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France Gall, match nul entre la femme et la chanteuse

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Que n'a-t-on pu lire, dire et écrire sur France Gall ! Qu'elle était mignonnette mais insignifiante, joliette mais inconsistante.
Que n'a-t-on pu lire, dire et écrire sur France Gall ! Qu'elle était mignonnette mais insignifiante, joliette mais inconsistante.
Que n'a-t-on pu lire, dire et écrire sur France Gall ! Qu'elle était mignonnette mais insignifiante, joliette mais inconsistante.

“Poupée de cire, poupée de son” Mais rien que ça ! Avec sa voix bizarre et nasillarde, elle est tout juste bonne à bercer sa “Barbie”.

France – Galles : match nul, zéro-zéro, zéro sur toute la ligne. »

Que n’a-t-on pu lire, dire et écrire sur France Gall ! Qu’elle était mignonnette mais insignifiante, joliette mais inconsistante. Qu’elle n’existait que grâce à l’auteur de ses jours – papa Gall est le parolier du tube à rallonges, « La Mamma », chantée par Charles Aznavour, et il a toujours encouragé et poussé sa fillette dans la jungle du spectacle – et – aux auteurs de ses chansons : Serge Gainsbourg avant-hier et Michel Berger aujourd’hui.

Eh bien ! non. France Gall existe bel et bien. Belle, et bien. Elle vit en France. Elle chante au Palais des Sports de Paris. Elle est épanouie, comblée, heureuse. Et elle cause. Et nous l’avons rencontrée.

Bien que les choses se soient déroulées dans l’ordre inverse, parlons d’abord du spectacle de France Gall avant de faire avec elle le point sur sa carrière et sa vie de femme.

« Tout pour la musique » – c’est le titre d’une chanson, d’un album et maintenant du spectacle – est vraiment tout en musique. L’orchestre qui accompagne France Gall, qui la porte parfois vers des sommets qu’elle-même ne pensait certainement pas pouvoir atteindre, est absolument impeccable. « Je soupçonne d’ailleurs les connaisseurs de venir pour eux », dit la chanteuse. Chaque musicien a sa demi-minute de gloire – lorsqu’apparaît son nom en lettres lumineuses et que « défile » son immense photo (il est assez rare de rendre un tel hommage à des musiciens : cela méritait d’être souligné) – et ce n’est que justice. Trois danseurs automates accompagnent de temps en temps et à bon escient la vedette. Trois choristes omniprésentes mais discrètes, malgré le gabarit de l’une d’elles, complètent harmonieusement l’ensemble. Et même la présence d’une dizaine de gosses sur scène pendant une chanson – ce qui aurait pu être « casse-gueule » – est heureuse. Enfin quand apparaît un funambule pendant une autre chanson, on … plane. Tout cela fait de « Tout pour la musique » un spectacle très agréable, qui a une énorme qualité : le don de sympathie.

Mais que dire de France Gall elle-même ! Tout en rythme et en cadence, elle vibre littéralement. Et elle communique sa joie de chanter à tous. Ce « petit bout de bonne femme » – il n’y a rien de péjoratif dans cette expression – a une présence et une énergie assez extraordinaires et dégage un rayonnement chaleureux et bienfaisant. Parfois, elle nous entraîne aux limites de la danse, parfois elle nous émeut sincèrement.

Après les roulades et roucoulades d’une Dalida, après l’« abattage » d’une Sylvie Vartan, après les moues de quelques fines bouches – il y en aura toujours – on se demandait, malgré tout, ce que ferait la petite France Gall dans ce périlleux exercice qui consiste à présenter sur scène un « one woman show ». Eh bien ! nous avons été plus qu’agréablement surpris ! Non seulement elle tient très bien la distance mais elle se défonce et « s’arrache les tripes », comme on dit dans le métier.

Le public aime ça et vient en masse pour vibrer avec elle. Après cinq semaines, à la porte de Versailles – par prudence ou par sagesse, aucune échéance précise n’avait été fixée – on estime que plus de 100.000 personnes, deux fois le Parc des Princes, seront venues crier : « Allez France ! » Et chaque soir, Gall aura gagné. Des rappels, des trépignements, des dizaines de briquets qu’on vide pour elle. Une véritable ovation.

Et même la critique parisienne, parfois si féroce, ne s’y est pas trompée. Jacqueline Cartier fut une des plus enthousiastes : « Ce n’est pas un récital. C’est un « musical », richissime quant à l’orchestration et généreux quant à l’inspiration … Cette chaleur humaine passant dans les mots et les notes, France Gall la transmet avec simplicité, je dirais modestie : elle se fond avec son groupe, fait corps avec ses musiciens. Sa voix se fait instrument auquel répond un déchirant trombone ou un saxo passionné. La mise en scène ne se veut pas spectaculaire mais efficace avec la mouvance d’un décor de lumières et des niveaux différents qui font que, mine de rien, aucun effet ne se répète, et que l’ensemble tourne rond comme un bon moteur. On arrive à la fin du voyage sans problèmes et avec regret.»

Spectacle dense, « Tout pour la musique » est plein de la « présence » – ce don magique de quelques grands artistes – de France Gall. Mais il est aussi plein d’une absence. L’absence d’un homme … omniprésent : Michel Berger, le mari, l’ami, l’auteur-compositeur. A part les paroles de « Au secours, j’ai besoin d’amour », un extrait de l’opéra « Starmania », dont le livret était signé Luc Plamondon, les vingt-cinq ou vingt-six chansons qu’interprète France Gall sont toutes de Michel Berger. Paroles et musique.

Entre deux chansons bien balancées, il y a quelques très beaux textes, notamment parmi les chansons du dernier album. Des textes qui disent l’amour sous toutes ses formes, l’amour de la vie, l’amour de la liberté.

Voici, par exemple, dans « Amor también » :

  • Y a des jours fragiles
  • Des soirées difficiles
  • Le monde est égoïste
  • Y a des journées tristes
  • Mais y a des matins fous
  • Où tout change tout d’un coup
  • Où la tête comprend tout
  • Le cœur se remet debout

Il y a aussi « Diego, libre dans sa tête » :

  • Derrière des barreaux
  • Pour quelques mots
  • Qu’il pensait si fort
  • Dehors, dehors il fait chaud
  • Des milliers d’oiseaux
  • S’envolent sans effort
  • Quel, quel est ce pays
  • Où frappe la nuit
  • La loi du plus fort
  • Diego, libre dans sa tête
  • Derrière sa fenêtre
  • S’endort peut-être
  • Et moi, moi qui danse ma vie
  • Qui chante et qui rit
  • Je pense à lui
  • Diego, libre dans sa tête
  • Derrière sa fenêtre
  • Déjà mort peut-être

Et enfin, bien sûr, « Résiste » :

  • Résiste
  • Prouve que tu existes
  • Cherche ton bonheur partout, va,
  • Refuse ce monde égoïste
  • Résiste
  • Suis ton cœur qui insiste
  • Ce monde n’est pas le tien,
  • Viens,
  • Bats-toi, signe et persiste.
  • Résiste.

A trente-quatre ans, avec ce spectacle au Palais des Sports à Paris, France Gall est épanouie, rayonnante de bonheur.

« C’est vrai : je suis tellement heureuse. Pour rien au monde, je n’aurais voulu rater ce rendez-vous important dans ma vie. Enfin, je me sens une femme libre, qui se bat pour réussir, une femme bien dans sa peau et maîtresse de son destin. J’ai fait ce spectacle parce que c’était le moment de faire quelque chose que je n’avais jamais fait. Parce que je voulais montrer aux autres que j’en étais capable, parce que je veux prouver que je ressemble enfin à ce que je chante aujourd’hui. Ce concert est le moment artistique le plus important de ma vie. C’est la carte la plus importante de toute ma carrière. Oh ! J’ai horreur de ce mot vieux ! Car c’est quelque chose que je n’aurais pas fait il y a dix ans. Ou que je rie pourrai plus faire dans vingt ans … C’est l’aboutissement de ce que je chante et vis depuis quatre ans. J’ai le trac, c’est vrai, mais il est moins fort que mon désir et ma volonté de chanter. Durant toutes ces semaines, je donne tout ce que j’ai en moi. Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus par la suite. »

Un aboutissement, donc. D’une trajectoire que Georges-Marc Benamou a très bien analysée :

« Enfant chérie des sixties, France Gall a sauté les décennies. À califourchon. Et en se rattrapant parfois de justesse. Mais aujourd’hui, elle est « bien dans sa trentaine ». Les années 80 lui vont bien. 

Trop longtemps éloignée des scènes du music-hall, France Gall n’avait jamais jusqu’à présent été considérée comme une artiste « complète ». Alors, pour être une vraie vedette, à la hauteur de ses scores dans les palmarès, il fallait, lui a-t-on expliqué, qu’elle fasse un spectacle important. Sinon … sinon le succès eût été sans fondement réel. Et France Gall, un colosse de vinyle aux pieds bien fragiles.

Alors, elle a accepté. Elle a tout accepté : ces cauchemars qui ces temps-ci la rongent, de suivre un régime strict, de ne plus vraiment voir ses deux enfants, de quitter sa retraite dorée de Rueil et même de rencontrer ces quelques journalistes dont elle a si peur. D’ailleurs, quand on écoute France Gall distiller ses confidences et ses impressions avec spontanéité et prudence, on a l’impression que cette vie privée qu’elle sacrifie quelque peu, que cet environnement heureux qu’elle s’est constitué, ne sont qu’une condition du bonheur. Une condition nécessaire, mais pas suffisante. Épouse de Michel Berger, elle ne peut pas être seulement Madame Berger. Mère de deux enfants, elle est aujourd’hui comblée, elle à qui les médecins avaient dit qu’elle n’aurait jamais d’enfants.

« Cette idée me désespérait et c’est un bonheur auquel je n’arrive pas encore à croire, moi dont la vie a toujours tellement différé de celle des autres femmes. » Alors, devant cette force tranquille et déroutante du show-biz, au vu de tous ces sacrifices, on s’interroge. Et l’on se demande ce qui oblige cette femme « comblée » à prendre le risque important de ce spectacle démesuré. »

La trajectoire de France Gall fournit la réponse. En 1964, une adolescente blondinette, sage et rigolote, avec un brin de voix, fille d’une famille de musiciens, chante des chanson évocatrices et ambiguës, des chansons pour tous publics, écrites sur mesure par le compère Gainsbourg. A l’époque, elle sort un disque tous les trois mois, ce sont tous des tubes. On se souvient de « Baby Pop », mais aussi de « Poupée de cire, poupée de son », mais surtout des « Sucettes à l’anis », dont elle dit aujourd’hui, vaguement scandalisée : « A l’époque, je ne comprenais pas du tout le sens de cette chanson. Et d’ailleurs, à l’âge que j’avais, c’était tout à mon honneur. Vous savez, j’étais très sage et j’ai même vécu jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans chez mes parents. Ce sont mes copains qui venaient chez eux … »

Tous les publics accourent alors vers France. Pour eux, elle est, tour à tour, une adolescente yéyé, une fillette un peu perverse, une jeune fille romantique et éperdue … France Gall est un personnage national et tout irait pour le mieux s’il n’y avait pas chez elle, aussi, ce curieux « syndrome Marilyn » : « Il s’est passé à l’époque ce qui se passe toujours avec les gens qui démarrent trop tôt : je suis passée à côté de tout. Je n’avais vraiment pas d’amoureux ou, de passion, je ne voyais rien de la vraie vie … Car, vous savez, quand on fait ce métier-là, les gens ne s’approchent pas, ils ont peur de vous … Il y a une grande solitude … ».

1968. On refait les jeux. La jeunesse n’est pas accrochée à son électrophone ou au Golf Drouot mais ailleurs … France Gall décide alors de se séparer de ses auteurs et compositeurs, de « voler de mes propres ailes » car j’avais évolué. Les textes bébés ou cochons que l’on me proposait ne me correspondaient plus. J’avais évolué. Mais en changeant, je me suis magistralement cassé la figure … » Ainsi, après son dernier tube « Bébé requin », en 1969, France Gall va, comme la plupart de ses copains des années 60, rejoindre les anthologies. Oubliée la petite France !

Les années 1970 vont commencer sans elle. C’est pendant cette douloureuse traversée du désert qu’elle rencontre un chanteur connu. Ils s’aiment et vont vivre à la campagne. Cette fois, elle n’a plus du tout de succès mais elle a l’amour. Elle ne fait plus « peur ». L’ennui, c’est qu’il est déjà une très grosse vedette. Alors, par la force des choses, France reste dans l’ombre.

« Amoureuse mais étouffée, dit-elle, à propos de cette époque dont elle n’aime guère parler. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas mener une existence normale. Et j’avais terriblement peur de devenir une vieille ringarde ! »

Et puis un jour, au sortir d’une dépression nerveuse, vers 1973, elle a son attention attirée par un disque, « Attends-moi », interprété par un garçon à la voix de velours, un certain Michel Berger qu’elle avait dû croiser au temps de « Salut les copains ».

« Et alors, raconte-t-elle, j’ai voulu aller vers lui, vers cette mélodie, c’est la première fois de ma vie que j’avais envie d’aller vers quelqu’un. Je me suis dit : il faut que je le rencontre. Mais attention, c’était uniquement professionnel, car je n’étais pas disponible … »

Voilà donc le début de ce « conte de fées », un conte de fées où d’ailleurs on démêle difficilement ce qui est amoureux de ce qui est professionnel. Pudique et malheureuse, France va tenter des « approches musicales » que Michel va repousser. Mais il cédera finalement à la douce obstination de France.

En 1974, il lui fait sa « Déclaration », qu’elle ne cessera de chanter. Un immense succès. Cent mille disques vendus en un mois, plus encore qu’au sommet de sa gloire des sixties. Pour France, c’est un fracassant retour du pays de l’oubli.

« Je me suis sentie renaître. Les chansons de Michel m’allaient tellement bien. »

En 1976, enfin libre, elle épouse son « auteur Pygmalion ». Pour la première fois de sa vie, les deux conditions de son bonheur sont réunies : l’amour et le succès. Mais ce couple-là, aussi idyllique soit-il, est aussi un couple d’artistes. Et quand on demande à France, au détour d’une question, qui des deux « marche » le mieux, elle répond en riant : « Mais, c’est moi, bien sûr ! » Si on insiste, elle persiste : « Mais oui, voyons, j’ai la chance, moi, de pouvoir réunir tous les publics. Mais, au fond, ça n’a aucune importance car, vous savez, entre Michel et moi, il n’y a pas de rivalité ni de rapports de force. »

Cette « Lolita » devenue femme aime avoir du succès parce que c’est pour elle recevoir de l’amour.

Lorsqu’on parle encore avec France Gall de l’omniprésence de Michel Berger dans sa vie et dans sa carrière, elle ne se démonte pas. Ou plus.

« Pendant les répétitions à Londres, Michel était souvent là. Sa présence était discrète mais indispensable. Il me servait de repère, de guide. J’ai besoin de son aide, de ses conseils puisque je ne vois pas ce que je fais. J’ai totalement confiance en lui. Sur la scène du Palais des Sports, par contre, je suis seule, je suis moi. Il y a, bien sûr, son regard. Mais le regard de l’autre, n’est-ce pas important ? »

Malgré tout, ce sont encore ses mots que vous chantez …

« C’est vrai que ce ne sont pas mes mots, mais ce sont mes idées. Nous discutons beaucoup avant qu’il n’écrive pour moi. Nous avons des sensibilités très proches. »

Si France chante des chansons écrites et composées par Michel, c’est parce qu’elle se sent bien dans cet univers et dans cette musique. Et ça ne doit pas aller plus loin.

« Depuis que je suis avec Michel, plus personne ne m’envoie de chansons. On sait que j’ai tout ce qu’il faut ! »

Certaines chansons de Gainsbourg, avec des textes très forts, pourraient encore passer aujourd’hui ?

« Oui, je sais. Mais pour le moment, je ne chante que du Berger. »

Pour que tout soit bien clair, Michel ajoute d’ailleurs : « Dans la vie comme dans le métier, j’essaye de toutes mes forces de respecter l’individualité de France. Je veux qu’elle existe toute seule. Nous ne serons jamais le double, l’ombre l’un de l’autre. La collaboration idéale est comme celle qui pourrait exister entre deux peintres qui se montrent leurs toiles, qui s’admirent souvent, se critiquent parfois mais qui ne mélangent jamais leurs couleurs et qui ont chacun leur pinceau. »

« Un plus un n’égale pas un mais deux, si vous voyez ce que je veux dire, ajoute France Gall. Chacun son regard, chacun sa petite musique. Se mélanger, c’est se diminuer. »

Si France Gall et Michel Berger font la part des choses dans leurs vies professionnelles, ils la font encore plus dans leur vie privée. A part quelques shows télévisés, où on les vit ensemble, pas de photos bras dessus, bras dessous. Et surtout pas de photos avec leurs enfants.

« D’accord pour essayer de vieillir ensemble » disent-ils, en chœur, mais sûrement pas sur des couvertures de magazines ! Nous n’avons ni envie ni intérêt à jouer les couples modèles de la chanson française !

René Van Nedervelde : France Gall, le succès que vous remportez au Palais des Sports vous étonne-t-il ? Sur les affiches, on indique : « A partir du 7 janvier », mais il n’y a pas de date de clôture. Était-ce de la prudence ou de la fausse modestie ?

France Gall : Ni l’une ni l’autre. Disons plutôt : de la fausse prudence.

René Van Nedervelde : Vous jouez du saxophone sur scène …

France Gall : Vous auriez préféré que je joue du piano. Et debout, sans doute. Non. J’ai commencé il y a deux mois à prendre des cours de saxophone parce que je trouve que c’est un instrument superbe. Le seul problème, c’est que j’ai un mal fou à le tenir, c’est horriblement lourd !

René Van Nedervelde : Il y a une certaine violence dans votre spectacle ….

France Gall : Oui, mais c’est une violence douce.

René Van Nedervelde : Certains vous classent désormais comme « chanteuse engagée » …

France Gall : Disons qu’il y a des choses qui se passent autour de moi et dont j’ai envie de parler. Avec « Résiste », par exemple, j’ai eu envie de dire au public qui me suit : « Ne faites pas tout ce qu’on vous impose, qu’on vous demande. » Et, croyez-moi, cette chanson était écrite bien avant Sakharov et la Pologne. Ceci dit, je veux aussi que mon spectacle soit une détente, une récréation. Les gens viennent me voir. Il faut qu’ils soient heureux d’être là. Cependant, mon spectacle n’a rien d’un show de Broadway. Il est simple, sobre, moderne.

René Van Nedervelde : Après Paris, vous serez à Forest-National le 16. Où irez-vous ensuite ?

France Gall : Oh ! pas partout. Après Bruxelles, il y aura encore Genève, Nice, Bordeaux et Lille. Et puis, ce sera tout. Après cela, je vais m’effondrer, me terrer. J’aime bien avoir de longues périodes de calme pour me préserver du danger de ce métier. Danger de se donner trop à fond et de passer à côté de la vie. Et puis, j’ai pas mal de temps à rattraper avec mes enfants.

René Van Nedervelde : France va bientôt retrouver sa fille Pauline, trois ans, et le petit Raphaël, dix mois.

France Gall : Vous savez, je suis une mère très traditionnelle.

Magazine : Le Soir Illustré
Par René Van Nedervelde
Date : 4 février 1982
Numéro : 2589

France Gall, presque tout pour la musique

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« Tout pour la musique », c'est seulement le titre du spectacle. Pour France Gall, sa vie à elle ce n'est pas « rien que pour la musique ». Le Palais des sports, d'accord. Mais la famille d'abord.
« Tout pour la musique », c'est seulement le titre du spectacle. Pour France Gall, sa vie à elle ce n'est pas « rien que pour la musique ». Le Palais des sports, d'accord. Mais la famille d'abord.
« Tout pour la musique », c'est seulement le titre du spectacle. Pour France Gall, sa vie à elle ce n'est pas « rien que pour la musique ». Le Palais des sports, d'accord. Mais la famille d'abord.

Le dimanche après-midi, au volant de sa Volkswagen décapotable, avec sa fille Pauline, 3 ans, assise sur la banquette arrière, elle ressemble à n’importe quelle mère de famille bon-chic bon-genre qui promènerait son enfant.

Et c’est sans doute pourquoi, quand France Gall klaxonne devant les grilles fermées du Palais des sports, aucun vigile ne se déplace pour lui ouvrir.

Pourtant, la chanteuse a un spectacle à assurer en matinée. Mais elle ne s’affole pas. Tandis que Micheline, sa secrétaire, court chercher une clé en regardant sa montre, elle, s’inquiète plutôt de la santé de sa fille, qui tousse un peu.

« Ce n’est pas grave, j’adore arriver en catastrophe. Pas coiffée, pas maquillée. »

France Gall, retournée sur son siège, arrange le col du manteau de Pauline pour qu’elle ne prenne pas de courants d’air en sortant de la voiture.

« Comme ça, tout le monde m’attend, j’enfile mon costume, et crac, je rentre en scène. Sans avoir le temps de souffler … »

Et effectivement, sur un sourire adressé à ses musiciens et un dernier baiser déposé sur le front de sa fille, France Gall disparaît dans sa loge. Une pièce qu’elle a meublée elle-même avec des canapés profonds et d’épais tapis de laine. Un coup de peigne, deux touches de rouge, trois cuillerées de miel d’oranger et la porte s’ouvre de nouveau.

Ce n’est plus la maman blonde au châle écossais aperçue tout à l’heure dans la voiture, mais une créature sauvage, en pantalon de cuir noir moulant et sweet-shirt blanc à damier multicolore. Une rock-star que déjà le public, là-bas, de l’autre côté du rideau noir, acclame, réclame. En sifflant et en tapant des pieds. Comme tous les jours depuis trois semaines …

C’est qu’il a bien changé le « bébé requin » du temps yé-yé. Il s’est fait les dents. Aujourd’hui, France Gall, dans son spectacle « Tout pour la musique », est entourée de quatorze musiciens les meilleurs instrumentistes de studios français qui, pour elle, ont accepté d’apparaître sur scène, trois choristes, trois danseurs, sept enfants, l’éclairagiste d’Elton John et l’ingénieur du son de Bruce Springsteen. Un label de qualité pour les spécialistes. Au total et au bout des comptes, un spectacle qui a coûté 6,5 millions.

Le public aussi a évolué. Il a grandi. Ce ne sont plus seulement des groupies échevelées qui trépignent, mais des fans de 7 à 77 ans. Il a surtout grossi. Chaque jour, le Palais des sports fait presque salle comble. Et il a même fallu installer en toute hâte des barrières pour empêcher les spectateurs enthousiastes de s’approcher trop près-de la scène. Même Elton John qui est venu, un soir, impromptu, chanter en duo avec France Gall Donner pour donner, n’en est pas revenu …

Et, tandis que France Gall fait reprendre à son public ses refrains, un homme en coulisses fait des additions dans une minuscule loge au béton vaguement peinturluré de blanc. C’est Claude Wild, le producteur du spectacle. A la lumière d’une ampoule nue, loin des feux de la rampe et de la sono déchaînée, il joue en solo de la mini-calculatrice électronique. Avec, pour partition, le bilan d’exploitation de trois semaines de show.

« Là on en est à soixante et un mille spectateurs pour dix-neuf séances, énonce-t-il en pianotant sur son instrument. Comme le spectacle est un triomphe, France a accepté de prolonger de trois semaines. Elle a fini par me dire : « D’accord, tout ce que tu veux, mais le 21 février, quoi qu’il arrive, j’arrête … »

C’est que, à partir du 21 février, France Gall a loué un chalet dans les Alpes pour se reposer en famille auprès de Michel Berger, son mari, son auteur et ses deux filles, Pauline et Raphaël née il y a trois mois. Et il n’est pas question pour elle de changer ses projets de famille. Claude Wild a tout de même réussi à lui faire accepter aussi une tournée du 16 au 20 février dans cinq grandes villes : Bruxelles, Lille, Genève, Nice et Lyon. Afin de la décider il a loué les services d’un pilote de Fokker pour transporter les cinquante personnes de l’équipe, et une cuisinière pour mijoter des petits plats à tout le monde.

Mais quand, à l’entracte, le producteur, tout content, montre son bilan à sa vedette, celle-ci jette un œil et se met à rire : « Quand je pense, mais quand je pense qu’en commençant le Palais des sports j’étais paniquée à l’idée de rester trois semaines en scène ! … je n’étais pas sûre de tenir le coup physiquement. Et maintenant, nous en sommes à six semaines programmées … Si je vous écoute, et si je ne m’arrête pas de moi-même, c’est mon médecin qui sera obligé de m’arrêter. . . »

Pourtant, après une heure de scène, à danser sur la pointe des pieds dans un filet de lumière, France Gall semble très calme.

Pas plus fatiguée que si elle avait poussé un landau dans le bois de Boulogne ou le parc Montceau. Et si la chanteuse change de costume – un pantalon blanc et un sweet-shirt à damier noir maintenant – on a l’impression que c’est moins parce qu’ils sont trempés de sueur que parce que c’est prévu dans le show. Mais elle n’aime pas qu’on lui en fasse la remarque.

« Si je parais si calme, c’est que je suis encore sous le choc. Mais il me faudra un mois pour me refaire une santé dans mon chalet. Je ne pourrai plus supporter un bruit. Le moindre coup de téléphone me fera faire des bonds de trois mètres … Il faudrait être aveugle pour croire que je suis insensible à ce succès. Mais je ne veux pas trop tirer sur la corde. Je ne veux pas finir comme la chanteuse Janis Joplin, morte d’une overdose parce qu’elle avait tout donné à la scène. Parce que, dans ce métier, quand on donne tout et que soudain on ne reçoit plus, alors il ne vous reste plus rien …

« Tout pour la musique », c’est seulement le titre du spectacle. Pour France Gall, sa vie à elle ce n’est pas « rien que pour la musique ». Le Palais des sports, d’accord. Mais la famille d’abord.

La porte de la loge s’ouvre.

Une petite fille en robe à carreaux et queue de cheval. C’est Pauline, qui a quitté sa place dans la salle et qui vient s’installer sur les genoux de France Gall. Pauline, qui poisse son pantalon de scène en émiettant des tranches de pain d’épice et qui lui colle peut-être un rhume en éternuant, la tête lovée dans son cou. Là-bas, de l’autre côté du rideau noir, le public acclame encore, réclame toujours. Mais, pour l’instant, France Gall n’est plus qu’une mère de famille comme une autre. Après tout, c’est l’entracte, non ?

Magazine : VSD
Date : 28 janvier 1982
Numéro : 230

France Gall : tout pour son spectacle !

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Pour France Gall, le compte à rebours vient de commencer. Dans 24 heures, elle succèdera à Sylvie Vartan sur la scène du Palais des Sports de Paris.
Pour France Gall, le compte à rebours vient de commencer. Dans 24 heures, elle succèdera à Sylvie Vartan sur la scène du Palais des Sports de Paris.

Pour France Gall, le compte à rebours vient de commencer. Dans 24 heures, elle succèdera à Sylvie Vartan sur la scène du Palais des Sports de Paris.

Bien que surchargée de rendez-vous, France a bien voulu consacrer du temps à Salut !

Durant un après-midi passé en sa compagnie, nous avons redécouvert une France Gall heureuse, agréable et surtout en pleine forme.

Elle court, court la petite France de rendez-vous en rendez-vous. Télés, radios, photos, interviews, répétitions, voilà son lot quotidien. Les demandes de rendez-vous sont très nombreuses, alors, eh bien, France Gall doit choisir tout en essayant de faire plaisir à un maximum de personnes. D’un autre côté. Il faut répéter, toujours répéter, le jour et la nuit. Monter un spectacle de cette envergure est une entreprise très importante qu’il faut préparer avec minutie. Heureusement, à ses côtés, un homme veille, conseille, décide, encourage. Vous l’avez deviné, il s’agit de Michel Berger.

Lorsque je retrouve France, elle est dans nos studios de photos où devant les multiples projecteurs de notre photographe Bernard Leloup, elle sourit, pose, se transforme.

Tantôt rieuse, boudeuse, tendre. France n’aime pas tellement poser, pourtant elle le fait si bien ! Femme-enfant, le visage poupin, elle a cette fraicheur et cette beauté qui ne vous laisse pas indifférent. Après deux heures passées devant l’objectif de notre photographe, France regarde sa montre et s’aperçoit qu’elle est déjà en retard à son prochain rendez-vous. Deux minutes plus tard, nous voilà dans la rue et en voiture. C’est France qui conduit. La Golf se glisse dans les embouteillages Parisiens pour arriver à l’Empire où Monsieur Guy Lux produit sa dernière émission. J’attrape la valise de France et nous nous faufilons à travers de nombreux admirateurs déjà présents devant la salle. Enfin, nous gagnons la loge. Une fois la porte fermée, France m’avoue : « J’ai trop de rendez-vous dans une journée et j’ai toujours peur, vu la précipitation, de ne pas tout bien faire. »

Pourquoi « Tout pour la musique » ?

Cette chanson a été faite pour les musiciens. J’ai un grand faible pour la musique. D’ailleurs, lorsqu’on regarde en arrière, il y a eu « Musique » et « Il jouait du piano debout » qui étaient des chansons basées sur la musique. C’est comme ça que nous avons décidé d’appeler le spectacle « Tout pour la musique ». Je pense que les gens qui viennent me voir sur scène viennent voir un spectacle musical.

Et les autres chansons de l’album ?

« Les accidents d’amour », c’est une constatation des amours qui se cassent. « La fille de Shannon » a été faite à la suite d’un voyage en Irlande. « Résiste », c’est un conseil que je donne. « Amor también », c’est pour faire chanter le public, pour que les gens chantent. S’ils ne chantent pas, je serai triste. « Diego libre dans sa tête », c’est une commande de ma part. J’avais envie de faire une chanson un peu politique, engagée, une chanson où je pourrais dire des choses différentes. Mes deux préférées sont « Tout pour Ia musique » et « Résiste ».

Que représente pour toi ce nouveau spectacle ?

Sûrement le moment le plus important de ma carrière. C’est un peu la consécration de tout ce qui s’est passé depuis quelques années.

Parle-nous un peu de ce qui se passe sur scène ?

C’est un spectacle en deux parties. La première est plus douce, composée de chansons tendres. La seconde est beaucoup plus agressive, avec les danseurs. Ils sont merveilleux, ils ne vont pas vraiment danser mais plutôt bouger sur la musique. En tout, neuf personnes sur scène y compris mes musiciens qui sont vraiment des gens extraordinaires, des vedettes dans le genre. Le tout sera mis en scène par Robert Fortune. Ce sera un show assez rock mais rien de très sophistiqué. Je ne veux pas faire une revue à la Broadway mais chaque chanson aura une ambiance bien précise. Les jeux de lumières sont réalisés par l’éclairagiste d’Elton John.

Lorsqu’on prépare un tel spectacle, est-ce que l’on dort la nuit ?

Personne ne peut se rendre compte à part ceux qui le font, de ce que cela représente comme travail. Même mon producteur. Il y a toute la promotion de mon disque, les cours de danse, de chant, de sax. C’est un minimum de dix-sept heures de travail par jour. Mais en fin de compte, je suis très sécurisée. Le reste du temps, j’évite de penser au soir de la première, car alors là …

Quelle est l’importance de Michel Berger dans ce spectacle ?

Michel sait ce dont j’ai envie, alors je me décharge beaucoup sur lui. Par exemple, il y a des rendez-vous où je ne peux pas aller et où il va. Michel a dû abandonner sa carrière pendant un certain temps. Il prépare quand même un show télévisé pour janvier.

Que se passera-t-il avant d’entrer en scène ?

Je mange une omelette, ensuite, je fais mes vocalises, ça me sécurise. Il faut que je sois seule, qu’on ne me parle pas. Lorsque je suis sur scène, c’est complètement différent, j’ai l’impression d’être chez moi. Après le spectacle, c’est extraordinaire, j’ai envie de faire mille choses. C’est le grand bonheur.

Que fait France Gall après le travail ou le soir en général ?

J’aime beaucoup aller au spectacle, sortir pratiquement tous les soirs ou alors organiser des fêtes, aller chez des amis. J’adore bouffer au restaurant.

Et la vie de famille ?

J’ai fait un choix. En ce moment, c’est le métier. Je travaille dix-sept heures par jour, mais malgré tout, j’essaie de prendre des rendez-vous à la maison pour que mes enfants sentent ma présence. Ce qui est important, c’est d’être heureuse et je suis heureuse.

France éclate de rire, elle est heureuse. Elle sort de son sac les photos de ses enfants : Charlotte (Pauline / erreur du journal) et Raphaël qu’elle me montre avec fierté.

Que se passera-t-il après le Palais des Sports ?

Le show se termine le 31 janvier, après, je fais quelques grandes villes comme Nice, Bruxelles, Genève, Lille, des salles qui peuvent recevoir tout le matériel de scène. Après cela, peut-être un peu de neige, et on songera au spectacle de Michel.

Il est 19h30 lorsque je quitte France Gall. Dans quelques minutes, elle affrontera les caméras. Je la laisse en compagnie de sa petite omelette. Le rendez-vous est pris : je serai au Palais des Sports pour l’applaudir, vous aussi, vous verrez, ce sera sûrement super!

Magazine : Salut !
Par Daniel Moyne
Date : 19 janvier 1982
Numéro : 164

France Gall au Palais des Sports

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Programme du spectacle de France Gall au Palais des Sports (dont le nom de production est Tout pour la musique), du 7 janvier au 14 février 1982 au Palais des Sports de Paris.
Programme du spectacle de France Gall au Palais des Sports (dont le nom de production est Tout pour la musique), du 7 janvier au 14 février 1982 au Palais des Sports de Paris.

Programme du spectacle de France Gall au Palais des Sports (dont le nom de production est Tout pour la musique), du 7 janvier au 14 février 1982 au Palais des Sports de Paris, enregistré le 13 février 1982 pendant les concerts de France Gall.

France Gall au Palais des Sports est édité en 33 tours le 4 novembre 1982 et a été filmé par Mathias Ledoux sur plusieurs dates, en février 1982. Le concert est diffusé le 3 octobre 1982 à la télévision par Antenne 2.

Patrice Delbourg : Nous avons tous attrapé la Gall ! — Vingt ans de carrière ou presque ! C’est incroyable quand on voit gambader sur la scène du Palais des sports de Paris ce petit bout de femme en survêtement blanc. On la dirait embaumée dans un bocal de calissons.

Ce programme contient principalement des photos de France Gall et les paroles de certaines chansons.

Le retour de France Gall

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France Gall : Son attitude n'est pas un caprice de vedette ni un goût bien entretenu pour le mystère.
France Gall : Son attitude n'est pas un caprice de vedette ni un goût bien entretenu pour le mystère.

France Gall sur scène pour des harmonies partagées. Des yeux sombres qui vous regardent d’un air curieux et espiègle entre deux mèches blondes, un sourire radieux qui illumine son joli visage, et France Gall lance sur un ton convaincu : Si c’est pour les femmes, c’est bien !

Réponse sympathique, après les présentations, qui n’annonce en aucun cas un pamphlet féministe, mais qui est une façon aimable d’accepter une interview pour notre hebdomadaire. Elle est si réticente, habituellement, à se confier.

Son attitude n’est pas un caprice de vedette ni un goût bien entretenu pour le mystère, c’est simplement de la pudeur et, peut-être, aussi une certaine timidité.

Intimité : Vedette a seize ans, comment jugez-vous votre carrière et vos succès de cette époque en regard de ce que vous faites aujourd’hui ?

J’ai eu de la chance, d’abord, que mon premier disque, Ne sois pas si bête, ait été si favorablement accueilli par le public. Chance encore que le deuxième, N’écoute pas les idoles, ait marché si bien et confirmé ma faveur auprès des jeunes ; chance toujours de rencontrer un auteur comme Serge Gainsbourg qui a écrit mes plus belles chansons d’alors. Renier cela, ce serait renier le talent de Serge Gainsbourg. Et je le dis d’autant plus volontiers qu’à cette période mon père composait de très jolies choses pour moi ! D’ailleurs, qu’est-ce qui reste aujourd’hui, sinon les succès de Serge Gainsbourg que j’ai eu le bonheur d’interpréter ? En revanche, ce que je regrette, c’est qu’on m’ait quelque peu orientée vers des choix discutables ! Je n’avais pas la maturité nécessaire pour juger. J’étais vraiment très « bébé ». En fait, je savais seulement ce que j’aimais ou pas. Pour trois morceaux qui me plaisaient, j’en acceptais un qui n’était pas du tout pour moi. On travaillait différemment, et je n’avais pas assez d’autonomie pour prendre les décisions qui s’imposaient. A tel point qu’à un moment, j’avais pensé tout arrêter, tellement j’étais malheureuse. Les auteurs me voyaient, ou petite fille, ou carrément créature perverse.

Intimité : Votre rencontre avec Michel Berger a donc représenté un tournant dans votre métier et aussi dans votre existence personnelle ?

Michel Berger est le premier qui a pris le temps d’essayer de me comprendre pour écrire une chanson qui me correspondait. Ça a donné La déclaration qui m’a effectivement permis de prendre un bon virage et d’effacer le côté « bébé » de mon personnage. Michel a le talent de savoir transcrire et de mettre en harmonie ce qui me touche. Je suis son sujet d’observation, et c’est pour cette raison que, depuis ma rencontre et mon mariage avec lui, toutes les chansons qu’il compose pour moi collent si bien à ma personnalité. Je dois avouer qu’il est rare que je lui demande de modifier quoi que ce soit, ne serait-ce qu’un mot ! Quant à ma vie personnelle avec lui, elle se passe magiquement. Mais on ne s’est pas choisis sur un coup de tête. Dans notre milieu, il est important de savoir dès le départ qu’il est difficile de concilier vie privée et profession.

Intimité : Justement, comment arrivez-vous a concilier les exigences de votre métier avec votre vie de couple et de mère ?

En dehors des périodes où je sors un disque et de celles durant lesquelles je prépare et joue un spectacle, je m’occupe – sûrement plus que de nombreuses femmes – de ma maison et de ma famille. Et, lorsque je pars en tournée, c’est toujours avec ma fille Pauline et mon fils Raphaël. Michel est certainement un être secret, fou de musique, mais il ne s’enferme pas dans sa tour d’ivoire pour créer. Il a simplement besoin que le téléphone ne sonne pas quand il joue du piano !

Intimité : En 1978, vous avez été la vedette de Made in France, un spectacle musical uniquement avec des femmes, au théâtre des Champs-Élysées, vous remontez sur scène au palais des sports avec Tout pour la musique. Que proposez- vous a votre public, cette fois ?

Si j’ai tenu à préparer et à faire ce spectacle, c’est encore une fois une gageure, car on dit toujours – la première fois déjà – que je suis une vedette du disque, pas une artiste de scène ! Mais, comme je ne me montre pas souvent à ceux et à celles qui me font la faveur d’acheter mes disques, de les écouter, que j’accepte peu d’interviews, je me donne à fond dans ce spectacle, pour les remercier de m’être fidèle au fil des années. Tenez, si je pouvais, je me tiendrais à l’entrée, et j’embrasserais chacune des personnes qui viennent me voir, qui ont pris la peine d’acheter un billet, de sortir … Tout pour la musique est, je l’espère, très original. Ce n’est pas un show de Broadway ni de télévision. La vaste scène du Palais des Sports et l’immense salle me conviennent très bien. Je ne danse pas, je bouge sur une rythmique et je suis entourée de six chanteuses danseuses. L ‘orchestre est composé des musiciens avec lesquels je travaille depuis toujours, mais qui n’ont jamais participé à un de mes spectacles. Pour le contenu, j’ai sorti 25 chansons des 4 albums que j’ai faits depuis 1974, ce qui représente 6 ou 7 titres de chacun, et j’ai extrait 6 ou 7 chansons de mon dernier album qui s’appelle également Tout pour la musique. Pour régler la chorégraphie, j’ai eu la chance d’avoir Pierre Fuger qui avait fait merveille avec le Big Bazar de Michel Fugain. Il y a aussi un styliste qui s’est chargé des costumes. N’imaginez pas pour autant que ce soit dans le style paillettes.

Intimité : Et après ?

Eh bien ! … il y aura sans doute encore des chansons signées Michel Berger, mais pas tout de suite. Je me reposerai un peu en attendant de continuer ce métier. Je n’arrête pas, contrairement à ce que certaines rumeurs ont pu faire croire. Tant que le public m’aimera, j’essaierai de le lui rendre le plus sincèrement et du mieux possible !

Magazine : Intimité
Date : du 5 au 11 janvier 1982
Numéro : 1887

France Gall : l’amour lui a redonné le succès

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France Gall Lamour lui a redonné le succès Presse Elle 1982 00
Pas vraiment facile de parler de France Gall ! Bien sûr, on peut jouer sur du velours, se laisser glisser sur les pistes confortables du conformisme ambiant.
France Gall Lamour lui a redonné le succès Presse Elle 1982 17

Pas vraiment facile de parler de France Gall ! Bien sûr, on peut jouer sur du velours, se laisser glisser sur les pistes confortables du conformisme ambiant.

Dire, par exemple, que France Gall, jolie frimousse et dégaine cool, est, à 34 ans, la gamine à peine vieillie de “Sacré Charlemagne”.

Ou bien encore qu’elle est aujourd’hui l’épouse modèle d’un des “plus beaux couples de la décennie”. Mais allez savoir … L’ennui, c’est que France Gall, c’est tout ce qu’on veut sauf la caricature d’une rescapée de “Salut les Copains”. France Gall, c’est France Gall, quoi ! Une jeune femme “bien dans sa trentaine”, à la silhouette adolescente inchangée, qui a été l’enfant chérie des sixties avant de devenir, aujourd’hui, la vedette sautillante des années 1980.

Tout pour la musique depuis 17 ans. Elle est la seule, en effet, avec Eddy Mitchell, à coller encore à son temps, en sautant à califourchon sur deux décennies (il est vrai en se rattrapant parfois de justesse), sans jamais s’accrocher avec nostalgie au passé ; en balançant sur des rythmes neufs ; et en susurrant, autrement, des mots sucrés, tendres · et insensés, des mots d’aujourd’hui. Bref, elle n’a pas raté le train de l’Histoire. Les années 1980 lui vont bien. Aujourd’hui, en effet, France Gall distille ses rengaines partout, ses disques ne se sont jamais autant vendus. Et telle une star mondiale, elle va tenter pendant un mois de remplir l’immense Palais des Sports de Paris : “C’est le moment artistique le plus important de ma vie, explique-t-elle avec une sorte de fermeté, c’est la carte la plus importante de toute ma carrière. Oh j’ai horreur de ce mot vieux, car c’est quelque chose que je n’aurais pas fait il y a dix ans. Ou que je ne pourrai plus faire dans vingt ans”

Trop longtemps éloignée des scènes du music-hall, France Gall n’avait jamais, en effet, jusqu’à présent été considérée comme une artiste “complète”. Alors, pour être une vraie vedette, à la hauteur de ses scores au hit-parade, il fallait, lui a-t-on expliqué, qu’elle fasse un spectacle important. Sinon … Sinon le succès eût été sans fondement réel. Et France Gall, un colosse de vinyl aux pieds bien fragiles. Alors elle a accepté. Elle a tout accepté : ces cauchemars qui, ces temps-ci la rongent, de suivre un régime strict, de ne plus vraiment voir ses deux enfants, de quitter sa retraite dorée de Rueil et même de rencontrer ces quelques journalistes dont elle a si peur. D’ailleurs, quand on écoute France Gall distiller ses confidences et ses impressions avec spontanéité et prudence, on a l’impression que cette vie privée qu’elle sacrifie quelque peu, que cet environnement heureux qu’elle s’est constitué, ne sont qu’une condition du bonheur. Une condition nécessaire, mais pas suffisante. Epouse de Michel Berger, elle ne veut bien sûr pas être seulement Madame Berger. Mère de deux enfants, elle est aujourd’hui comblée, elle à qui les médecins avaient dit qu’elle n’aurait jamais d’enfants. “Cette idée me désespérait et c’est un bonheur auquel je n’arrive pas encore à croire, moi dont la vie a toujours tellement différé de celle des autres femmes.”

Alors, devant cette force tranquille et déroutante du show biz, au vu de tous ces sacrifices, on s’interroge. Et l’on se demande ce qui oblige cette femme “comblée” à prendre le risque important de ce spectacle démesuré ? Qu’est-ce qui fait courir cette mère de famille “très traditionnelle” (c’est elle qui le dit…) ? Qu’est-ce qui va la faire bondir sur la scène du Palais des Sports ?

La trajectoire de France Gall fournit la réponse. En 1964, une adolescente blondinette, sage et rigolote, avec un brin de voix, fille d’une famille de musiciens, chante des chansons évocatrices et ambiguës, des chansons pour tous publics, écrites sur mesure par le compère Gainsbourg. A l’époque, elle sort un disque tous les trois mois, ce sont tous des tubes. On se souvient de “Baby pop”, mais aussi, mais surtout des “Sucettes à l’anis” dont elle dit aujourd’hui, vaguement scandalisée : “A l’époque, je ne comprenais pas du tout le sens de cette chanson. Et d’ailleurs, à l’âge que j’avais, c’était tout à mon honneur. Vous savez, j’étais très sage et j’ai même vécu jusqu’à l’âge de 25 ans chez mes parents. Ce sont mes copains qui venaient chez eux …”. Tous les publics accourent alors vers France. Pour eux, elle est, tour à tour, une adolescente yéyé, une fillette un peu perverse, une jeune fille romantique et éperdue… France Gall est un personnage national et tout irait pour le mieux s’il n’y avait pas chez elle, aussi, ce curieux “syndrome Marilyn” : “Il s’est passé à l’époque ce qui se passe toujours avec les gens qui démarrent trop tôt : je suis passée à côté de tout. Je n’avais vraiment pas d’amoureux ou de passion, je ne voyais rien de la vraie vie …. Car, vous savez, quand on fait ce métier-là, les gens ne s’approchent pas, ils ont peur de vous … Il y a une grande solitude …”.

1968. L’époque refait les jeux. La jeunesse n’est pas accrochée à son Teppaz ou au Golf Drouot mais ailleurs … France Gall décide alors de se séparer de ses auteurs et compositeurs, de “voler de mes propres ailes car j’avais évolué. Les textes bébé ou cochons que l’on me proposait ne me correspondaient plus. J’avais évolué. Mais en changeant, je me suis magistralement cassé la gueule”. Ainsi, après son dernier tube, “Bébé requin”, en 1969, France Gall va, comme la plupart de ses copains des années 60, rejoindre les anthologies. Oubliée la petite France !

Les années 70 vont commencer sans elle. C’est pendant cette douloureuse traversée du désert qu’elle rencontre un chanteur connu. Ils s’aiment et vont vivre à la campagne. Cette fois, elle n’a plus du tout de succès mais elle a l’amour. Elle ne fait plus “peur”. L’ennui, c’est qu’il est déjà une très grosse vedette, alors, par la force des choses, France reste dans l’ombre. “Amoureuse, mais étouffée”, dit-elle à propos de cette époque dont elle n’aime guère parler. “Je me suis rendu compte alors que je ne pouvais pas mener une existence normale. Et j’avais terriblement peur de devenir une vieille ringarde !” Et puis, un jour, au sortir d’une dépression nerveuse, vers 1973, elle voit son attention attirée par un disque : “Attends-moi”, interprété par un garçon à la voix de velours, un certain Michel Berger qu’elle avait dû croiser au temps de “Salut les Copains”.

“Et alors, raconte-t-elle, j’ai voulu aller vers lui, vers cette mélodie. C’est la première fois de ma vie que j’avais envie d’aller vers quelqu’un. Je me suis dit : il faut que je le rencontre. Mais attention, c’était uniquement professionnel, car je n’étais pas disponible …”. Voilà donc le début de ce “conte de fées”, un “conte de fées” où d’ailleurs on démêle difficilement ce qui est amoureux de ce qui est professionnel. Pudique et malheureuse, France va tenter des “approches musicales” que Michel va repousser. Mais il cédera finalement à la douce obstination de France.

En 1974, au moment de l’élection de VGE, il lui fait sa “Déclaration” qu’elle ne cessera de chanter. Un immense succès immédiat. Cent mille disques vendus en un mois, plus encore qu’au sommet de sa gloire des sixties. Pour France, c’est un fracassant retour du pays de l’oubli. “Je me suis sentie renaitre, dit-elle alors que son visage s’illumine. Les chansons de Michel m’allaient tellement bien”.

En 1976, enfin libre, elle épouse son auteur-pygmalion. Pour la première fois de sa vie, les deux conditions de son bonheur sont réunies : l’amour et le succès. Mais ce couple-là, si idyllique soit-il, est aussi un couple d’artistes. Et quand on demande à France, au détour d’une question, qui des deux “marche” le mieux, elle répond en riant : · “Mais, c’est moi, bien sûr !”

Si on continue à la titiller, elle persiste: “Mais oui, voyons, j’ai la chance, moi, de pouvoir réunir tous les publics. Mais, au fond, ça n’a aucune importance car, vous savez, entre Michel et moi, il n’y a pas de rivalité ni de rapport de forces ».

Cette “Lolita” devenue femme aime avoir du succès parce que c’est pour elle recevoir de l’amour. “Tout pour la musique.»

Magazine : Elle
Georges-Marc Benamou – Photos Yann Matton
Date : 4 janvier 1982
Numéro : 1878

France Gall en 1982

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En 1982, Michel Berger s’associe au producteur Patrick Vilaret pour fonder son propre label, Apache.
En 1982, Michel Berger s’associe au producteur Patrick Vilaret pour fonder son propre label, Apache.

En 1982, Michel Berger s’associe au producteur Patrick Vilaret pour fonder son propre label, Apache.

Dans le Paris de la Belle Époque, les Apaches étaient ces voyous qui hantaient les quartiers populaires, prêts à commettre crimes et délits.*

Note sur les crédits : Il arrive fréquemment que des œuvres soient diffusées sans que le nom de l’auteur soit mentionné. Ces pratiques sont illégales au sens de l’art. L.121-1 du CPI. Lorsque nous connaissons le nom de l’auteur de la photo, il est toujours mentionné. Si vous constatez une erreur, un manque, ou que vous souhaitez le retrait d’une photo dont vous êtes l’auteur : contactez-nous.

*Sources des textes : France Gall l’intégrale / L’histoire de tous ses disques par Norman Barreau-Gély aux Editions EPA avec les pochettes de France Gall Collection

Un nouveau duo France Gall et Elton John

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Ce qui n'était, il y a quelques mois encore qu'une rumeur, est aujourd'hui officiel : France Gall vient d'enregistrer un disque en duo avec le grand Elton John.
Ce qui n'était, il y a quelques mois encore qu'une rumeur, est aujourd'hui officiel : France Gall vient d'enregistrer un disque en duo avec le grand Elton John.
Ce qui n'était, il y a quelques mois encore qu'une rumeur, est aujourd'hui officiel : France Gall vient d'enregistrer un disque en duo avec le grand Elton John.

Ce qui n’était, il y a quelques mois encore qu’une rumeur, est aujourd’hui officiel : France Gall vient d’enregistrer un disque en duo avec le grand Elton John.

Mais il serait plus juste de dire en trio puisque celui qui est un de nos meilleurs auteurs-compositeurs, Michel Berger, a eu une très grande importance dans ce disque.

Michel en est le coproducteur, mais aussi le parolier, pour “Les aveux“, Elton en étant le compositeur. Pour le second titre, “Donner pour donner“, Michel a composé la musique et écrit le texte français alors que Bernie Taupin, le parolier et meilleur ami d’Elton John, a fait le texte anglais. A l’occasion de ce grand événement, Elton John raconte en exclusivité aux lecteurs et lectrices de Salut ! comment il a eu l’idée de ce disque et nous parle de son métier et de sa musique.

Tout d’abord, il est important de signaler qu’Elton John est quelqu’un de complètement amoureux de la France. Il parle volontiers le français et préfère même notre langue à l’anglais ! La première fois qu’il chanta en français, c’était à Paris au théâtre des Champs-Elysées pour interpréter “Que reste-t-il de nos amours” de Charles Trenet. Elton connaît déjà très bien la Côte d’Azur puisqu’il y séjourna plusieurs mois l’année dernière. Elton adore le style de vie de notre pays. A l’âge de seize ans, il jouait dans un groupe qui se produisit à Saint-Tropez au “Papagayo”.

Elton nous explique comment lui est venue l’idée de chanter en duo avec France Gall.

Que représente la scène pour toi ?

C’est une chose dont j’ai besoin. J’ai beaucoup aimé la tournée que j’ai faite l’année dernière avec Monsieur Ray Cooper, c’était un retour aux sources. Je vais très bientôt faire une tournée mondiale. J’aimerais faire comme Stevie Wonder, c’est-à-dire jouer de plusieurs instruments dans mes disques, mais voilà, je suis très paresseux ! En revanche, je travaille très rapidement, c’est très facile pour moi d’enregistrer deux albums dans une année. La plupart de mes chansons, je les écris en partant d’abord de la mélodie. Avant je faisais le contraire. Pour mon prochain album, j’ai travaillé avec le “London Symphony Orchestra” juste pour une chanson. Lorsque je serai vieux et que je ne pourrai plus chanter de rock, je pense que j’écrirai beaucoup de musique classique.

Revenons à ta prochaine tournée.

Elle va durer six ou sept mois, j’irai dans tous les pays. Je serai en France en mars ou en avril, mais cette fois, je jouerai dans toute la France. La dernière fois, j’ai chanté uniquement à Paris et à Nice. Ensuite, j’enregistrerai un autre disque avec un nouveau groupe et ensuite je ferai à nouveau une tournée, enfin j’espère.

Reparlons de ce disque en français. Tu trouves que c’est plus difficile de chanter que de parler en français ?

Oui, parce que c’est très important de prononcer les mots exactement. C’est la première fois pour moi et j’espère que la deuxième fois ce sera mieux. J’ai un problème car beaucoup de mes amis français qui travaillent dans la musique me parlent en anglais. C’est un grand succès pour moi d’avoir fait ce disque, et je peux dire que j’ai eu beaucoup de plaisir, que c’était très intéressant.

Pour France Gall et Michel Berger, ce fut également une expérience extraordinaire, une aventure formidable, ce qui se comprend très bien : Monsieur Elton John est un des plus prestigieux musiciens de ces dernières années.

Maintenant, il ne vous reste plus qu’à vous procurer cet excellent disque qui passe déjà très régulièrement en radio. “Les aveux”, la face A de ce 45 tours, s’est pratiquement installée dans tous les hit-parades.

A bientôt Monsieur Elton John ! N’oubliez pas cette France que vous semblez tant aimer. Nous vous le rendons bien. Rendez-vous dans quelques semaines lors de votre tournée en France. Et encore un grand bravo à France, Michel et Elton.

Magazine : Salut !
Date : 4 au 17 février 1981
Numéro : 140

France Gall et Michel Berger : “Ne comptez pas sur nous pour être le nouveau couple de la chanson

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France Gall et Michel Berger : Ils ont beau être assis chacun à un bout de la pièce, j'ai l'impression qu'ils sont dans les bras l'un de l'autre.
France Gall et Michel Berger : Ils ont beau être assis chacun à un bout de la pièce, j'ai l'impression qu'ils sont dans les bras l'un de l'autre.

Ils ont beau être assis chacun à un bout de la pièce, j’ai l’impression qu’ils sont dans les bras l’un de l’autre.

Et, plus je les regarde, plus je trouve qu’ils ont l’air de sortir des dernières lignes d’un conte de fées : « Le jeune prince et la jeune princesse s’aimèrent d’amour tendre dans leur beau château tout en or, ils eurent beaucoup d’enfants, et, quiriquiqui, mon histoire est finie … »

Mais non, c’est tout le contraire : le couple Michel Berger et France Gall n’en est pas à sa fin (même heureuse), mais à son commencement. Et leur château féerique n’est qu’une grande et drôle de maison toute biscornue au milieu d’un hameau parisien planté d’isbas façon docteur Jivago, construites naguère à l’occasion de je ne sais plus quelle Expo universelle ; les crépuscules d’hiver, quand la bruine et la neige fondue font tousser les carburateurs des autos, je suis sûr qu’on entend glisser les troïkas fantômes sous les fenêtres.

Autrement, c’est vrai qu’ils ont un côté prince et princesse d’Andersen. Lui, c’est un long garçon de charme, chandail tout doux et pantalon de cuir, sorte de Lamartine adolescent évoluant parmi un arsenal de bidules hi-fi, un piano blanc, des partitions partout. Elle, c’est toujours cette femme-chaton qui ne s’assied pas vraiment mais qui se pelotonne, qui boit du lait, qui passe en un éclair du fou rire à une gravité émouvante, et qui s’étonne qu’on l’aime.

Deux gosses comme Jacques Prévert les rêvait. On les imagine s’embrassant sous les portes cochères, s’offrant la lune et chantant sous la pluie pour amuser les chats de gouttière.

Pourtant, mine de rien, ces deux-là sont une mine d’or. Des « businessmen » très compassés, très conséquents, très inhumains naturellement, parlent d’eux avec ce même air gourmand des boursiers de la Belle Époque évoquant le nickel de Nouvelle-Calédonie : ça spécule dur à leur propos depuis qu’ils ont été respectivement n° 1 et n° 2 du hit-parade, France Gall avec « Il jouait du piano debout » et Michel Berger avec « La Groupie du pianiste ». Un sacré tir groupé, qui ne provoque pourtant chez eux aucun triomphalisme.

Le succès, dit Michel, c’est dérisoire. A la limite, n’importe qui est capable de « fabriquer » un tube : les recettes traînent dans tous les studios d’enregistrement. France et moi, on ne l’a vraiment pas fait exprès. On a juste chanté ce qui nous plaisait.

France, enceinte et affamée ; croque dans une pomme, contemple rêveusement l’empreinte de ses quenottes, renverse la tête en arrière et rit :

– Deux ans que « La Groupie du pianiste » existe ! Personne n’y croyait, ni la maison de disques ni les programmateurs de la radio. Michel l’a chantée dans son spectacle, et les gens se sont mis à téléphoner comme des fous à Europe, à R.T.L., à Inter, à RMC, pour réclamer « La Groupie ». Je voudrais tous les embrasser, ces gens-là !

Un triomphe, c’est déjà rare. Mais un doublé comme celui que viennent de réussir France et Michel, ça relève franchement du miracle. Et, dans le petit monde du show-business, les miracles ça s’exploite : journalistes, producteurs de télé et de spectacles, organisateurs de tournées prestigieuses rêvent tous de monter le grand numéro du rossignol à deux têtes : France et Michel la main dans la main, avec un seul micro pour deux ; on les adjure de poser en petits mariés modèles, de n’avoir plus qu’une seule ombre confondue sous les projecteurs, un seul nom à l’affiche, un seul public.

Pour l’instant, c’est la télévision qui est arrivée la première : Antenne 2 a diffusé, le 10 janvier, « Les rendez-vous de Cabourg » ou « Celle qui danse », une comédie musicale interprétée par France Gall et Michel Berger.

Puisqu’ils s’aiment et qu’on les aime, ils sont donc exemplaires, ils deviennent le symbole du bonheur tous azimuts. Pour contrebalancer le fiasco « Caroline de Monaco-Philippe Junot », la presse du cœur appelle à grands cris le couple modèle France Gall – Michel Berger. Que la France profonde s’éclate enfin ! On a assez pleuré dans les chaumières, ma bonne dame, il est temps d’offrir à nos fidèles lectrices une tranche de bonheur conjugal enveloppée d’une faveur rose !

Mais les spéculateurs se sont trompés d’adresse : blottis dans leur drôle d’isba en plein Paris, France Gall et Michel Berger répondent « niet » :

D’accord pour essayer de vieillir ensemble, mais sûrement pas sur des couvertures de magazines !

Avec autant de conviction que de détermination, ils ont décidé de ne pas mélanger vie privée et vie professionnelle. Pas de photos bras dessus, bras dessous, pas de numéro de duettistes. On se récrie, on les traite d’inconscients, de gâcheurs de chance. Alors quoi ? Ils ne veulent donc pas accumuler encore un peu plus de gloire ? Entasser peut-être encore quelques louis d’or de plus ?

– Il y a des années que nous faisons ce métier, explique Michel, uniquement parce que nous l’aimons. La gloriole et le fric, ce ne sont pas des buts. Même pas des moyens. J’aime France, je l’aime comme une femme unique. Dans la vie à deux, j’essaye de toutes mes forces de respecter son individualité. Dans le métier aussi, je veux qu’elle existe toute seule. Nous ne serons jamais le double, l’ombre l’un de l’autre.

– Un plus un n’égale pas un, mais deux, dit France. Chacun son regard, chacun sa petite musique. Se mélanger, c’est se diminuer.

Purs et durs ? Mieux que ça : ils sont lucides.

Si France chante des chansons composées par Michel, c’est parce qu’elle se sent bien dans cette musique. Et ça ne doit pas aller plus loin. Michel a d’ailleurs une très belle formule pour définir la collaboration idéale :

– Être comme deux peintres qui se montrent leurs toiles, qui s’admirent souvent, qui peuvent se critiquer parfois, mais qui ne mélangent pas leurs couleurs et qui ont chacun leur pinceau.

Ils se taisent, ils me dévisagent. Vaguement anxieux : est-ce que je vais les comprendre ? Oui, bien sûr. Ils ont raison. Mais des noms se bousculent dans ma tête, des noms qui sont des échecs.

– Dire sans arrêt NON aux combines, aux photos-gadgets, aux reportages infantiles, c’est tuant ! fait Michel.

France baisse les cils :

– Moi, je suis facile à piéger. Et les gens le savent. Mais Michel, on ne l’attrape pas comme ça ! Il est très diplomate, il dit NON en y mettant des tonnes de gentillesse, mais il reste ferme. A la longue, moi, tout ça me rend agressive. Tu sais, j’intente au moins un procès par jour à des gens qui veulent utiliser notre vie privée.

– Un procès par semaine, rectifie Michel en souriant.

Ça ne va sûrement pas jusque-là. Mais ils défendent farouchement le rempart de leur vie privée, et pas par caprice :

– On a été cambriolés deux fois parce que notre adresse était dans les journaux. Et puis, maintenant, il y a Pauline. C’est aussi pour elle qu’on dresse des barrages.

Pauline, deux ans, c’est leur petite fille.

Quand on demande à Michel si Pauline marche, si elle essaye de jouer du piano, si elle apprécie « La Groupie du pianiste », il fond. Un père, un vrai, qui consacre tous ses dimanches à son bébé. Mais essayez de lui proposer de prendre une photo de sa fille, et il explose :

Attention, danger ! Là, je peux devenir méchant. Pauline, c’est sacré.

Je me fais l’avocat du diable, je murmure que la curiosité du public a peut-être quand même un petit côté légitime. C’est vrai que, pour une vedette de la chanson, Michel Berger est mal connu, personne ne sait s’il se passionne pour les trains électriques ou pour l’hydrographie du Labrador.

– La seule chose qui doit avoir un peu d’importance, dit-il, ce sont nos chansons. Notre musique ; Vous autres, les écrivains, les lecteurs se fichent pas mal de votre vie privée. Qui sait si Soljenitsyne est marié, qui connaît le prénom de sa femme ? Alors pourquoi en serait-il autrement pour France et pour moi ? Tout bêtement parce que nous chantons ? C’est injuste. A la limite, ça voudrait dire que la chanson est un art mineur qui ne se suffit pas à lui-même, qui a besoin d’être enrobé de tout un fatras.

La nuit vient sur la drôle d’isba ; France se lève, fait le tour de la pièce, allume les lampes. Michel la suit des yeux. Un regard tendre.

Tendre aussi la voix de France, qui se bat avec une paire de cymbales montées en lampe :

– On veut savoir qui est Michel, qui il est profondément ? Un garçon hypersensible qui est souvent malheureux.

Je demande pourquoi. C’est Michel qui répond :

– Et le cancer ? Et tout le reste ?

– France et toi, vous avez peur de la maladie, de la mort ?

– Pas peur, non. La haine de toutes les souffrances, oui.

France a finalement vaincu les cymbales montées en lampe. La lumière inonde la pièce. Je regarde ceux qu’on appelle « le couple n° 1 du hit-parade ». Et j’ai envie, en sortant, d’accrocher une petite pancarte à leur porte, sur laquelle j’écrirais :

« Do hot disturb », ils s’aiment …

Magazine : Le soir illustré
Par Didier Decoin
15 janvier 1981
Numéro : 2534

France Gall en 1981

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Deux tubes pour le prix d’un. C’est ainsi qu’Atlantic aurait pu rétrospectivement promouvoir le 45-tours Tout pour la musique de France Gall.
Deux tubes pour le prix d’un. C’est ainsi qu’Atlantic aurait pu rétrospectivement promouvoir le 45-tours Tout pour la musique de France Gall.

Deux tubes pour le prix d’un. C’est ainsi qu’Atlantic aurait pu rétrospectivement promouvoir ce 45-tours Tout pour la musique, tant ses deux faces sont devenues des succès, sur toutes les lèvres quarante ans plus tard.

Pourtant, à la sortie du disque fin 1981, c’est Tout pour la musique que l’on destine seule aux oreilles populaires comme en témoigne le nombre d’interprétations en plateaux télé ; Résiste est une face B tapie dans l’ombre. Mais au fil du temps, cette chanson devient l’hymne spontané d’une époque, par celle qui l’a le mieux incarnée.*

Note sur les crédits : Il arrive fréquemment que des œuvres soient diffusées sans que le nom de l’auteur soit mentionné. Ces pratiques sont illégales au sens de l’art. L.121-1 du CPI. Lorsque nous connaissons le nom de l’auteur de la photo, il est toujours mentionné. Si vous constatez une erreur, un manque, ou que vous souhaitez le retrait d’une photo dont vous êtes l’auteur : contactez-nous.

*Sources des textes : France Gall l’intégrale / L’histoire de tous ses disques par Norman Barreau-Gély aux Editions EPA avec les pochettes de France Gall Collection