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France Gall, le défi du Zénith

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Nous sommes (presque) tous amoureux de France Gall, de la même façon que nous brûlons (presque) tous d'un feu ardent pour Françoise Hardy - Capricorne ascendant Dutronc.
Nous sommes (presque) tous amoureux de France Gall, de la même façon que nous brûlons (presque) tous d'un feu ardent pour Françoise Hardy - Capricorne ascendant Dutronc.

J’ai lu les textes de Débranche et … “Ah, c’est gentil … ça part bien …”

Installation : un verre d’eau (« tu veux boire quelque chose ? De toute manière, il n’y a que de l’eau »), un paquet de cigarettes (blondes), un geste furtif pour écarter une mèche (blonde) échappée de sa casquette.

Premier constat : suis-je amoureux de France Gall ? Nous sommes (presque) tous amoureux de France Gall, de la même façon que nous brûlons (presque) tous d’un feu ardent pour Françoise Hardy – Capricorne ascendant Dutronc. Un amour platonique et irréversible, se perdant dans les confins d’une enfance balancée entre les pages de « Salut les copains, et les rendez-vous télévisés d’Albert Raisner, illustré par des 45 tours aux pochettes glacées où chacune de nos “fans” rivalisait en longueur de couettes. Restait à faire franchir à cette bluette de jeunesse le cap de l’âge adulte.

Chez nous : les pantalons longs, les premières expériences célibataires (raviolis, purée), les petites amies jalouses, les chanteuses à texte, femme, marmots, bedaine pour les moins chanceux (ou les plus extrémistes), de nouvelles dulcinées aux voix acidulées reines d’un été, du blues du blues du blues …

Chez elle dans le désordre : un gentil mari frisé à l’inspiration inaltérable, une coupe de cheveux plus chébran, du funky dans les lignes de basse, des enfants sages et surtout un véritable intérêt pour ce métier envisagé jusque-là comme un agréable passe-temps, un parfait palliatif aux phases d’ennui d’une adolescence planifiée. La France Gall 1984 n’a qu’un lointain rapport avec la France Gall des années soixante : tout au plus les sucettes qu’elle distribue à ses enfants pour ne pas faire mentir la légende (non, sa fille ne s’appelle pas Annie). La France Gall de Georges Orwell se passionne pour la réalisation de ses disques, se délecte des ambiances confinées des studios, découvre le métier d’artiste.

Artiste : ce mot tremplin porteur de tant de rêves, tant de fantasmes ! Être artiste, pouvoir faire rêver, bien sûr, mais aussi raconter, conseiller, faire voyager, toucher les gens par des sons qui vont direct au foie, les faire vaciller par la seule puissance des mots. La voici qui découvre tout d’un coup posséder ce pouvoir immense qu’elle imaginait à peine ; la voilà prendre conscience de son impact sur un public qu’elle émeut et rassure. Son nouveau disque, dédié « à tous ceux qui ne l’entendent pas mais qui l’écoutent » se fait le porte-parole de cette révélation qui l’a métamorphosée ; le dialogue : « Moi j’ai besoin de vous, c’est à vous que je donne ». En fait, il est encore plus facile de tomber amoureux de cette France Gall passionnée et habitée – que de la jeune fille au regard flou qui semblait définir l’archétype de l’adolescente romantique et câline.

Certains chercheront le pourquoi de ce changement subi dans mille fausses raisons issues de faux constats. Pour France, le déclic s’est réellement fait sur scène, en 1978, au théâtre des Champs-Élysées. La première découverte fut celle de la scène elle-même : « Ce fut une révélation tardive. J’en avais fait beaucoup à mes débuts, mais j’ai fini par arrêter car je n’aimais pas ça du tout. C’était un mauvais souvenir ; un tour de chant d’une heure et demie, la chanteuse devant, les musiciens derrière ». Cette nouvelle prise de contact, vingt ans plus tard, avec le spectacle et par extension avec le public, amène une implication qu’elle n’a jamais cherché à vivre auparavant : « Je me suis énormément donnée, investie et ça m’a beaucoup plu : j’ai trouvé un public qui me découvrait, très différent de celui d’avant ». Ensuite, le Palais des Sports, un accueil formidable, la vraie révélation : « Cela a été plus qu’une révélation, certainement le moment le plus extraordinaire de ma vie d’artiste depuis mes débuts à seize ans, les gens m’ont donné tellement l »

Toujours secrète, à l’abri des langues de vipère et des Nikon-constrictor (vous souvenez-vous d’avoir vu une seule photo de ses enfants ?), France Gall a décidé de donner en contrepartie de ce qu’elle reçoit de son public. Un échange standard : « Mes premiers spectacles étaient encore une sorte de cadeau pour les gens qui m’aiment et qui me suivent. Je fais peu d’interviews et peu d’émissions télé, les gens ont souvent envie d’avoir un « plus » que le disque : c’est cette idée-là qui me poussait : leur faire plaisir. Maintenant, il est évident que je monte sur scène non plus seulement pour eux, mais pour moi également : j’ai déjà très envie d’être au Zénith ».


France Gall 1984, c’est d’abord une photo : celle de l’affiche de son spectacle, un cliché définitif, où tout est inscrit, où tout se lit en un éclair au premier regard ; une photo résumée de ses vingt ans de chansons, d’états d’âme, de questions, d’obstination. C’est ensuite un album, Débranche et le spectacle qui en découle. C’est une autre France Gall, épanouie, pelotonnée dans un recoin de ce canapé gris, lumineuse, épanouie, les yeux sur mon magnétophone, la pensée vers le Zénith si proche. France Gall – Balance ascendant Berger – se découvrant une nouvelle passion : la musique.

Alain Gardinier : J’ai donc lu les textes de Débranche après avoir bien écouté l’album, je suis sidéré par la façon dont les paroles correspondent à l’image que tu projettes, ou du moins que j’ai de toi.

France Gall : Effectivement, je pense qu’elles me correspondent totalement ; ma vraie réussite, c’est peut-être d’être exactement comme mes chansons me montrent mais pas seulement depuis Débranche !

C’est sur cet album que c’est le plus flagrant ! (verra-t-elle, au tressaillement de mon sourcil droit, que je cache derrière cette affirmation péremptoire le fait que je n’ai jamais écouté un de ses disques à fond ?)

Tu as bien écouté celui-là, car tu savais que l’on se voyait et tu voulais être à la hauteur de la situation (en écho, quelques « non, non » étouffés par la honte) ; mais mes derniers albums me reflètent absolument.

Une question évidente qui découle de cela et que l’on du te poser trois cent fois : pourquoi n’écris-tu pas toi-même ?

Oui, j’avoue que l’on me l’a déjà posée !! (Chers lecteurs, pensez-vous réellement que les journalistes de Chanson étaient plus malins que les autres ?) Si je n’écris pas, c’est que je n’ai pas le don et que quelqu’un d’autre l’a pour moi.

Effectivement si j’avais quelqu’un qui m’écrive de si beaux textes et de si belles musiques, je me laisserais porter.

C’est pour ça que cela ne me gêne pas et que je suis parfaitement heureuse comme ça.

Débranche semble être un album plus posé, plus sérieux que les précédents …

J’imagine que tu as lu ce que j’ai fait imprimer dans la sous-pochette : « Je dédie ce disque à tous ceux qui ne m’entendent pas seulement mais qui m’écoutent … »

Oui, mais je trouve que c’est une requête évidente pour un artiste. Chacun a envie de toucher, d’émouvoir …

Ce n’est pas si évident ; certains composent des chansons et chantent dans le but unique de distraire … Trenet par exemple …

Je n’écouterais pas ton disque dans le but unique de me distraire : J’en possède d’autres plus accessibles.

C’est un compliment ; je ne crois pas qu’un disque soit si important, qu’il ait des messages essentiels à faire passer. Mais cela représente en tout cas plus que des notes et des mots qui collent bien sur ces notes.

Puisque tu ne « fabriques » pas tes disques, peux-tu apprécier tous les titres de la même façon ?

Non, il y a des chansons que j’aime plus ou moins que d’autres. Par exemple, j’aime beaucoup “Tu comprendras quand tu seras plus jeune” : je trouve que c’est une chanson très « Berger » ; ce sont des chansons comme celle-là qui m’ont poussée au début à travailler avec lui. C’est une vraie chanson d’album.

Quelle est la vraie motivation qui te pousse à continuer ce métier ? Après une carrière comme la tienne, tu pourrais t’arrêter, te consacrer à ta famille ou à d’autres activités sans que cela ne surprenne quelqu’un …

Je ne pourrais pas m’arrêter aussi facilement : il va bien falloir parce que je ne veux pas être une « vieille » chanteuse et chanter pour les gens de mon âge. Ce qui m’intéresse, c’est de chanter pour les jeunes de 16-18 ans : c’est mon public, ce sont eux qui me passionnent. Je crois que, quelque part, je parle le même langage qu’eux et qu’à cinquante ans, cela ne collera plus. Peut-être que je ne m’en rendrai pas compte et je ne veux pas courir ce risque : je stopperai avant.

Pourquoi Michel et toi avez-vous appelé votre maison de disques « Apache » ?

Parce que « Caribou » était déjà pris ! … On aime ce mot, cela représente tellement de choses … à l’époque de « Casque d’or », dans le Paris de la première moitié de ce siècle, les bandes de voyous étaient surnommées les Apaches …

Pourquoi as-tu senti le besoin d’aller enregistrer aux États-Unis, alors que tu personnifies justement la vignette de LA chanteuse française ?

On a voulu changer, bouger… j’ai fait tous mes disques en France et j’ai voulu aller voir ailleurs, casser le rythme. Finalement, on s’enfonce vite dans une ambiance très confortable … le ronron. Ici, j’ai un studio que j’aime, un ingénieur du son que j’adore, mes musiciens … On se connaît par cœur, tout coule … Remarque qu’on avait déjà travaillé à Los Angeles : on a choisi le même studio et le même ingénieur du son que lors de l’enregistrement du disque que Michel avait fait pour les U.S.A., Dreams in stone. On a enregistré six titres là-bas. Je voulais un son différent, celui que l’on entend sur les disques américains, pur. La qualité française est vraiment différente. Mais ensuite, nous sommes revenus en France pour en mettre trois autres en boîte. On a fait appel à l’ingénieur du son américain qui est venu en France en compagnie d’un musicien spécialiste des synthétiseurs, Bill Cuomo. Finalement on ne voit pas la différence entre les morceaux américains et ceux Made in France.

Oui, mais l’équipe française était … américaine ?

Effectivement. Mais ils ont énormément aimé le studio français. On a fait les re-recordings ici, avec mes musiciens, Jannick Top à la basse, Kamil Rustam à la guitare. C’est très amusant de travailler comme ça ; cela semble beaucoup plus long. Il faut savoir ce que l’on veut ou l’on passe des journées entières à chercher ; il y a tellement de possibilités. Ce n’est pas très original, d’autres l’ont fait avant moi mais ça m’a beaucoup plu, c’était nouveau ! Auparavant, je rentrais en studio avec les musiciens, on mettait les micros en marche, c’était direct, sans surprises.

Tu t’intéresses vraiment à tout cela : tu ne laisses pas la technique dans les mains de Michel ?

Ah non ! J’adore tout ce que représente la partie « obscure » de mon travail, je pourrai me passer de paraître, mais pas du travail en studio, de la complicité avec les musiciens, j’adore ça. Quand j’arrêterai, c’est ce qui me manquera le plus.

Pourrais-tu facilement envisager de démarrer une carrière aux États-Unis ?

Quand nous étions à Los Angeles, nous avons travaillé à plein temps : c’était la raison de notre voyage. Je ne pourrai pas y vivre, c’est pour cela que je n’ai pas envie de sortir un disque là-bas : cela implique énormément de promotion, donc aller y résider.

Cela ne t’intéresserait pas au niveau de l’expérience pure ?

Maintenant, j’ai trop de choses importantes qui me retiennent ici. Tu sais, j’ai énormément voyagé : à 17-18 ans, j’ai fait le tour du monde en chantant dans toutes les langues : anglais, italien, japonais, espagnol. Je passais ma vie dans les pays étrangers. Depuis quelques années, j’ai freiné tout ça : en plus, je ne réussissais même plus ici ! Ça marchait très bien dans tous les pays, sauf en France ! Finalement, on aime bien rester chez soi et que ce soit là que ça marche le mieux.

Tu t’es donc découverte une formidable passion pour la scène, vingt ans après tes premières expériences ?

Oui, lors de mon spectacle au théâtre des Champs-Élysées, en 78. On m’a fait comprendre qu’il y avait une autre façon d’envisager la scène que le simple tour de chant. Au départ, nous avions deux idées. La première était de faire le spectacle avec Quincy Jones (le producteur de Michael Jackson). Malheureusement, à cette époque, Quincy était très malade. La seconde était de proposer un spectacle entièrement féminin, celle que nous avons donc réalisée.

Ensuite, ce fut le Palais des Sports ?

Oui, mais je n’étais pas encore très chaude : il m’a fallu quatre ans pour me décider. Quel choc ! J’ai adoré … le public m’a tout donné. Un moment exceptionnel.

Celui du Zénith va donc être plus fort encore que le précédent ?

C’est terrible de parler d’un spectacle ! Je veux que les deux heures soient pleines d’idées, de choses simples mais originales, qu’il n’y ait pas un temps mort. J’aime qu’un spectacle commence doucement, avec des chansons lentes, que tout le monde s’installe, se sente bien pour ensuite accélérer, petit à petit jusqu’aux chansons plus rock … alors, les gens se lèvent… L’idée du spectacle est l’incommunicabilité : le monde d’aujourd’hui, les machines, ce que les gens cherchent derrière, ce que je cherche derrière : l’évasion, l’amour…

Le sujet du disque …

Il l’a écouté !! Oui, c’est le disque : il y a toujours un rapprochement évident entre un disque qui sort juste avant un spectacle et le contenu de ce spectacle. La scène est une continuité.

N’est-ce pas la qualité des shows des personnes qui te sont proches qui t’a poussée à t’y consacrer ?

C’est vrai qu’il y a eu une évolution incroyable en quelques années. Le tour de chant traditionnel a quasiment disparu ; effectivement, le public devient plus exigeant et force les artistes à sortir de leur ronron. Je sors peu mais je vais voir les spectacles où il y a … du spectacle. J’adore les gens qui parlent ; si je dois dire un mot sur scène, cela devient ma hantise et je ne pense plus qu’à ça. Pour certains, cela tue leur trac et les met à l’aise. J’adore ça car c’est aussi une façon de décontracter le public. J’ai un trac infernal quand je vais voir quelqu’un que j’aime. C’est pourquoi, sur scène, on sait tout de suite si la salle est active et ça aide beaucoup.

Aimes-tu t’y prendre à l’avance ou attends-tu le dernier moment ?

Nous répétons une semaine par mois depuis Mai. Michel travaille toujours en catastrophe, au dernier moment. Quand l’échéance est là, tout se fait dans la bousculade et l’énervement ; j’aime que tout soit prêt avant. Cependant, il arrive un moment où l’on a tellement répété que l’on ne peut plus avancer ; c’est le public qui, ensuite, fait que les choses se transforment et s’améliorent.

Tu n’as pas encore fait de clip sur Débranche : la vidéo ne t’intéresse pas ?

Oui, je trouve ça vraiment passionnant, la chose la plus intéressante qui soit arrivée à la musique ces dernières années. En fait, je ne pense pas que, personnellement, cela me fasse vendre plus de disques. Je veux quand même en avoir une pour le « kick ». J’avais un projet avec Jean-Jacques Annaud car je voulais quelqu’un qui soit plus « cinéma » que clip. Il avait dit oui, avait amené une bonne idée mais ça ne s’est pas fait pour une question d’argent. Dommage. Finalement, c’est Jean-Pierre Berkmans, le Belge de « Dream factory » qui va le réaliser. Reste le problème de trouver le temps : le Zénith, c’est demain ! … J’ai tellement envie d’y être …

Qu’importe si, après vingt ans de star-system, de mélodies, de sourires forcés et d’interviews programmées, quelques-unes de ses réponses sont déjà calibrées avant les séries d’entrevues. Si, malgré ses dénégations, son soudain appel « écoutez-moi » trahit l’angoisse de l’interprète face à l’auteur-compositeur ; si son thème favori, l’incommunicabilité fait aujourd’hui figure d’épouvantail dans l’univers de la chanson … Rencard au Zénith à côté de la buvette. Alain Gardinier

Magazine : Chanson
Date : Août / Septembre 1984
Numéro : 11

France Gall au Zénith

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France Gall au « Zénith », c'est le nom de la salle où elle se produit aujourd'hui ; au zénith de sa carrière aussi, ou préférerait-elle que l'on dise au meilleur de sa forme ? Son tour de chant, qu'elle a préparé comme un marathon depuis six mois, est une merveille de précision et de richesse.

France Gall au « Zénith », c’est le nom de la salle où elle se produit aujourd’hui ; au zénith de sa carrière aussi, ou préférerait-elle que l’on dise au meilleur de sa forme ? Son tour de chant, qu’elle a préparé comme un marathon depuis six mois, est une merveille de précision et de richesse. 

A trente-sept ans, elle a toujours l’air d’une « Poupée de cire, poupée de son » ; sa voix a changé sans doute, mais elle garde ce timbre spécial qui est son signe particulier.

Il n’y a pas que ma voix qui ait changé, heureusement, dit-elle. Lorsque je chantais ces chansons, “Sacré Charlemagne” et “Bébé Requin”, par exemple, j’étais à peine sortie de l’adolescence. Propulsée dans un monde d’adultes, et quel monde ! celui du show-business, je me sentais très mal dans ma peau.

Pas heureuse, passage à vide puis une éclatante rencontre : Michel Berger. La musique les réunit autant que l’amour et, depuis, elle ne chante plus que du Michel Berger.

Ses textes et ses musiques me collent à la peau, ils sont à moi seule.

Une vie qui commence avec Michel et se bâtit dans le bonheur : ils se marient, ont deux enfants – Pauline, six ans, et Raphaël, deux ans. Vie discrète ; on les voit peu dans les magazines, ils n’ouvrent pas facilement – sinon jamais – la porte de leur vie privée.

Vedettes discrètes, travailleurs acharnés, France Gall et Michel Berger ont préparé ensemble le show de France. Pendant quatre mois, à un rythme doux. Puis, en juillet, répétitions dans un studio (les décors n’étant pas encore prêts), enfin, à partir du 20 août, sur la scène du « Zénith » avec musiciens et décors.

Cette petite femme, vive comme une flamme, apparemment fragile, semble tonique comme une sportive au départ d’une épreuve. Elle veut bouger, se passionner, ne jamais rester indifférente.

Si je devais faire ce métier sans passion, dit France, si jamais je devais commencer à m’ennuyer, alors j’arrêterais.

Elle a fait de la danse, pris des vitamines et n’a négligé aucun détail du spectacle : tenues, lumières, ordre de passage des chansons. Elle est aussi remuante que son mari (et complice) est calme.

Viendra-t-il souvent chanter avec elle au cours du spectacle ? L’accompagnera-t-il une fois ou tout le temps ? Ils sourient. « Pourquoi pas de temps en temps », disent-ils en riant, comme s’ils ne tenaient pas à tout révéler. Ces deux-là, sont comme leur chanson, déjà ancienne mais toujours vraie : “Tout pour la musique!”

Magazine : Nous-deux (Supplément Flash)
Date : Juillet 1984
Numéro : 1941

Pari gagné pour France Gall !

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1984 marque le retour de France Gall après deux ans d'absence désirées, du devant de la scène.
1984 marque le retour de France Gall après deux ans d'absence désirées, du devant de la scène.
1984 marque le retour de France Gall après deux ans d'absence désirées, du devant de la scène.

1984 marque le retour de France Gall après deux ans d’absence désirées, du devant de la scène. Depuis quelques semaines, “Débranche” son nouvel album, caracole en tête des Hits et des ventes.

En septembre, elle présentera son nouveau spectacle dans une nouvelle salle : le Zénith.

France Gall, pari gagné. Elle réussit, là où beaucoup ont échoué : après 20 ans de carrière, les 17-20 ans sont l’essentiel de son public. Elle est en 84, au rang des plus gros vendeurs de disques en bénéficiant d’une excellente image auprès du public et des professionnels.

Eté 74, “La déclaration”. Depuis 4 albums ont suivi. Le cinquième vient d’être mis en place. Ce 30 centimètres est-il différent ou une suite logique ? Et s’il est différent, en quoi l’est-il ?

Tous mes albums reflètent une évolution. En ce moment, je les ré-écoute, ce que je ne fais jamais d’habitude, mais, quand on prépare un spectacle, c’est indispensable. Un tour de chant est forcément émaillé d’anciennes chansons. Il faut faire un choix, en éliminer certaines, en ajouter d’autres qui n’ont jamais été interprétées sur scène … Beaucoup de choses ont changé : l’évolution est plus marquante dans les sons comme dans les textes. Je me souviens pour le premier album, c’était plus intimiste, les chansons tournaient autour de moi, une sorte de portrait de France Gall … ce n’est pas avec ce que j’ai chanté avant que le public m’a connu, vraiment (rires). Petit à petit, mon univers s’est élargi vers d’autres sujets : des choses que j’avais envie de dire …

Le terme “musique” et tous ses corollaires : disques, son, F.M., reviennent souvent dans tes textes. Dans une chanson tu dis : “Si c’est pas pour vivre avec la musique, à quoi sert d’être au générique”. C’est une philosophie de vie …

Je vis dans un univers musical. Avec la musique je suis… comme un poisson dans l’eau. J’ai davantage de mal à parler, à m’exprimer. Je redoute toujours les interviews, parce que j’ai l’habitude de tout faire “en musique”. J’évolue mieux ainsi. Je suis vraiment à l’aise. En ce moment, par exemple, je fais du sport avec un prof qui travaille sans musique: je m’ennuie à ses cours. Je peux courir, danser en musique, mais sans … je m’ennuie.

Tu es interprètes, mais quelle part prends-tu à l’élaboration de tes chansons ? En tout premier lieu : cela t’intéresse-t-il ou fais-tu confiance à ton entourage professionnel ?

Je ne peux pas être totalement étrangère à ce que je vais faire, d’autant que les chansons sont faites pour moi : en fonction de ce que je suis, de mes rapports avec les gens, de ce qui me touche, comme ma façon de parler et de dire les mots. Cela dit, je n’interviens absolument pas dans l’écriture – je regretterais toujours je crois, de ne pouvoir écrire mais je participe. Je me souviens que pour “Le piano debout” je voulais une ambiance cool, calme. Pour le suivant (“Tout pour la musique”) quelque chose qui bastonne, un rythme plus dur appuyant ce que je voulais dire. Pour “Diego libre dans sa tête”, j’avais précisé: j’aimerais chanter un texte sur les problèmes du monde, les enfants et la faim. Je visualisais l’ensemble sans pouvoir en concrétiser les détails. Une fois que Michel a commencé à écrire (il n’écrit jamais entièrement le texte, avant de me faire écouter la chanson – un couplet et un refrain – ) il me demanda mon avis. Etant d’accord sur l’idée comme sur ce qu’il avait commencé d’écrire, il termina alors la chanson. En fait il n’y a qu’une ou deux chansons que j’ai refusé d’interpréter, ne les ressentant pas pleinement.

Pour l’enregistrement : es-tu de ces artistes qui assistent et participent à cet enregistrement du début à la fin ?

Le studio : un travail qui me passionne. J’adore ça. Pour ce 5e album davantage encore qu’avant: la façon de travailler étant tout à fait différente. Pour la première fois, je n’ai pas de piano (il était la base de mes précédents albums). Cette fois-ci, il fut décidé de faire intervenir davantage de synthés. Avant, on entrait en studio avec les 5 ou 6 musiciens habituels : Michel au piano, moi fredonnant la chanson. Les musiciens écoutaient et apportaient leurs griffes ensuite. Alors que pour cet album, il y eut “un synthétiseur” : une seule personne ou deux. Pas de musiciens. A Los Angeles il y avait Michael Boddicker et Greg Mathieson qui a produit récemment Shena Easton. A Paris on fit venir Bill Cuomo : il avait fait le disque “Bette Davis eyes” de Kim Carnes. J’avais beaucoup aimé le son de cet album. Le travail de préparation en studio fut très long mais passionnant.

Quand l’album fut terminé, comment avez-vous décidé que “Débranche” serait le titre phare, celui sur lequel l’essentiel de la promotion serait faite ?

Une face A s’impose naturellement mais il faut aussi que ce soit une chanson que j’ai envie de défendre plus particulièrement : celle que je chanterai le plus souvent. Pour “Dancing Disco” il y avait 2 titres forts : “Musique” et “Dancing Disco”. Il y avait aussi “Si maman si” mais c’était une chanson lente et il est rare que ce type de chanson soit le titre phare d’un album. Personnellement j’adorais “Musique” mais tous ceux qui l’écoutèrent : professionnels, gens de radios etc … pensaient à “Dancing Disco”. On peut difficilement lutter contre tout le monde: j’ai donc réalisé un vidéo de cette chanson. Quelques semaines plus tard, les médias téléphonent “On s’est trompé … “Musique” accroche mieux, elle plaît beaucoup plus : Comme quoi ! … Pour “Tout pour la musique” ce fut pareil. Il y avait aussi “Résiste” comme titre fort. On penchait tous pour le premier puisqu’on voulait donner ce nom au spectacle. Cela faisait une unité. Toujours assez délicate comme tu vois. Pour le dernier album, certains préfèrent “Calypso” à “Débranche” ou “Hong Kong star”. Pour nous “Débranche” représente bien le disque, l’univers du spectacle que je vais monter autour de ce thème : l’incommunicabilité.

Bettina Rheims a signé la pochette. T’intéresses-tu aussi au disque à ce stade : conception de la pochette, choix des photos etc. ?

J’aime être présente du début à la fin d’un disque. En ce moment nous préparons l’affiche. Je l’ai faite refaire 3 fois et pourtant … je n’aime pas les séances photos. Mais je veux une affiche qui donne le ton du spectacle. Très important donc d’être là. La photo de la pochette est très exactement ce que je voulais qu’elle soit. Ce fut très long. Les lumières de Bettina : parfaitement réussies et très belles.

La dernière chanson de l’album s’appelle “J’ai besoin de vous”. Je l’ai reçu comme s’adressant à tous ceux qui t’aiment.

Tout ce que je dis dans cet album est sincère. Je ne pourrais pas faire ce métier sans le public. Je reçois beaucoup de courrier et y réponds personnellement. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai tant de retard, surtout dans les moments où je prépare un spectacle, j’ai moins de temps disponible pour répondre. Mais ce temps employé à mon courrier est pour moi un moment privilégié. Je reçois des lettres tellement belles où les gens se racontent… Oui, je l’aime mon public et je le connais bien.

Et comment le ressens-tu, ce public ?

Ils ont tous un point commun : la plupart sont assez jeunes, 16/18 ans. Ils sont souvent paumés. Ils m’écrivent parce qu’ils comprennent que je m’adresse à eux. Les gens de 40 ans savent qui ils sont, ce qu’ils font, ce qui se passe dans leur vie, tandis que pour les autres, c’est le commencement: c’est sans doute pourquoi ils sont et perdus et paumés. Je leur donne des petits conseils du genre “Résiste … prouve que tu existes … Débranche” …

Tu as été l’une des premières à chanter du Gainsbourg. Depuis il y a eu d’autres et non des moindres: Catherine Deneuve, Jane Birkin, Isabelle Adjani. Pour moi, les chansons qu’il t’a écrite sont parmi les plus intéressantes parmi celles des années 60. Te sens-tu prête à recommencer l’expérience un jour ?

Je ne crois pas. Il me semble que l’on s’est tout dit avec Gainsbourg, et c’est pour cela que j’ai arrêté. On a collaboré pendant 5 ans. A cette époque-là, j’enregistrais jusqu’à 4 disques par an avec un titre – toujours – de Gainsbourg. Et puis cela s’est arrêté- comme ça naturellement, quand il a été au bout de ce qu’il avait envie d’écrire sur moi. J’ai refais une tentative avec lui dans les années 70,72 au moment où j’étais un peu dépressive. Je venais de quitter l’équipe qui m’avait porté pendant 5 ans. L’époque aussi où j’avais envie de chanter des choses qui me ressemblent : je ne me reconnaissais pas dans ce que j’interprétais alors, y compris dans celles de Serge. J’étais assez malheureuse. Je suis allé le revoir. Il m’a écrit deux titres très sympas “les p’tits ballons” et “Frankestein”. Ça n’a pas marché. L’expérience s’est arrêtée là …

Aujourd’hui, si je travaille avec Michel Berger, ce n’est pas par hasard. Il est très proche de moi, j’aime sa façon de dire, avec les mots simples des choses très importantes. J’aime sa musique qui balance comme j’aime. Dans ce 5e album il y a une chanson “Tu comprendras quand tu seras plus jeune”. C’est une chanson d’album qui est du Michel Berger comme j’aurais pu en chanter à mes débuts. C’est d’ailleurs une de mes préférées.

Je peux me tromper, mais il ne me semble pas que tu t’intéresses à une carrière internationale.

Cela ne m’intéresse pas du tout. Au début de ma carrière, j’ai beaucoup voyagé. J’ai chanté dans toutes les langues. Finalement je n’aime pas trop. J’ai envie de travailler en France sans m’éloigner trop de Paris. Je ne veux faire ausun effort dans ce sens.

A quelques mois d’intervalles, toi, Johnny et Sheila passerez dans la même salle: le Zénith. Vous êtes issus de la même génération, et par des cheminements différents, vous êtes toujours là, 20 ans après …

Johnny est le plus grand, incontestablement. Il remplit les plus grandes salles un maximum de temps. Son public doit être actuellement celui des 30/35 ans. Sheila, je ne vois pas quel peut être son public. Elle essaye de changer mais a-telle conservé son public d’avant ou en at-elle séduit un autre ? Je ne sais pas. Quant à moi, mon public a entre 16 et 18 ans. Je chante pour eux. C’est pour cela qu’ils viennent à mes spectacles.

Tes passages sur scène, ont toujours été d’énormes paris. Passer du Théâtre des Champs-Elysées au Palais des Sports … et être à l’affiche du Zénith n’est pas un mince record. Ça te passionne ces paris-là ?

Tout à fait. On ne peut pas faire ce métier d’une manière “pèpère”. Il faut savoir prendre des risques. Le Théâtre des Champs-Elysées : ma première prestation scénique après pas mal de tournées. Ces tournées: une façon de travailler qui ne me convenait pas. Alors …

Quand on me proposa de refaire de la scène, je ne fus pas emballée. Mais quand on croit en toi… ça aide beaucoup. Je me suis laissée tenter. On a cherché des idées. Au départ j’avais une grande envie de chanter avec Count Basie, mais ça ne s’est pas fait : il était très malade. Puis on voulut monter un orchestres de filles: de l’inédit à l’époque. On a trouvé des éléments en Australie, d’autres à Los Angeles, d’autres à New-York. Ce spectacle me donna confiance en moi. Je découvrais la scène. On s’est bien amusé. Et puis … l’on me proposa le Palais des Sports. Je savais que le public me suivais: Je me suis laissée porter. Et c’est là que j’ai réellement découvert ce que cela représentait la scène, le plaisir de chanter devant un public, le plaisir des “planches”.

Et le Zénith ?

J’y suis allé souvent. Quand la salle était en construction. Puis quand Renaud fit son spectacle … Je sens bien cette salle. Je la trouve très belle. J’ai envie d’y chanter et j’espère que le public aura envie d’y venir. Le son y est bon. On fera tout pour qu’il devienne fantastique. Le son est très important pour moi. Il est une de mes premières préoccupations dans un spectacle.

Quelle sera la “couleur dominante” de ton spectacle ?

Je te l’ai dit: l’incommunicabilité.

Et comment le prépares-tu ? Es-tu déjà en répétitions ?

On commence et… ce sont les débuts, les plus ingrats. Je répète avec les musiciens. On déchiffre les partitions. C’est dur: pas de lumières, de son, de danse. Peu à peu les éléments de cet immense puzzle vont se juxtaposer, s’interpénétrer pour parvenir à un tout homogène : une unité. L’intérêt d’ouvrir les portes en septembre? Tu as tout le mois d’août pour répéter dans une salle inoccupée. Pour le Palais des Sports je n’ai disposé que de deux jours pour … rôder le spectacle. On dut aller à Londres pour trouver une salle de mêmes dimensions pour tous les réglages sons et lumières. Ici, c’est différent bien que l’on ne puisse pas vraiment régler le son dans une salle vide.

Au Palais des Sports tu as joué du saxo. Pour le Zénith prépares-tu quelques clins d’œil; quelques surprises ?

Quand je monte un spectacle, j’en profite pour faire des choses que je ne fais généralement pas. Cette année j’apprends le karaté. Je ne sais pas si tu l’as déjà pratiqué mais c’est un des sports les plus difficiles.

Comment conduis-tu ta carrière ? Un artiste peut-il la dominer et la diriger complètement ?

Tout à fait : je le dis maintenant. Il faut se protéger, certes. En ce qui me concerne je suis en harmonie avec ce que je fais. Cela demande … beaucoup d’attentions, mais j’y arrive …

Tu es très discrète sur ta vie familiale et je te comprends. Mais à de petites touches on sent que cette partie de ta vie est très importante pour toi.

Pour moi, c’est le plus important et pourtant… j’aime tellement ce que je fais … je suis si heureuse professionnellement que je ne sais plus très bien. C’est peut-être parce que je me sens bien dans ma vie professionnelle que je suis heureuse dans ma vie privée. Je crois sincèrement que les deux sont nécessaires. Je me bats pour chacune d’elles. Dans des moments comme aujourd’hui, avec la préparation de mon spectacle, les deux vies ne sont pas très équilibrées – c’est vrai – mais je me rattraperais ensuite.

Actuellement, tu es dans une phase préparatoire d’un spectacle, alors France Gall est-elle plus tendue, plus nerveuse que d’habitude, ou aborde-telle ce moment comme un autre, sereine?

Quand je suis sur scène (ou en préparation d’un spectacle) la tension est plus forte. Je peux difficilement me consacrer à ma vie privée. Je n’aime donc pas que mes enfants soient là pendant le spectacle. Je ne peux pas sortir de scène et être – immédiatement – moi-même, dans un moment de ma vie courante. Un disque ne réclame pas la même tension. C’est un travail long -c’est vrai- On passe beaucoup de temps en studio. Mais je m’arrange pour faire coïncider mes horaires avec ceux de mes enfants pour … déjeuner avec eux par exemple. Quand le spectacle est commencé, c’est aussi plus facile. Je suis chez moi jusqu’à 6 heures du soir.

Mais pendant le mois d’août, quand auront lieu les dernières répétitions je serais complètement dans le spectacle. Mes enfants iront en vacances en dehors de Paris et l’on ne se verra que pendant les week-end.

Peux-tu imaginer ton avenir de chanteuse ou de femme, simplement ?

En ce moment non ! Je vis des instants très importants pour ma carrière. Je suis donc concentrée sur l’avenir immédiat. Mais l’avenir est une question pour moi. Je voudrais pouvoir m’arrêter à temps. M’en rendre compte.

Pourquoi ? Tu penses sérieusement qu’un jour il faut dire “J’arrête” ?

Oui. Je le crois. Dans la chanson surtout. Au cinéma … on peut jouer tous les rôles.

Peut-être … mais n’est-ce pas difficile de regarder son propre visage dans le miroir ?

C’est vrai, mais l’entourage est très important. Il aide considérablement dans ce domaine … et moi aussi, je m’en rendrais compte. Je commencerais à y penser sérieusement dans un an.

Magazine : Numéros 1
Christian PAGE
Date : Juillet 1984
Numéro : 16

France Gall bien loin de la poupée de son

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France Gall, une vedette du show biz (qui sera au Zénith en septembre), une star du bel canto (Palais des Congrès fin juin), chez Drucker, A2, à 20h35.
France Gall, une vedette du show biz (qui sera au Zénith en septembre), une star du bel canto (Palais des Congrès fin juin), chez Drucker, A2, à 20h35.

Une vedette du show biz (qui sera au Zénith en septembre), une star du bel canto (Palais des Congrès fin juin), chez Drucker, A2, à 20h35.

France Gall au Zénith : un drôle de match, le 11 septembre. D’un côté le poids plume de la chanson, de l’autre les six mille spectateurs.

D’ici là, France Gall se cloître, s’entraîne, se prépare. Mais sa nouvelle chanson « Débranche », qui lui va comme un gant (de boxe), voyage pour elle sur toutes les ondes et, pendant l’été, va cueillir, aspirer et jeter les fans dans la nouvelle salle de La Villette, le Zénith, la plus grande après Bercy :

« Le monde tient à un fil, Moi je tiens à mon rêve, Rester maître du temps et des ordinateurs, Retrouvons-nous tout d’un coup au temps d’Adam et d’Eve, Coupe les machines à rêve … Débranche, Coupe la lumière et le son. Débranche tout. Revenons à nous. »

Une vraie chanson d’aujourd’hui. Une chanson de ras le bol et de retour à la tendresse : « Écoute chanter mon cœur, Si tu veux m’entendre dire, Ce que mes yeux vont te dire. »

Ce soir (20 h 35, A2), elle paraît dans l’émission de Michel Drucker et puis, après, plus rien, une retraite de perfectionniste.

Elle me dit : « L’année 84, c’est l’année France Gall. » Le ton n’a rien de provocateur, de prétentieux. Elle répète clairement, posément, pour s’en convaincre la première. C’est une technique qui a fait ses preuves. France Gall n’a jamais eu de couettes mais la méthode Coué.

Nous sommes dans un restaurant, pas très gai, pas très jeune, mais très fin. Elle a fait le menu en connaissance de cause. On sent qu’à la maison, c’est elle qui planifie tout. Elle reste très près des choses de la vie quotidienne. Dans son jean, elle est comme des milliers de jeunes femmes, actives, besogneuses, qui ont la double tâche d’un job et d’un foyer. C’est pour ça qu’elle va déménager. Adieu la maison de Rueil et le parc. On va réintégrer Paris. A cause des enfants qui poussent. Pauline a six ans déjà, et Raphaël trois. Maman n’est pas du genre à disparaître dans le ciel des stars, même quand elle sera au Zenith. On vit ensemble, au chaud de sa tendresse.

Vie de famille

Elle a été habituée à cette vie de famille, de famille musicienne. Chez les Gall, on nait en biberonnant les gammes. Papa – Robert Gall – a fait le Conservatoire, a écrit plein de chansons, dont « la Mamma », pour Aznavour, s’il ne faut en citer qu’une : maman était la belle voix du dimanche à la cathédrale d’Auxerre, dont l’orgue était tenu par grand papa, cofondateur des Petits Chanteurs à la Croix de Bois : il y avait un oncle violoncelliste. Ne pas s’étonner que les petits frères, Philippe et Patrice, grattent tout de suite de la guitare et que la petite France suive papa dans les coulisses de l’Olympia, jusqu’à la loge de Piaf ou d’Aznavour.

Elle est encore une petite fille au collège de Saint-Mandé (le plus moderne de France) quand elle applique inconsciemment la formule secrète : il faut savoir pour savoir faire et après faire savoir ce qu’on sait ! Ou il n’y a de miracle que dans les sept lettres :  T R A V A I L

Et c’est ainsi qu’un jour j’entends (je ne suis pas la seule) son premier disque « Ne sois pas si· bête … Elle a seize ans.

Dans les coulisses de I ‘Olympia on est ému, comme chez le père Hugo lorsque l’enfant parait. Ainsi, c’est la petite Gall ? Elle tient de son père, quoi de plus normal. Elle ira loin. Le deuxième titre est un ordre : « N’écoutez pas les idoles » et mine de rien, avec ses 42 kilos et sa petite tête ronde qui reste froide, elle en devient une.

Champion de l’Eurovision

L’année suivante (1965), elle franchit les frontières avec un troisième titre qui la fait championne de l’Eurovision, « Poupée de cire, poupée de son ». La triomphatrice, qui va vendre des millions de disques, rentre de Naples où s’est déroulé le concours. Elle se retrouve seule : les parents sont restés en Italie et malencontreusement les frères ont eu un pépin de voiture. Seule, avec deux propositions de film dont une de Vadim. « Non, non, se dit-elle. Et ma tournée ? »

C’est un trait de son fort caractère. Quand elle creuse un sillon elle va au bout. Cela dit, elle revoit l’Eurovision comme un cauchemar. Elle aurait préféré être en vacances avec sa petite cousine. Elle ne réalisait pas ce qui lui arrivait. Les musiciens avaient sifflé sa répétition trouvant la chanson trop moderne. L’Anglaise, à qui elle avait ravi la première place, l’avait Insultée. Mais, la petite Gall était célèbre.

En porte-clés

Gainsbourg, lui ayant trouvé cette « Poupée », cisèle l’image du baby-idole avec « Baby Pop » et « Les sucettes ». Elle fait une tournée triomphale au Japon où on la vend en porte-clés, en calendrier et en écharpe de soie, et où elle est terrorisée parce que des fans la poursuivent ciseaux en main pour avoir une mèche-souvenir. « Sacré Charlemagne » devient un hymne international puisque des mouvements de jeunes l’adoptent en Algérie ! Elle grave son disque dans toutes les langues, japonais compris, elle n’arrête pas.

Aznavour qui s’y connait prédit : « Elle durera parce qu’elle n’est pas grande. Les petits compensent par un travail fou. »

Ses haltes sont en plein ciel de Boulogne où la tribu Gall s’est perchée dans un jardin suspendu au sommet d’un immeuble Pouillon où chacun a son espace vital. La petite possède comme les autres membres de la famille, son living, sa chambre, son bureau. Elle a aussi son organisation familiale de tournées avec un car à couchettes pour l’orchestre, un break pour la régie, elle au volant de son Hillman blanche ayant comme papa le goût des voitures. Et avec ce nom génial, que la presse reprend en chœur, « Allez France, elle se retrouve championne. Ce n’est pas un hasard. C’est un dur entraînement.

Un jour, elle est conviée à une tribune de France Inter. Trente jeunes de son âge lui posent des questions auxquelles elle répond avec sa vivacité habituelle. Ce qui en amènera une dernière qui la fera réfléchir : « Dans vos chansons, vous apparaissez comme une petite naïve. Pourquoi vos paroliers ne vous montrent-ils pas telle que vous êtes ? »

Elle a vingt ans – le 9 octobre 1967 – et elle décide de sa métamorphose. Plus de scène, plus de galas, elle licencie ses musiciens, sauf ses frères, les jumeaux, qui sont à la contrebasse et à la guitare. Elle travaille avec le Gainsbourg des « Sucettes » un duo où il lui dit : « Tu n’es qu’un bébé, rien qu’un bébé loup, tu as des dents de lait, des dents de loup. »

C’est le début du changement. D’autres auteurs lui font son « Premier chagrin d’amour ». Quand on la compare à Sylvie Vartan à cause de la coiffure, cela l’agace : « Nous ne nous connaissons pas », dit-elle. Elle renonce à sa frange, rejette ses cheveux sur le côté, perd ses joues mais reste encore « Bébé requin » selon la chanson que lui a faite Joe Dassin.

Un loup, un requin

Un loup, un requin … Décidément, ses auteurs ont vu ses dents longues. Mais, en fait, c’est une abeille-fourmi. On la voit danser et on s’aperçoit qu’elle bouge bien. On la voit jouer Phèdre pour rire dans un sketch. On la voit changer sa raie de côté pour ses vingt et un ans. Et elle dit : « J’ai pris deux ans en trois mois. » Elle est devenue sa propre femme d’affaires, signe ses contrats, choisit ses collaborateurs, promène sa nouvelle image en Italie, en Espagne, au Canada. La première métamorphose est faite.

La seconde a lieu deux ans plus tard avec un coup de ciseaux : nouvelle tête, cheveux courts et retour à la frange. Elle chante du Jacques Lanzman : « L’amour, c’est ça ».

Oui, au fait, l’amour ?

Quand apparaît dans sa vie Julien Clerc, le Julien Clerc de « Hair », la presse du cœur annonce que c’est son troisième grand amour, « le premier ayant été un chanteur connu et le second un fils de famille ». Mais elle habite toujours chez ses parents et du mariage elle dit : “On n’épouse pas sous l’impulsion d’un amour fou.” Elle n’épouse pas Julien.

On connaît la suite : elle a un choc en entendant Michel Berger, ce jeune homme né aussi dans la musique par sa mère, la pianiste Annette Haas. Elle lui demande une chanson. Elle ne l’inspire pas. Il garde d’elle l’image de « Sacré Charlemagne ». Il dit non. Il ne voit en elle qu’une petite idole confinée dans l’infantilisme et qui fait de la télévision pour parler de décoration entre deux chansons. Elle revient à la charge. Elle parle. Il l’écoute. Il entend même ce qu’elle ne lui dit pas. Il lui écrit « La déclaration ». Et ils se marient.

Maintenant, ils franchissent déjà le cap des dix ans, dont huit de vie commune. Ils ont piloté leur barque en faisant attention aux écueils quand il faut naviguer entre vie privée et vie publique. Ils ont fait deux enfants et un spectacle, « Starmania », et d’autres, séparés. Ils étaient seuls, chacun à leur tour, sur la scène des Champs-Élysées. Mais l’autre n’était jamais loin. Elle était seule en scène il y a deux ans, au Palais des Sports, qu’elle a comblé. Toutes les chansons étaient de Michel Berger, paroles et musique, comme elles le seront au Zénith. L’amour, bien sûr. Mais aussi le miracle de la musique. Ils en étaient l’un et l’autre pétris dans le ventre de leurs mères. La dynastie va continuer : il n’y a qu’à regarder Pauline et Raphaël…

« Je ne leur imposerai rien », dit-elle.

Elle achève le dîner en sportive raffinée, juste ce qu’il faut de régime.

« Parce que le Zénith, dit-elle, ce sera mes J.O. »

Allez France.

Journal : France-Soir
Date : 9 juin 1984

Michel m’a sauvée de la dépression

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Toujours est-il que la douce France Gall, célèbre pour les chansons douces que lui compose tout en douceur son doux compositeur de mari, apprend depuis quelque temps le karaté !
Toujours est-il que la douce France Gall, célèbre pour les chansons douces que lui compose tout en douceur son doux compositeur de mari, apprend depuis quelque temps le karaté !

Aurait-elle tout au fond de son cœur une irrépressible violence qu’elle chercherait à assouvir à tout prix ?

Toujours est-il que la douce France Gall, célèbre pour les chansons douces que lui compose tout en douceur son doux compositeur de mari, apprend depuis quelque temps le karaté !

« Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas par plaisir mais plutôt par perfectionnisme, dit-elle ; il y aura dans mon prochain spectacle une scène de karaté et je tiens à la jouer le mieux du monde. Cela dit, je n’arrive pas à me faire à ce sport très violent ».

Son prochain spectacle, c’est en septembre qu’elle le donnera, Porte de la Villette à Paris, dans l’enceinte du déjà fameux Zénith inauguré victorieusement par Renaud en janvier dernier. Le Zénith qu’elle a choisi parce qu’avec son immense capacité d’accueil il représente un nouveau pari à tenir : « c’est vrai que c’est très grand là-bas … il faut remplir. Mais la salle me fait un effet fantastique, je la trouve très belle. Au Palais des Sports il se passe toujours quelque chose avec le public et je sens que ce doit être pareil au Zénith. C’est pourquoi ce choix qui est une façon de viser encore plus haut, je l’ai fait sans crainte. Il faut savoir prendre des risques dans ce métier … J’espère simplement que les gens viendront jusqu’à là-bas, c’est un peu loin ». Pas de trac donc, mais un plaisir encore plus fort à l’idée de retrouver son public : « Étant donné que je ne fais pas de photos pour la presse, que je ne donne pratiquement pas d’interviews, c’est ma façon à moi de récompenser les gens qui m’aiment … mon acte d’amour à mon public. Dans de tels moments, je le sais d’expérience, le plaisir de chanter efface le trac ». De « Débranche », déjà un tube et aussi sa chanson préférée de l’album, elle se plaît à dire que c’est un titre agréable à défendre : « Je suis tout à fait d’accord avec le texte, je me dis d’ailleurs la même chose très souvent mais sans arriver à appliquer la formule !

Sur le même album j’aime aussi beaucoup « Tu comprendras quand tu seras plus jeune ». La mélodie est très cool … tout ce qui me plaît chez Michel Berger ». Michel Berger. Le mari. L’auteur. Le compositeur. L’homme qui lui a permis de renaître. Comme femme et aussi comme artiste.

« Après la grande vogue des « sixties », mon dernier succès avait été « Bébé requin » en 1969. Et puis plus rien. J’étais oubliée ». Dans les choux la petite France de « Poupée de cire, poupée de son » ou des « Sucettes à l’anis » qui avait connu la gloire à 16 ans et se retrouvait soudain dans la peau d’une « has been » à l’âge où d’autres s’apprêtent seulement à commencer une carrière. Les années 70 commencent sans elle parce qu’ elle ne veut plus être un « bébé qui chante ». La déprime guette et elle est au bord de l’abandon lorsque son attention est attirée par « Attends-moi » la chanson d’un certain Michel Berger.

« Du coup, j’ai écouté d’autres choses de lui et tout de suite j’ai adoré sa musique et ses mots. Je lui ai demandé de travailler pour moi. Il m’a dit « non ». Très gentiment mais il avait peur d’un échec pour nous deux. Alors j’ai insisté. Pour la première fois de ma vie, j’avais envie d’aller vers quelqu’un. Mais attention, c’était strictement professionnel car, à cette époque, de toute façon, je n’étais pas disponible. Vaincu par tant de volonté. Michel finit par céder.

« Aime-la » remet France sur le bon chemin puis en 1976, c’est « Ma déclaration» et le succès reconquis. La même année, elle épouse son auteur-compositeur et continue, huit ans après, d’affirmer « Berger, c’est l’homme de ma vie ». Ce qui compte le plus pour elle avec Pauline, cinq ans, et Raphaël, trois ans. « Je suis romantique, c’est vrai. Et je crois au grand amour. Mais je trouve la passion invivable. Je lui préfère mille fois l’amour serein, ce que je vis avec Michel ».

Sensible, émotive.

« Je pleure très facilement pour un oui pour un non », elle n’a jamais cru qu’artiste rimait forcément avec bohème : « J’aime notre maison, et y recevoir des amis. Je pense être une bonne épouse et une bonne mère. En fait, j’aime les traditions, le respect des horaires. Je suis plutôt sévère avec les enfants. Je n’applique pas la politique du « laisser-faire et laisser-aller ». Il y a longtemps, les médecins m’avaient dit que je ne pourrais pas en avoir, aussi j’apprécie d’autant plus aujourd’hui d’en avoir deux et j’essaie de leur donner la meilleure éducation possible. Cela dit, nous n’en voulons pas d’autre ».

De l’année qui vient, elle dit que ce sera « l’année France Gall » mais n’y voyez aucune prétention à être la meilleure : « Je dis cela simplement par rapport à Michel. Une année il travaille pour moi, une année pour lui et l’amour fait tourner tout ça ! »

Magazine : Télé Magazine
Par Laure Palmer
9 juin 1984
Numéro : 1492

Les jardins secrets de France Gall

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Magazine : Télé 7 Jours - Date : Mars 1984 - Le chemin qui serpente entre les jardins mène à un portail de bois. Soigneusement clos. Derrière, une grande maison 1930 est enfouie sous les arbres.
Magazine : Télé 7 Jours - Date : Mars 1984 - Le chemin qui serpente entre les jardins mène à un portail de bois. Soigneusement clos. Derrière, une grande maison 1930 est enfouie sous les arbres.

Le chemin qui serpente entre les jardins mène à un portail de bois. Soigneusement clos. Derrière, une grande maison 1930 est enfouie sous les arbres. C’est là que France Gall a choisi d’abriter sa vie privée.

On se croit très loin de la vie trépidante de Paris et pourtant la capitale est à moins de quinze kilomètres. Là, au milieu de ces jardins secrets, l’ex-idole du temps des yéyés, n’est plus que la femme du chanteur-compositeur Michel Berger et la mère de ses deux enfants, Pauline, cinq ans, et Raphaël, trois ans. Une mère qui tient jalousement à les préserver des rumeurs de sa célébrité. Car celle qui, à 16 ans, quittait le lycée pour enregistrer son premier disque. « Ne sois pas si bête », à 17 chantait son premier tube, « Sacré Charlemagne », et à 18 gagnait le Concours Eurovision de la chanson avec « Poupée de cire, poupée de son », trouve, avec le temps, un goût amer à ses succès précoces : « Mon adolescence ? Je suis passée complètement à côté. Tout m’est arrivé trop vite, trop facilement. Un tube, par ci, par là ! Puis le Concours Eurovision ! A 18 ans, j’avais déjà fait le tour du monde, sans rien voir d’autre que les scènes, les loges des music-halls et les chambres d’hôtels. Pas le temps de visiter ! Le succès est un sacré bolide. Pas moyen de descendre en marche … Dans ce marathon, mon père, Robert Gall, m’accompagnait et me protégeait. Je lui dois beaucoup. Il a eu l’intelligence de comprendre que la chanson, à cette époque, était tout pour moi. C’est lui qui a accepté que je quitte le lycée pour enregistrer mon premier disque. Il était super-doué. Il avait décroché, dans sa jeunesse, un premier Prix de chant au Conservatoire, puis avait bifurqué vers la composition. Très recherché, il écrivait pour les grands de la chanson, Édith Piaf et Charles Aznavour, qui a promené sa « Mamma » sur toutes les scènes internationales. Pour moi, il a écrit « Sacré Charlemagne ». Un joli cadeau. Sous l’aile de mes parents, je suis restée « petite fille » très longtemps ».

Quand la vague yéyé retombe, France Gall connait une période grise …

« Marquée par les tubes de mon adolescence, je n’arrivais pas à convaincre les gens que, moi, je n’étais plus la même. Ma rencontre avec Michel Berger a tout changé, c’est la seule personne avec laquelle j’ai envie de travailler. D’ailleurs, c’est moi qui ai fait les premiers pas, je lui ai téléphoné pour le voir … Et cette entente autour d’un clavier s’est transformé en un sentiment très tendre qui nous a profondément marqués l’un et l’autre. Nos sensibilités correspondaient. En interprétant ses chansons, je me suis enfin montrée telle que j’étais vraiment. » Dix ans après cette rencontre décisive, Michel Berger écrit toujours pour France. Leur nouvel album, « Débranche », est de la même veine que « Tout pour la musique » ou « Résiste ». Autant de titres, autant de cris du cœur pour la petite France Gall -1,53 m – qui ne vit que pour la musique, qui « résiste » au vedettariat, et qui « débranche » volontairement une année sur deux pour vivre pleinement sa vie d’épouse et de mère.

« Après le grand boum du Palais des Sport de Paris en 1982, où j’ai chanté cinq semaines d’affilée, je me suis offert un voyage en Chine avec Michel, en amoureux. J’ai rapporté quantité de soieries et de bibelots … et une bonne dose de sérénité. Depuis, je me prépare calmement à ma rentrée 84, qui sera une année terriblement chargée : « Formule 1 » le 6 avril, « Champions » en mai, « Champs-Élysées » en juin. Et, en septembre prochain, j’ai fait le pari de remplir « Le Zenith », la nouvelle salle de la Porte de Pantin, 6 000 places, pendant un mois ! » Le soir de cette première prendra sûrement place, au premier rang, l’ami Coluche qui est accouru spécialement de Rome pour participer à l’enregistrement de « Formule 1 », les cheveux teints, mi-rose, mi-verts. Entre le grand Coluche et la petite France, une amitié est née, faite de fous rires et de complicité. « Il m’a cédé sa cuisinière, raconte France, mais, en contrepartie, il vient souvent dîner à la maison … pour ne pas perdre le goût des bons petits plats de son ex-cordon bleu ! »

Magazine : Télé 7 Jours
Lise GENET – Photos J.J. Descamps
Date : Mars 1984
Numéro : inconnu

France Gall en 1984

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J’ai eu l’impression de commencer quand j’ai rencontré Michel, parce que j’étais complètement en accord avec ce que j’avais envie de faire
J’ai eu l’impression de commencer quand j’ai rencontré Michel, parce que j’étais complètement en accord avec ce que j’avais envie de faire

1984 est un anniversaire célébré avec davantage de ferveur :

« Ça fait dix ans que je travaille avec Michel, j’ai eu l’impression de commencer quand j’ai rencontré Michel, parce que j’étais complètement en accord avec ce que j’avais envie de faire, envie de dire et j’avais enfin des chansons qui me ressemblaient. […] L’idée que les gens se font de moi en écoutant mes disques, c’est très proche de ce que je suis, ça c’est rare. »*

Note sur les crédits : Il arrive fréquemment que des œuvres soient diffusées sans que le nom de l’auteur soit mentionné. Ces pratiques sont illégales au sens de l’art. L.121-1 du CPI. Lorsque nous connaissons le nom de l’auteur de la photo, il est toujours mentionné. Si vous constatez une erreur, un manque, ou que vous souhaitez le retrait d’une photo dont vous êtes l’auteur : contactez-nous.

*Sources des textes : France Gall l’intégrale / L’histoire de tous ses disques par Norman Barreau-Gély aux Editions EPA avec les pochettes de France Gall Collection

France Gall : “Mon voyage au bout du Monde”

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À la recherche du dépaysement, France Gall, Michel Berger et un couple d'amis se sont envolés pour la Chine, un voyage au bout du monde mais également un vieux rêve qui se réalisait pour France.
À la recherche du dépaysement, France Gall, Michel Berger et un couple d'amis se sont envolés pour la Chine, un voyage au bout du monde mais également un vieux rêve qui se réalisait pour France.

À la recherche du dépaysement, France Gall, Michel Berger et un couple d’amis se sont envolés pour la Chine, un voyage au bout du monde mais également un vieux rêve qui se réalisait pour France.

De retour de ce périple de trois semaines, France a bien voulu recevoir Salut ! dans sa propriété de la banlieue parisienne.

« Pendant trois ans, j’ai eu le sentiment de ne pas m’arrêter une seconde. Ce voyage en Chine, j’en avais envie depuis longtemps si bien que j’avais décidé d’apprendre le chinois mais vu la difficulté, j’y ai renoncé.

Cette année, j’avais un énorme besoin de dépaysement alors, avec la Chine, on ne pouvait pas mieux trouver. Donc, après un long voyage de dix-huit heures, nous sommes arrivés à Bangkok. De là, nous avons été à Hong-Kong. Arrivés dans cette ville, il nous a fallu attendre cinq jours pour obtenir le visa pour la Chine populaire. Nous avons été parfaitement pris en main par l’attaché de presse de l’ambassade qui nous a guidés à travers Pékin pour ne pas faire uniquement le circuit touristique des monuments et des usines. Ce que je voulais voir, c’était les gens de la rue, les voir vivre car les guides habituels vous montrent ce qu’on leur dit de vous montrer. A l’ambassade, on nous a organisé un dîner avec les plus grands chanteurs et chanteuses chinois, des gens totalement différents de nous. Une chanteuse là-bas est salariée, et elle se produit où on lui dit. Elle interprète des chansons folkloriques. La révolution culturelle a tout fait régresser : la chanson, la peinture, le cinéma. C’est incroyable ils ne connaissent ni Elvis, ni les Beatles. J’avais emmené une cassette vidéo de l’un de mes shows télévisés, ils regardaient ça de façon très étrange. Dans les rues, les gens sourient tout le temps, ils ne semblent pas malheureux alors qu’ils doivent manquer de beaucoup de choses mais ils sont très optimistes, très attachants, ouverts. C’est vraiment dommage qu’il n’y ait pas moyen de parler avec eux autrement qu’avec les mains.

Le problème des enfants, en Chine, est très important. Il est interdit d’avoir plus d’un enfant. Alors, l’enfant est cajolé, c’est un Dieu. J’avais très souvent envie de photographier les gosses, ils ont des visages très tendres.

Dans les rues, il y a des milliers de personnes, de nombreux vélos, seuls moyens de locomotion en dehors du bus. Pour avoir un vélo, il faut attendre neuf mois. Les délais sont très longs.

Il n’y a pas beaucoup de distraction la nuit à Pékin. Hong-Kong, c’est différent. C’est incroyable comme endroit. Je n’ai pas du tout aimé. C’est inhumain, c’est la ville la plus chère du monde où la misère côtoie la richesse. La nuit, c’est un peu New York. Dans les quatre villes que nous avons faites, c’est Pékin que j’ai préférée. Je serais bien restée trois semaines à Pékin. Les petites rues de cette ville que l’on a le droit de visiter depuis seulement un an ou deux sont fantastiques. Il y a des monuments très impressionnants comme le mausolée de Mao. Je l’ai vu embaumé, ça fait quelque chose, je vous assure. Pour y accéder, il y a toute une préparation. Ce n’est jamais à la même heure, on ne sait jamais combien de temps va durer la visite. Il est interdit de faire des photos de Mao.

J’ai bien aimé la cité interdite, la ville où les Empereurs vivaient. En revanche, j’ai eu deux grosses déceptions : la Grande Muraille que j’ai trouvé trop touristique, genre Mont Saint-Michel et la nourriture qui n’est pas du tout celle des restaurants chinois que l’on connaît en France. C’est une cuisine très grasse, on ne sait jamais très bien ce que l’on mange. Heureusement, nous avions emmené du café et des biscottes. Côté hébergement, les hôtels pour touristes sont différents de ceux réservés aux Chinois, on n’est absolument pas mélangé. Nos hôtels ressemblaient aux motels que l’on trouve aux Etats-Unis. Ils étaient climatisés, ce qui était bien agréable, la température étant très chaude, moite, il faisait entre 28 et 36°.

De ce voyage, j’ai ramené de nombreux souvenirs surtout des lunettes style années 50, des tas de gadgets de cette époque car ils sont à fond dans les années 50. Par exemple, les Chinois vendent actuellement des maillots super rétro. Pour eux, la mode n’existe pas vraiment, ils sont pratiquement tous habillés de la même façon.

J’aurais bien aimé chanter en Chine mais c’est beaucoup plus compliqué que je pensais. Il aurait fallu que j’envoie des cassettes de ce que je désirais montrer aux Chinois et également tout un questionnaire auquel j’aurais dû répondre, un questionnaire sur ce que je représente en France, quelle influence j’ai sur les jeunes de mon pays, enfin, rien de très simple. En Chine, on ne chante pas comme ça ! Je suis vraiment prête à retourner dans ce pays car c’est un dépaysement total. Ces trois semaines furent courtes et longues à la fois car j’ai beaucoup souffert de la séparation de mes enfants. Jamais plus je ne repartirai aussi longtemps sans eux. »

Pour France Gall, l’actualité, c’est justement la rentrée des classes de sa petite fille; le film que la télé a réalisé sur son spectacle du Palais des Sports, film sur lequel France doit travailler avant sa diffusion. Dans quelques jours, France rentrera en studio pour le mixage du double album de son dernier spectacle. Un disque qui risque de nous réserver d’excellentes surprises et nous rappeler un fort beau spectacle. France Gall a redémarré sa vie professionnelle sur les chapeaux de roues avec malgré tout dans la tête des souvenirs de Chine, des souvenirs qui seront peut-être dans quelques mois des chansons signées Michel Berger.

Magazine : Salut !
Propos recueillis par Daniel Moyne
Du 29 septembre au 12 octobre 1982
Numéro 183

Spécial France Gall

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Votre dossier du mois : FRANCE GALL ! Toujours un maximum de photos et une documentation des plus complètes. Vous saurez TOUT sur : les éléments importants de la vie de FRANCE GALL, sa discographie, sa carrière de A à Z.

« Show Biz » la revue qui monte !

Votre dossier du mois : FRANCE GALL ! Toujours un maximum de photos et une documentation des plus complètes. Vous saurez TOUT sur : les éléments importants de la vie de FRANCE GALL, sa discographie, sa carrière de A à Z.

Longtemps à cause d’elle, notre pays a été coupé en deux. D’un côté, tous ceux qui découvraient à la télévision les joies du rugby et pour qui, France Gall n’évoquait que le match vedette du Tournoi des Cinq Nations. De l’autre, les adolescents auditeurs fidèles de l’émission vedette d’Europe 1, « Salut les Copains ». Pour eux, France Gall c’était la chanteuse « qui monte ». La petite jeune fille blonde dont ils écoutaient tous les « tubes » à la radio et sur lesquels ils dansaient, le samedi soir, lors de leurs premières «boums». La guerre d’Algérie paraissait déjà très loin, ils découvraient le rock’n’roll ; Elvis, Johnny Hallyday, ils fumaient des cigarettes américaines et pensaient sagement à leur avenir …

L’enfance, les sucettes et la poupée

« Je suis née dans une famille d’artiste ». France Gall est la sœur cadette de deux frères jumeaux, Patrice et Philippe, d’un an plus âgés qu’elle.

Elle est vraiment née dans le sérail de la musique et de la chanson, comme vous allez pouvoir en juger. Son grand-père fut le co-fondateur avec l’abbé Maillet, de la célèbre chorale des Petits Chanteurs à la Croix de Bois. Sa mère jouait du violoncelle et son oncle de l’orgue. Mais, c’est surtout son père, le compositeur Robert Gall qui est la clef de voûte de sa carrière artistique. Il avait suivi des cours au Conservatoire, puis était devenu chanteur. Par la suite, il devint auteur de chansons. Et quel auteur ! Il écrivit notamment pour Edith Piaf et donna à Charles Aznavour l’immortelle chanson « La Mamma ».

Une famille heureuse, unie, sans problème particulier. France y coule une jeunesse heureuse, suivant son père dans les loges (déjà) des artistes célèbres lors des concerts parisiens de ces derniers. A par cela, elle va à l’école, apprend à jouer de la guitare, part en vacances normalement et adore ses deux frères … Une jeunesse tout à fait normale pour une petite fille.

En 1964, France a 15 ans. En classe, ça ne va pas trop bien, puisqu’elle doit redoubler sa troisième. Ça la rend un peu triste, car elle va quitter ses amies du lycée. Soudainement, son avenir va complètement basculer. Son père vient de composer deux chanson et « comme ça pour voir », il demande à France de les apprendre et de les lui chanter. Le résultat est concluant, Robert Gall demande à sa fille de les enregistrer, « toujours pour voir ».

Le 45 tours est donc enregistré. Entre temps, France est retournée au lycée. En Décembre 1964, le disque sort. C’est ainsi que les programmateurs de radios reçoivent la « galette » d’une jeune inconnue dénommée France Gall. Elle interprète : « Ne soit pas si bête ». Immédiatement, c’est le succès. Le titre est programmé sans arrêt et se trouve dans les hits parades. Simple jeu qui s’est transformé en une grande réussite. France enregistre un autre disque : « Sacré Charlemagne ». De nouveau, c’est le succès. Elle fait désormais partie des vedettes de la chanson. De cette époque où les débutants (ou presque) s’appelaient Sheila, Françoise Hardy, Sylvie Vartan, Adamo, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell … C’était l’heureux temps du yéyé. France Gall est désormais l’invitée favorite des émissions de radio, de télévision, sa photographie s’étale dans les journaux de jeunes. Oublié le lycée, oubliées les copines du lycée, une autre vie commence. C’est les galas, les interviews, les photos … Mais le tout en famille. Patrice se souvient très bien de cette époque : « … On avait seize, dix-sept ans, on découvrait le rock, le yéyé, France commençait à chanter et on l’accompagnait en galas. Je me souviens en particulier d’une tournée au Canada. Je chantais en première partie de ma sœur. Philippe et un de nos cousins étaient musiciens. Notre cousine faisait office de secrétaire. C’était formidable, jamais nous n’avons autant ri. France, à cette époque, ne nous quittait jamais. Nous vivions ensemble, nous sortions ensemble, nous passions nos vacances ensemble, dans la maison familiale de Normandie. Nous avons toujours formé un clan très uni. Il en est encore de même aujourd’hui ».

En 1965, France est retenue pour présenter notre pays au Grand Prix de l’Eurovision. Compétition importante pour elle, s’il en est. A cette occasion, c’est Serge Gainsbourg qui lui écrit une chanson : « Poupée de cire, poupée de son ». Mais, à 16 ans, chanter devant plus de deux cent cinquante millions de téléspectateurs, cela n’a rien d’évident, surtout lorsqu’il s’agit d’un concours. D’autant que ses habituels compagnons, ses frères et sa famille, n’ont pu venir l’accompagner. Elle se retrouve seule ou presque, à Naples, où doit se dérouler le Grand Prix. Morte de peur, persuadée de n’avoir aucune chance, elle chante … et remporte la première place ! la voici consacrée. A Paris, sa famille fête comme il se doit l’évènement. Gagnante de l’Eurovision, elle est désormais une grande vedette en France, évidemment mais également à l’étranger. Les galas, les tournées, les photos, les interviews, France n’a plus une minute à elle. Serge Gainsbourg récidive et lui écrit un second texte : « Les sucettes à l’anis ».

« Serge Gainsbourg, avec « Poupée de cire, poupée de son », m’avait gâté … et en même temps collé une étiquette dont j’ai mis plus de dix ans pour me débarrasser. Et « Les sucettes » du même Gainsbourg et que je chantais en toute innocence, ont accentué mon côté « gnangnan ». Teinté cette fois, d’un brin de perversité … »

« Baby star », « bébé idole », c’est ainsi que la surnomme ses millions d’admirateurs. Les tubes suivent mais la petite fille commence à grandir, son physique immuable de petite blonde commence à lui peser, ainsi que la vie qu’elle mène : « … Et tout d’un coup, ne plus pouvoir mener la vie que tout le monde mène fut quelque chose dont j’ai souffert énormément. Ne pas pouvoir aller au cinéma normalement, ne pas pouvoir prendre de vacances, parce que je travaillais tout le temps … »

En effet, grâce ou à cause de ses succès, France Gall doit donner des récitals dans le monde entier. Italie, Allemagne, Angleterre, Japon, Espagne … Vous direz qu’elle a eu bien de la chance et qu’elle a ainsi pu voir des choses fantastiques. Absolument pas, car c’était des voyages de travail, donc elle n’avait pas le temps de faire du tourisme. Adulée, choyée, elle ne rêve cependant que d’une vie plus tranquille, exempte de tournées, de travail permanent : « Je supportais particulièrement mal les tournées. C’est dur de tenir la vedette quand on ne s’en sent pas capable. Quand il faut faire des centaines de kilomètres tous les jours, arriver dans un endroit inconnu où il fait froid, paraître fraîche et en pleine forme et chanter parfois les pieds dans la boue, comme cela m’est arrivé. Il faut vraiment avoir beaucoup de résistance pour tenir le coup. Et puis, j’avais l’impression de gâcher quelque chose de vraiment important : mon adolescence … ».

Les pays qu’elle traverse, elle ne les voit pas. Pas plus que les gens. Partout la même chose, une chambre d’hôtel, des interviews, une scène pour chanter … et c’est tout.

Qui plus est, France Gall a grandi, mûri et elle a envie de le dire.

Cette compilation au format CD est parue en 2001 et regroupe 24 titres de France Gall publiés entre 1964 et 1968.

“Je suis adulte, je ne suis plus le bébé qui chante”

Tout à coup, je n’avais plus dans la bouche les chansons que je devais interpréter, celles de mes débuts. Je ne les sentais plus. Je pense que j’avais toujours au fond de moi-même, refusé cette image de bonne petite fille blonde à la voix aiguë.

J’avais pourtant chanté tous ces textes sans ennui. Au contraire, cela m’amusait ainsi que la vie qui accompagne le succès. Mais j’ai vieilli et j’ai demandé de nouvelles chansons, avec les idées et les thèmes de mes vingt ans. Mais, on me proposait toujours la même chose. Gainsbourg comme Dassin. J’ai fait un disque sans y croire énormément et bien sûr, il n’a pas marché. J’ai alors essayé de m’écrire des textes. Mais ce n’est pas mon truc. Alors j’ai continué à chercher. Mais c’était dur, car j’étais classée dans une catégorie et ce que je ressentais profondément en moi, les autres ne le comprenaient pas du tout … Malgré cela, France Gall continue à chanter mais sans en éprouver de joie. Elle ne s’arrête pas pour différentes raisons. La première étant que lorsque l’on est une vedette, votre vie est programmée plusieurs mois, parfois plusieurs années à l’avance. Il y a des galas à honorer, des tournées à effectuer. Et puis la seconde raison c’est que : « Si j’ai continué ainsi, c’est parce que je ne savais pas que l’on pouvait vivre autrement. Je ne savais pas qu’il y avait une autre façon d’exister … » Si la vedette continue, la femme, elle, n’aime plus du tout ce qu’elle fait.

L’arrêt

En 1970, soit donc après 5 ans de carrière et cinq années de vedettariat, France Gall décide d’arrêter. Coup de tête ? Pas du tout, au contraire, ce n’est qu’après maintes réflexions qu’elle s’y résoud. Rien ne bouge.

On ne l’écoute pas, on lui propose toujours les mêmes textes, les mêmes images, tout ce dont elle ne veut justement plus. Alors, elle ne veut plus continuer. Cela n’arrive pas si souvent. Une chanteuse, pour qui tout, du moins en apparence, réussit et qui décide de· stopper sa carrière. Rare, très rare même. C’est tellement facile d’exploiter un filon qui rapporte. Elle est simplement honnête avec elle-même. Elle ne ressent plus du tout ce qu’elle chante, cela ne l’intéresse plus. Plutôt que de végéter ou de retourner en arrière, elle préfère arrêter de chanter et commencer à vivre.

Cette traversée du désert va durer plus de trois longues années. Elle part vivre à la campagne avec l’homme qu’elle aime, à l’époque le chanteur Julien Clerc. Lui, est en pleine gloire. Elle fait une dépression nerveuse. Ce n’est pas si facile que cela, lorsque l’on a toujours mené une carrière d’artiste de se retrouver muée en femme d’intérieur, à attendre le retour de « l’homme ».

« Je me suis rendue compte à ce moment-là que je ne pouvais pas mener une vie normale, que « j’étais née pour chanter ». Il faut avouer que lorsque l’on s’est retrouvé vedette à 15 ans, être une femme au foyer à 20 ans, ce n’est pas très évident. D’autant plus que toute sa famille continue, de près ou de loin, à travailler dans le monde artistique. Ses deux frères et huit de ses cousins y exercent une activité … Alors …

La déclaration

« J’en avais assez de sonner aux porte, mais je voulais faire un dernier essai. Appeler Michel Berger, que je ne connaissais absolument pas, mais dont j’aimais la musique et les mots. Je lui ai demandé de travailler pour moi, mais il a refusé. Oh, un « non » très gentil, motivé par la crainte d’un échec pour lui, pour moi ».

Michel Berger, à l’époque, était beaucoup plus connu pour ses textes que comme interprète. Il avait notamment travaillé pour Véronique Sanson, Françoise Hardy… Des références. Mais il ne se voyait pas écrivant pour France Gall.

Cependant, au bout, de plusieurs semaines d’insistance, il accepte. Michel décide d’essayer. Aujourd’hui, France juge ainsi les réticences qu’avait Michel de travailler pour elle : « Je considère comme une preuve d’amour avant la lettre qu’il n’ait pas voulu travailler avec moi. C’était facile pour lui d’écrire n’importe quoi, de prendre l’argent, au risque que je me plante… »

Cela bien sûr, ne s’est pas fait en un jour. Il a fallu des mois de travail pour que Michel arrive à écrire les textes qui conviendraient à France Gall. Des mois de recherches, de tâtonnements, d’échecs. Leur premier enfant, ce sera « Aime là ». Avec cette chanson, sortie en 1975, elle retrouve le chemin du succès. Michel Berger vient de redonner sa chance à France Gall. Dans un nouveau style, celui-là même qu’elle recherchait depuis longtemps et pour lequel elle n’avait pas hésité à arrêter sa carrière, faute de l’avoir trouvé. Elle peut désormais la reprendre.

Si travail en commun il y a et avec succès, comme on vient de le voir, il n’y a pas encore de vie commune. En 1976, France chante « La Déclaration ». Chanson d’amour … Dans le même temps, elle épouse Michel Berger, qui devenait de ce fait, son mari… et unique auteur-compositeur : « Depuis que je suis avec Michel, plus personne ne m’envoie de textes. On sait qu’avec Michel, j’ai tout ce qu’il me faut ». Mais pourquoi avoir attendu deux années pour se marier ? Ils se sont en effet connus en 1974 et le mariage n’eut lieu qu’en 1976 : « Lorsqu’on est une femme et qu’on rencontre Michel Berger, on ne peut pas ne pas tomber amoureuse de lui… Mais il était disponible, moi pas. Je suis fidèle. J’ai été élevée dans la notion que lorsqu’on s’engage, c’est pour longtemps, pour la vie si possible. Quand on aime, on se donne. Quand on s’est donnée, il faut apprendre à désaimer, si j’ose dire. Et comme Michel, autant que moi, voulait que les choses soient bien claires avant de commencer quoi que ce soit, il a fallu que je règle mon problème d’abord, avant de vivre ensemble. Mais rien ne pouvait nous en empêcher ».

« La Déclaration » s’envole vers les cimes des hits parades, monopolisant les ondes et les écrans de télévisions. Le message d’amour de Michel à sa jeune et récente épouse est une immense réussite. L’année d’après, il lui concoctera « Musique ». De nouveau, immense succès, hits parades, télévisions … Alors que quelques années plus tôt, France n’avait plus rien à chanter. Michel Berger serait-il le sauveur ? En quelque sorte, oui. Mais surtout, il la voit vivre tous les jours. Il sait qui elle est, comment elle est, ce qu’elle aime, ce qu’elle veut.

« Michel me fait chanter au naturel. Dans le ton et la façon qui sont les miens. La seule intervention qui me reste, c’est de le pousser à terminer quelques-unes des dizaines de chansons qu’il se propose de m’écrire. Vous ne saviez pas que Michel est très paresseux … » France Gall vient en quelques mots d’énoncer les raisons de son succès. Berger ne lui fait pas un répertoire autour d’un personnage. Il fait chanter à la femme qu’il connait des textes qui lui conviennent, à elle.

« Made in France » ou fière d’être son mari

France Gall est donc redevenue une vedette. Elle est en tête de tous les hits parades, elle est de toutes les émissions de télévision … Tout va très bien !

Et bien non. Michel et France sont de vrais artistes, c’est-à-dire que pour eux le disque ne suffit pas. Ils ont obtenus grâce à ces disques, la consécration populaire. Ils sont connus. Alors, il faut que France remonte sur scène, qu’elle montre au public qu’elle existe vraiment, qu’elle n”est pas seulement une « artiste de studio ».

En 1978, ils décident de prendre le risque de monter un spectacle. Risque, car France n’est pas remontée sur une scène parisienne depuis sept ans. Risque, car des tas de gens les attendent au tournant. Ils sont jeunes, heureux, ils ont du succès, tout leur sourit. C’en est trop pour beaucoup. Malgré cela, ils décident de le faire. Le lieu est décidé et retenu : ce sera le Théâtre des Champs-Élysées, avenue Montaigne, un endroit où les spectacles de variétés ne sont pas choses courantes.

« Michel voulait que je fasse une rentrée spectaculaire. Un show tout à fait différent de ce que je chantais, il y a 10 ans ».

C’est France, elle-même qui décidera de tout : « Michel composait la musique, moi je m’occupais de la mise en scène.  J’ai alors eu l’idée de composer un spectacle entièrement féminin. Durant plusieurs semaines, j’ai pris des contacts aux quatre coins du monde, afin de dénicher des danseuses, des choristes, des musiciennes. Même les techniciens devaient être des femmes. C’était ma manière moi de rendre hommage aux femmes, de prouver qu’elles sont aussi capable d’organiser un grand spectacle ».

« Baby Doll » voulant se transformer en femme ! Gagné ! Michel Berger et France Gall ont, dès le soir de la première, gagné.

La presse unanime, ne fit que des éloges absolument enthousiastes. Définitivement enterrées « Les sucettes », « La poupée », désormais, c’est une artiste responsable et respectée qui s’exprime. Mais le plus grand compliment vient, comme d’habitude, de Michel Berger : s’il n’hésite pas à lui exprimer ses doutes lorsqu’il n’est pas sûr de quelque chose, il lui arrive également de s’enthousiasmer lorsqu’il est épaté : « Je suis très heureux, je sentais que France avait du talent. Mais, maintenant, j’en suis sûr ! Elle a mené son show de main de maître. Je suis très fier d’être son mari ».

Ils ont tout désormais. France vient de recevoir un triomphe au Théâtre des Champs-Élysées. Ils sont mariés et heureux. Maintenant qu’ils ont réussi, ils peuvent de nouveau penser à eux. Ils désiraient un enfant. France accouche le 14 Novembre 1978, à l’hôpital américain de Neuilly. Elle met au monde une petite fille qui s’appellera Pauline. Femme comblée, artiste comblée, la voici mère de famille. Un rôle nouveau pour elle, mais qui la remplit de joie.

Décidemment, tout lui réussit, depuis qu’elle a rencontré Michel Berger ! Depuis quelques années, Michel Berger avait envie de monter une comédie musicale. Cent fois, on lui avait dit que cela ne marcherait jamais dans notre pays. Peut-être justement parce qu’on n’arrêtait pas de lui dire que c’est impossible, il a décidé de relever le défi. Sa femme, bien sûr, est à ses côtés. Elle est tout à fait d’accord avec lui. Ça lui parait bien d’être entourée par d’autres artistes sur une scène. Michel a rencontré Luc Plamondon, le parolier habituel de Diane Dufresne et tous deux décident de relever le défi. Une année de travail sera nécessaire. L’écriture, d’abord et convaincre d’autres artistes de se jeter avec eux dans cette aventure complètement folle. Une fois trouvée, ils enregistrent un double album, simplement intitulé « Starmania ». Les stars y côtoient des débutants ou presque. Un excellent départ ! Le disque est bien accueilli. Radios, télévisions… Ventes importantes. Mais il reste à trouver les capitaux pour monter un pareil spectacle sur une scène. Bientôt, ce sera chose faite. Le lieu également est trouvé. Ce sera le Palais des Congrès, Porte Maillot à Paris.

« On nous avait dit que la comédie musicale ne marcherait jamais. Alors avec « Starmania » on avait envie de faire les malins. De prouver qu’avec un bon livret, de bons lyrics, de bons artistes, on pourrait déplacer des milliers de spectateurs. Avec Plamondon, on a travaillé dans ce but, durant plus d’une année ».

En 1979, début du spectacle. Celui-ci ne durera qu’un mois. Pourquoi si peu de temps ? Réponse : « On a fait une erreur terrible. Comme on ne savait pas trop tout de même si nous n’allions pas nous planter, on a retenu le « Palais des Congrès » pour un mois seulement. On s’est fait complètement descendre par la presse, mais le public était là. Il venait en masse. Alors, au bout du comptes, nous avons tous été horriblement malheureux car il fallait s’arrêter. En plus, le spectacle était si énorme qu’il était intournable. Ce qui fait qu’il y a eu frustration au niveau de la longévité du spectacle. C’était à la fois un peu triste et en même temps de voir que les gens nous avaient suivi, c’était un grand bonheur. Ils avaient aimé le spectacle. Nous avions malgré tout gagné notre pari ».

Pour mémoire, rappelons les artistes qui avaient suivi nos « fous » dans ce projet, pas si évident au départ :

  • France Gall : Cristal, l’animatrice de télévision
  • Daniel Balavoine : Johnny Rockfort Michel Berger : le grand guru
  • Diane Dufresne ·: Stella Spotlight, la sex symbol
  • Éric Estève : Ziggy, le disquaire mythomane
  • René Joly : l’extra-terrestre
  • Fabienne Thibault : Marie Jeanne, la serveuse automate.
  • Nanette Workmann : Sadia, le cerveau des loubards.

J’ai trente-deux ans, et je suis fière de les avoir

Après « Starmania » on pourrait penser que France Gall et Michel Berger vont prendre un peu de repos. Il faut avouer que, depuis deux ans, ils ne s’arrêtent pas : le Théâtre des Champs-Élysées, un bébé, le disque et le spectacle « Starmania ».

Des mois de travail, de doutes, de répétitions, de promotion, d’interviews, de photos.

France n’est pourtant pas de ces artistes qui sortent disque tous les six mois, de peur de e faire oublier des médias. Au contraire, elle aime bien faire des breaks, prendre le temps de vivre, de s’occuper de son mari, de sa fille, d’elle-même. De plus, comme elle l’a souvent prouvé, elle n’aime pas faire les choses à moitié : « Dans le music-hall, aujourd’hui, il n’y a plus que la télévision, la radio. C’est injuste. J’ai quelque part l’impression que je dois un spectacle à ceux qui m’aiment. Et c’est ce qui fait que je leur en offre un tous les deux, trois, voire quatre ans. Ce que les gens ne savent pas, c’est que l’on investit tout l’argent que l’on gagne lorsqu’on fait un spectacle. Remarquez, c’est mon problème. Je préfère avoir un superbe show, plutôt qu’une Rolls ».

Ils sortent tous les deux en même temps un album. C’est la première fois qu’ils osent le faire. Leur carrière en est arrivée au point où ils peuvent se permettre d’être en « compétition ». Tous les deux sont reconnus comme des artistes à part entière, distinctement l’un de l’autre. Et c’est ainsi qu’ils se retrouvent tous les deux aux sommets des hit-parades, avec chacun une histoire de piano : d’une groupie et d’un type qui joue debout.

« Il ne s’agit pas d’Elton John contrairement à une rumeur tenace. L’expression « Jouer du piano debout » c’était pour Michel une façon originale de parler de quelqu’un qui ne fait pas les choses comme tout le monde ».

Durant six mois, les deux titres, celui de Michel, « La groupie du pianiste » et celui de France « Il jouait du piano debout » seront, suivant les jours, chacun leur tour en tête des hit-parades.

C’était merveilleux.

Ce kit promotionnel, interdit à la vente, avait pour objectif de faire la promotion du 45 tours 2 titres de France Gall chanté en duo avec le chanteur britannique Elton John.

Le duo inattendu

Il était une fois … Ainsi débute tous les contes de fées.

Ainsi débute également l’histoire que je vais vous conter maintenant : une rock star, hyper célèbre, était en vacances dans notre beau pays, à Saint Tropez, très exactement. Et que fait une rock star en vacances ? Elle se baigne, évidemment, mais elle écoute également la radio. Et qu’est ce qui est en tête des hits parades cet été 1980 ? « Il jouait du piano debout » et « La groupie du pianiste », bien sûr ; Or, ces deux chansons enthousiasment absolument la rock-star en question. Au point de vouloir connaître et travailler avec les personnes responsables de ces chansons. Qui est donc cette rock-star ? Vous avez bien sûr deviné depuis longtemps. Il s’agit d’Elton John ! Un matin de Juillet 1980, Michel Berger reçoit un coup de téléphone. Un parmi tant d’autres. Celui-là sera tout de même un peu spécial. La voix lui annonce en ·effet que Elton John s’intéresse à eux. Il tient même à travailler avec Michel et France. Croyant à un canular, Michel et France n’osent y croire. Le soir même, pourtant ils se décident à téléphoner. Qui n’ose rien n’a rien. Et puis, ils ne risquent rien à essayer. Surprise, ils tombent tout de suite sur Elton, qui leur dit dans un français à peu près parfait : « Venez, il faut absolument que nous travaillions ensemble ! » Sans perdre de temps, ils décident d’aller le rejoindre à Saint Tropez. Départ le lendemain matin. Mais ils n’arriveront pas sans rien. Michel, prévoyant, à composer une musique dans la nuit. Cela permettra ainsi, pense-t-il de ne pas sombrer dans les conversations sur la pluie et le beau temps.

Mais laissons plutôt la parole à France Gall et Michel Berger pour nous raconter cette merveilleuse histoire : « Nous sommes arrivés chez lui, à Saint Tropez. Il était au bord de sa piscine, avec des amis, vraiment en vacances ! Mais Michel n’a pas hésité à le brusquer. Parce qu’il était important qu’il connaisse ses intentions. Sans prendre le temps de voir nos chambres, sans retirer nos vestes, Michel lui a demandé où se trouvait le piano. Elton l’a pris par le bras et l’a conduit devant un tout petit piano électrique qu’il promène partout avec lui. Michel lui a joué un morceau et tout de suite, Elton a trouvé cela intéressant. Ensuite, il nous a fait entendre les bandes de son nouvel album et nous a annoncé qu’il considérait comme primordial le fait de chanter en français. Il a également confirmé qu’il voulait travailler les paroles et les musiques avec Michel et enregistrer un duo avec moi. Nous sommes restés deux jours chez lui et ce furent deux journées de travail. Entrecoupées d’un intermède culinaire chez Eddie Barclay, qui avait organisé un grand déjeuner en l’honneur d’Elton. Également, des ballades en voitures et des achats énormes de cassettes. Il n’arrête pas d’acheter des cassettes. De tout, du rock, de la disco, de la variété. Il écoute tout et dans chaque morceau définit ce qu’il aime.

Il connait également un nombre incalculable de jeunes chanteurs français, dont ni Michel ni moi n’avions jamais entendu parler. Bref, on s’est bien entendu avec lui et on a décidé de travailler ensemble. Michel, cependant a dû le dissuader d’enregistrer un album, dans la mesure où son emploi du temps ne pouvait nous permettre de le faire bien. Mais nous nous sommes mis d’accord pour enregistrer un 45 tours et sur une semaine de travail, au mois d’août, afin de le réaliser.

En Août, nous sommes donc partis pour la Californie, rejoindre Elton John. Et là, nous avons immédiatement été frappé par une chose, nous avions quitté un « copain ». Nous avons retrouvé une star mondiale qui travaillait à la préparation d’une tournée et d’une rentrée sur scène, après deux années d’absence. Il était entouré d’un état-major, composé d’un nombre de gens particulièrement impressionnant. Chargés, surtout de le protéger à l’extérieur, ce qui peut se comprendre après ce qui est arrivé à John Lennon.

Il répétait dans un grand hangar, avec ses musiciens. Et si nous étions invités à assister aux répétitions, ce qui est déjà assez extraordinaire, nous ne semblions plus du tout exister pour lui. Nous ne reprenions vie que le soir, chez lui, pour travailler les chansons. Et là aussi, c’était particulièrement impressionnant …

Sur un titre qu’avait composé Michel, il fallait des paroles en anglais. Elton a immédiatement téléphoné à Bernie Taupin, son parolier habituel et les paroles étaient prêtes le lendemain.

Même chose pour les arrangements : coup de téléphone à Marty Paige, l’arrangeur, entre autres, de Sinatra et peut-être l’arrangeur le plus demandé des États-Unis. Le lendemain, Marty était là, pour travailler ! Avec Elton tout va très vite et juste. Mais c’est parce que ce personnage fascine tout le monde, de par son talent et sa personnalité qu’ils sont prêts à tout lâcher pour lui ». Dès sa sortie, le 45 tours, se trouve placé dans tous les hits parades. « Donner pour donner » sera un immense succès.

Elton John lui-même, dans plusieurs interviews avouera la joie et le plaisir qu’il a eu de travailler avec France et Michel : « J’étais en vacances à Saint Tropez et j’ai entendu « Il jouait du piano debout » J’ai aussitôt acheté le disque et un ami m’a fait parvenir tous ses autres albums. Je me suis alors dit que ce serait une bonne idée d’enregistrer avec France. J’aime beaucoup les chanteuses ! (Et j’adore enregistrer des duos avec elles). Je suis très content des deux titres en français. J’ai eu un peu de mal pour prononcer les mots, mais ce n’est que la première fois, la prochaine, ça ira mieux. J’ai un problème, car beaucoup de mes amis français qui travaillent dans la musique me parlent en anglais. C’est un grand succès pour moi, d’avoir réussi à faire un disque et je peux vous dire que j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec France Gall et Michel Berger.

Après la sortie du disque et vu l’immense succès de ce dernier, des calomnies virent le jour. L’on dit qu’Elton John n’aurait pas été content du tout du résultat, et qu’il aurait demandé à ce que les disques pressés soient retirés du commerce et détruits. En réalité, il n’en est rien, au contraire. Les trois protagonistes de cette « belle histoire » se sont vu mettre un disque d’or, symbole de leur réussite commune.

Voilà qui fit taire les grincheux.

Entracte

Avant la sortie et le succès de son duo avec Elton John et avant même que le projet ne vint à leurs oreilles, France était devenue maman pour la seconde fois.

En juin 1981, elle avait donné naissance à un petit garçon qui se prénomme Raphael. Avec lui, la famille Gall/Berger s’agrandie.

Pauline a désormais un petit frère, pour sa plus grande joie bien sûr.

Mais avec le succès de « Donner pour donner », l’on pourrait croire que France va tenter une carrière plus internationale que celle dont elle bénéficie.

Il n’en est rien. Elle a décidé, avant toute chose, de réussir sa carrière Française et elle ne veut surtout pas s’éparpiller.

Mais également elle veut préserver sa vie familiale. Ses deux enfants sont avec Michel le centre de son existence. Pour eux, elle a renoncé sans trop de regrets d’ailleurs, à la vie des tournées, de galas. Elle adore s’occuper de sa nouvelle maison de Bougival, y recréer une atmosphère agréable : « Quand j’ai connu Michel, il y avait en tout et pour tout chez lui, un tube de lait contré dans le réfrigérateur ». Moi j’ai les placards remplis de bouquets de fleurs séchées. J’appelle des amis pour faire des fêtes, j’explose. J’aime le confort, la maison, la chaleur. J’ai été élevée dans une sorte de roulotte. C’est une ambiance que j’aime recréer. Michel aime la vie, mais il pourrait se laisser aller à quelque chose de plus solitaire. Nous sommes en unisson : moi je chante et c’est tout. Lui, il sait et pourrait faire tant d’autres choses. Je m’arrêterais sans doute le jour où je trouverai décent de le faire.

Je crois en effet que je représente quelqu’un de jeune. Je ne veux pas arriver à ce stade où l’on dit d’une femme « elle devrait s’arrêter ». Alors, je ferai autre chose. Un journal, une école de danse, une école de musique, quelque chose avec l’UNICEF, pourquoi pas ? Quelque chose qui perpétue ce contact privilégié avec les gens que j’ai appris avec la scène, privilège irremplaçable. »

Tout pour la musique

Un nouvel album, intitulé « Tout pour la musique », sort fin 1981. Après quatorze ans de carrière, France Gall apparaît comme une femme épanouie, radieuse, heureuse de ses succès. Vie familiale plus qu’heureuse, vie professionnelle plus que réussie ! Chacun de ses disques, en effet, est certifié « disque d’or ».

« Tout pour la musique » est bien sûr, de Michel Berger ! Même passion, même vocabulaire, même sensibilité, voilà sans doute ce qui a fait leur succès. L’on pourrait ajouter qu’ils ont à peu près le même public : « Ceux qui achètent mes disques ont entre 15 et 35 ans. Je crois les connaître, car je m’astreins à ouvrir tout le courrier que je reçois. S’ils aiment mes chansons, c’est parce qu’elles accrochent ». Lorsque j’ai fait « Il jouait du piano debout » tant de gens se sont reconnus dans ce thème, celui du droit à la différence. Celui de l’amour du rythme, aussi. Les lettres que je lis expriment une recherche d’amour, un mal dans la peau, tout est bouché. La solitude, le refus de la haine. Or, si vous écoutez les dernières chansons, vous verrez qu’elles correspondent à cela. C’est Michel, bien sûr qui a écrit les textes, mais si j’avais ce pouvoir d’écrire qu’il possède, je n’aurais pas écrit autre chose ».

De « Diego libre dans sa tête » superbe poème sur un prisonnier politique dans un pays où les oiseaux s’envolent par milliers, jusqu’à « Amor tambien », rythmes contagieux qui dit : « Tout le monde a de la peine, tout le monde aime … » en passant par « Résiste » ou quelques mots Berger/Gall crient : « Prouve que tu existes, bats-toi, signe et persiste, résiste », tout un univers s’exprime. Celui d’un couple dont France Gall avoue elle-même qu’il était inévitable.

Tout se passe comme d’habitude. « Tout pour la musique » marche très fort.

Mais à tout cela, France est habituée. Le succès, maintenant, elle y est habituée. Alors, il lui faut autre chose : une fois de plus étonner, éblouir son public. Il y a deux ans, elle a réservé le « Palais des Sports » pour y chanter en Janvier 1982. Les réservations, en effet, se font très longtemps à l’avance. C’est bien, et en même temps, c’est un risque. Sera-t-on encore ravi de faire un spectacle, deux ans après avoir réservé la salle ? Dans le cas précis de France, il n’y a pas de problème, elle en a toujours envie, c’est le moins que l’on puisse dire ! Malgré tout, chanter dans ce lieu, ce n’est pas facile : la salle est immense, 4 500 places à remplir tous les soirs et l’on est plutôt habituer à y applaudir des « bêtes de scène » ; Hallyday, Lavilliers, les chanteurs et groupes américains … Les méchantes langues, bien sûr, se font un plaisir de le lui faire remarquer. Il est vrai, également, que France n’est pas remontée sur une scène parisienne depuis quatre ans et dans une petite salle, si l’on excepte sa participation à « Starmania ».

Alors, France décide de se jeter à l’eau, de séduire, d’enthousiasmer son public. Les critiques, au lieu de la décourager, la stimuleraient plutôt.

Ce spectacle, elle s’en occupe, comme d’habitude, du début jusqu’à la fin. Sur scène, elle veut être entourée de onze musiciens, dont sept pour la partie rythmique, par trois choristes danseuses. Elle a également choisi des costumes spécialement dessinés par Philippe Forestier. La chorégraphie sera assurée par Pierre Fuger, l’ancien maître à danser du « Big Bazar » de Michel Fugain. La mise en scène sera signée par Robert Fortune, « La Révolution française, Mayflower » avec grands renforts de faisceaux lumineux destinés à mettre en valeur les tonalités blanches et noires du décor. Des meubles dont les couleurs font références à celles des notes d’une partition.

France a prévu grand, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais il est nécessaire de répéter, car un pareil spectacle, cela ne s’improvise pas. Comme le « Palais » à cette époque de l’année est occupé par Sylvie Vartan qui y présente son tour de chant, France part désespérément à la recherche d’une grande salle en France. Il n’y en a pas de libre. C’est pourquoi toute l’équipe prend l’avion, direction l’Angleterre.

C’est à Chappelton, à quelques kilomètres de Londres, que vont donc se passer les répétitions. Ce serait un petit village comme il en existe dans la banlieue londonienne, s’il n’était le Hollywood anglais. Dans d’immenses hangars, encore encombrés par les décors du dernier James Bond, France Gall a enfin trouvé son bonheur.

Plus de trente personnes travaillent d’arrache-pied avec elle, afin qu’elle remporte la partie. Silhouette menue dans son pantalon de cuir et son sweet-shirt bleu nuit, elle bondit sur la scène, secouant ses longs cheveux blonds, dansant, jouant du saxophone …

« J’ai passé un nouvel an anglais et sans enfants. Mais, il le fallait. Le public a droit à un spectacle de qualité et qui soit fin prêt. J’ai horreur de ces premières qui sont en fait des répétitions ultimes. Le spectacle, ce doit être une récréation. Si les gens viennent me voir, il faut qu’ils soient heureux ».

Mais, à part tout ce travail, que se passe-t-il dans la tête- de France Gall ? Dans une grande interview, elle expliquait à la fois son album et ce que serait son spectacle : « Tout pour la musique » c’est une chanson qui a été faite pour les musiciens. D’ailleurs, lorsqu’on regarde en arrière, il y a eu « Musique » et « Il jouait du piano debout ». C’étaient également des chansons basées sur la musique. C’est comme cela que nous avons décidé d’appeler le spectacle « Tout pour la musique ». Je pense que les gens qui viennent me voir sur scène attendent un spectacle musical. Les autres chansons de l’album, « Les accidents de d’amour », c’est une constatation des amours qui se cassent. « La fille de Shannon » a été écrite au retour d’un voyage en Irlande. « Résiste », c’est un conseil que je donne. « Amor Tambien » c’est pour danser et chanter le public. « Diego libre dans sa tête », c’est une commande de ma part. J’avais envie d’une chanson un peu politique, engagée, où je pourrai dire des choses différentes. Mes deux préférées sont : « Tout pour la musique » et « Résiste ».

Quant à ce spectacle, c’est certainement l’un des moments les plus importants de ma carrière. C’est un peu la consécration de tout ce qui s’est passé depuis quelques années.

Il sera en deux parties. La première plus douce, composée de chansons tendres.

La seconde, plus agressive, avec les danseurs. Ils sont merveilleux et ils ne vont pas vraiment danser, mais plutôt bouger sur la musique. En tout, un spectacle vraiment différent. Ce sera un show très rock, mais rien à la Broadway, mais chaque chanson aura une ambiance bien précise. Les jeux de lumière sont réglés par l’éclairagiste d’Elton ».

Quant à sa vie de famille, pendant ces moments d’intense travail, elle doit, non pas y renoncer, mais la faire passer un peu au second plan.

« Personne ne peut se rendre compte, à part ceux qui le font, de ce que cela représente comme travail. Même pas mon producteur ! Il y a des moments très durs. Il y a toute la promotion de mon spectacle, la production, les cours de danse, de chant, de sax … Malgré tout, en fin de compte je suis très sécurisée. Mais c’est un minimum de dix-sept heures de travail par jour. Pour ma vie de famille, en ce moment, j’ai fait un choix, c’est le métier qui doit passer avant. Mais j’essaye malgré tout de prendre un maximum de rendez-vous à la maison, afin que les enfants sentent ma présence. Je suis heureuse, très heureuse, c’est cela qui est très important ».

A-t-elle peur en songeant au jour de la première ?

« Avec tout le travail que j’ai, je ne peux pas trop y penser. Heureusement, parce que quand je réfléchis à ce qui m’attends, alors là … »

Tout de même, malgré son angoisse, elle est particulièrement ravie de « faire » le « Palais des Sports » :

« Il paraît que quand on « fait » cette salle, on ne peut plus chanter autre part. Tellement c’est fantastique ! Alors, moi, je veux goûter à ces grandes sensations. C’est mon métier. En fait, j’ai une envie monstrueuse de le faire. Et je serai très fière d’avoir fait venir les gens pendant un mois pour écouter ma musique. Ce spectacle, finalement, je ne le fais pas pour moi. Je le fais pour mon public, pour le remercier du succès qu’il m’a donné. Tout ce que j’ai gagné, je le mets dans le spectacle. Cela n’est pas grave, car cela m’apporte tellement plus en retour. Et c’est le pendant normal des choses. L’argent qu’on gagne avec les disques, on l’offre en retour à son public ».

« Notre succès apportera la preuve que la chanson est importante. Aujourd’hui, ce n’est plus simplement de la distraction. C’est vraiment un moyen d’expression moderne, capital. Ça n’est absolument pas dérisoire, parce que ça touche trop de gens pour l’être ».

Bien qu’elle soit, comme elle le reconnaît elle-même, un peu anxieuse avant son spectacle, France respire le bonheur, une douce quiétude, rare dans le monde du show-business, plutôt angoissée et mal dans sa peau d’habitude.

Que lui apporte Michel Berger durant ces moments, malgré tout souvent difficiles, car très durs à supporter :

« Michel sait ce dont j’ai envie, alors je me décharge beaucoup sur lui. Par exemple, il y a des rendez-vous où je ne peux aller et où il se rend. Il m’aide et m’apporte beaucoup ».

Michel répond lui-même sur l’aide qu’il peut apporter à sa femme : « Je crois quand même que je suis une aide parce que j’ai une conception assez précise de la façon de faire ce métier. Et elle aussi, a des conceptions très précises de ce qu’elle doit faire. Alors, je l’aide en lui composant des chansons et dans le fait de concevoir esthétiquement le spectacle … Et puis, il y a le moment où l’on se retrouve tout seul sur scène. Et là, plus personne ne peut rien pour vous. Les gens qui disent : « Il y a Michel Berger derrière », je trouve cela une bêtise … excusable, parce qu’ils ne sont jamais montés sur une scène et ne savent donc pas ce que c’est. Il n’y a personne derrière quand on chante, au contraire, il y a les gens devant. Je crois que le succès ou l’échec sont sur les épaules de celui qui est sur la scène. Alors forcément, c’est bien d’avoir un dialogue. Elle a la même équipe de musiciens que moi, alors forcément, au niveau de la musique, je peux l’aider. Et aussi, comment se montrer, quel est le look qui convient à notre époque. Là, je sers un peu à quelque chose. Mais, pour le reste … J’ai forcément le trac au début, quand ce n’est pas moi qui suis sur scène, d’ailleurs, beaucoup plus que lorsque c’est moi. Mais en même temps, j’ai totalement confiance en elle, parce qu’elle est née pour ce métier ».

Voilà, tout est dit, le spectacle peut commencer.

A priori, rien ne devrait être favorable au succès. La fatigue des fêtes, le sol glissant, le ciel maussade, un temps à ne pas mettre un chien dehors. Et pourtant, dès le premier soir, France a gagné la partie. Le « Palais des Sports » est plein. Des familles entières, des jeunes, des moins jeunes … Ils sont tous là, pour l’écouter, la regarder …

A 21 heures précise, les lumières s’éteignent, le rideau s’ouvre, laissant apparaître les musiciens. Ovation du public. Assise devant la batterie, France débute par « Musique ». Pantalon blanc, tee-shirt blanc décoré sur le côté par des damiers noirs. Une tenue résolument moderne, mais sobre. Musiciens formidables qui méritent tous d’être cités ici : Top, Engel, Bresli, guitares. Rodi, Bernholc, Bikiao, claviers. Salmieri, Batailley, percussions. Bourgoin, Glausserand, Weib, cuivres.

France Gall sur scène, c’est l’antistar, l’anti-vamp, l’anti-petite fille, elle est elle ! Et c’est ainsi que l’aime le public. La presse en général, fit un triomphe à sa prestation : « … Ce n’est pas un récital, mais un « musical » richissime quant à l’orchestration et généreux quant à l’improvisation. On y chante non seulement, l’amour égoïste à deux, mais l’amour du prochain, l’amour de la vie.

De « Au secours, j’ai besoin d’amour » à « Amor Tambien », c’est le même déferlement sentimental qui rend les gens heureux. « Résiste » est la petite dernière venant en force et en kaléidoscope : on peut la prendre comme l’on veut, de quelque bord que l’on soit.

Cette chaleur humaine passant dans les mots et les notes, France Gall les transmet avec simplicité, je dirai modes tie. Elle se fond totalement dans son groupe, fait corps avec ses musiciens. Sa voix se fait instrument auquel répond un déchirant trombone ou un saxo-pas-Une critique ne pourrait être plus enthousiaste ! Durant un mois, les spectateurs viendront en masse prendre une bouffée de plaisir. Avec quelque fois, une surprise : tel, ce jour où Elton John vint la rejoindre sur scène et chanta quelques chansons avec elle !

Après ce spectacle, plus aucun doute n’était possible : France Gall a convaincu tout le monde. Elle est désormais l’une des très grandes de la chanson française. Pas seulement quelqu’un qui aligne des « tubes », non, mais une artiste complète qui aime la scène et s’y sent bien. Elle dégage un grand amour. Elle n’est certainement pas, comme le prétendent encore certains, une marionnette commandée par un génie. Elle est tout simplement l’une des chanteuses françaises les plus appréciés par le public.

Épilogue : en forme d’avenir

Maintenant que France en avait fini avec le « Palais des Sports », il lui fallait entamer la grande tournée à travers la France et l’étranger qui avait été décidée, Lille, Genève, Nice, Bruxelles …

« Je vais chanter au Forest National. 7000 places ! Il y a sept ans, j’y ai applaudi les Rolling Stones. Cette fois, c’est moi qui serait sur scène … Formidable, non ? … »

Partout, elle va rencontrer le même succès, la même joie de voir ces milliers de gens venus l’applaudir, bisser, « trisser », son spectacle et ne repartir que lorsque les lumières se sont rallumées depuis longtemps …

A la fin de cette tournée, retour à Paris. L’année 1982 a très bien débuté pour elle ! Elle vient de gagner ses « galons » de vedette de la scène française. Maintenant qu’elle en a terminé avec son épuisant marathon, il est temps qu’elle se repose et retrouve sa vie de famille. Finies les photos, finies les interviews, elle peut enfin penser à elle et retrouver ses deux enfants qu’elle avait dû un peu abandonner pendant quelques mois. Toute la famille part aux sports d’hiver. Malheureusement, ils ne peuvent pas y rester très longtemps, car Michel a lui aussi de très nombreux engagements. Les rôles sont renversés, c’est maintenant à France de soutenir et d’aider. Tournée en France, Olympia de Paris … Triomphe !

France et Michel font encore quelques télévisions et toute la famille part en voyage. Direction, la Chine.

Leur rêve : « S’arrêter pendant 1 an et ne plus rien faire. Ça fait partie de nos objectifs : avoir la volonté que l’on doit avoir. C’est se montrer autoritairement en retrait. Ne plus parler à personne et rester dans son coin. Nous espérons que nous allons pouvoir le faire ».

Magazine : Show Biz
Remerciements : Je tiens à remercier le Service de Presse des disques WEA Filipacchi qui m’a donné accès à ses archives. La plupart des propos tenus par France Gal ont été extraits d’interviews qu’elle a donné à différents journalistes. Merci donc, entre autres à : « Salut », « Paris Match », « France soir Magazine », « Le Matin Magazine », « Bonne Soirée », « OK Magazine ».
Merci également à Gilles Paquet pour m’avoir fourni les photos nécessaires à illustrer cet article.
Rédaction : Gérard LASNIER
Par Gérard Lasnier
1982
Numéro : 2

France Gall, le pari gagné !

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France Gall signe des autographes pour ses jeunes admiratrices et quitte sa loge pour la dernière fois. France Gall a tenu la scène du Palais des Sports durant six semaines en chantant, dansant et jouant du saxo un record.
France Gall signe des autographes pour ses jeunes admiratrices et quitte sa loge pour la dernière fois. France Gall a tenu la scène du Palais des Sports durant six semaines en chantant, dansant et jouant du saxo un record.

Dimanche 14 février, ultime représentation au Palais des Sports.

France Gall signe des autographes pour ses jeunes admiratrices et quitte sa loge pour la dernière fois. France Gall a tenu la scène du Palais des Sports durant six semaines en chantant, dansant et jouant du saxo un record.

Magazine : Jours de France
Numéro du 20 au 26 février 1982
Numéro : 1146