très vite que je n’aimais pas la façon dont on me faisait faire ce métier. J’étais très perdue, perturbée, pas heureuse. J’avais la désagréable sensation d’être vendue à longueur de journée, comme un produit.”

Chanteuse dans l’âme, elle prendra toujours, en revanche, beaucoup de plaisir lors des séances d’enregistrement. “J’ai adoré toutes les chansons que Serge a écrites pour moi. Toutes, y compris “Les sucettes à l’anis”.” On se souviendra du scandale provoqué par ce texte à double sens. Et, bien plus tard, Lio récidiva dans le genre Lolita avec “Banana Split”. Sur cette photo, puisque c’est en fait elle l’héroïne de notre histoire, il y a aussi Claude Ciari, Frankie Jordan, Eileen, Jocelyne … Des noms qui ne trouvent plus leur place parmi nos chouchous d’aujourd’hui. Il s’en est fallu de peu pour que France Gall ne fasse partie de ceux qui “ont été” et que l’on a oubliés.

“Spectatrice de ma vie, je faisais une totale confiance à ceux qui m’entouraient, me dirigeaient. Je ne disais rien, j’apprenais. Et c’est comme ça que j’ai su, un jour, que je ne voulais plus faire ce métier tel qu’on le concevait pour moi. J’ai tout arrêté.”

Retirée dans l’Yonne, là où se trouvent ses origines familiales, elle prépare des confitures, cultive son jardin et réalise après quatre années de retraite qu’elle est pourtant réellement faite pour chanter. D’ailleurs, la radio n’est jamais très loin. En bruit de fond, un jeune homme, ancien étudiant en philosophie, fredonne “Attends-moi”. Il s’appelle Michel Berger.

“Ses mots étaient les miens, sa musique était exactement celle que je rêvais d’interpréter, dira France. Avec lui, j’ai senti que j’avais une chance d’être enfin en accord avec moi, même avec ce métier si difficile.”

Elle ne s’était pas trompée, déclarant lors de la cérémonie des Victoires de la musique, en 1988: “Je ne crois pas qu’il puisse y avoir sur terre une chanteuse plus heureuse que moi.

En 1966, assis à quelques mètres à peine l’un de l’autre, pour les besoins d’une photo, ils ne s’étaient pas vus …

Magazine : Paris Match
par Veronick Dokan
Date : 7 janvier 1993
Numéro : 2276

France Gall en 1993

0
Profitant des répétitions de son futur spectacle (prévu en juin à Bercy) sur la scène du Théâtre de Paris, France Gall chante pour la première fois Mademoiselle Chang.
Profitant des répétitions de son futur spectacle (prévu en juin à Bercy) sur la scène du Théâtre de Paris, France Gall chante pour la première fois Mademoiselle Chang.

Profitant des répétitions de son futur spectacle (prévu en juin à Bercy) sur la scène du Théâtre de Paris, France Gall chante pour la première fois Mademoiselle Chang.

Elle est entourée de ses musiciens et de Leïla Rami aux chœurs. Ce jour-là, le 5 mai 1993, les micros sont reliés aux consoles du studio mobile Le Voyageur, garé devant le théâtre, rue Blanche.

À peine sont-ils éteints que le mixage commence sur un magnétophone numérique 48 pistes. À minuit, c’est le mastering, puis la bande arrive au milieu de la nuit en Citroën BX à l’usine MPO, spécialisée dans les pressages de disques, pour devenir matrice. Cette « mère nickel » est le futur moule des CD qui sont ensuite pressés puis emballés. À midi la commande est prête, quelques heures ont suffi pour réaliser ce qui normalement prend dix jours.*

Note sur les crédits : Il arrive fréquemment que des œuvres soient diffusées sans que le nom de l’auteur soit mentionné. Ces pratiques sont illégales au sens de l’art. L.121-1 du CPI. Lorsque nous connaissons le nom de l’auteur de la photo, il est toujours mentionné. Si vous constatez une erreur, un manque, ou que vous souhaitez le retrait d’une photo dont vous êtes l’auteur : contactez-nous.

*Sources des textes : France Gall l’intégrale / L’histoire de tous ses disques par Norman Barreau-Gély aux Editions EPA avec les pochettes de France Gall Collection

Michel Berger, France Gall : presse et TV (partie 2)

0
Platine propose la carrière du couple déjà légendaire France Gall et Michel Berger, vue au travers des hebdomadaires de presse télé.
Platine propose la carrière du couple déjà légendaire France Gall et Michel Berger, vue au travers des hebdomadaires de presse télé.

WEA fait le bilan des ventes du dernier album de France Gall et Michel Berger, tout en mettant en place un nouveau simple “Superficiel et léger”.

Le clip de ce titre est mis en image par Jean-Marie Périer, l’ex-photographe de Salut Les Copains.

Platine se souvient avec émotion et vous propose la carrière du couple déjà légendaire, vue au travers des hebdomadaires de presse télé. La première partie de ce dossier est parue dans notre précédent numéro.

1973-1976

En 1973, Michel Berger est sous les feux de l’actualité grâce à l’album de Véronique Sanson, grâce aussi à la production de l’album de Françoise Hardy, grâce aussi à son premier album d’interprète pourtant distribué de façon confidentielle. En 1974, alors que la France change de président, Michel propose un nouveau simple à Françoise Hardy, ‘Je suis moi”, dont elle fera un tube. En 1974, c’est aussi l’album de Michel, “Chansons pour une fan”, sur lequel il grave son tout premier duo avec France Gall “Mon fils rira du rock’n’roll” ainsi que “Ecoute la musique”. Quelques temps après, c’est la fin du tunnel pour France Gall. Elle triomphe avec “La déclaration”, suivi de “Aime-là”. Désormais, elle ne chantera plus que du Berger. La presse télé ne réagit cependant pas tout de suite à ce phénomène. Il faut dire que la télévision, qui se résume alors au service public, est en crise, et que l’éclatement de l’ORTF et la naissance de TF1, A2 et FR3 occupent beaucoup cette presse. En 1975, Michel Berger, au coeur de la vague néo-romantique, enregistre un nouvel album “Que l’amour est bizarre” où figure “Seras tu là ?”. En 1976 “Mon piano danse” est une nouvelle étape vers la reconnaissance du public. Télé Poche est le premier journal télé à renouer avec France Gall.

Il lui offre une couverture en 1976 alors qu’elle triomphe avec “Comment lui dire” et qu’elle vient d’épouser Michel Berger. Pour l’été, tous deux nous proposent deux duos, le premier est swing, un peu cocorico, “Ça balance pas mal à Paris”, le second est plus feutré, “Le monologue d’Emilie”.

1976-1982

L’été 1977 est disco y compris pour France qui cartonne avec l’album “Dancing disco” dans lequel on trouve “Musique” et “Si Maman si”. Les succès s’enchainent, “Viens je t’emmène”, avec une couverture de Télé-Magazine en juillet 1978, alors qu’elle donne naissance à sa petite fille, Pauline, et qu’elle triomphe sur scène au Théâtre des Champs-Elysées. Michel, de son côté, écrit “Starmania” avec Luc Plamondon. Ce sera un triomphe dans toute la francophonie. “Il jouait du piano debout” et “Bébé comme la vie” arrivent en 1980 et c’est une nouvelle couverture de Télé Poche en septembre à l’occasion de “Stars” de Michel Drucker avec France. Télé Star, petit nouveau dans la cour des grands, suit en novembre 1980 et offre une couv’ à France, alors qu’elle chante en duo avec Elton John “Donner pour donner”. Le modeste Télé Guide, à la même époque, mettra aussi France à l’honneur. Michel lui a toujours beaucoup de mal à convaincre les médias, pourtant son nouvel album “Beauséjour” regorge de tubes : “La groupie du pianiste”, “Celui qui chante”. Il est aussi sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées en juin 1980. Rien n’y fait, ni son duo télé avec Gainsbourg, ni son duo studio avec Balavoine. Le refus est d’ailleurs quasi-général. Seul Super-Télé en novembre 1980 offre sa couv’ à Michel à l’occasion d’un Numéro Un Gall-Berger où ils chantent en duo “Il jouait du piano debout”. La presse TV n’est pas la seule à refuser de mettre ce génie à la une. Match, VSD et bien d’autres donnent régulièrement leur une à France, quelques fois aux deux, rarement à Michel seul. En 1981, tout Paris va applaudir France Gall au Palais des Sports. Alors qu’elle attend son deuxième enfant, Michel prépare un nouvel album et chante “Mademoiselle Chang”.

1982-1987

En février 1982, nouvelle une de Télé Magazine alors que France vient d’être maman de Raphaël. La presse TV très familiale adore naissances et baptêmes. Mais la chanteuse préfère protéger sa vie privée du tintamarre médiatique, notamment pour soigner son image auprès de son jeune public. Aussi, ni les unes de Super Télé ou de Télé Guide en 1982, ni celles du reste de la presse ne montrent une image maternelle de France. “Tout pour la musique” et “Résiste” fin 1981 puis “Amor Tambien” sont plébiscités par les jeunes. En 1982, Michel en est à “Beaurivage” qu’il défend notamment sur la scène de l’Olympia en avril. Un obscur Télé Pro lui propose sa une au mois de mai, alors qu’il a composé la BOF “Tout feu, tout flamme”. Un an plus tard, Michel sort un nouvel album, “Voyou” qui comprend le tube “Le prince des villes”. La maison de disques en profite pour “compiler” toutes les chansons à succès de Michel. Après une année 1983 à quatre, Michel et France sortent du cocon familial pour reprendre du service. Pour cela, France coupe ses cheveux et s’offre un nouveau look en les portant désormais courts et bouclés. En 1984, on apprend qu’elle inaugurera le Zénith à l’automne. C’est l’avalanche de unes pour l’été : Télé Magazine, Télé Poche, Télé 7 Jours. Il faut dire que France a mis les bouchées doubles. Sa carrière est à l’image du nom de ce nouveau haut-lieu de la musique. Ses chansons “Débranche” , “Hong-Kong Star” et “Calypso” seront des méga tubes. Télé 7 Jours Le Mans va jusqu’à lui offrir une couv’ locale. Michel compose la BOF “Rive droite, rive gauche”. En juillet 1985, France triomphe avec “Cézanne peint”. Pour la diffusion de son Zénith sur TF1, Télé Guide et Télé Magazine ainsi que le petit Télé Z miseront une fois de plus sur elle. Avec Michel, elle participe à “Ethiopie”, une des premières actions du “charity (show) business”. En 1986, c’est Téléguide qui propose Michel à la une, ce dernier se produisant à Champs-Elysées avec “Chanter pour ceux”, “Si tu plonges” et “Y’a pas de honte” (1985).

1987-1992

En avril 1987, une de Télé Poche pour la sortie du CD “Babacar”, où l’on trouve “Ella, elle l’a”. La même semaine, Télé Journal Plus Cuisine se raccroche à France et la met en avant. 1987 est vraiment l’année Gall. Le jeune Télé Loisirs lui accorde sa couv’ pour ses 40 ans, suivi de près par Télé 7 Jours qui annonce le Zénith 87. C’est l’époque où Johnny Hallyday demande un album à Michel, le fameux “Rock’n roll attitude” avec dix titres signés Berger. En mai 1988, c’est au tour de Télé 7 Jours la Réunion de mettre France Gall à l’honneur , alors qu’elle chante “Evidemment”. Michel, lui, remonte “Starmania” alors que les Etats-Unis décident de reprendre cet opéra-rock sous le titre de “Tycoon”. Entre 1988 et 1991, France Gall se retire pour des raisons familiales et privées. Jusqu’à déclarer vouloir arrêter de chanter. Michel, lui, en 1990, nous offre deux chansons, “Le paradis blanc” et “Ça ne tient pas debout”. Certains s’accorderont à dire que la première était prémonitoire. En 1991, France et Michel décident de préparer un premier album ensemble. Leur maison de distribution, WEA, place la barre haut, très haut. Les investissements publicitaires en juin 1992 sont colossaux, et les résultats, dans un premier temps, décevants. L’album ne rencontre pas le succès escompté. La roue avait-t-elle tourné ? Nous ne le saurons jamais. L’histoire s’est arrêtée début août. A grand renfort de presse. Les grands hebdos télé n’ont pas résisté à la tentation nécrologique. Et certains en sont déjà aux hommages. L’album, lui, se vend bien …

Magazine : Platine
Par Martine Bordeneuve
, Patrick Robert Galéra et Jean-Pierre Pasqualini
Date : Janvier / Février / Mars 1993
Numéro : 4

France Gall, sa vie sans Berger

0
Trois mois après le départ de celui qu'elle a tant aimé vers le « Paradis blanc », elle a demandé à Jean-Marie Périer, l'ami de toujours, de mettre en images leur chanson « Superficiel et léger », l'une des plus belles chansons de l'album « Double jeu ».
Trois mois après le départ de celui qu'elle a tant aimé vers le « Paradis blanc », elle a demandé à Jean-Marie Périer, l'ami de toujours, de mettre en images leur chanson « Superficiel et léger », l'une des plus belles chansons de l'album « Double jeu ».

Trois mois après le départ de celui qu’elle a tant aimé vers le « Paradis blanc », France Gall a demandé à Jean-Marie Périer, l’ami de toujours, de mettre en images leur chanson « Superficiel et léger », l’une des plus belles chansons de l’album « Double jeu », chez WEA.

Elle qui, pour l’instant, a choisi de ne pas parler, sait que ce clip, tourné en Afrique et dans lequel elle apparaît brièvement, vaut tous les mots, tous les discours. On pourra le voir dans « Stars 90 », de Michel Drucker, sur TF1, le 16 novembre. Voici son histoire pleine de tendresse et de pudeur qui prélude au retour sur scène de la chanteuse, en juin 93, pour une semaine, à Bercy,

Michel, il ne s’était pas trompé de femme. France, que je connais depuis vingt-neuf ans, je viens vraiment de la découvrir. C’est une femme magnifique, rare, formidablement tournée vers la vie, sans rien renier de sa peine. Elle sait prendre sur elle, trouver des réserves d’humour au milieu des trous noirs, rire d’elle. Sa façon d’être est l’élégance même.»

Jean-Marie Périer, l’ami de toujours, le copain de l’adolescence, c’est à lui que France a pensé quand elle s’est résolue à faire tourner le clip de « Superficiel et léger », que Michel et elle aimaient tant, sur leur album duo. Ils y avaient pensé ensemble, avant, sans préciser quelle forme il prendrait. France était perdue. Comment pouvait-elle en même temps continuer et se protéger. Comment, Michel disparu, réussir à ce que son travail ne disparaisse pas avec lui ? A Jean-Marie Périer, en qui elle avait toute confiance, de s’attaquer à cette gageure : elle gardait le silence et lui donnait la parole.

Quand il propose à France l’histoire de deux enfants : un petit garçon brun de 8 ans, une petite fille blonde de 9 ans, qui, sans paroles, armés de leurs seuls regards, se séduisent et se perdent, elle accepte aussitôt. « Dans mon esprit, ces deux enfants ressemblent à France et à Michel enfants. La petite fille est attirée par l’attitude obstinée du petit garçon qui veut faire ce que les autres ne font pas. Quelque chose de fou, d’unique : voler. Il essaie, n’y arrive pas, s’entête. Des sourires, des regards s’échangent. Et il s’envole, laissant la petite fille seule derrière lui. Légèreté, non superficielle. J’ai voulu faire un film destiné à des gens très jeunes sur des gens très jeunes dont le ton soit grave. Avez-vous oublié combien tout est tragique, définitif, à 10-14 ans ? Les adolescents ne sont que peurs et angoisses alors qu’on essaie de donner d’eux cette fausse image de gaieté et d’insouciance. Dans ce clip, la petite fille doit faire face à l’absence.”

“Un dernier plan de quelques secondes sur France regardant la mer … Tout est dit.”

Ce décor de mer et de montagne, l’un des plus beaux paysages du monde, Jean-Marie Périer est allé le chercher à l’extrême sud du continent africain, « pour oublier l’hiver », là où la montagne se jette dans la mer face au cap de Bonne Espérance. Une région d’Afrique que France ne connaissait pas, elle qui, pourtant, a fait de ce pays sa terre d’élection. Après l’avoir découverte, avec Action École, une mission humanitaire à laquelle elle s’était associée – c’est elle qui a voulu que le petit Sénégalais, Babacar, aille à l’école, vive mieux, en aidant sa mère à apprendre le métier de couturière. France a une maison, sur une île presque déserte du Sénégal, sans électricité, où on accoste en pirogue et où elle allait aussi souvent qu’elle le pouvait, seule. Seule avec ses inquiétudes, ses ombres : « Je rêve que la réalité du monde soit fausse ; plus ça va, plus ce qui se passe me terrasse. » Une préoccupation qu’elle partageait avec Michel qui l’exprimait dans ses chansons : le drame du Cambodge, les immigrés, l’Afrique, la faim, la souffrance, rien de tout cela ne leur était indifférent. C’est eux-mêmes qui entament des recherches pour retrouver les parents, disparus depuis vingt-six ans de la petite Cambodgienne qui s’occupe de leurs deux enfants, Pauline, 13 ans, et Raphaël, 11 ans.

Pourtant, ce grand voyage – seize heures d’avion pour atteindre l’Afrique du Sud – elle aurait tant voulu ne pas le faire seule. Avec Michel, ils auraient cherché à comprendre ce qui la surprend tant. Pourquoi, malgré la suppression de l’apartheid, on ne voit jamais les Blancs et les Noirs ensemble dans les restaurants ? Laisser ses enfants est un autre déchirement. Elle a bien failli ne pas partir à cause d’eux et, pour eux encore, elle tient à rentrer le plus tôt possible. « Je crois pourtant, dit Jean-Marie Périer, que cette évasion, la première depuis la disparition de Michel, lui a fait du bien. Elle était à la fois proche de nous, riant avec nous, parlant anglais avec les petits Sud-Africains que j’avais choisis, et enfermée en elle-même, veillant sans faille à ne jamais donner sa tristesse en spectacle. »

« Ce tournage a été un très beau moment, très chaleureux et France a été heureuse du résultat. Ses enfants aussi ont été touchés par cette histoire qu’ils auraient pu imaginer. »

Délicat et sensible, Jean-Marie Périer n’a voulu utiliser qu’un très court plan de France et seulement quelques images de Michel pour le clip. Et des images de lui qu’il avait vraiment voulues. Celles de la seule et dernière émission de télévision qu’il ait tournée, fin juin, « Stars 90 » pour TF1 : « Il n’était pas question qu’on profite de lui. »

Cette émission avait été très importante pour le couple. France Gall chantait de nouveau après quatre ans d’interruption et c’était la première – et la seule – fois, depuis qu’ils se connaissaient, qu’ils chantaient ensemble sur scène. « Le Pavillon Baltard, se souvient Michel Drucker, est un lieu de spectacle qui accueille douze à quinze cents spectateurs. Cette émission a servi de mini répétition au concert qu’ils devaient donner ensemble à La Cigale, du 17 octobre au 1er novembre. Ils sont sortis bouleversés de cette confrontation avec le public, la première d’une série de concerts qu’ils devaient aussi donner ensemble, pendant un an, en tournée. »

Parmi les projets du couple, il y en avait un qui comptait pour Michel Berger : l’adaptation anglaise de « Starmania », devenu « Tycoon », disque et spectacle. Le disque de l’opéra-rock fétiche de Michel Berger, « Le monde est stone », chanté par Cindy Lauper, s’est envolé au firmament des hit-parades en Angleterre et ailleurs, et le spectacle est prévu pour janvier à Londres. France Gall a tenu personnellement à veiller à la préparation de ces deux événements qui lui tiennent tant à cœur.

Elle prépare aussi secrètement un portrait de son mari, avec Lionel Rotcage, pour France 2, fait unique dans les annales du spectacle. Nul ne sait encore si France, qui venait de renouer avec la chanson affirmant : « Ça y est, je sais ce que je dois chanter pour être exactement moi et apporter quelque chose de nouveau », veut rompre avec le métier ou persévérer : « Je ne sais pas si elle a pris la décision de continuer à chanter, estime Jean-Marie Périer, mais je crois qu’elle le veut, sans pouvoir dire quand et comment. » Aura-t-elle le courage d’affronter seule le public sans être « tranquillisée par le regard de l’autre » ? Après de longues hésitations, l’appréhension et le doute qui précèdent forcément une décision aussi importante, France Gall s’est engagée à revenir sur scène en juin 93, pour une semaine, à Bercy. Seule. Ces chansons de « Double jeu », dont elle a hérité, se terminent toutes par une note d’espoir qui lui faisait dire : « Je suis contente que Michel les ait composées de cette façon. J’espère pouvoir me réveiller un jour, lavée de toute inquiétude et vivre sereine cette deuxième partie de ma vie. »

C’était compter sans « le cadeau empoisonné de ce parfum d’éternité ».

Depuis peu, j’apprends le piano et j’ai tenu à essayer d’abord de jouer des mélodies de Michel, parce qu’elles sont belles et parce que c’est lui. Je suis heureux mais surtout fier que France Gall ait choisi « Stars 90 » parmi toutes les émissions qui la sollicitaient pour faire connaître le clip de « Superficiel et léger ». Michel, je le connaissais depuis très très longtemps. Comme beaucoup dans ce métier, j’ai cru, au moins pendant dix ans, qu’il était distant et froid, simplement parce qu’il a toujours veillé à se préserver, lui et sa famille. Cette discrétion cachait beaucoup de générosité et de profondeur. Elle est sûrement la cause de cette absence de reconnaissance professionnelle vis-à-vis de son œuvre. Il n’a jamais obtenu la moindre récompense pour ses créations, disques et spectacles, et en a sûrement souffert. Il formait avec France Gall un couple de surdoués. Un duo indestructible, devrais-je dire, qui me fait penser à Gainsbourg-Birkin. Même connivence, même passion, même double amour partagé pour l’autre et pour la musique. Michel Drucker

Magazine : Télé 7 Jours
Par Danielle Sommer et photos de Tony Frank
Date : du 10 au 20 novembre 1992
Numéro : 1694

Merci à Elisabeth.

France Gall, poupée de CD, poupée de son

0
Sport national des sixties françaises, l'adaptation de succès anglo-saxons dans la langue de Molière faisait preuve de la nécessité d'alors mais aussi d'un manque d'originalité.
Sport national des sixties françaises, l'adaptation de succès anglo-saxons dans la langue de Molière faisait preuve de la nécessité d'alors mais aussi d'un manque d'originalité.

Sport national des sixties françaises, l’adaptation de succès anglo-saxons dans la langue de Molière faisait preuve de la nécessité d’alors mais aussi d’un manque d’originalité.

Peu d’artistes yéyé on dérogé à cette règle d’exploitation du répertoire des pairs, exceptés Françoise Hardy, Jacques Dutronc, Serge Gainsbourg et … France Gall.

Ne faisant quasiment aucune concession à cette culture étrangère, France Gall a tout de suite chanté des compositions originales créées spécialement pour elle. Il est certain que le succès de cette période (Philips, de novembre 1963 à avril 1968), retracée-dans le coffret de quatre CD « Poupée de son » (Polydor 513173-2) correspond pour une grande part à cette ligne de conduite. En effet, sur les 66 morceaux retenus il n’y a que deux adaptations, un exploit pour l’époque.

Pour ce coffret, les 66 chansons sélectionnées sont réparties en quatre disques (soit deux fois 16 et deux fois 17 morceaux). Chacun porte le nom du titre-phare de la période parcourue « Laisse tomber les filles », « Poupée de cire, poupée de son », « Les sucettes » et « Bébé requin ». Un livret luxueux reprend la biographie de Martine Bordeneuve publiée dans Juke Box Magazine N°20, agrémenté de très belles photos.

Pour chacun des CD un mini-livret reproduit le texte de la chanson générique. Si la conception est simple, le résultat est des plus satisfaisants. Néanmoins, trois reproches s’imposent. Le premier est que, bizarrement, certaines plages de super 45 tours ont été occultées dont le duo avec Mireille Darc « Ne cherche pas à plaire ». Secondo, il n’y a malheureusement pas de versions étrangères de ses succès pourtant nombreuses et difficiles à trouver sur le marché du collector. Notamment en allemand : « Meine Erste Grosse Libe » (« Mes premières vraies vacances »), « Das War Eine Shone Party » (« Poupée de cire, poupée de son »), « Haïfishbaby » (« Bébé requin »), sans parler de celles n’existant pas dans notre langue comme « Samstag Und Sonntag », « Was Will Ein Boy », « Alle Reden Von Der Liebe », « Der Computer Nr 3 », etc. Mais aussi en italien « lo Si, Tu No’ » (« Poupée de cire, poupée de son »), « Se Agli Amici Dirai » (« Ne dis pas aux copains »), « La Pioggia », « Matrimonia D’Amore » ; et en japonais, langue dans laquelle elle a chanté « Poupée de cire, poupée de son », « Un prince charmant » et « Faut-il que je t’aime ». Tertio, il n’y aucun inédit pour satisfaire l’appétit féroce du collectionneur assidu alors que, forcément, il y a quelque part des chutes de studio, des moments saisis sur bande magnétique et jamais diffusés (il y en a bien pour Boris Vian, Jacques Dutronc ou Ritchie Valens). De mémoire, en 1967, le petit écran nous a gratifié de deux morceaux d’anthologie dus à la plume de Serge Gainsbourg, « Dents De Lait, Dents De Loup » (en duo) et « Qui Se Souvient De Caryl Chessman ? ». Sans bouder notre plaisir à la découverte de ce coffret, il est dommage qu’en de telles occasions on ne réédite pas de tels joyaux. Musicalement et vocalement, le style de France Gall est unique. Sa voix à peine sortie de l’enfance est mise en exergue par Maurice Vidalin, Alain Goraguer, Robert Gall (son père), Jacques Datin, Guy Magenta et Serge Gainsbourg. Ce dernier, véritable pygmalion de France, a su l’imposer via le Grand Prix de l’Eurovision, le 20 mars 1965. France Gall reste pour beaucoup l’interprète majeure des premières pop-songs françaises (qu’affectionneront Lio ou Elli Medeiros dans les années 80), conjuguant variété hexagonale et rock d’inspiration anglo-américaine. Serge Gainsbourg signe neuf titres sur cette anthologie, dont trois sont repris comme thème générique. Chapeau.

Laisse tomber les filles

Volume 1 : Mes premières vraies vacances / Jazz à gogo / Soyons sages / Les rubans et la fleur / pense à moi / Ça va je t’aime / La cloche / N’écoute pas les idoles / J’entends cette musique / Ne dis pas aux copains / Ne sois pas si bête / Si j’étais garçon/ Laisse tomber les filles / Le premier chagrin d’amour / Christiansen/ On t’avait prévenue. (Polydor 849 297-2)

En 16 morceaux, le premier CD intitulé « Laisse tomber les filles » reprend les titres des quatre premiers super 45 tours de France Gall parus entre novembre 1963 et août 1964. Le livret intérieur présente l’ekta qui a servi pour le quatrième EP (Philips 434 949), mais dans un plan plus large et en noir et bleu, alors que la pochette du disque original était en couleurs. Dommage pour les yeux noisette de France. La recomposition de la pochette à partir du cliché d’origine est à mon avis la meilleure solution à retenir dans l’optique d’une réédition en coffret CD. Le livret qui accompagne chacun des compacts reprend le texte de la chanson choisie comme thème principal, idée sympathique à laquelle il aurait été bon d’ajouter des renseignements sur les sessions d’enregistrement. Car même si le fond de catalogue de France Gall est passé de chez Philips à Polydor, ces deux maisons de disques dépendant du groupe Polygram cela ne devait guère poser de problème. En effet, qui mieux que la compagnie peut répondre à ces interrogations de fans ?

Dès ses premiers pas dans le métier, France Gall abandonne le lycée Paul Valéry à Paris, alors qu’elle est en troisième. Pari osé ! Et tenu ! Car l’ingénue lolita, qui ne chante pas encore de textes à double sens, voit ses paroles entièrement vouées aux garçons de son âge. Son public est bien sûr essentiellement composé d’adolescents. Un avantage sur le moment, mais également un inconvénient, car ceci est rarement synonyme de carrière durable. Un obstacle que France a su franchir au cours de ses trente ans de carrière, qui a été tragiquement marquée par la mort de son mari Michel Berger à l’été 1992. Ce premier CD s’ouvre sur « Mes premières vraies vacances », un titre qu’elle enregistre en 1964 alors que sa carrière a débuté depuis presque sept mois, à l’automne 1963, lorsqu’elle décide de partir seule au bord de la plage. C’est le morceau-phare de son troisième EP (Philips 434 914), paru en mai 1964. Il est suivi de « Jazz à gogo » à l’ambiance jazzy (comme son nom l’indique) que France a choisi de mettre en valeur lors de ses passages sur le petit écran. Mais le public en décide autrement en jetant son dévolu sur « Mes premières vraies vacances », Le slow « Soyons sages », co-signé par le papa de la vedette, passe carrément au second plan. « Les rubans et la fleur », extrait de son deuxième super 45 tours (Philips 434 874) en mars 1964, conte une bien jolie histoire à la chute romantique. Le collectionneur a lui retenu que pour ce disque il existe deux pochettes, la première n’ayant pas capté les faveurs de l’intéressée, elle a été refaite. « Pense à moi », le titre suivant calqué sur le « Take Five » de Dave Brubeck Quartet, est issu de son premier EP (Philips 434 807), commercialisé le 23 novembre 1963. C’est le deuxième morceau à bénéficier d’un passage télé. Le succès de France est d’ailleurs conséquent puisque les ventes de son disque atteignent vite les 200 000 exemplaires. Pour une première c’est plutôt une bonne surprise !

« Ça va je t’aime », tiré de la même rondelle de vinyle, est l’adaptation de « Hip-Huggers » de E. Lewis et R. Moseley. Le tempo est soutenu pour pouvoir danser en rythme le surf, dans les discothèques comme dans les surboums. « La cloche » (du troisième super 45 tours) jouit d’un film scopitone que les amateurs de l’époque peuvent à loisir regarder dans les cafés équipés de ce matériel. « N’écoute pas les idoles », sur son second disque, est une fantastique chanson acidulée signée Serge Gainsbourg. Planant au-dessus de ses contemporains, Serge concocte ici pour France un morceau très humoristique où une fille demande à son petit copain de l’écouter à la place de toutes ces nymphettes qui envahissent les ondes. Bien évidemment, France ne précise pas qu’elle a le privilège de s’adresser à ce même garçon à travers cette même radio. Il s’agit sans doute d’un moyen détourné utilisé par Gainsbourg pour se moquer des lolitas d’alors ! Pour la petite histoire, rappelons que Europe N°1 propose justement sur ses ondes un jeu pour gagner une Alfa-Roméo intitulé .. Écoutez Les Idoles ! « J’entends cette musique », qui nous ramène au premier EP, est la transposition d’un thème classique d’Albinoni sur le mode slow. « Ne dis pas aux copains » (du deuxième) est une tendre déclaration, tandis que « Ne sois pas si bête » est le premier succès de France Gall à être diffusé à la radio, le 9 octobre 1963, sur Europe 1, puis sur les ondes hertziennes par l’intermédiaire de Jean-Christophe Averty au cours de son émission Les Raisins Verts, fin novembre 1963. Avec l’appui de tels moyens médiatiques, nul doute que bon nombre de jeunes filles se reconnaissent dans les paroles de cette seconde reprise, adaptée de « Stand a little closer » de Jack Wolf et Bugs Bower.

« Si j’étais garçon », aussi de son deuxième super 45 tours, porte un regard envieux sur les libertés de ces derniers. Enfin « Laisse tomber les filles », « Le premier chagrin d’amour », « Christiansen » et « On t’avait prévenue » reprennent dans l’ordre (?) le quatrième EP (Philips 434 949) disponible chez les disquaires début août 1964. « Laisse tomber les filles », signé Serge Gainsbourg, conseille aux garçons de délaisser la gente féminine car (dixit) : « Un jour c’est eux qu’on laissera ». Ces propos cyniques et pourtant réalistes font que cette chanson jouit d’une exploitation en scopitone et d’une reprise, au début des années 80, par le groupe belge les Tueurs De La Lune De Miel. « Le premier chagrin d’amour » est interprété par France sur un rythme lent qui lui convient bien. « Christiansen » connaîtra quelques années plus tard, grâce à une exploitation tardive via le petit écran, une seconde gloire. « On t’avait prévenue » sonne très Gam’s, sans qu’il nous soit malheureusement possible de savoir quelles sont les filles qui lui donnent la réplique. Dommage. En cet été 1964 c’est la consécration pour France Gall qui figure quatre fois au hit-parade de Salut Les Copains avec « La cloche » (N°11), « Les rubans et la fleur » (N°16), « Mes premières vraies vacances » (N°19) et « N’écoute pas les idoles » (N°29).

L’orchestre que l’on entend tout au long de ces 16 plages, tirées de ses quatre premiers super 45 tours, n’est autre que celui d’Alain Goraguer, l’un des arrangeurs attitrés de chez Philips et maître d’œuvre des enregistrements de Boris Vian, Juliette Gréco, Serge Gainsbourg, etc. De cette période, il faut également retenir un 25 cm paru en mars 1964 (Philips B 76585) qui contient les deux premiers EP et un album 30 cm (Philips B 77805), disponible en août 1964, compilant les trois premiers super 45 tours. Beaucoup de doublons donc, mais un régal pour le collectionneur averti. Le livret accompagnant ce premier CD reprend les photos de pochette du deuxième EP (dans sa seconde édition) et du quatrième, tandis qu’à l’intérieur du livret général figure celle du troisième. Il n’y a donc que le recto du premier super 45 tours qui ne soit pas utilisé, où France y apparaît très jeune et pure.

Poupée de cire, poupée de son

Volume 2 : Poupée de cire, poupée de son / Nounours / Bonne nuit / Sacré Charlemagne / Un prince charmant / Le cœur oui jazze / Dis à ton capitaine/ Au clair de la lune / Le temps de la rentrée / Attends ou va-t’en / Mon bateau de nuit / l’Amérique / Nous ne sommes pas des anges / On se ressemble toi et moi / Deux oiseaux / Et des baisers. (Polydor 513 132-2)

Le deuxième CD inventorie la période qui s’étale de janvier à septembre 1965. Une époque d’activité intense puisque pas moins de quatre super 45 tours sont gravés au cours de ces neuf mois ! France Gall se produit également sur scène, notamment à l’occasion du Musicorama programmé le 12 janvier 1965 à l’Olympia, avec les Missiles, Romuald, Ria Bartok et Adamo. Puis la tournée le Cirque France Gall l’emmène sur les routes de France de juillet à septembre, avec pas moins de 29 dates rien qu’au mois d’août I Elle se rend aussi au Japon, en Allemagne et en Italie. France Gall enregistre coup sur coup l’immense succès infantile « Sacré Charlemagne » et la géniale ballade avec grand orchestre « Poupée de cire, poupée de son ». L’artiste devient synonyme de ventes énormes. « Poupée de cire, poupée de son », le tube de l’Eurovision, atteint les deux millions d’exemplaires. Aucune des pochettes de ces quatre EP n’a été retenue pour le livret correspondant, par contre c’est la couverture de l’album paru en mai 1965 qui illustre ce compact, avec en bonus un cliché inédit de la même session !

« Poupée de cire, poupée de son » introduit ce deuxième CD dont c’est le titre-phare. C’est bien évidemment la chanson qui a remporté le Grand Prix de l’Eurovision au soir du 20 mars 1965 devant plus de 150 millions de téléspectateurs. Cette œuvre est une grande première puisqu’elle permet à son interprète de mettre sur le même plan qu’elle son compositeur Serge Gainsbourg et son orchestrateur Alain Goraguer. Il est bon aussi de rappeler que ce n’est pas la France (le pays, représenté par Guy Mardel) qui a gagné à cette occasion, mais le Luxembourg (qui avait déjà triomphé grâce à Jean-Claude Pascal et Isabelle Aubret) pour qui France (la chanteuse) concourrait. On a beaucoup écrit sur ce concours et il ne semble pas nécessaire d’en rajouter (voir JBM N°20). Mieux vaut tenter de se procurer en vidéo ses passages télé comme ceux des émissions « Au-delà de l’écran », de Jean Nohain, présentée par Pierre Louis, pour se donner une idée des débats d’alors. On peut encore jeter une oreille sur les reprises existantes de Claude France, Janie Jurka, Twinkle (en anglais, sous le titre « A lonely singing doll »), Jackie ou de l’orchestre de Pierre Spiers, pour se faire son petit play-back à soi, sans oublier la version du groupe punk Oberkampf. Après ce grand moment on repart sur « Nounours » et « Bonne Nuit », deux chansons enfantines tirées de son cinquième EP (Philips 434 962), destinées, comme leurs titres l’indiquent, aux très jeunes et qui, avec le recul, n’ont guère d’intérêt. « Sacré Charlemagne », du même disque, a fait le tour du monde puisque cette chanson composée par son père Robert Gall et Georges Liferman a été traduite en plus de 16 langues. Un beau coup qui permet à « Sacré Charlemagne » de se vendre à plus de deux millions d’exemplaires ! Malgré son succès, le public de France Gall, celui des 15-18 ans, ne suit pas pleinement cette ode pré-Dorothée, lui préférant ses autres disques.

C’est le cas de « Un prince charmant », un joli conte de fée comme toutes les filles romantiques en rêvent. « Le cœur qui jazze », aux réminiscences jazzy, permet d’apprécier la voix de France joliment doublée, tandis que « Dis à ton capitaine » la présente beaucoup plus sûre d’elle, à la fois dans ses intonations et le choix des paroles. Ces trois morceaux figurent sur la même rondelle, celle de son sixième super 45 tours, avec le hit « Poupée de cire, poupée de son » (Philips 437 032), paru en mars 1965. « Au clair de la lune » est la dernière chanson issue de son cinquième EP « Sacré Charlemagne » où elle chante pour les petits : « Le temps de la rentrée » provient de son huitième disque (Philips 437 125), publié comme son titre le suggère en septembre 1965. « Attends ou va-t’en » (signé Serge Gainsbourg) et « Mon bateau de nuit » sont extraits du septième super 45 tours (Philips 437 095), de mai 1965, qui marche bien, mais sans plus, faute de titre vedette après ses deux derniers tubes. Il est vrai qu’il est difficile de rééditer quatre mois après des immenses succès comme « Sacré Charlemagne » et surtout « Poupée de cire, poupée de son ». Surtout que sont parus entre-temps le 25 cm intitulé « Sacré Charlemagne » (Philips B 76602) qui compile, sans inédit, ses quatrième et cinquième EP, et le 33 tours 30 cm baptisé « Poupée de cire, poupée de son » (Philips B 77 728) qui contient lui ses troisième, quatrième et cinquième super 45 tours, également sans aucune chanson différente ! Encore quelques doublons en perspective dans la discothèque des fans de France et des trous dans leur budget ! « L’Amérique », de son huitième EP, renoue avec le grand succès commercial, même si c’est un morceau un peu facile dans les paroles comme dans la chute. Il n’empêche que France fait triompher « l’Amérique » lors de sa prestation à l’émission TV d’Albert Raisner « Age tendre & têtes de bois ». « Nous ne sommes pas des anges », du même disque et de Serge Gainsbourg, est en revanche un grand moment où interprète et orchestre s’en donnent à cœur joie, un peu dans le même esprit que « Poupée de cire, poupée de son ». Ce titre vaut également à France Gall un passage dans l’émission de Denise Glaser, Discorama. Pour la petite histoire, « Nous ne sommes pas des anges » aurait d’abord été proposé par Serge à Barbara, mais la version enregistrée par la Dame en noir n’est pas sortie et est restée à l’état d’acétate. Dommage ! « On se ressemble toi et moi », toujours sur le même super 45 tours, propose un texte ambigu sur un rythme mid-tempo. Le CD se termine sur deux morceaux de son septième EP, « Deux oiseaux » et « Et des baisers ». La production de ce dernier thème est particulièrement léchée et enjolivée par des voix féminines à profusion.

Les sucettes

Volume 3 : Baby pop/ Faut-il que je t’aime / Cet air-là / C’est pas facile d’être une fille / Les sucettes / Quand on est ensemble / Bonsoir John-John / La rose des vents / La guerre des chansons / Celui que j’aime / L’écho / Boom boom / Tu n’as pas le droit / Il neige / Oh ! Quelle famille / Les leçons particulières / J’ai retrouvé mon chien. (Polydor 513 133-2)

L’avant dernier CD intitulé « Les Sucettes » compile les trois super 45 parus successivement en novembre 1965, mars 1966 et août 1966 et des titres de l’album « France Gall », sorti en janvier 1967, tout ceci avec l’orchestre d’Alain Goraguer. A l’insu de France, Serge Gainsbourg lui compose une ode à la caresse buccale, « Les Sucettes » ! Une supercherie qui en, dehors des initiés, n’a choqué personne au départ, avant de faire scandale quelque temps plus tard. En attendant, « Baby pop », de son neuvième EP (Philips 437 159), connaît une exploitation en scopitone ainsi qu’une critique sévère lors d’une intervention télévisée de Henry de Monfreid : « Quand j’étais en Afrique j’ai vu danser les nègres, c’est exactement la même chose. Je suis étonné que les mœurs de ces gens-là si primitifs soient venues échouer à Paris. Ceci n’empêche pas « Baby pop » du sieur Gainsbourg de faire un carton, au contraire. Les trois morceaux suivants sont tirés du même disque. « Faut-il que je t’aime » raconte l’histoire d’une fille qui trompe son petit copain dans les bras d’un autre, mais comme elle aime beaucoup le premier elle lui dit tout. « Cet air-là » est une chanson prétexte à de superbes arrangements où l’orgue et la voix de France s’entremêlent parfaitement. Il est impossible de savoir si sa voix est simplement doublée ou si elle est appuyée par des choristes. Sans doute les deux. « C’est pas facile d’être une fille » alterne le tempo de slow avec celui d’un rythme plus soutenu où sa voix est tantôt douce, tantôt criarde. Sur « Les sucettes », issu de son dixième EP (Philips 437 229), tout a déjà été dit et il n’y a pas grand-chose à rajouter, si ce n’est que l’auteur a repris en 1969 sa création sur l’un de ces disques, tout comme l’Ensemble Vocal Garnier et plus récemment Zéro De Conduite. Les documents télé sur « Les sucettes » sont nombreux dont les émissions Viva Morandi de Pierre Desfons et Au Risque De Vous Plaire de Jean-Christophe Averty, entre autres. Il en va de même pour le titre suivant, « Quand On Est Ensemble », qui occasionne le passage de France dans le programme de Denise Glaser du dimanche midi, Discorama. Il est par contre regrettable que les chansons « Ça me fait rire » et « Je me marie en blanc », de ce même super 45 tours, aient été écartées de ce coffret France Gall.

« Bonsoir John-John », de son onzième EP (Philips 437 259), est dans les bacs des disquaires en août 1966 et est dédié au fils du président américain assassiné, John Kennedy. C’est une tendre ballade dans laquelle l’artiste se permet quelques conseils à l’héritier de la Maison Blanche. « La rose des vents », de la même galette, recèle un texte pré-psychédélique sur des effets sonores des plus réussis. « La guerre des chansons » évoque le duel à trois Antoine « Les élucubrations » / Johnny Hallyday « Cheveux longs et idées courtes » / Ronnie Bird « Chante », où tous s’envoient des fleurs empoisonnées par chanson interposée ! Le morceau « Celui que j’aime », avec « L’écho » en face B, provient d’un simple sorti en janvier 1967 (Philips 373 928). Le premier titre est un tendre slow dédié à l’homme de ses pensées. Peut-être Claude François. Et le second est prétexte à un effet de studio basé sur … l’écho ! Ces deux chansons figurent également sur le rare LP « France Gall » (Philips 70387). « Boom boom », tiré de son onzième EP, est une onomatopée autour de laquelle est construite cette petite ballade aux réminiscences quaternaires Les quatre morceaux suivants sont parus uniquement en simple et toujours sur le même album, ce qui en fait des disques très recherchés. « Tu n’as pas le droit » est couplé à « Il neige » (Philips 373 915), tandis que « Oh ! Quelle famille » est associé à « J’ai retrouvé mon chien » (Philips 373 874). « Tu n’as pas le droit », au rythme syncopé, ne ressemble que très peu au reste de la production de France. La voix n’est plus celle d’une petite fille mais au contraire très grave et mixée au milieu de la musique, alors que d’habitude elle est en avant. « Il neige » est une mélodie romantique. « Oh ! Quelle famille » fait participer le chœur des Petits Chanteurs de l’Ile-de-France sur cette ballade très proche de la variété. Enfin « J’ai retrouvé mon chien », toujours avec les mêmes chœurs, est plus anecdotique, mais avec un détail amusant, puisque le nom du chien est celui de Charlemagne ! A tout cela vient s’ajouter « Les leçons particulières », un titre publié uniquement sur le 33 tours, témoin du nouveau style de notre nymphette-lolita-sexy, plus branchée variété.

Bébé requin

Volume 4 : Bébé requin / Teenie Weenie Boppie / Les yeux bleus / Made in France / La petite (avec Maurice Biraud) / Toi que je veux / Chanson indienne / Gare à toi Gargantua / Avant la bagarre / Chanson pour que tu m’aimes un peu / Nefertiti / La fille d’un garçon / Polichinelle / Dady da da/ Le temps du tempo / Allo monsieur là-haut / La vieille fille. (Polydor 513 172-2)

Le dernier compact est consacré à la dernière partie de la carrière Philips de France Gall, de septembre 1967 à avril 1968, occultant ainsi plusieurs morceaux parus à l’automne 1968, tout en en ajoutant un autre. Une démarche sans doute justifiée par des histoires de droits, mais qui fait que l’on a un peu de mal à s’y retrouver ! Le EP avec le fameux duo France Gall/ Mireille Darc « Ne cherche pas à plaire » (Philips 437 339, par ailleurs réédité en CD dans le coffret « Actrices » de chez Philips en 1991) a été écarté, ainsi que les deux titres du simple « Y’a du soleil à vendre » / « Mon p’tit soldat » (Philips 370 675) et les quatre de son ultime super 45 tours (Philips 437 446), « 24/36 », « Souffler les bougies », « Rue de l’abricot » et « Don’t make war, captain, make love», avant qu’elle ne signe en 1969 chez La Compagnie. En revanche, « Avant la bagarre » du très rare album paru en février 1968 (Philips 844 706) a été repêché. La pochette du livret reprend une photo de la même session, signée André Breg, que celle de son treizième EP, à la différence que sur le disque initial de novembre 1967, « Bébé requin », elle sourit de ses dents nacrées et que ce n’est plus le cas ici.

« Bébé Requin », justement tiré de son treizième disque (Philips 437 358), est signé du trio Joe Dassin, Jean-Michel Rivat et Frank Thomas qui a eu l’idée d’inclure un riff à la trompette pour cette ballade pop. Une trouvaille géniale qui contribue à l’immense succès de ce thème qui rehausse à merveille la voix acidulée de France Gall. On aimerait d’ailleurs en savoir plus au sujet de ce super 45 tours car c’est le seul de sa discographie Philips à avoir été enregistré à Londres au studio Chapell et au studio 10, en octobre 1967, sous la direction de David Whitaker. Jusqu’à présent tous les autres morceaux ont été réalisés chez Bagatelle, la maison de production de Denis Bourgeois, sur des orchestrations d’Alain Goraguer. « Bébé requin » marche vite très fort, tant à la radio que sur le petit écran, notamment dans l’émission TV Tous En Scène. Beaucoup de gens pensent d’ailleurs qu’il s’agit d’une nouvelle composition signée Serge Gainsbourg. Ce qui est le cas de « Teenie Weenie Boppie », sur le même disque. Après son expérience des « Sucettes », ce thème conte cette fois les déboires de France Gall avec les hallucinogènes, mais sans employer la première personne. On ne sait jamais ! « Les yeux bleus », issu du douzième super 45 tours (Philips 437 317), disponible en février 1967, est une ballade plutôt quelconque. « Made in France » (du treizième) est beaucoup plus réussi, avec son refrain oscillant entre la langue anglaise et celle de Molière. Influencées par la mode londonienne, les paroles rendent hommage à cette capitale de la musique pop : « Accordéons qui balancent / Les Gauloises et la pétanque / Tour Eiffel et camembert / Et Maurice Chevalière / C’est made in France / Mini-jupes et maxi-bottes / Liberty jusqu’à non-stop / Burlington, Julie Christie / And the Salvation Army / lt’s made in England ». « La petite », sur son douzième disque, nous amène à son duo avec l’acteur Maurice Biraud, alors animateur vedette sur Europe 1, la station de Salut Les Copains dont France Gall est l’une des artistes chouchou. On peut se demander qui a eu l’idée d’une telle collaboration ? Pour certains c’est d’un ringard le plus complet, pour d’autres c’est totalement génial, à ceux-là j’offre le refrain « Un jour les oisillons prennent leur envol / Les petits deviennent grands il n’y a plus d’enfants ». En tout cas, un gros succès en radio et en télé, entre autres dans l’émission Sacha Show de Sacha Distel. « Toi que je veux », de son quatorzième super 45 tours (Philips 437 393), édité en janvier 1968, est beaucoup plus abouti. Grâce à une armée de violons, clairons, une trompette et divers autres effets on n’est pas très loin des perles psychédéliques que les groupes anglo-saxons proposent alors. « Chanson indienne », sur le même EP, est comme son nom l’indique une ballade branchée hippie qui, avec son sitar mixé en avant, le recul du temps et son côté kitsch, est loin d’être désagréable.

« Gare à toi, Gargantua », issu de la même session, parle d’appétit gastronomique et surtout libidineux sur un fond mid-tempo, sans être un morceau inoubliable ni indispensable. Le très rare « Avant la bagarre », commercialisé uniquement en LP, répond plus à une optique rock et rythmée, avec des paroles évoquant une algarade au sujet d’une fille. Retour au treizième super 45 tours avec « Chanson pour que tu m’aimes un peu » qui nous laisse apprécier une guitare acoustique superbement conjuguée à la voix de France et mérite que l’on y prête une oreille attentive. « Néfertiti » est sans doute le meilleur morceau de son douzième disque, rien d’étonnant à cela puisqu’il est l’œuvre de Serge Gainsbourg. Il évoque ici la reine d’Égypte sur un fond de cithare et de luth, prétexte à une mélodie orientale et à … autre interprétation phonétique du titre. « La fille d’un garçon » (du quatorzième EP) est une ballade romantique où le violon donne le rythme. « Polichinelle » (du douzième), à la ligne mélodique plus soutenue, évoque la rencontre de France avec son prince charmant. Enfin les quatre derniers morceaux reprennent l’intégrale de son quinzième super 45 tours, sorti en avril 1968 (Philips 437 423). « Dady da da » n’est pas inconnu des téléspectateurs puisque ce thème a servi de générique, dans sa version instrumentale de Michel Colombier, pour l’émission TV Dim Dam Dom, et pour le show télé Le Lapin De Noël, une mini-comédie musicale, à laquelle France Gall participe en compagnie de Françoise Hardy, Serge Gainsbourg et Jean Rochefort. Pour « Le temps du tempo », France nous gratifie de cris d’indiens et d’un solo d’onomatopées. « Allo, monsieur là-haut » lui permet de téléphoner successivement à Dieu le Père, Saint-pierre, Lucifer et aux anges, le tout sur un fond de piano classique. Étonnant. « La vieille fille », qui clôt ce compact, est une complainte pour rencontrer l’homme de sa vie et ne pas finir vieille fille.

France Gall méritait amplement cette intégrale – moins neuf titres – en compact « Poupée de son » tant la première partie de sa carrière est riche en joyaux musicaux, conjuguant variété et rock à la française (avec parfois un petit complexe spectorien dans la production). Il existe également un CD compilation de 23 titres, lui aussi baptisé « Poupée de son » (Polydor 849 296-2) qui résume son itinéraire de 1963 à 1968. Audition faite, bon nombre de ces plages ont su conserver toute leur fraîcheur en ce début des années 90, ce qui est après tout le plus beau compliment que l’on puisse retourner à France Gall trente ans après.

Christian EUDELINE

Courrier

Richard ROSSI – Paris

Je tiens à féliciter Martine Bordeneuve au sujet de la rédaction du livret accompagnant la publication de l’intégrale des chansons enregistrées par France Gall chez Philips de 1963 à 1968 (coffret Polydor 4 CD). D’autant plus que vous êtes sans doute la première à vous consacrer à l’étude du parcours professionnel de France Gall alors que beaucoup de biographes s’attardent surtout sur la vie privée des artistes ou sur des anecdotes. Personnellement, je ne connais pas France Gall mais j’ai été séduit par sa voix dès ses débuts en 1963 (j’ai 45 ans) et, dès ce moment-là, j’ai été ému par cette artiste que j’ai perçue comme exceptionnellement authentique, sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi. Authentique dans la recherche de son expression, notamment avec cette détermination à ne vouloir interpréter que des chansons qui lui ressemblent et créer des œuvres originales (alors qu’elle fut contrainte, à plusieurs reprises dans sa carrière, d’enregistrer quelques adaptations américaines et italiennes). Cependant, sans connaître personnellement France Gall, je l’ai quelquefois approchée lors de son vrai retour à la chanson et de sa collaboration avec Michel Berger (entre 1976 et 1980). Et je sais que l’un et l’autre ont toujours été opposés à l’exploitation de leur vie privée. Michel Berger insistait sur le fait que la vraie perception que l’on peut avoir d’un artiste est de s’intéresser à ce qu’il fait et non pas à ce qu’il est. Ainsi, je pense que votre travail doit satisfaire la chanteuse. Toujours à propos du livret de l’intégrale Polydor (mais je suppose que vous en êtes maintenant informée), une partie de votre texte a été imprimée deux fois et de ce fait une autre partie manque. Bien entendu, je serais très heureux de connaître le contenu de la partie manquante et Polydor, que jai contacté, m’a proposé de me faire parvenir le livret rectifié. Parallèlement, je m’étonne que cette intégrale n’ait pas pris en compte les deux derniers enregistrements de France Gall chez Philips (simple 370 675 et EP 437 446). Ce n’est pas vraiment une intégrale ! C’est toujours un peu frustrant pour le « fan » de constater des mystérieuses occultations (heureusement que j’ai les disques de l’époque !). D’autre part, je voudrais vous signaler que la musique de la chanson « Dady Da Da » {quel titre malheureux …) est bien celle composée par Michel Colombier comme indicatif d’une émission télé, mais, selon mes souvenirs ce n’était pas celui d’un show de Brigitte Bardot. Je pense qu’il s’agissait de celui du magazine dominical de Daisy de Gallard destiné aux dames (DAM) et aussi aux hommes (DOM). L’indicatif de Dim Dam Dom a été ultérieurement adapté pour France Gall et celle-ci l’a ensuite chanté dans un des numéros de la série. Une suggestion à propos de la réédition des chansons de France Gall. La maison de disques ne pourrait-elle pas envisager l’édition d’un CD regroupant toutes les chansons écrites par Gainsbourg pour France Gall ? A ma connaissance, en plus des neuf chansons composées par Gainsbourg et disséminées dans l’intégrale, deux chansons semblent avoir été enregistrées chez Philips mais non éditées : « Dents De Loup, Dents De Lait » (duo Gall/Gainsbourg en 1966) et « Qui Se Souvient De Caryl Chessman ? » (1967 ou 68). Puis, en 1972, deux autres chansons de Gainsbourg ont été enregistrées par France Gall chez Pathé (simple C006 12207) : « Les Petits Ballons » (musique de Jean-Claude Vannier) et « Frankenstein ». Enfin, une chanson interprétée par Gainsbourg en 1964 et à laquelle France Gall a activement participé et cela a peu été mentionné, c’est « Pauvre Lola» (LP Philips « Gainsbourg Percussions »). Le rire que l’on entend est bien celui de France Gall et non celui de Brigitte Bardot comme je l’ai déjà lu. Gainsbourg aura d’ailleurs été le premier à utiliser son rire et surtout comme un instrument de musique (des grelots) puisque les percussions étaient le principal accompagnement musical de son album. Comme vous le savez, le rire de France Gall sera plus tard l’essentiel de la chanson « Ça Me Fait Rire ». Je vous remercie de votre travail en espérant qu’il y aura peut-être des suites.

Magazine : Jukebox Magazine
Date : Novembre 1992
Numéro : 64

France Gall : tout son amour dans un clip

0
Il y a à peine trois mois, Michel Berger nous quittait. Pour que sa musique vive, France Gall a demandé à Jean-Marie Périer de réaliser un film autour d'une de ses dernières chanson « superficiel et léger ».
Il y a à peine trois mois, Michel Berger nous quittait. Pour que sa musique vive, France Gall a demandé à Jean-Marie Périer de réaliser un film autour d'une de ses dernières chanson « superficiel et léger ».
Il y a à peine trois mois, Michel Berger nous quittait. Pour que sa musique vive, France Gall a demandé à Jean-Marie Périer de réaliser un film autour d'une de ses dernières chanson « superficiel et léger ».

Il y a à peine trois mois, Michel Berger nous quittait. Pour que sa musique vive, France Gall a demandé à Jean-Marie Périer de réaliser un film autour d’une de ses dernières chanson « superficiel et léger ». La pudeur de cet hommage en fait le plus émouvant des clips (le clip sera diffusé à partir du 19 novembre 1992).

« Michel est mort il y a à peine trois mois, ils ont vécu dix-huit ans ensemble, ils ont eu deux mômes, et elle ne fait pas de spectacle avec son malheur, elle ne bouge pas de chez elle. Une femme dont le métier est public et qui choisit le silence, c’est exemplaire. C’est un monsieur, cette personne-là. » Jean-Marie Périer est impressionné.

Pourtant, il connaît France Gall depuis belle lurette. Il a été le premier à la prendre en photo pour « Salut les copains » à l’âge des socquettes et des sucettes. Ainsi que le timide Michel Berger, d’ailleurs. Mais rien n’indiquait alors que, sous la poupée de cire, sommeillait l’âme d’un prince d’Orange à la devise flamboyante : « Je maintiendrai. » ·

Contrairement aux mœurs habituelles du show-biz, France Gall est restée droite et silencieuse sous le chagrin. Et, pour continuer l’œuvre entreprise avec Michel Berger, c’est lui, l’homme de leurs premières photos, qu’elle est allée chercher pour parler à sa place.

« France s’est retrouvée dans une situation paradoxale : quand Michel est mort, ils venaient d’enregistrer un disque, ils avaient préparé un spectacle et programmé une tournée d’un an. D’un côté, elle ne voulait pas que le boulot de Michel disparaisse, mais, de l’autre, elle ne voulait pas faire de promotion, ça n’avait pas de sens … » Pas question d’abandonner l’œuvre de Michel Berger, mais comment la faire vivre et connaître sans donner dans le côté voyeur – et pourtant vendeur, ô combien – de « leur dernière chanson, quel dommage ! regardez comme ils étaient mignons … » Comment poursuivre sans trahir ? Montrer sans raconter ? Comment dit-on l’absence ?

Il faut être un peu poète pour résoudre ces questions. Loin d’éluder, Jean-Marie Périer a trouvé une métaphore pour tourner le clip de « Superficiel et léger » : « Je l’ai fait avec des enfants. Un petit garçon brun et une petite fille blonde. Lui et elle, mais à l’âge de 8-9 ans. Il a l’obsession de voler, un vieux monsieur l’aide, ça rate, les autres se moquent de lui, mais, elle, elle s’attache …C’est l’histoire d’un môme et d’un regard. »

Une belle histoire sans paroles, sinon celles de la chanson : « Assez de rage, assez d’orages, assez de rouge », sans images tremblées, sans cascades, sans glottes tremblantes au premier plan, très loin des clips habituels. Une belle histoire, seulement habitée par les yeux graves d’une petite fille aux longs cheveux, les grandes ailes d’un Icare maladroit et solitaire et, entre eux, l’ébauche d’un sourire. A la fin, la petite court, l’enfant s’est envolé, elle reste. Seule. Assise dans l’herbe. Et l’on voit France à l’arrière qui regarde la mer. « Elle est venue en Afrique du Sud où nous avons tourné juste pour ce petit plan de cinq secondes. Au départ, il n’était pas question qu’elle apparaisse, mais sa présence à la fin est comme une virgule, comme une signature. » La même blondeur et le même regard que la petite fille. En fond, la chanson se termine : « Ce parfum d’éternité, quel cadeau empoisonné … »

« Il ne se passe rien », dit Jean-Marie Périer. Mais tout passe. Et surtout l’essentiel, le plus fragile : l’émotion, beaucoup plus intense que si les choses étaient dites. Et l’élégance. Cinq minutes de vérité à la hauteur d’une grande douleur. C’est rare.

Magazine : ELLE
Par Alix de Saint-André
Photos : Tony Frank
Date : 19 octobre 1992
Numéro : 2442

Michel Berger arraché à l’amour des siens

0
Après quatre années de silence, France Gall venait d’enregistrer son tout dernier album avec Michel Berger, l'homme de sa vie et de ses chansons depuis 19 ans.
Après quatre années de silence, France Gall venait d’enregistrer son tout dernier album avec Michel Berger, l'homme de sa vie et de ses chansons depuis 19 ans.

« Ne laissez pas passer les rêves ! »

Après quatre années de silence, France Gall venait d’enregistrer son tout dernier album avec Michel Berger, l’homme de sa vie et de ses chansons depuis 19 ans.

Aujourd’hui, le rêve s’est envolé … Michel Berger, victime d’une crise cardiaque a quitté sa famille, ses copains …  

Ils partageaient tout. L’amour tout court et celui de leurs deux enfants, Raphael, 11 ans et Pauline, 13 ans. Le succès. L’inspiration. Les copains. La difficulté d’être ou la joie de vivre. La vie, tout simplement ! Depuis dix-neuf années, Michel Berger et France Gall, le couple le plus solide et le plus discret du showbiz, semblait indestructible. Pourtant, dimanche 2 août 1992, à 22 heures, le chanteur, transporté a l’hôpital de Saint-Tropez, succombait a une crise cardiaque.

Il était dans sa quarante-cinquième année. Michel était venu se reposer avec France dans leur propriété de Ramatuelle.

Après quatre années de silence, le couple revenait, en duo, sur le devant de la scène avec un superbe cadeau : un album au titre symbolique « Double jeu ». Pour la toute première fois, ils avaient mêlé leurs voix. Leurs talents. Leurs émotions. Pour les livrer, à l’automne, sur la scène parisienne de La Cigale. Ce disque, c’était comme une renaissance. Une seconde déclaration.

« Après ce silence, nous repartons sur la route, confiait France à leur copain de toujours Johnny Hallyday. Rien n’est facile. Tu nous connais ! Nous travaillons dans la douleur.

Je croyais être devenue muette … Mais l’envie de chanter et de créer est revenue. C’est merveilleux. Je suis bouleversée. »

Berger chantait son amour, ses espoirs

Chez les Berger, on ne « sort » pas un disque, comme ça, pour être classe dans le Top.

« J’ai besoin d’avoir besoin », expliquait Michel a la sortie de « Double jeu », en juin dernier. Même désir pour France Gall qui voulait ressentir très fort des sentiments pour les livrer devant un micro. « Je n’ai envie de travailler avec personne d’autre que Michel. Nul autre que lui ne me connait aussi bien. Aucune autre musique ne me touche comme la sienne. »

Révolté tranquille, Michel Berger chantait ses colères, son amour, ses espoirs et ses combats, sans agressivité, refusant le label trop « intello » de « chanteur engage ». A l’instar des grands poètes, Michel Berger se considérait parfois comme un incompris. Souvent à son propos, le terme « d’écorché vif » revenait sur le tapis.

« Certains m’estiment froid, blasé et docile … Alors que je suis tout le contraire ! »

Puis, illico, le chanteur compositeur faisait son mea culpa. « C’est ma faute, je suis un ado attardé et la difficulté que j’éprouve à m’exprimer n’arrange rien. »

C’est certainement son côté adolescent qui le rapprochait de la mort par la pensée.

« J’y songe énormément. Je vis comme si je devais mourir demain. »

Son disque, « Ça ne tient pas debout » l’évoque tout le temps, sans jamais l’aborder directement.

Plus grand-chose à prouver côté musique !

Michel Berger souhaitait se tourner vers le cinéma.

« Comme les chansons, le cinéma est un excellent remède contre les malheurs. C’est un bon moyen pour rêver. » Il devait réaliser « Totem ». Pas pour flatter son ego, mais pour filmer la vie des Indiens de Colombie-Britannique.

« Un jour, j’irai là-bas … »

Ouvert sur le monde, les hommes et leurs différences, Michel Berger était également préoccupé par l’environnement : la folie des hommes mettant en péril l’avenir de la planète.

« L’Antarctique, c’est l’image de ce qu’était la Terre au début. C’est mon fantasme. Pour moi, c’est un endroit très important. Le jour où j’en aurai marre d’être pendu au téléphone, j’irai là-bas ! »

II n’y aura donc pas de fans en délire pour venir ovationner ce couple mythique de la chanson française, à La Cigale. Pas de rappels. Plus d’après. Les voix de Michel Berger et de France Gall ne font qu’une désormais, et résonnent pour l’éternité.

Les mélodies du bonheur

L’année de ses quinze ans, Michel Berge, compose « Les girafes » pour Bourvil. Son premier disque « Puzzle » n’a pas marché. Mais, Michel Berger se rattrape. II découvre Véronique Sanson et offre a Françoise Hardy un nouveau départ avec « Message personnel » et « Je suis moi ». Berger fait prendre a France Gall, qui n’est pas encore sa femme, un virage avec « Si on pouvait vraiment parler ». Les année 70 marquent le début de leur collaboration artistique et de leur amour. France se targue d’avoir, la première, eu l’idée de travailler avec Michel. En 78, Berger s’attaque avec le succès que l’on connait à un opéra-rock qui s’exportera même en Angleterre et en Russie ! « Starmania », grande première française écrit avec Luc Plamondon, devient une référence. Un tremplin pour Daniel Balavoine et Fabienne Thibeault. Avec « La légende de Jimmy » il récidive. Entre temps, il compose « La groupie du pianiste ». Pour son copain Johnny, Michel écrit « Quelque chose de Tennessee ».

Magazine : Télé Poche
Par Isabelle GAUDON
Date : 10 août 1992
Numéro : 1383

Michel Berger, France Gall : presse et TV (partie 1)

0
Michel Berger et France Gall : Nous avons choisi de vous présenter leurs carrières au travers de la presse télé.
Michel Berger et France Gall : Nous avons choisi de vous présenter leurs carrières au travers de la presse télé.

Que dire de plus sur Michel Berger et France Gall ? Le dernier album, c’est vrai, est loin d’être l’un des meilleurs. Mais nous aurions été nombreux à aller les applaudir à La Cigale, en tournée et à Bercy.

Nous avons choisi de vous présenter leurs carrières au travers de la presse télé, qui domine le monde de la presse hebdomadaire et qui est le plus important baromètre de l’impact sociologique de la chanson. Dans ce numéro, leurs carrières séparées avant 1973. Dans le prochain Platine, leur carrière en commun.

1961-1963

L’importance de la presse télé remonte aux années 1960. En 1962, Télé 7 Jours atteint le million d’exemplaires. A cette époque, la France compte un parc de 3 millions de téléviseurs seulement, contre 6 millions d’appareils en Allemagne de l’Ouest et 11 millions au Royaume-Uni. La progression de la télévision dans l’hexagone est plus lente que chez nos amis européens : 185 000 téléviseurs en France en 1955, 510 000 en 1959, 650 000 en 1960, 830 000 en 1961.

Si le parc du petit écran progresse lentement, les speakerines (Catherine Langeais, Jacqueline Caurat, Jacqueline Huet) sont les premières stars de la presse télé. Les éditeurs privés, prennent plus vite conscience que les programmateurs des chaines publiques (la deuxième chaine arrive en 1964), de l’importance de la jeunesse. Cette dernière est, avec la ménagère, la cible favorite des journaux télés, car elle a souvent le pouvoir décisionnaire en matière de presse. Aussi, petit à petit, les chanteurs prennent-t-ils le pas sur les speakerines.

1963-1967

France Gall et Michel Berger arrivent en 1963, alors que leurs “copains” yéyés sont déjà bien installés. Johnny et Sylvie, Richard et Françoise, Clodo et Sheila, ont chacun fait leurs preuves. Ce handicap devient vite un avantage. Les médias ont accepté les yéyés et le travail de pionnier effectué n’est plus à faire. A la première occasion, la presse télé va se jeter sur ces petits nouveaux qui peuvent faire vendre du papier.

C’est Michel qui, au printemps 63, ouvre le feu. Malgré un simple, “Tu n’y crois pas” (pour tester le marché) et 2 EP en 1963 (“Tu n’y crois pas”, “A quoi je rêve”), sa carrière a du mal à démarrer. Il faut dire qu’il n’a le look ni rock à la Johnny, ni peps à la Clodo, ni même une voix sucrée comme Richard. Pourtant, sa maison de disques, Pathé, insiste plus que pour n’importe qui d’autre (pourquoi ?) et continue en 1964, 1965 et 1966 à sortir des EP : “D’autres filles” “Vous êtes toutes les mêmes”, “Me débrouiller », « Jimmy s’est pendu”, “Turlututu je vous aime”. En vain, malgré un Musicorama le 23 février 1965, Michel n’intéresse ni les programmateurs TV, ni, par voie de conséquence, la presse TV. Devant les kiosques à journaux, Michel, fils d’un médecin et d’une musicienne, se demande en voyant les couvertures d’idoles, s’il a choisi la bonne voie. Chez Pathé, il commence à travailler comme directeur artistique, et notamment pour Vic Upshaw.

France de son côté démarre à l’automne 63. Elle a déjà trois super 45 tours à son actif (“Ne sois pas si bête”, “N’écoute pas les idoles”, “Mes premières vraies vacances”) quand elle se produit dans “La Grande Farandole” en juin 1964. TV France (le bien nommé) offre à cette occasion sa première une à Miss Gall. “France Gall rivale de Sheila ?”, c’est la question que pose en couverture “La Semaine Radio Télé” en octobre 1964, alors que France interprète “Laisse tomber les filles”, une chanson qu’elle adresse à Claude François, avec lequel la presse lui prête un flirt. En novembre 1964, le magazine télé le plus “sérieux”, Télérama, un rien “intello”, décide d’illustrer son numéro sur “la chanson, ses poètes et ses idoles”, par une couverture de France ainsi légendée : “France Gall : une voix fraîche, un peu perchée”. Après le succès, fin 1964, de “Sacré Charlemagne”, France remporte le grand Prix de l’Eurovision 1965 avec “Poupée de cire, poupée de son”, signée Gainsbourg. TV France en juin 1965 lui offre une deuxième couverture, juste après la Semaine Radio Télé de mai 1965 et juste avant Télé Magazine de juillet/août 1965.

Fin 1966. Michel est au plus bas, sa carrière d’interprète est un échec. Il n’a que 21 ans, mais en 66 c’est déjà vieux pour un chanteur. France est une vedette confirmée. Télé Poche (le premier magazine télé format de poche, une révolution pour l’époque) décide d’offrir la Une de son numéro 2 à France pour son passage chez Albert Raisner. Elle a déjà 19 ans et chante toujours Gainsbourg. “Baby pop”, “Les sucettes” marchent cependant moins que ce que retiendra la légende.

1967-1969

En 1967, Michel voit le bout du tunnel en travaillant avec succès pour une jeune chanteuse, Patricia. France, en revanche est presque en fin de contrat chez Philips et sa carrière part à la dérive. Des duos (bien “kitch”) avec Maurice Biraud (l’animateur de radio à la mode) ou Mireille Darc (l’actrice dans le vent), n’obtiennent ni l’approbation des médias, ni celle du public. Août 1967, Télé Poche décide de remettre France nouveau “look” à la une pour son passage dans “Voilà, voilà” sur la deuxième chaîne. Elle y interprète “Bébé Requin”, succès plus que tube. Juste assez pour intéresser “Télé Magazine”, numéro un avec Télé 7 Jours, qui, en septembre 1967, lui offre sa première page à l’occasion de son passage dans “Dim Dam Dom”. En décembre 1967, France Gall vient à bout du dernier bastion : Télé 7 Jours. Dans son dernier numéro de l’année, le magazine lui offre une partie de sa couverture qu’elle partage avec Minizup et Matouvu, les héros des tout petits. La chanson de variété vit ses dernières heures sans ombre. Au loin gronde mai 1968. Cette année marquera la fin de la première période de succès de France et son départ de chez Philips pour La Compagnie. Michel, de son côté, commence à être sollicité, et compose pour des artistes très populaires comme Bourvil, Franck Pourcel et Jacques Monty. Mais, il préfère travailler avec des jeunes filles. Après Cécile Valéry, c’est au tour d’Isabelle (De Funès, la nièce) de chanter du Berger ainsi que des titres des sœurs Sanson, Violaine et Véronique.

1969-1973

Sous contrat à la Compagnie, où elle ne connait aucun véritable tube malgré de nombreuses tentatives (“L’orage”, “Les années folles”, “La Torpédo Bleue”), France, en 1968, signe un second contrat chez Decca Allemagne et enregistre 32 titres en allemand. Elle rentre 5 fois au Hit germanique. Michel, lui, travaille tous azimuts. En 1969, il n’hésite pas à mélanger les genres (avec des pseudos, comme Michel Hursel, et dans sa maison de production “Caramel”) : Jean-François Michaël (“Adieu Jolie Candy”), Alix Rohan, Poupougne et Chloé, Szabo, Vanina Michel, Marcus Kraftchik … En 1970 et 1971, il part aux USA et compose la musique légendaire du spot Orangina, puis revient avec un tube pour Jérémy Faith (« Jésus »). Le trip « Jésus Christ est un hippie » en inspire plus d’un. Julien Clerc joue “Hair” et France est devenue sa partenaire à la ville. Il dit d’elle, avec beaucoup d’amour, qu’elle n’est pas faite pour la chanson. Le présent lui donne raison. Malgré de nombreuses émissions de télés, France est plus un mannequin de mode jeune qu’une chanteuse. La presse TV la boude et ne croit plus en elle. Elle signe chez Warner une première fois pour deux simples 45 tours, aujourd’hui introuvables. Seul, Télé Poche, l’ami fidèle, désormais numéro deux de la presse télé, lui offre un roman-photo à partir de juillet 1971 et une couverture. L’année suivante, elle est chez Pathé. Ses chansons refrissonnent dans les hits. Michel lui, après un album (“Puzzle”), produit, fin 1971, deux albums de Véronique Sanson, pour laquelle il a une véritable passion. Fort de son succès, il peut enfin enregistrer deux simples (“Words” en 1972 et “Attends-moi” en 1973) puis son premier album d’interprète. Il enregistre “Écoute la musique saoule” avant de produire l’album de Françoise Hardy “Message Personnel”. Nous sommes en 1973. France va rencontrer Michel. Elle veut vraiment qu’il travaille pour elle, lui ne veut pas. Absolument pas.

Magazine : Platine
Par Martine Bordeneuve
, Patrick Robert Galéra et Jean-Pierre Pasqualini
Date : Octobre / Novembre / Décembre 1992
Numéro : 3

Michel Berger : l’adieu émouvant de France Gall et de leurs enfants

0
France Gall étreint la main de Pauline et de Raphaël. Comme pour mieux s'unir à ses enfants, au moment où le cercueil de Michel Berger va disparaître en terre.
France Gall étreint la main de Pauline et de Raphaël. Comme pour mieux s'unir à ses enfants, au moment où le cercueil de Michel Berger va disparaître en terre.

France Gall étreint la main de Pauline et de Raphaël. Comme pour mieux s’unir à ses enfants, au moment où le cercueil de Michel Berger va disparaître en terre.

En cette fin de matinée du 6 août au cimetière de Montmartre, déjà baigné de soleil, le silence aurait plu au chanteur trop tôt disparu, lui qui n’aimait les décibels que dans sa musique. La cérémonie sera brève, à peine le temps d’une face d’album, trente minutes. Émouvante, aussi. On ne peul s’empêcher d’avoir les larmes aux yeux face à France Gall, face à ses enfants, face à la mère de Michel Berger, face à sa sœur, tous assis pour écouter l’hommage si juste, si poétique, si tendre aussi, de Jacques Attali. Celui-ci n’est plus l’un des intellectuels les plus brillants de son époque, ni l’auteur de « Warburg » que diffuse TF1, mais l’ami sincère et vrai. Comme le veut la tradition juive, il ny a pas de cérémonie religieuse – seules des prières ont été faites au domicile du chanteur – mais les mots de Jacques Attali. Il n’y a pas de musique non plus, comme pour Balavoine à l’église Sainte-Eugénie de Biarritz, il y a six ans déjà. Seuls les cris d’une tourterelle troublent à peine le recueillement,

Michel Berger va reposer dans la même tombe que son frère aîné Bernard, architecte, artiste de talent, mort trop tôt lui aussi, presque au même âge que Michel des suites d’une sclérose en plaques et juste à côté de leur père, Jean Hamburger, disparu en février dernier.

Elle est admirable la dignité d’Annette Haas, mère de Michel et de Bernard, longtemps femme du professeur de médecine, devant ces existences que le destin lui a arrachées l’une après l’autre. Elle qui, en plus pianiste et concertiste, a transmis, dès l’aube de son enfance, la passion de la musique à Michel, qui lui a appris à jouer du piano assis. Au-delà de France Gall et des proches, ils sont nombreux à être venus saluer Michel Berger, les anonymes comme les plus connus. C’est l’adieu de toute une génération et finalement, l’on ne verrait pas sacrilège à ce qu’ils se mettent soudain à jouer de la musique … On se contentera des roses de l’amitié, déposées une à une sur le cercueil, déjà nappé de ces fleurs d’amour. Françoise Hardy, Véronique Sanson, Diane Tell, Maurane s’avancent. Puis Souchon, Voulzy, Simon, Jonasz, Johnny, Bruel, Hantson, Lenorman, Smaïn …

Fragile aussi, sachant mieux que quiconque ce que peut être le chagrin de France Gall et de ses enfants, Coco Balavoine, la femme de Daniel, si proche de Michel au nom du même humanisme, du même don de soi. Tandis qu’ils s’éloignent et que l’on a envie de crier à France Gall combien on la comprend, les couronnes de fleurs s’amoncèlent sur la tombe, à la dissimuler. Quand ces fleurs ne seront que poussière, nous resteront les chansons, la musique de Michel. Il nous a laissé, dans l’album « Double jeu » – ultime preuve d’amour pour France-, la chanson « Jamais partir ». Toute une génération aurait voulu la lui chanter. Par Vincent Balin / Photos de Marizy-Doumax-Croizard

Au hasard des interview, il disait …

« J’aime les villes mais j’aime encore davantage la nature. Je rêve de ces étendues blanches de l’Antarctique, de ces mondes de pureté, de silence. »

« J’aimerais parfois retrouver cette nature telle qu’elle était, avant que l’homme ne la pollue ou la détruise, sans penser qu’elle est son plus grand trésor. »

« Il y a des tas d’équipes. Médecins du monde, Médecins sans frontières. Quand on les voit sur place, c’est vraiment extraordinaire. C’est vraiment l’aventure moderne. Je comprends très bien que des jeunes ayant entre 15 et 20 ans soient fascinés. C’est une manière de vivre qui est en même temps une grande aventure humaine. »

« Il n’appartient pas aux chanteurs de prendre la place des hommes politiques et de proposer des solutions. Simplement, on peut jouer le rôle de fous du roi en nous servant de notre sensibilité pour réveiller les consciences et rassembler les énergies qui obligeront les politiques à prendre leurs responsabilités. »

« La chanson est un témoin de son temps, si on ne le sait, pas cela prouve qu’on se désintéresse de la société dans laquelle on vit, Il faut être solidement égoïste pour penser ça. »

« Mes chansons sont toutes écrites à partir d’une émotion. Je ne pourrais jamais travailler sur commande. »

« Avec France, pour « Double jeu », Il a fallu que nous abandonnions un peu nos personnalités pour devenir une seule et unique personne. Nous ne voulions pas qu’on reconnaisse nos voix. Il fallait que nous trouvions un son qui se mélange bien. »

« Avec cette vie de fou que je mène, je regrette bien sûr de ne pas voir grandir mes enfants. Mais pour le moment, je ménage la chèvre et le chou, en me consacrant tantôt à ma famille, tantôt à ma vie professionnelle. J’espère ne Jamais avoir à choisir entre elles. Sans la musique, je serais capable de me laisser mourir. Sans mes enfants … » (Ndlr: ces dernières années, Michel Berger se consacrait beaucoup plus à ses enfants).

Jacques Attali, l’ancien conseiller du Président de la République, auteur de « Warburg » que diffuse TF1, était ami du chanteur. Comme il avait été celui de Balavoine et de Coluche. Il lui a rendu hommage sur sa tombe. A la demande de France Gall. Voici ses mots. Les mots du cœur.

Il est des mots qu’on donnerait tout pour ne pas avoir, jamais, à les dire; des noms qu’on ne voudrait jamais prononcer qu’en riant; des amis, très chers, qu’on voudrait ne pas voir ce matin, ici rassemblés.

Puisque tu as souhaité, chère France, que je dise quelques mots, je le ferai en notre nom à tous – Coco, Luc, Alain, René, Michel, Richard et tous les autres.

Je te dirai, à toi, à tes enfants, à sa mère, à sa sœur, notre chagrin, notre révolte, et si tu le veux bien, notre prière.

En le faisant, je pense d’abord à ceux qui l’ont précédé en son paradis blanc, comme pour l’y accueillir, son frère Bernard, son phare, son guide qu’il va rejoindre ici, et puis Daniel et puis l’autre Michel (allusion à Daniel Balavoine et Michel Colucci (Coluche)).

Pourquoi cette génération frappée ? Pourquoi tant d’hommes jeunes, généreux et pudiques, tendres et révoltés, disparus si absurdement ? Est-ce simplement le hasard, le monstrueux hasard ? Ou bien, comme un grand signe – il aurait dit peut-être un grand totem, tragique emblème énigmatiquement planté au cœur de notre génération. En tout cas, le totem de l’orage, pas celui de la bruine. Le totem de l’éclair, pas celui du brouillard.

Le signal, peut-être, de ce que la vérité est difficilement supportable en un monde d’artifice, de ce que l’exigence est inacceptable en un temps d’illusion.

Michel n’aurait pas aimé qu’on parlât de lui, en un tel moment, avec emphase, qu’on racontât une carrière, qu’on décrivît des sources d’inspiration ou qu’on fasse l’inventaire de ses succès.

Il n’aimait pas les mots inutiles. Il savait que la pudeur est la forme supérieure de la politesse.

En apprenant l’absurde nouvelle, un mot, d’abord, m’est venu à l’esprit, un mot qu’il aimait par-dessus tout : celui de fragilité. Tout ce qui est rare est fragile. Et Michel était rare, il était à part. Car s’il est rare qu’un artiste soit un juste, encore plus l’est-il qu’un juste soit un artiste. Et Michel était l’un et l’autre.

Au sens propre du mot, Michel était distingué. Distingué par ses dons, distingué par son travail, distingué par son ambition.

Michel ne voulait pas être une star, mais un artiste. Un artiste dure. Une étoile file.

Des millions de gens savaient déjà qu’il était un exceptionnel musicien, quand certains cherchaient encore avec rage dans quelle catégorie l’enfermer, dans quel hit-parade l’enfouir. Car son art est inclassable. Il fait du raffinement une vertu, de l’élégance une morale, de la rigueur un art de vivre. Sa musique, nourrie à tant de sources qu’elle régénérait, dira à jamais les couleurs d’une époque, qu’il voulait rendre un peu plus raffinée, un peu plus tolérante. Intellectuel (c’est son travail sur l’esthétique de la pop music qui nous a fait nous rencontrer, il y a seize ans), curieux de toutes les littératures, ouvert à tous les arts (son film « Totem » entièrement écrit, rêvé, image par image, reste à tourner), il détestait les phrases qui masquent les sentiments, les embrassades qui camouflent l’indifférence, les bravos lorsqu’ils ne disent que mondanités. Par toute son œuvre, Michel parlera longtemps de mille voix. Celles des hommes et des femmes de « Starmania », de « Jimmy », et des autres, ici et ailleurs, saltimbanques au laser aussi fragiles que ceux d’antan.

Plus tard, bien plus tard, on s’étonnera qu’un seul homme ait pu influencer si profondément le goût musical d’une génération toute entière. On comprendra alors que notre temps avait soif d’intelligence, de douceur et de raffinement. Et qu’il avait tout cela.

Lui, Pierrot lunaire, haussant les épaules, fuyait les certitudes, il n’était d’aucun clan, d’aucune bande. Il n’en avait ni le temps, ni le goût. Il avait trop le vague à l’âme du perfectionniste, la tristesse de celui qui se croit toujours inférieur à ses propres exigences, la passion de la vraie culture, celle qu’on cache et qu’on nourrit ; et la mesure de l’action véritable, celle qu’on mène, tenace en confidence.

Il ne critiquait pas l’envahissement de l’univers sonore européen par une sous-musique venue d’ailleurs, trop occupé qu’il était à donner ses couleurs à la musique française, à la faire chanter par les meilleurs, leur révélant leur propre voix et leur vérité intérieure.

II ne se désolait pas de la misère du monde, mais il aidait Michel Colucci à créer les Restos du cœur, et Bob Geldof à lancer Band Aid.

Il ne dissertait pas sur les vertus de l’amitié. Mais il retraversait l’Atlantique simplement parce que la voix d’un ami, à Paris, au téléphone, avait trahi quelques soucis qu’il voulut partager.

Chère France, rien de ce que je dis là ne se veut consolation. Il ne peut y en avoir. II ne doit pas y en avoir. Le temps est à la colère, à la rage, à la révolte.

Mais il aurait aimé qu’on vive cela avec élégance.

Il aurait eu tant de peine de faire de la peine ! …

Aussi, aurait-il voulu, je crois, qu’à ce moment, en pensant à lui, très intensément, dans le silence noir de notre chagrin, nous tentions, chacun à notre façon, de voyager dans l’univers de sa musique, là où les intolérables injustices et les abominables fragilités tissant la trame de la condition humaine s’effacent devant la couleur d’un mot, la forme d’une mélodie, le rythme d’une harmonie.

II aurait aimé, je crois, que la colère et la douleur qui nous habitent en cet instant laissent la place au calme et à la sérénité, que la tendresse des adultes apprenne, et c’est le plus difficile, à accompagner le deuil des enfants.

Chère Pauline, cher Raphaël, n’oubliez jamais que, pour ses amis, Michel sera toujours là, autrement.

Et qu’au-delà de l’intolérable énigme de la providence, qui donne et reprend à sa guise, son sourire, sa douceur, son regard, son art porteront à jamais, plus loin, le message de la lumière.

Magazine : Télé 7 Jours
Par Vincent Balin / Photos de Marizy-Doumax-Croizard
Par Jacques Attali
Numéro du 22 au 28 août 1992
Numéro : 1682

Merci à Elisabeth.