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France Gall, une vie en chansons

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France Gall une vie en chansons La chanteuse est morte dimanche 7 janvier, à l'âge de 70 ans. Elle était depuis les années 1960, l'une des interprètes les plus populaires de la variété française.
France Gall une vie en chansons La chanteuse est morte dimanche 7 janvier, à l'âge de 70 ans. Elle était depuis les années 1960, l'une des interprètes les plus populaires de la variété française.

France Gall une vie en chansons
La chanteuse est morte dimanche 7 janvier, à l’âge de 70 ans.

Elle était depuis les années 1960, l’une des interprètes les plus populaires de la variété française.

Elle avait été, au début des années 1960, comme Sylvie Vartan ou Sheila, l’une des chanteuses du courant yé-yé avec son carré blond, son joli sourire à fossettes, une voix un rien enfantine sur des titres restés célèbres comme Ne sois pas si bête, N’écoute pas les idoles, Laisse tomber les filles, Sacré Charlemagne. Et, surtout, Poupée de cire, poupée de son, composée et écrite par Serge Gainsbourg, qui lui vaut de remporter le concours de l’Eurovision en 1965.

Devenue, à partir des années 1970, l’une des interprètes les plus populaires de la variété française grâce aux chansons de Michel Berger, qu’elle épouse en 1976, dont La déclaration d’amour, Si maman si, Viens je t’emmène, Il jouait du piano debout, Tout pour la musique, Babacar, Ella elle l’a … France Gall est morte, dimanche 7 janvier, à Neuilly, a l’âge de 70 ans. Hospitalisée le 19 décembre 2017 a l’Hôpital américain de Neuilly, près de Paris, France Gall luttait « depuis deux ans, avec discrétion et dignité, contre la récidive de son cancer », indique le communiqué.

Née le 9 octobre 1947 à Paris, Isabelle Gall – son prénom France a été choisi par le producteur de sa maison de disques en 1963 – a grandi dans une famille où la musique est importante. Son père, Robert, chante dans des cabarets, écrit pour d’autres – Luis Mariano, Tino Rossi, André Claveau, Edith Piaf, Charles Aznavour (notamment La Mamma) … Sa mère, Cécile, est la fille de Paul Berthier, qui a co-fondé Les Petits Chanteurs à la croix de bois. Ses frères ainés, jumeaux, jouent de la guitare. France Gall apprend, enfant, le piano et la guitare, chantonne en écoutant les premières chansons de Johnny Hallyday, des Chats sauvages, des Beatles, découvre le jazz aussi. Son père organise une séance d’enregistrement lors des vacances de Paques en1963. Le résultat est suffisamment convaincant pour intéresser la maison de disques Philips.

Le 9 octobre 1963, le jour de ses 16 ans, sort son premier 45 tours. Quatre titres dont se détache la chanson Ne sois pas si bête, adaptation par Pierre Delanoë de Stand a Little Closer qui a connu un petit succès aux Etats-Unis quelques mois plus tôt, en août – interprété par le trio The Laurie Sisters. Avec Jacques Datin, Robert Gall cosigne deux autres chansons. Il sera présent sur de nombreux 45 tours de sa fille dans les années 1960. En quelques semaines, France Gall est propulsée au rang de vedette. La jeune fille enchaine séances de photographies, interviews et arrête le lycée avant de passer son bac.

Avec N’écoute pas les idoles, son deuxième 45 tours, publié en mars 1964, la carrière naissante de l’artiste prend une autre dimension. La chanson titre, écrite par Serge Gainsbourg, signe le début d’une collaboration qui durera jusqu’en 1967. Après Juliette Gréco, et avant Brigitte Bardot et Jane Birkin, France Gall est alors la « chanteuse de Gainsbourg », même si de nombreux autres auteurs vont écrire pour elle – dont Vline Buggy, Alain Goraguer, André Popp. L’hebdomadaire Paris Match consacre un grand article à la chanteuse, l’émission de radio et le magazine pour les jeunes Salut les copains en font une de leurs idoles. A partir d’avril 1964, alors qu’elle a à peine 17 ans, il faut passer à la phase supérieure, la scène. Elle s’en sort bien, mais confiera des années plus tard qu’elle n’y trouva alors guère de plaisir.

En août 1964 parait Laisse tomber les filles, nouvelle composition de Gainsbourg, ambiance pop cha-cha avec cuivres. Puis, à la fin de l’année, c’est Sacré Charlemagne, écrite par son père et Georges Liferman, destinée à un 45 tours pour les enfants. Une chanson qu’elle n’aime guère mais qui va s’écouler a près de 2 millions d’exemplaires en France et dans les pays francophones. Sélectionnée pour participer à l’Eurovision sous les couleurs du Luxembourg, elle remporte le concours, le 20 mars 1965, en interprétant de sa voix flûtée Poupée de cire, poupée de son, écrite par Gainsbourg. A partir de ce moment, France Gall devient pour quelque temps une vedette internationale, elle enregistre des versions de la chanson de l’Eurovision en italien, en allemand, en japonais.

Suivront d’autres titres de Gainsbourg, Attends ou va-t’en, Baby Pop, avant, en mai 1966, Les Sucettes. Un texte à double sens, a la connotation sexuelle évidente, mais que la jeune chanteuse interprète en toute naïveté, suscitant des ricanements à ses dépens. Plus tard, France Gall confiera avoir vécu comme « une humiliation » le fait que Gainsbourg l’ait sciemment placée dans cette situation. En1967, Bébé requin, chanson de Joe Dassin, Jean-Michel Rivat et Frank Thomas, façon jazz-pop, la ramené vers le registre « pour enfants » de l’époque Sacré Charlemagne.

A la fin des années 1960, la chanteuse connait une période de déclin. Elle a vécu, de 1964 a 1967, une difficile relation amoureuse avec Claude François. La période Gainsbourg se termine. Elle enregistre plusieurs chansons en allemand. Au début des années 1970, elle continue d’interpréter des romances et des fantaisies (L’hiver est mort, Le soleil au cœur, Les Éléphants, Homme tout petit…). Jean-Michel Rivat, Frank Thomas, Jean-Pierre Bourtayre, Etienne Roda-Gil lui signent des chansons. Mais sans que le public lui fasse la même fête qu’à ses débuts. Frankenstein, en 1972, qui voit le retour éphémère de la collaboration Gainsbourg-Gall, n’y changera rien. Elle vit durant cette période avec Julien Clerc (il lui a écrit Chasse-neige en 1971). Discrètement, entre Paris et une maison à la campagne.

Au printemps 1973, elle entend une chanson de Michel Berger, Attends-moi, qui va constituer un déclic. Elle sent que ce jeune auteur-compositeur et chanteur est celui qui va correspondre à la plus grande profondeur qu’elle cherche. Berger écrit et compose depuis le début des années 1960, Il a enregistré quelques 45 tours sous son nom. Son premier album, dont est extraite cette chanson, vient de paraitre, Elle entre en contact avec lui. Il est d’abord hésitant. Il vient de travailler avec Véronique Sanson, avec qui il a une relation amoureuse, et Françoise Hardy. L’attirance entre France Gall et Michel Berger semble alors irrésistible. Il la concrétise en lui écrivant La Déclaration d’amour. La mélodie est imparable, le texte simple et le succès au rendez-vous, en mai 1974, avec ce titre ou chacun peut retrouver des moments rêvés ou vécus.

Cette Déclaration inaugure une longue suite de tubes pour le couple, qui se marie le 22 juin 1976. La voix de France Gall est tout à son aise, fluide, déliée sur des airs accrocheurs. Elle qui avait peu à peu abandonné la scène y reprend goût. Elle s’y montrera dorénavant assurée, joueuse, naturelle. Les mots et les mélodies de Michel Berger chantés par France Gall font mouche à chaque fois : Mais aime-la, Comment lui dire, Je l’aimais, Ca balance pas mal à Paris, Musique, Si maman si, Il jouait du piano debout, qui, en 1980, suit le succès scénique en 1979 de la comédie musicale Starmania, écrite par Berger et Luc Plamondon, Tout pour la musique, Résiste, Débranche, Babacar, Ella elle l’a.

Au-delà, le couple jeune et amoureux, souvent invité sur les plateaux de télévision, séduit un vaste public. Leur engagement humanitaire contribue aussi à la sympathie qu’ils suscitent. En 1985, Michel Berger et France Gall sont en effet, avec les chanteurs Daniel Balavoine, Lionel Rotcage et l’acteur Richard Berry, a l’origine d’Action écoles, une structure qui lève des fonds pour aider des projets de développement agricole dans divers pays d’Afrique. L’association met fin à ses activités après la mort de Balavoine, le 14 janvier 86, lors de la course Paris-Dakar.

Début 1988, France Gall souhaite faire une pause. Après une longue tournée, consécration du succès de l’album Babacar (avec la chanson Évidemment, dédiée à Daniel Balavoine), elle est restée presque sept semaines au Zénith de Paris, fin 1987. Elle aspire alors a une vie tranquille, familiale, avec ses enfants, Pauline et Raphaël, envisage d’ouvrir une galerie de peinture, de se consacrer à l’édition musicale. Peu à peu l’envie de chanter la reprend. Ce sera un disque de dix chansons en duo avec Michel Berger. Plutôt sur fond rock, Double jeu sort en juin 1992. Des concerts, une tournée peut-être sont prévus. Le couple part en vacances dans sa propriété de Ramatuelle. A l’issue d’une partie de tennis, le 2 août 1992, Michel Berger meurt, victime d’une crise cardiaque. Après plusieurs mois de deuil, France Gall annonce qu’elle présentera sur scène les nouvelles chansons et les succès dont elle et son mari ont été les interprètes. C’est un triomphe, en 1993.

La chanteuse fait encore quelques apparitions sur scène, participe à des disques de la troupe des Enfoirés pour Les Restos du cœur. En 1996, elle part vivre à Los Angeles, où elle enregistre ce qui sera son dernier album, France, un recueil de reprises. La mort de Pauline, en décembre 1997, a l’âge de 19 ans, qui depuis plusieurs années lutte contre la mucoviscidose, lui fait prendre ses distances avec son métier, Ses apparitions en public deviendront rares. Elle vit une partie de l’année sur l’ile de Ngor, face à la ville de Dakar (Sénégal). Dans un entretien accordé à Paris Match, en 2014, elle expliquait qu’elle y avait ouvert un restaurant avec « une quinzaine de personnes (…).

« Des centaines de personnes vont vivre au village grâce à ça. C’est presque aussi fort pour moi que de faire un spectacle. »

France Gall

Elle reviendra à Michel Berger fin 2015 avec l’écriture d’un spectacle musical, Résiste, auquel elle ne participe pas mais dont elle suit de près l’élaboration. « Elle a été incroyablement présente sur ce projet, a témoigné sur France Info le metteur en scène de Résiste, Ladislas Chollat. Elle ne voulait plus chanter elle-même, mais elle expliquait aux jeunes artistes comment chanter ses chansons (…), c’était une sorte de maman énergique. »

Les hommages se sont multipliés dimanche 7janvier. « Si Johnny Hallyday fut pour bien des Français cette figure de grand frère protecteur, France Gall fut assurément leur éternelle petite sœur, dont la fragilité radieuse a accompagné des générations », a ainsi écrit Emmanuel Macron dans un communiqué. La ministre de la culture, Françoise Nyssen, a salué « une icône de la chanson française » qui « a affronté les combats personnels en donnant tout pour la musique ». Julien Clerc a réagi sur Twitter en interpellant celle qui fut pendant cinq ans sa compagne : « France, nous avions 20 ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi. »

Magazine : Le Monde
Par Sylvain Siclier
Date : 9 janvier 2018
Numéro : 22703

Dans le refuge africain de France Gall

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Depuis 1986, la chanteuse France Gall venait chaque année se ressourcer au large de Dakar, au Sénégal, où elle avait une petite maison Nous avons rencontré ses amis de Ngor.
Depuis 1986, la chanteuse France Gall venait chaque année se ressourcer au large de Dakar, au Sénégal, où elle avait une petite maison Nous avons rencontré ses amis de Ngor.

Depuis 1986, France Gall venait chaque année se ressourcer au large de Dakar, au Sénégal, où elle avait une petite maison.

Nous avons rencontré ses amis de Ngor.

« Nulle part ailleurs, je ne pourrais rentrer chez moi en trois minutes en pirogue. Nulle part ailleurs je ne me sentirais aussi tranquille à marcher la nuit dans le noir. Nulle part ailleurs je ne serais autant en harmonie avec la nature et ses éléments. »

C’est avec ces mots que France Gall décrit l’île de Ngor dans « Le berger de l’ile de Ngor », un livre écrit par le peintre local Abdoulaye Diallo, voisin et ami de la chanteuse.

C’est en 1986 que France Gall découvre, avec son mari Michel Berger, la petite île de Ngor, située à 400 mètres de Dakar. Une île « encore à l’état sauvage avec seulement quelques cabanons et des plages vides » comme la décrit France Gall, dont elle tombe aussitôt amoureuse au point d’y acheter une maison et de s’y rendre deux à trois fois par an.

Mais c’est surtout après le décès de sa fille, Pauline, en 1997, que ses liens avec Ngor se resserrent Dans sa petite maison jaune fleurie aux volets verts, qui jouxte l’océan atlantique, la chanteuse française retrouve la sérénité.

« Elle me disait : Je fais tout pour être là le 18 décembre (NDLR date du décès de sa fille) parce qu’ici j’ai l’oxygène pour me ressourcer, raconte Abdoulaye Diallo. Sa maison lui parlait et il lui arrivait d’avoir envie de rentrer dans l’eau. » Ensemble, ils avaient créé l’association des amis de l’île de Ngor pour venir en aide aux plus démunis.

De sa générosité discrète, notamment envers les artistes, toute l’île de Ngor en témoigne unanimement. « Quand un artiste frappait à sa porte, elle l’accueillait toujours. Elle achetait des petits objets à tout le monde pour aider le commerce local », témoigne Alioune Thiaw, un vendeur de tissus batik qui tient une échoppe à quelques mètres de la maison de la star française. En 2007, France Gall avait créé trois classes dans l’école maternelle du village. Mais ses actions n’étaient jamais revendiquées. « Elle faisait énormément de bien autour d’elle tout en cachant que cela venait d’elle », renchérit celle que France Gall surnommait affectueusement « Maman Hawa », une vendeuse de petits bijoux et de fruits à laquelle la chanteuse était très attachée.

A Ngor, France Gall vivait discrètement, sortant très peu de chez elle, racontent ses amis. « Elle fuyait les photographes et les touristes, raconte Alioune Thiaw. Elle m’achetait des pulls à capuche, qu’elle portait avec un chapeau pour passer inaperçue ». Ses rares sorties, c’était pour aller faire ses courses ou voir son ami sculpteur Joe Ouakam, un artiste sénégalais qu’elle affectionnait, décédé en avril dernier.

Dans son refuge africain, France Gall passait des heures à contempler l’océan depuis son jardin ou assise sur le petit banc de pierre de la plage.

« Elle prenait aussi soin d’animaux qu’elle recueillait, précise Alassane Koné, le gardien de sa maison depuis 2010. Elle aimait particulièrement les chatons. Et elle s’occupait aussi beaucoup de son jardin, elle désherbait … C’était madame propre ».

A notre arrivée, Alassane, ému, était en train d’écouter « Ella, elle l’a » …

“Elle se faisait souvent livrer ses repas depuis son restaurant, le Noflay Beach, situé aux Almadies (NDLR, sur la côte). Mais elle aimait cuisiner parfois. Sa spécialité, poisson grillé et pommes sautées. Elle me réservait toujours une assiette et je n’oublierai jamais sa gentillesse.”

C’est une sœur, une amie, une bienfaitrice mais surtout une des leurs que pleurent aujourd’hui les habitants de Ngor. « Quand on était sur le pas de sa porte et qu’elle voyait des blancs arriver, elle fuyait. Elle tenait à sa tranquillité et préférait être avec des personnes d’ici. Elle appréciait la qualité des relations humaines ici; la gentillesse et la tolérance des gens de ce village », raconte Joel Mornet son voisin depuis six ans.

Journal : Le Parisien (91)
De notre correspondante à Dakar (Sénégal) / Texte et photos : Salma Niasse
Mard 9 janvier 2018
Numéro : 22814

Merci à Elisabeth.

C’était notre France (Presse) Aujourd’hui en France

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Une cascade de tubes ! On n’échappe pas à son destin.

Lorsqu’elle remporte le concours de l’Eurovision en 1965 avec « Poupée de cire, poupée de son », elle n’a pas encore 18 ans et s’est présentée sous la bannière du Luxembourg.

Mais derrière leur poste, les Français s’en moquent et adoptent la toute jeune chanteuse. Elle s’appelle tout de même France ! Ce qu’ils ignorent alors, c’est que la lauréate vit une des pires journées de sa carrière : son petit ami de l’époque, Claude François, jaloux de son succès, vient de l’abandonner. Ils ne savent pas non plus que France s’appelle en réalité Isabelle Gall, mais qu’elle a dû adopter à contrecœur un nouveau prénom pour éviter de rentrer en concurrence avec une autre vedette de l’époque, Isabelle Aubret. Un choix contraint qui participera pourtant à la relation exceptionnelle de cette artiste avec son public et plus largement notre pays. Une liaison rythmée par une cascade de tubes qui a traversé les décennies, enjambé le siècle et réuni plusieurs générations. Stéphane Albouy


« Y’a comme un goût amer en nous. »

Hier matin, on a tout de suite pensé à cette phrase, à cette chanson, « Évidemment ». Évidemment. Un morceau de 1987 sur l’absence, le deuil, la mort de l’ami Daniel Balavoine, chanté par France Gall, écrit par Michel Berger, complices éternels. Oui, y a comme un goût amer en nous, à la pensée que France Gall est morte, des suites d’un cancer à l’âge de 70 ans, quelques semaines après Johnny, plusieurs mois après Bowie, Prince.

Avec elle, une fois de plus, c’est un peu de nous qui s’en va, les refrains que l’on a chantés à tue-tête, nos boums au son de « Résiste » ou de « Babacar » où l’on imitait la façon de bouger de la chanteuse. « On danse encore sur les accords qu’on aimait tant… Mais pas comme avant », dit aussi la chanson « Évidemment ». La musique pour soigner les peines, pour surmonter les douleurs, pour toujours choisir la vie. « Faisons taire les mélancoliques, avec notre propre rythmique et notre joie », chantait justement France Gall dans « Musique ». Une vie de succès et de combats.

Sois belle et chante.

France Gall détestait ses débuts. « Je les effacerais bien, ces dix premières années de carrière », nous confiait-elle en 2004 à l’époque de la sortie de son intégrale où ne figuraient pas ses premiers enregistrements : « Sacré Charlemagne » (1964), écrite par Robert Gall, son père, auteur notamment de « la Mamma » pour Aznavour, et « Poupée de cire, poupée de son », écrite par Serge Gainsbourg, qui lui avait permis de gagner l’Eurovision en 1965 pour le Luxembourg.

Le public découvre alors une jeune fille bien sage, compagne de Claude François pendant quelques mois, dépassée par ce qui lui arrive. « A 16 ans, au lieu d’aller en classe, je participais à des émissions, des séances photo alors que je ne voulais pas me montrer. J’avais le sentiment d’être violée en permanence. » Un malentendu à son paroxysme sur « les Sucettes » ambiguës, écrites avec malice par Serge Gainsbourg dont l’interprète ne saisit pas tout de suite le double sens. « J’ai été humiliée par cette chanson. Cela a changé mon rapport aux garçons. » Sa carrière aurait pu ne pas s’en remettre.

Sauvée par l’amour.

Et Michel Berger est arrivé, en 1973. A l’époque, France Gall est dans le doute. « Plus personne ne voulait miser un kopeck sur moi. » Après Claude François puis Julien Clerc, la chanteuse tombe encore amoureuse d’un chanteur. Musicalement d’abord, en entendant l’un de ses morceaux, puis en le rencontrant par hasard dans une radio. Elle lui fait écouter les compositions que lui prépare son label. « C’est complètement nul », lui répond Berger. Enfin quelqu’un qui pense comme elle. Ils commencent à travailler ensemble pour le prémonitoire « La Déclaration d’amour », en 1974. « J’ai eu un sentiment d’apaisement la première fois que je me suis assise au piano avec lui. »

Ils s’aiment, se marient en 1976, ne se quittent plus et enchaînent les triomphes. « Musique », « Si, maman si » en 1977, « Viens je t’emmène » en 1978, « Starmania » en 1979, « Il jouait du piano debout » en 1980, « Tout pour la musique », « Résiste » en 1981, puis « Débranche ! » en 1984, ou encore « Ella, elle l’a » en 1987. Avec toujours cette façon de faire swinguer sans complexe le français, à la manière de la pop anglo-saxonne. Berger a trouvé son interprète idéale et Gall le complice dont elle rêvait. « On était d’accord sur tout. »

France … Afrique

C’était en 1985. Dans la foulée du Band Aid en Angleterre, les artistes français se mobilisent contre la famine en Éthiopie au sein du collectif Chanteurs sans frontières. France Gall et Michel Berger font partie des premiers à reprendre le refrain « Loin du cœur et loin des yeux ». Avec leur pote Daniel Balavoine et le comédien Richard Berry, ils fondent Action Écoles, où des élèves des établissements français récoltent des fonds pour financer des projets destinés à lutter contre la famine en Afrique.

Une mobilisation solidaire sans précédent qui permet à la chanteuse de créer un vrai pont avec le Sénégal. C’est là-bas qu’elle croise Babacar, gamin au cœur d’un de ses plus gros tubes des années 1980. Elle passera une partie de son temps après la disparition de Michel Berger sur l’ile de Ngor, au large de Dakar. « Là-bas, je suis dans la nature, j’aime vivre dehors, expliquait l’artiste. Ici, à Paris, je ne suis pas à l’aise à l’extérieur, par peur des paparazzis. »

Des rires et des larmes

Le succès ne fait pas tout. Si, à la scène, le couple Berger-Gall est solaire, à la ville, il doit faire face à la maladie de sa fille Pauline, atteinte de mucoviscidose. Une souffrance que l’on ressent à travers le ton plus grave de l’album « Babacar », sorti dans les bacs en 1987, le plus gros succès de France Gall avec 1 million d’exemplaires vendus. « C’était épouvantable de parler du disque sans pouvoir raconter les vraies raisons de ce côté sombre, expliquera la chanteuse. Il y avait un décalage terrible entre l’artiste comblée et la maman déchirée. Cela se voyait sur nos visages, nous étions moins gais sur les photos. »

France Gall arrête la musique pour s’occuper de Pauline, alors âgée de 9 ans.

« La quarantaine arrivait aussi, et avec la maladie de notre fille, vieillir signifiait que nous allions vers la tragédie. » Le premier drame n’est pas celui qu’elle imagine. En 1992, Michel Berger est terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 44 ans alors qu’il vient d’enregistrer un album en duo avec France. Pauline disparaît en 1997. Elle avait 19 ans.

La vie et rien d’autre

France Gall résiste, trouve l’énergie pour surmonter la mort et la maladie alors qu’on lui diagnostique un cancer du sein peu après la mort de Michel Berger. « Il faut d’abord laisser passer du temps, être seul avec soi-même. On ne peut pas empêcher la peine, le chagrin, il faut les vivre et après sortir de ça. »

France Gall refait sa vie discrètement avec Bruck Dawit, ingénieur du son, arrangeur américain d’origine éthiopienne, rencontré dans les années 1990. Là aussi, comme avec Berger, la complicité passe par la musique. Il travaille sur son dernier album en date, « France », sorti en 1996, où elle chante des nouvelles versions de ses chansons et de celles de Berger. Il l’épaule au moment de la sortie de son intégrale et c’est ensemble qu’ils conçoivent « Résiste », la formidable comédie musicale qui triomphe au Palais des Sports à partir de novembre 2015 et dont elle envisageait une suite. Une façon de faire vivre son répertoire et celui de Michel, son fils, Raphaël Hamburger (le vrai nom de Michel Berger), 36 ans, producteur musical, reprendra le flambeau « J’espère continuer à être créative, à aimer la vie et à l’honorer. Puisque je suis heureuse de me réveiller le matin », nous avait-elle confié il y a deux ans. Des interviews rares mais toujours intenses, dans sa maison parisienne où continuait de trôner le piano de Michel Berger, où elle riait aux éclats, enchaînait clope sur clope.

On lui avait fait remarquer un jour qu’il n’y avait pas de tristesse quand elle évoquait son complice disparu. « Ça aide, le temps qui passe, nous avait-elle répondu. Mais si on me proposait de revivre la même vie, je dirais non. La prochaine fois, je demanderai à avoir une vie plus douce. » Par Emmanuel Marolle


« Poupée de cire, poupée de son » – 1965

Certes, il y avait déjà eu « Sacré Charlemagne », l’année précédente. Mais cette chanson composée par Gainsbourg triomphe à l’Eurovision en 1965. Un souvenir douloureux pour l’artiste. « Les musiciens n’avaient pas du tout aimé le côté cavalerie de la chanson. Et moi, je ne l’ai pas vécu comme une victoire parce que j’avais des problèmes de cœur. » Son amoureux de l’époque, Claude François, jaloux de son résultat, se contente de lui dire au téléphone ce soir-là : « Tu as gagné, mais tu m’as perdu. »

« Si, maman si » – 1977

L’une des plus bouleversantes chansons de France Gall, portrait d’une jeune fille morose. « Maman, si tu voyais ma vie … Je pleure comme je ris, mais mon avenir reste gris. Et mon cœur aussi. » Beaucoup s’identifient aux paroles de Michel Berger. L’album « Dancing Disco », où figure la chanson, se vend à plus de 500 000 exemplaires.

« Musique » – 1977

La musique comme échappatoire. L’idée était omniprésente dans les chansons de Michel Berger, que ce soit pour lui dans « La Groupie du pianiste », « Écoute la musique », « La Bonne musique », ou pour France Gall « Il jouait du piano debout », « Tout pour la musique ». Au point d’écrire une chanson baptisée tout simplement « Musique » dont l’introduction de guitare funk et le refrain – « Et que chacun se mette à chanter. Et que chacun se laisse emporter » – restent mythiques.

« Résiste » – 1981

Un tube, interprété le poing serré par une chanteuse toute en énergie. « Si on t’organise une vie bien dirigée où tu t’oublieras vite […] Si tu réalises que la vie n’est pas là. Que le matin tu te lèves sans savoir où tu vas. Résiste. Prouve que tu existes. Cherche ton bonheur partout, refuse ce monde égoïste. » Là aussi, la chanson imaginée par Berger résonne dans une époque en pleine crise.

« Babacar » – 1987

Une chanson symbole. Michel Berger et France Gall y racontent leur rencontre avec une jeune femme et son bébé Babacar, au Sénégal. La maman démunie avait proposé à la chanteuse de ramener son enfant en France. « Avec Michel, on a décidé, plutôt que de le prendre avec nous, de donner un métier à sa mère qui voulait être couturière, nous racontait France Gall en 2015. On lui a payé ses études. Puis une fois qu’elle a eu ses diplômes, je lui ai offert une machine à coudre, donné de l’argent pour acheter des tissus, des fils. Je les avais installés à Dakar. Ensuite, elle a voulu rentrer dans son village et je ne les ai plus revus. » Babacar avait 1 mois à l’époque de la rencontre. Il a 32 ans aujourd’hui.

« Laissez passer les rêves » – 1992

Le dernier tube de France Gall et Michel Berger chanté en duo sur l’ultime album du couple « Double Jeu » imaginé et interprété à deux. « Je remercie le ciel qu’on ait eu le temps de faire ce disque », disait France Gall en 2004. L’album sort quelques semaines avant la mort du musicien en août 1992 et restera comme son testament musical.

Par Emmanuel Marolle

Quelle est votre chanson préférée de France Gall ?
Propos recueillis par Éric Michel

« Résiste »

Le titre convient à mon style de vie et les paroles, comme « Prouve que tu existes », en font à mon sens une chanson engagée. Au-delà des paroles, c’est aussi une chanson avec une musique qui donne la pêche. Et elle donne également envie de danser, comme pas mal de ses autres titres. Anne Kaiser

« Débranche ! »

Je travaille dans une entreprise de télécommunications et il m’arrive d’avoir envie d’entonner cette chanson pour faire un break. Ça m’a fait un coup d’apprendre sa disparition, parce que France Gall, c’est aussi le symbole d’une certaine époque, avec « Starmania » notamment. Marie-Christine Guillaume

« Poupée de cire, poupée de son »

C’est avec cette chanson qu’elle avait gagné l’Eurovision en 1965. Ce morceau rappelle toute une époque, celle des années 1960 avec les couettes. Plus tard, France Gall fut aussi une icône des années 1970. Elle représente beaucoup de choses dans la culture française. Elisabeth Alagon

« Ella, elle l’a »

Il me semble qu’elle a été écrite en hommage à Ella Fitzgerald. C’est une belle mélodie que j’apprécie. Quand j’entends une de ses chansons, je ne zappe pas. J’écoute toujours du France Gall avec plaisir, mais quand je pense à elle, je pense surtout à ma mère qui est beaucoup plus fan que moi. Richard Sartori

« Évidemment »

C’est une chanson que je suis capable de fredonner, même si je ne connais pas les paroles. Je la trouve très jolie. Les souvenirs que j’ai de France Gall sont plutôt liés à mes parents qui l’écoutaient quand j’étais petit. En vacances, il y avait souvent une cassette d’elle qui tournait dans la voiture.

Ils l’ont tant aimée

Richard Berry, acteur avec qui elle a participé à Action Écoles.

Le comédien de 67 ans avait lancé en 1985 avec France Gall, Michel Berger et Daniel Balavoine Action Écoles, opération humanitaire en faveur de l’Afrique. Nous l’avons joint hier au téléphone.

A quoi avez-vous pensé en apprenant la mort de France Gall ?

Richard Berry : Que c’était vraiment très tôt, vraiment très injuste et violent, qu’elle avait encore tant à faire … J’ai aussi pensé à la douleur de cette vie qu’elle a traversée avec les disparitions de Michel (Berger), puis Pauline, sa fille, et aussi à la solitude et à la douleur de son fils Raphaël …

Que retiendrez-vous d’elle ?

Cette belle personne aimait la vie profondément. C’était quelqu’un de bienveillant, une amoureuse de tous les plaisirs de la vie. Et, en même temps, quelqu’un de douloureux et de compassionnel. Les épreuves terribles qu’elle a vécues lui ont donné un regard à la fois blessé et tendre sur le monde, la force de ne pas s’apitoyer sur ce qui n’en vaut pas la peine, mais aussi de s’engager véritablement, comme ce qu’on a fait à un moment en Afrique avec Action Écoles.

C’est alors que vous avez bien connu France et Michel

Je les connaissais avant, mais l’aventure a fédéré une grande amitié avec Michel et France, mais aussi Daniel et Coco Balavoine. Le décès de Daniel nous a soudés, on ne s’est plus jamais quittés. Jusqu’au départ de Michel. Puis de Pauline. France s’est renfermée, recroquevillée sur elle-même. Elle a quitté le monde du show-business pour vivre cachée.

Vous aviez des contacts avec elle ?

De temps en temps, mais on sentait qu’elle n’avait plus envie de communiquer. Le décès de Pauline a été terrible.

Elle n’a jamais voulu faire de cinéma. Vous en aviez parlé avec elle ?

Elle ne se sentait pas du tout comédienne, elle adorait la musique, elle aimait bien être sur scène, et encore, à la fin, ça lui coûtait beaucoup. En fin de compte, je pense qu’elle avait beaucoup de recul sur le métier. C’était dérisoire pour elle. Le plus important c’était la vie, les gens, ses enfants, et ce qu’elle a vécu, cette aventure musicale extrêmement forte avec Michel. Même si elle n’écrivait pas, elle initiait les sujets et exprimait des choses qui lui tenaient énormément à cœur au travers des mots de Michel.

Steevy Gustave, son ex-chorégraphe et ami.

En 1993, il n’était qu’un simple danseur de hip-hop de 23 ans.

Je produisais le premier groupe de RnB français, N’Groove, et j’ai appris que France Gall faisait un casting à Mogador, dit Steevy Gustave. Sur place elle m’a dit : Je vous veux, venez danser avec moi. Cela a commencé comme ça, par hasard C’était pour le Bercy de 1993, juste après le décès de Michel Berger. Elle m’a ensuite proposé de devenir assistant chorégraphe.

C’était une maman pour moi.

Après Bercy, elle a invité tous les danseurs chez elle. J’étais très proche de ses enfants qui étaient toujours avec nous sur la tournée. Peu de temps après, elle m’a proposé de devenir son chorégraphe et de continuer à danser sur scène.

On a enchaîné en 1994 avec le spectacle Pleyel. On s’est ensuite retrouvés à Los Angeles pour l’album France, avec les musiciens de Prince, et les choristes de Stevie Wonder.

Plus tard, après le décès de sa fille Pauline, on est partis avec elle à Dakar, elle nous a emmenés à Ngor.

Elle nous appelait ses gardes du cœur.

Marie Poussel

Ladislas Chollat metteur en scène de « Résiste »

Elle souhaitait partager les chansons de Berger avec la nouvelle génération, elle n’était pas dans la nostalgie, mais dans la transmission », témoigne Ladislas Chollat, 42 ans, qui a monté « Résiste » en 2015, le spectacle auquel France Gall pensait depuis des années et qui lui tenait particulièrement à cœur.

Très présente pendant les répétitions, « elle savait ce qu’elle voulait. Mais sans idées arrêtées, restant ouverte à la discussion pour retenir les meilleures idées ».

Pendant deux ans, il partage son « intimité de création ». Et cette « femme incroyablement positive et extraordinairement vivante » finit par se confier à lui. « Quand elle ouvrait son cœur et son monde, elle le faisait avec une grande générosité. Elle m’a dit avoir trouvé la paix par rapport à ses drames. »

Il était question d’un « Résiste 2 ».

Ladislas Chollat l’a relancée il y a quelque temps. « Pas tout de suite, m’a-t-elle répondu, elle était sur d’autres projets … Cette tornade de vie se projetait vers l’avenir »

S.H.

L’émotion sur Twitter

Dès 11h10. Hier, les messages d’inconnus et de personnalités ont envahi Twitter après l’annonce de la disparition de France Gall. « France, nous avions 20 ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi », écrit Julien Clerc, qui fut le compagnon de la chanteuse.

« Ton cœur est gravé dans tes chansons … pour l’éternité. Adieu poupée de cire », note le chanteur Amir, qui a représenté la France au concours de l’Eurovision en 2016.

« Sûrement France Gall est-elle heureuse de retrouver Michel Berger au Paradis blanc », écrit Louane.

Même la Fédération française de rugby poste une photo de l’artiste disparue où elle pose avec un ballon ovale « Il y a eu beaucoup de France/Galles. Mais il n’y avait qu’une seule France Gall. »

« Merci d’avoir bercé mon enfance avec tes chansons et de m’avoir redonné l’espoir quand je l’avais perdu », confie quant à elle une internaute. « France Gall c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, ça veut dire beaucoup », ajoute un autre.

Une personnalité « engagée »

En pleine commémoration des trois ans de l’attaque terroriste contre « Charlie Hebdo », la dessinatrice Louison remarque dans son tweet où s’affichent les paroles « Résiste, prouve que tu existes » : « Chère France, quelle idée de nous quitter aujourd’hui. Tes mots résonnent et résonneront encore plus fort. »

Au sein de la classe politique, les commentaires abondent aussi. « Elle laisse des chansons connues de tous les Français et l’exemple d’une vie tournée vers les autres », salue Emmanuel Macron. Sur la même longueur d’onde, François Hollande et Nicolas Sarkozy évoquent la personnalité « engagée ». « Ils ont de la chance les anges, ils viennent d’être rejoints par une étoile, écrit le secrétaire d’État Christophe Castaner. S’ils pouvaient lui dire quelques mots d’amour de ma part ce serait chouette ». Carine Didier

Magazine : Aujourd’hui en France
Par Stéphane Albouy / Emmanuelle Marolle / Eric Michel / Sylvain Merle / Carine Didier
Date : 8 janvier 2018
Numéro : 5897

France Gall, l’icône de la génération yéyé, est décédé en France (Presse) Espagne 🇪🇸

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France Gall, l'icône de la génération yéyé, est décédé en France, par Juan Pedro Quiñonero, correspondant à Paris.
France Gall, l'icône de la génération yéyé, est décédé en France, par Juan Pedro Quiñonero, correspondant à Paris.
France Gall, l'icône de la génération yéyé, est décédé en France, par Juan Pedro Quiñonero, correspondant à Paris.

Celle qui a gagné le Festival de l’Eurovision en 1965, est morte à 70 ans à Paris.

Après une longue maladie, France Gall (70 ans) est morte ce dimanche matin. Elle eut des jours de gloire entre 1964 et 1980, et puis elle s’est éloignée de la scène, installée sur le podium des anciennes jeunes « idoles » du pop/yéyé français.

Petite fille, fille et, compagne et épouse de musiciens d’une certaine renommée, France Gall devint célèbre avec deux chansons, « Sacré Charlemagne » (1964) et « Poupée de cire, poupée de son » (1965), avec laquelle elle a gagné le prix de l’Eurovision.

Le magazine hebdomadaire « Salut les copains » (1962-2006), mené par deux grands maîtres, Frank Ténot et Daniel Filipacchi, était devenu le porte-parole d’une génération de jeunes révélations de la musique locale qui tranchait avec la chanson française traditionnelle en s’inspirant des modèles nord-américains : Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Claude François, Julien Clerc, Françoise Hardy, entre autres, ont incarné la génération yéyé, ainsi définie pour la première fois par l’essayiste Edgar Morin dans un légendaire article publié au mois de juin 1963 dans le journal “Le Monde”.

France Gall n’a pas seulement appartenu à cette génération : elle a été la compagne de personnalités éminentes, comme Claude François et Julien Clerc. Des histoires d’amour qui n’ont pas beaucoup duré ; pendant ce temps, elle a commencé à collaborer avec un compositeur et chanteur d’une autre envergure, Serge Gainsbourg, auteur d’autres chansons largement connues, dont « Les sucettes » dont le succès eût quelque chose de très équivoque : la chanson évoque une fellation plus au moins imaginaire.

Changement de bord

France Gall a continué à avoir du succès, avec des chansons comme « La déclaration d’amour » (1974), « Ça balance pas mal à Paris » (1976), « Si maman si » (1977), « Il jouait du piano debout » (1980), « Résiste » (1980), « Babacar » (1987), « Évidemment » (1987), « Ella, elle l’a » (1987), « La chanson d’Azima » (1988).

La vie de la chanteuse change quand elle a fait la connaissance de Michel Berger, musicien et chanteur, lui aussi parolier et compositeur de beaucoup de chansons à répertoire, non seulement pop/yéyé.

La mort prématurée de Michel Berger, en 1992, et de sa fille, cinq ans plus tard, a accéléré le la chute de la chanteuse, enfermée dans un limbe duquel elle n’est jamais sortie malgré de considérables efforts. Les premiers et grands succès sont restés très loin. Le triomphe et la célébrité posthume de Michel Berger ont transformé sa veuve en un fantôme d’elle-même.

La comédie musicale « Résiste » (2015) a donné à nouveau l’illusion, temporaire, jusqu’à ce qu’elle commence à souffrir d’un cancer du sein en 1993, un an après la mort de son époux. En 2009, elle a encore fait une « nouvelle version » de “Starmania”, la comédie musicale de son époux, sortie en 1979. Les années ont passées.

Elle n’avait pu, il y a quelques semaines, assister aux cérémonies nationales en hommage à Johnny Hallyday ; pour être hospitalisée le 19 décembre dernier à l’Hôpital américain de Neuilly, où on lui a diagnostiqué une infection pulmonaire grave et elle est décédé le dimanche au matin.

Claude François, Julien Clerc et Michel Berger lui ont consacré des chansons sentimentales, en souvenir de leurs relations amoureuses. Avec elle, une autre figure emblématique de la génération yéyé disparaît.

Magazine : ABC (Espagne)
Par Juan Pedro Quiñonero
Article en espagnol
Traduction : Fanbabou47
Date : 8 janvier 2018
Numéro : 37 265

Muere la cantante France Gall

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Icône de la génération yéyé qu’elle décida par la suite de renier, France Gall est décédée à Paris à 70 ans d'un cancer contre lequel elle s'est battue pendant deux ans.
Icône de la génération yéyé qu’elle décida par la suite de renier, France Gall est décédée à Paris à 70 ans d'un cancer contre lequel elle s'est battue pendant deux ans.

La France yéyé perd son icône France Gall. La chanteuse France Gall est morte

Icône de la génération yéyé qu’elle décida par la suite de renier, elle est décédée à Paris à 70 ans d’un cancer contre lequel elle s’est battue pendant deux ans.

La chanteuse France Gall, icône de la France yéyé, est décédée hier dimanche à l’âge de 70 ans à Neuilly-sur-Seine, riche banlieue Parisienne, suite aux complications d’un cancer qu’elle combattait depuis deux ans, selon ce qui a été expliqué par sa représentante dans un communiqué de presse. Un mois après le décès de Johnny Hallyday, un autre mythe de cette époque – époque où il reste de moins en moins de protagonistes – est parti : ces nostalgiques années soixante où des chanteurs adolescents, coiffés avec des grandes bananes et habillées en mini jupes trop courtes pour la morale dominante, avaient réussi révolutionner la musique et la société de leur temps.

Dans ce contexte, chaque chanteur interprétait un personnage. Sylvie Vartan était le soleil. Françoise Hardy était l’ombre. Avec son timbre enfantin et sa frange persistante, France Gall était probablement la moins « classable » : elle répondait au stéréotype théâtral de jeune fille ingénue, mais avec un regard teinté d’une inexplicable mélancolie, comme si elle devinait déjà ce que la vie lui réservait.

La chanteuse est née en 1947 à Paris, dans une famille où étaient nombreux les interprètes et compositeurs. Son père était Robert Gall, qui écrivit des chansons pour Édith Piaf et Charles Aznavour ; et son grand-père maternel était Paul Berthier, fondateur d’une célèbre chorale religieuse qui a par la suite inspiré le film Les choristes. Son prénom de baptême était Isabelle, mais elle fut obligé de le changer pour ne pas être confondue avec Isabelle Aubret, une autre chanteuse à succès de l’époque (qui en réalité s’appelait Thérèse). Comme dans toute fiction, il n’était pas possible de compter avec deux personnages ayant le même prénom. France Gall débute en 1963, à 16 ans, avec Ne sois pas si bête, chanson qui triomphe dans le programme Salut les copains, vivier du mouvement yéyé. Un an plus tard, sa rencontre avec Serge Gainsbourg, encore inconnu du grand public, est récidive : il lui a écrit des tubes comme N’écoute pas les idoles et Laisse tomber les filles ; suivis de Sacré Charlemagne, chanson enfantine et quelque peu pénible que lui avait écrit son père et qu’elle n’a jamais apprécié, mais qui s’est vendu à deux millions d’exemplaires.

La consécration est arrivée en gagnant le Festival de l’Eurovision en 1965, où elle a représenté le Luxembourg avec une autre chanson de Gainsbourg, Poupée de cire, poupée de son, qui l’a convertie par la suite en Star sur tout le continent. La grande étape yéyé est arrivée à sa fin avec le scandale provoqué par Les sucettes, une autre chanson de Gainsbourg, toujours accro aux doubles sens, portant sur une fille qui aime sucer les sucettes à l’anis. Gall, qui n’avait pas capté les références voilées aux fellations, dit qu’elle s’est sentie trahie et humiliée. « Je n’aime pas susciter le scandale. Je veux qu’on m’aime », expliquait France Gall, convertie en Lolita malgré elle. Plus tard, elle n’a pas hésité à renier ces années-là. « J’effacerai cette période. J’ai gardé d’elle un souvenir de malaise. Je n’avais pas choisi de chanter ni de me montrer. Les chansons ne m’allaient pas, même si j’adore celles de Gainsbourg. Pour les autres je n’étais qu’un personnage louche avec une personnalité embrouillée », elle avait expliqué au journal Le Monde en 2004.

L’arrivée des années soixante-dix est accompagnée d’une profonde remise en question, comme pour la plupart des yéyés, transformés en personnages obsolètes. C’est là que commence l’émancipation de cette poupée manipulée, comme une marionnette, par les hommes qui l’entouraient. Après une courte collaboration avec Giorgio Moroder dans sa période discographique plus primitive ; ce fut sa rencontre avec le jeune compositeur Michel Berger, lié de manière lointaine à la famille yéyé, ce qui donna de l’élan à sa carrière. En 1974, La déclaration d’amour marque le début d’un nouveau cycle musical et sentimental : deux ans plus tard, ils se sont mariés. « Je suis né quand j’ai rencontré Michel, un peu comme la Belle aux Bois Dormant », avait l’habitude dire France Gall. Le reste de sa trajectoire musicale est liée à Berger, avec qui elle enregistre des tubes des années soixante-dix et quatre-vingt, comme la comédie musicale Starmania et des chansons comme Musique, Si maman si, Évidemment ou Ella elle l’a, hommage à Ella Fitzgerald qui avait triomphé dans la France de Mitterrand. De cette époque on se souvient aussi de son engagement avec le continent africain : elle a participé à de nombreuses causes humanitaires et elle avait acheté une maison à Dakar, où elle passait de longs séjours.

Une fin tragique

La mort de Michel Berger en 1992, victime d’une crise cardiaque à l’âge de 44 ans, a chamboulé sa vie. Ce malheur est suivi, seulement un an après, d’un cancer au sein et, en 1997, de la mort de sa fille Pauline. C’est alors que France Gall décide de mettre fin à sa carrière. Elle n’est plus jamais montée sur scène, à l’exception d’une fois : en 2000 elle avait accepté de chanter avec Johnny Hallyday une chanson signée Michel Berger, Quelque chose de Tennessee. En 2015, elle a coécrit la comédie musicale Résiste, hommage à Michel Berger, qui reprenait le titre de son plus grand succès ; le dernier signe d’une chanteuse plus influente de ce que l’histoire officielle a voulu raconter.

Référence pour les nouvelles générations

France Gall a été une référence, pas toujours avouée, pour les différentes générations de chanteurs français, de Lio dans les années quatre-vingt – qui avait triomphé avec des chanson comme Banana Split et dont son plus grand succès fut Amoureux solitaires – aux jeunes chanteurs d’aujourd’hui comme Fischbach ou Juliette Armanet, qui revendiquent la variété française dans sa version plus sophistiquée. « Ce qu’on aime des chansons de Berger et Gall ? » Il y avait quelque chose de profondément naïf et sincère en elles. C’est à nous de faire vivre à nouveau cet élan de sincérité et de vraie émotion”, a déclaré Juliette Armanet en février dernier.

Opinion – LES MALICIEUX PAROLIERS LOCAUX – par Sabino Méndez (guitariste et chanteur)

France Gall nous offre une vue panoramique parfaite de la manière dont a été digéré en Europe la vague Beatles qui avait frappé la musique populaire au début des années soixante. Elle était issue d’une famille d’artisans musiciens du Paris nocturne de la fin des années cinquante ; une ambiance dans laquelle se mélangeaient les vieux chansonniers existentialistes avec les jazzmen français d’après-guerre et les jeunes bêtes comme le pianiste Serge Gainsbourg. Tous, à partir du succès du groupe de Liverpool, se sont rendu compte de l’immense marché musical qui était en train de naître à cause de la prospérité économique des adolescents. Sans ménagements, ils se sont mis à écrire dans sa langue des refrains accrochant et des mélodies alléchantes, dans lesquelles ils inséraient des détails venant d’une formation intellectuelle plus complexe que celle des musiciens pop. Le mélange fut efficace et laissa place au mouvement yéyé, qui prit son ironique nom du refrain de She loves you de Beatles.

De nombreux artistes français ont juste fait des adaptations de tubes anglo-saxons, mais pas France Gall. Étant fille d’un bon parolier, Robert Gall, et ayant en tant que manager son autre parolier, Maurice Tézé, les premiers enregistrements de France Gall combinent des refrains addictifs et des textes qui cherchent à faire un tour de vis au superficiel.

Le succès en plus, à cette époque, de la Lolita de Nabokov en version cinématographique de Kubrik, fut le dernier trait définitif qui expliquerait son apparition fulgurante au début des années soixante. Avec cette image de poupée blonde de seize ans, elle a commencé à enregistrer tout un tas de chansons (N’écoute pas les idoles, Poupée de cire, poupée de son, Laisse tomber les filles, etc.), en grande partie de Gainsbourg, qui opposent dans la même image musicale le stéréotype de simplicité adolescente avec la sophistication d’instrumentations baroques et infectieuses. Un type d’oxymore musical que des artistes comme Karina ont essayé de garder en Espagne. Cette ambivalence entre l’innocence et l’insinuation, marque de la maison, l’ont conduite à cogner avec Gainsbourg, quand ce malin lui mit, sans le savoir elle, une ingénue mélodie (Les sucettes) qui était en réalité une farce sur la fellation.

Après ses tubes uniques des années soixante, elle a continué dans un digne mainstream francophone qui ne se lassait pas de clins d’oeils à la complexité intellectuelle, par exemple en proposant à Godard de diriger un clip. Des clins d’oeils, tout de même, très timides, qui ne l’ont jamais dissuadé de son rôle de dame pop de la chanson française.

Magazine : El País (Espagne)
Par Álex Vicente
Article en espagnol
*Traduction : Fanbabou47
Date : 8 janvier 2018
Numéro : 14 792

France Gall a rejoint le paradis blanc

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Un mois après la mort de Johnny Hallyday, c’est une autre figure de la culture populaire musicale des années 1960 qui disparait avec le décès de France Gall, hier.
Un mois après la mort de Johnny Hallyday, c’est une autre figure de la culture populaire musicale des années 1960 qui disparait avec le décès de France Gall, hier.

Un mois après la mort de Johnny Hallyday, c’est une autre figure de la culture populaire musicale des années 1960 qui disparait avec le décès de France Gall, hier.

La chanteuse, protégée de Serge Gainsbourg puis muse de Michel Berger, son compagnon, incarnait l’insouciance des Yéyés.

Marquée par des drames familiaux, elle s’était éloignée de la scène au cours des années 1990.

inoubliable interprète de « Poupée de cire, poupée de son » et « Résiste », la chanteuse France Gall est morte hier matin a 70 ans de la récidive d’un cancer, entrainant une pluie d’hommages à cette artiste qui avait su traverser les générations.

« Si Johnny Hallyday fut pour bien des Français cette figure de grand frère protecteur, France Gall fut assurément leur éternelle petite sœur, dont la fragilité radieuse a accompagné des générations », a réagi Emmanuel Macron dans un communiqué.

Sa rencontre avec Michel Berger en 1973 aura été déterminante : la « poupée » naïve des sixties trouve avec lui une nouvelle maturité, en tant que muse, épouse et interprète pendant près de 20 ans.

(Article incomplet)

Magazine : Le Dauphiné libéré
Date : 8 janvier 2018
Numéro : A05

France Gall, tout pour la musique

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Disparition de France Gall / 9 octobre 1947 - 7 janvier 2018 / Elle nous manquera, évidemment. Adieu, France.
Disparition de France Gall / 9 octobre 1947 - 7 janvier 2018 / Elle nous manquera, évidemment. Adieu, France.

Disparition de France Gall
9 octobre 1947 – 7 janvier 2018
Elle nous manquera, évidemment.
Adieu, France.

Quand on porte un prénom comme le sien (même si on s’appelle Isabelle et que « France » vous a été imposé par votre maison de disques …), il vient un jour où l’on se croise dans le miroir, où l’on croise la France. La jeune Gall, issue d’une famille de musiciens (son grand-père Paul Berthier avait fondé les « Petits Chanteurs à la Croix de Bois » et son père Robert Gall était chanteur et parolier) croise très vite cette renommée française.

Star de la période yéyé dans les années 60, à l’égal de Sylvie Vartan ou de Françoise Hardy, elle remporte l’Eurovision en 1965 avec la chanson de Serge Gainsbourg « Poupée de cire poupée de son ». Mais c’est plus tard, dans les années 70 et 80, lorsqu’elle sera en duo dans le travail puis dans sa vie avec Michel Berger que la France va vraiment se mettre à aimer France.

C’est quand France Gall susurrera qu’elle a « besoin d’amour » que les Français lui en donneront et c’est quand elle fera sa « déclaration » qu’ils tomberont en pâmoison. Malgré ses malheurs – la perte de sa fille Pauline, de son mari Michel, son cancer – France Gall était restée, bien après sa retraite officielle (prise dans les années 90) une sorte d’icône. Quelqu’un de « libre dans sa tête ». Comme le Diego de cette chanson de Michel Berger que Johnny Hallyday lui a empruntée. Diego, Johnny, France, les voilà tous au « paradis blanc ».

France Gall, tout pour la musique. La chanteuse, muse de Michel Berger, est morte hier. Elle reste la voix de tubes intemporels.

Icône à l’éternel carré blond, dont la grâce et les yeux mutins, le sourire d’égérie aussi discrète que populaire, ont façonné la chanson française depuis les sixties. Avec l’interprète de Résiste, c’est l’une des idoles des années et de la génération yé-yé qui disparaît. Elle s’est éteinte hier, à 70 ans. “Il y a des mots qu’on ne voudrait jamais prononcer. France Gall a rejoint le Paradis Blanc, après avoir défié depuis 2 ans, avec discrétion et dignité, la récidive de son cancer”, annonçait son entourage. Demeurent d’inoubliables tubes. France Gall les a collectionnés. “C’est l’une des dernières stars de la chanson française, c’est pour cela que la France est si émue. Elle avait un charisme irrésistible”, dit le Marseillais Alain Wodrascka qui a écrit sa biographie en 2010 (France Gall, Muse et musicienne).

Née dans une famille de musiciens à Paris en 1947, Isabelle de son vrai prénom, connaît le succès au sortir de l’enfance avec l’élémentaire Sacré Charlemagne – un morceau écrit par son père Robert Gall, parolier qui a signé pour Aznavour La Mamma. Célèbre à 16 ans, gaie, lolita au destin romanesque, France Gall est entrée dans la légende grâce à sa voix acidulée qui “jazze”. Un timbre de miel et un rire cristallin qui permettent à l’espiègle de remporter le concours de !’Eurovision en 1965 avec l’ingénue Poupée de cire, poupée de son. Cette ritournelle intemporelle l’a rendue célèbre jusqu’au Japon, composée par Serge Gainsbourg qui lui offre également Laisse tomber les filles et Les Sucettes, scandale malicieux sur lequel butera leur collaboration.

La belle, qui a entretenu une courte liaison avec Claude François (la rupture a inspiré Comme d’habitude) ou Julien Clerc (Souffrir par toi n’est pas souffrir), donne un nouveau tour à sa carrière après sa rencontre avec Michel Berger en 1973. Le mélodiste dévoile d’autres facettes de son talent (La déclaration, Besoin d’amour, Ella, elle l’a, Il jouait du piano debout) : une métamorphose, une renaissance. Elle retrouve la lumière après une traversée du désert, ils entrent ensemble dans la légende. Muse de Michel Berger, elle devient son épouse et la mère de ses deux enfants, Pauline en 1978 et Raphaël en 1981.

Du couple qu’elle forme avec le brillant auteur-compositeur, elle confiait à La Provence en 2015 : « Notre histoire est unique au monde. Ça n’a jamais existé, sur cette longueur, parce que c’est toute une vie, c’est 18 ans ensemble jusqu’à sa disparition. Et sur ces 18 ans, il a fait tout ce qu’on connaît. Je faisais tout, aussi, pour lui permettre de travailler tranquillement. Ce qui lui a permis de créer énormément. Il avait ce don. Ses chansons sont intemporelles parce que c’est de la beauté pure. Il n’y aura pas d’époque pour les écouter. »

L’ancienne idole des sixties, Cristal de la première version de l’opéra- rock Starmania, enchaîne alors les succès, avec le même naturel, une délicatesse et des engagements qu’elle met au service de l’Afrique (SOS Éthiopie). France Gall n’a pas été épargnée par les drames : outre le décès brutal, en pleine gloire, de Michel Berger à 44 ans en 1992, elle découvre son cancer du sein l’année suivante et perd l’un des deux enfants qu’elle a eu avec Michel Berger, Pauline, emportée par la mucoviscidose en 1997. Après ce choc, et une tournée d’adieux, elle se retire de la scène. « Je n’ai jamais eu envie d’y revenir. Quand j’ai commencé à 16 ans, la première question qu’on m’a posée c’est : « Est-ce que vous chanterez pendant longtemps ? »

À cette époque-là, je répondais : « Dans 5 ans, je m’arrête. Plus tard, je pensais que je m’arrêterais à 50 ans. Et la vie m’a fait arrêter, sans que je le désire, à 49 ans et demi. Après cela, je n’ai plus jamais eu envie de remonter sur scène », avouait -elle en 2015, sortant du silence pour défendre la comédie musicale Résiste. Pourtant, sa voix faisait, Évidemment, vibrer et rimer toute sa vie à la musique.

Tout pour la musique.

Réactions

« France Gall a traversé le temps grâce à sa sincérité et sa générosité (…) Si Johnny Hallyday fut pour bien des Français cette figure de grand frère protecteur, France Gall fut assurément leur éternelle petite sœur, dont la fragilité radieuse a accompagné des générations. »
EMMANUEL MACRON

« France, nous avions 20 ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi. » JULIEN CLERC

« Elle avait choisi la discrétion et nous a quittés sur la pointe des pieds … Ceux qui ont grandi sur les chansons de France et Michel, n’oublient rien. » HÉLÈNE SÉGARA

« Quelle tristesse de perdre France Gall, sa voix, son talent, son rire, ses yeux brillants. Ayons une pensée émue pour son fils Raphaël. » NAGUI

« Il y a eu beaucoup de France/Galles. Mais il n’y avait qu’une seule France Gall. Alors, dansons encore sur les accords qu’elle aimait tant.” LA FÉDÉRATION FRANÇAISE DE RUGBY, en clin d’œil à son nom de scène.


Magazine : La Provence Alpes
Par Patrick COULOMB
Date : 8 janvier 2018
Numéro : 7513

France Gall, évidemment

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France Gall est morte dimanche à 70 ans. Avec sa voix aux hauteurs acidulées, l'ancienne artiste yé-yé a marqué trente ans de chanson française
France Gall est morte dimanche à 70 ans. Avec sa voix aux hauteurs acidulées, l'ancienne artiste yé-yé a marqué trente ans de chanson française

France Gall est morte dimanche à 70 ans. Avec sa voix aux hauteurs acidulées, l’ancienne artiste yé-yé a marqué trente ans de chanson française, sur des paroles et musique de son mari, Michel Berger, et de Gainsbourg.

Par Charline Lecarpentier

Un jour, on a demandé à Gainsbourg s’il avait quelqu’un de moins de 30 ans à statufier et il a dit quelque chose qui m’a bouleversée : Ce serait France Gall. Ce serait une immense statue en sucre d’orge et tous les enfants viendraient lui lécher les doigts », s’émouvait France Gall dans un entretien de 1968. Cette douce France est décédée d’une récidive de son cancer du sein ce dimanche 7 janvier à 70 ans, après avoir mené la variété française aux bâtons, des fameuses sucettes à l’anis aux commandements assénés de sa voix acidulée : Résiste, prouve que tu existes, Attends ou va-t’en, Laisse tomber les filles …

Serge Gainsbourg puis Michel Berger avaient fourni ces textes à l’impératif à leur muse pour qu’elle les gobe et les redistribue de son ton enfantin aux manières si articulées que la mémoire de la variété française ne s’en est jamais vraiment lassée. L’Europe l’a adoptée le soir de son couronnement à l’Eurovision en 1965, avec le titre Poupée de cire, poupée de son qu’elle défendait sous la bannière du Luxembourg. France Gall était allée se réconforter dans un verre de lait pour se calmer après avoir été huée toute la journée par ses concurrents. Une liqueur lui aurait été d’un plus grand secours puisqu’après l’annonce de sa victoire, piqué dans sa fierté, Claude François faisait pleurer le téléphone de sa loge pour lui annoncer qu’il la quittait. Visage poupin brouillé de larmes, elle était poussée dans la foulée sur scène pour reprendre son tour de chant devant un public européen qui se délecta ensuite sur disques de son « cœur gravé dans ses chansons », en six langues.

Sur le plateau télé des shows du samedi soir des Carpentier, Serge Gainsbourg l’honorera des années plus tard de cette déclaration « J’étais un marginal, en 1964, France Gall m’a sauvé la vie. Puis en 1965 avec l’Eurovision. » A l’heure de leur rencontre, il avait 37 ans et elle 17. Elle était encore la gamine frangée et malléable qui chantait sans comprendre les paroles polissonnes de son Pygmalion. La Lolita malgré elle se serait ainsi enfermée chez elle pendant six mois après avoir enfin saisi la saveur du double sens des Sucettes, dont le goût virait à celui de l’amère trahison du monde adulte. Les « sucettes à l’anis » c’était pourtant bien elle, comme elle le racontait encore récemment. Tous les jours, elle achetait ses lollipops avec sa mère et l’avait raconté à Gainsbourg qui en fit son chou gras. France Gall refusa longtemps d’évoquer cette période yé-yé sinon pour dire qu’elle ne serait pas contre l’effacer purement et simplement. A cette époque où elle était propulsée Lolita en chef de Mademoiselle Age tendre, le « bébé requin » aux dents courtes dit à un journaliste ne pas souhaiter de cette vie de chanteuse plus de cinq ans. Et elle écopa d’une gifle de son producteur.

Isabelle Gall, née en 1947 à Paris, qui change de nom pour la scène, à la demande de son producteur, encore lui, a pourtant foncé dans la chanson pour ne pas redoubler sa troisième et s’assurer par cette fugue d’échapper à la banalité de l’existence. Son grand-père maternel, Paul Berthier, est l’un des créateurs des Petits Chanteurs à la croix de bois quand son père, Robert Gall, s’est détourné de la musique classique pour divertir les soldats à l’hôpital pendant la Seconde Guerre mondiale. Compositeur pour Édith Piaf et pour Charles Aznavour à qui il confie le titre la Mamma, il glisse sa fille dans leurs coulisses.

Enfant de la balle, la petite Babou, ainsi qu’on la surnomme, n’a pourtant pas les poumons du music-hall, moulinant plutôt dans un délice du lisse que le public découvre avec l’antienne Sacré Charlemagne. Les mots sont de son père, et ce morceau exaspère l’Alice qui voudrait choisir elle-même ses flacons et effluves. Elle évite autant que possible cette chanson lors de ses concerts. Pendant cette ère « Salut les copains » faussement rose bonbon, les comptines de Gainsbourg dans lesquelles elle ne se devine pas mais qui popularisent leur auteur, l’agressivité de l’exposition médiatique qu’elle subit, les mains aux fesses, les « A poil! » qui lui sont jetés lors des concerts, les questions paternalistes d’un Philippe Bouvard, ou la mise en scène de sa performance de J’ai retrouvé mon chien en minijupe avec des pépés et des clochards au bout des laisses sur un plateau télé lui donnent des envies d’ombre.  

A 20 ans, la chanteuse yé-yé, baby pop à l’humeur mouais-mouais, a une montée acide avec l’avant-gardiste Teenie Weenie Boppie, bad trip superbement clippé, charge anti-LSD signée Gainsbourg, boudée par les charts. Après avoir dit oui à toutes les propositions de pubs Filipacchi pour Salut les copains, Mademoiselle Age tendre, posant avec des rondelles de concombre sur le visage, pour s’assurer la sécurité financière ainsi qu’à ses parents, elle s’isole à la campagne près de chez eux. Quand elle était enfant, ils faisaient tourner du jazz sur la platine. C’était là son premier point d’accroche avec son étoile Berger. Michel de son prénom, Hamburger de son vrai nom, qui lui offre une seconde carrière après leur rencontre en 1973, dans les studios d’Europe 1, à la demande expresse de France Gall. A Libération, elle confiait : « La groupie du pianiste, c’est moi. J’ai été la femme et la chanteuse la plus heureuse du monde »

C’était en 2002, elle commémorait les 10 ans de la mort de celui qui devient son mari et le père de ses deux enfants. Il est le dompteur avec son piano twisté de ses hauteurs acides autant que de son chant le plus badin. Il scelle leur tandem en 1976 en lui écrivant la Déclaration, qui paraît en 45 tours puis sur l’album France Gall, celui d’un virage plus à son image, à la pochette pas sexy pour un sou. En salopette et chemise, elle remet la poupée de son dans sa boîte l’année où sort l’Homme à la tête de chou de son ancien mentor.

Son ancien flirt Julien Clerc chante en 1975 à son sujet Souffrir par toi n’est pas souffrir. Mais ce sont Presley et Sinatra qui en reprenant le Comme d’habitude de Claude François, écrit pour une France Gall décidément plus fatale que fœtale, chanteront sans le savoir à son sujet dans les mirifiques proportions de succès que l’on sait.

A son tour de mettre le cœur sur la table, avec les mots de Michel sur Comment lui dire ?

La même année 1976, elle est du casting d’Émilie ou la Petite Sirène sur TF1, série musicale écrite par Berger qui réunit dans la lucarne de la majorité des Français au choix de chaînes limitées autant Christophe qu’Eddy Mitchell, Françoise Hardy et Rod Stewart … Les prémices de la génération Starmania sont là, elle devient forcément l’une des voix de ladite aventure avec la première formation comprenant Daniel Balavoine, Diane Dufresne et Fabienne Thibeault. On lui confie le titre Monopolis sur des années 2000 assez justement anticipées « Tout autour de la terre/ On prend les mêmes charters/ Pour aller où le ciel est bleu ». Sa voix devient inséparable de Berger et ses accords convulsifs au piano. Ne pas se méprendre toutefois, Il jouait du piano debout (« et pour moi, ça veut dire beaucoup »), tube de 1980 sur l’album Paris, France, évoque entre les lignes Elton John, avec qui elle chantera en duo bien plus tard. Avec Ella, elle l’a, Babacar en 1987, le Paradis blanc en 1990, les paroles répétitives du duo s’impriment dans les mémoires, les playlists gold de la FM et les catalogues de karaoké. La voix fluette de France qui escalade les aigus ouvre une porte aux petites voix, autant à Lio qu’à Juliette Armanet et son Manque d’amour l’an dernier, écrit comme un miroir au Besoin d’amour de 1985.

Dans ces années 80 qui étranglent l’Éthiopie dans la famine, l’association USA for Africa s’agite outre-Atlantique avec Michael Jackson et son fameux We Are The World. Le pendant français est incarné par Berger, Gall, Balavoine parmi d’autres. France Gall en tire l’album France 88. Les chansons antiracistes, de Mademoiselle Chang à la Chanson d’une terrienne, ou de résistance explicite (Résiste) l’ont toujours extirpée du solipsisme de ces histoires d’amour aux fins chiffons. Son seul album en duo avec son mari, Double Jeu, paraît en 1992, c’est aussi l’année de sa disparition, alors qu’il avait 44 ans. « Celui que j’aime vit dans un monde plus beau/ Bien au-dessus du monde des mots/ Dans un univers au repos », chante-t-elle sur Plus haut, écrite par Michel Berger.

Quatre ans après la mort de celui-ci, elle commande à Jean-Luc Godard un clip pour ce titre particulièrement vibrant. Il n’est diffusé qu’une fois, année de la sortie du dernier album studio de France Gall, en 1996, sur M6, faute d’avoir pu s’acquitter des droits d’auteur pour l’utilisation d’images de tableaux. Dans leur séance de travail retracées dans les Cahiers du cinéma en 2003, elle raconte son rapport à la technique, qu’elle a appréhendé seule pour la première fois à Los Angeles pour enregistrer son dernier album, après la mort de Berger.

« Je sais très bien faire les choses toute seule, je suis très manuelle, vous savez », assure-t-elle.

Godard utilise les mouvements de ses lèvres lors de cet entretien pour en faire un clip anti-MTV, où il se filme lui-même. D’abord au désespoir de France Gall, qui sera retournée par le clip une fois passée la surprise du procédé. Elle lui détaille en confiance son rapport particulier à la musique de Michel Berger. « C’est très étonnant car il n’est pas moi mais c’est comme si cette musique venait de moi, qu’elle était moi », décrivant la ventriloquie consentante et amoureuse vécue avec son époux. Quelle expérience de chanter des déclarations d’amour qu’un homme écrivait et qui étaient souvent adressées à lui-même ; Sa voix virevoltante n’en était que plus touchante sur les hymnes destinés à la jeunesse dont elle n’a jamais été plus proche qu’en mûrissant. Jamais tragédienne, elle reste légère en chantant les Si, maman, si ou Paradis blanc, sombres tubes d’une génération qui fait grise mine.

Cinq ans après la crise cardiaque de son mari, leur fille Pauline meurt en 1997 de la mucoviscidose. En deuil, France Gall se retire de la scène et applique sa promesse : « J’ai toujours dit que je ne serai jamais une vieille chanteuse. » Elle s’arrête à 49 ans et demi. Elle n’a jamais cédé à l’appel du cinéma, éconduisant ainsi Claude Chabrol autant que Maurice Pialat mais aussi Michel Berger lui-même, pour son projet de film musical.

Le dernier concert de France Gall est un événement privé pour M6 et, comme tous ses enregistrements live que l’on peut se procurer, c’est un déferlement de chansons à trous ânonnées par son public, réarrangées dans l’excès et le kitsch des guitares démonstratives et des synthés à pistons. Elle remontera seulement sur scène pour chanter Tennessee avec Johnny à l’Olympia le 14 août 2000 et devient surtout gestionnaire de son répertoire à deux têtes, épaulée par son fils Raphaël. En 2015, sa comédie musicale Résiste, qui reprend ses standards dans un scénario inspiré de Mamma Mia, est l’un de ses rares derniers actes de création, qu’elle coécrit avec son compagnon Bruck Dawit, musicien, producteur et ingénieur du son américain qui a travaillé aussi bien avec Prince, que les Stones, David Byrne que Jeff Buckley. Elle aura souvent débranché dans le calme d’une île près de Dakar, où elle se faisait, paraît-il, apporter Libération tous les matins en pirogue. France Gall faisait observer à Godard que « les gens veulent vous connaître, percer le mystère, essayer de cerner votre personnalité, alors que tout dans ce métier est fait pour vous éloigner, vous mettre sur un piédestal. La scène plus haute qu’eux, la lumière … tout est fait pour nous mettre à part. Alors ils aiment bien qu’on parle de soi à travers une chanson. Ce qu’il y a de particulier dans ce métier, c’est que les gens vous aiment pour vous ».


Didier Varod, homme de radio, réalisateur … reviens sur la relation créative entre France Gall et Michel Berger, puis son intérêt pour les musiques urbaines.

Journaliste, homme de radio, producteur et réalisateur, Didier Varod a passé six mois à suivre et interviewer la chanteuse pour un documentaire diffusé en 2001 sur France 3, France Gall par France Gall. Il évoque pour nous la relation particulière avec Michel Berger qui devient le Pygmalion puis le mari de la jeune idole sixties en recherche de métamorphoses pour entrer de plain-pied dans la décennie nouvelle. « Quand ils se rencontrent en 1973, Michel Berger est connu pour son travail avec Véronique Sanson (les disques Amoureuse et De l’autre côté de mon rêve) et Françoise Hardy (l’album Message personnel dont la chanson titre est co-écrite avec Berger). C’est un directeur artistique et un musicien estimé qui n’a pas de véritable notoriété en dehors d’un cercle d’admirateurs relativement confidentiel. Il est d’abord réticent à travailler avec France Gall, d’autant qui lui faut assumer un travail plus large puisqu’elle n’écrit pas, ne compose pas. De cette réticence d’origine va sortir une relation d’osmose, il va trouver en elle sa muse. Comme elle l’avait déjà fait avec Gainsbourg, elle va sortir Berger de sa position marginale avec le single la Déclaration d’amour en 1974. C’est une interprète qui a la capacité de transcender non pas le répertoire mais le destin et la-carrière des artistes qu’elle rencontre. Pour moi, il y a deux périodes, celle qui court de 1974 à 1981, elle est vraiment l’incarnation, le porte-voix de l’univers de Berger, de sa grammaire harmonique. Les tubes s’enchaînent (Musique, Viens je t’emmène, Si, Maman, si, Tout pour la musique, Résiste …), elle devient l’artiste femme qui vend le plus de disques en France, capable de remplir le Palais des sports puis le Zénith.

L’album Débranche ! en 1984, enregistré à Los Angeles, et qui contient les titres Hong-Kong Star, Calypso, Cézanne peint est un point de bascule, elle commence à affirmer sa vision artistique, d’autres influences que celle de Berger et ça se confirme totalement sur leur disque en duo Double Jeu, en 1992, où France Gall a pris le pouvoir, où elle a voulu imposer sa façon d’écouter les chansons, de les arranger, c’est elle qui est porteuse des thèmes qu’elle avait envie de chanter, de diriger la couleur de l’album, etc.

« C’est un disque assez méconnu, pas le plus gros carton, mais qui est intéressant, qui va chercher dans le hip hop, dans la musique électronique. Elle était vraiment intéressée par les musiques urbaines. En 2001, quand j’ai fait le docu sur elle, elle ne parlait que de rap et de RnB : dans les derniers spectacles, elle est sur scène avec des danseurs hip-hop. Je l’ai vue pendant six mois pour réaliser le documentaire.

Elle sortait d’une longue période de silence. Ce n’était pas quelqu’un de facile d’accès de premier abord, plutôt sauvage, discrète. Elle a eu à cœur un truc que je crois important, c’est de sortir Berger au moment où il disparaît de son statut, certes estimé, de chanteur à succès faisant de la variété française de qualité. Elle voulait vraiment qu’il devienne l’autre archange pop de sa carrière, comme en regard et en négatif de Gainsbourg, elle s’est vraiment employée, à travers les rééditions et un travail plus souterrain sans doute, pour qu’aujourd’hui, une nouvelle génération de chanteurs, interprètes et musiciens le reconnaissent à l’égal d’un Bashung ou d’un Gainsbourg. Il avait été son Pygmalion pendant des années mais sa mort précoce lui a remis en main ce rôle. » Propos recueilli par D.P.


Trois musiciens rendent hommage à France Gall, redécouverte et réinterprétée ces dernières années.

JULIETTE ARMANET / auteure-interprète, dernier album paru : « Petite Amie » (2017)

« J’écoutais encore Résiste et Bébé requin cette semaine. France Gall incarnait l’âge d’or de la chanson française, une période solaire de la musique. Sa voix a accompagné notre vie avec mes parents. Alors aujourd’hui, c’est un peu quelque chose de familial qui s’en va. Ça rassemble énormément de souvenirs d’enfance et d’adolescence, de boums qui se terminent au petit matin avec ses morceaux et tout ce qu’on pouvait projeter dans sa musique, d’amour perdu …

« J’ai surtout écouté les chansons de la période Michel Berger, et leur alliage de musicalité savante, intelligente, dynamique. Elle avait un groove en elle, un groove blanc, naïf, pas sexuel, assez enfantin. C’est rare : Sa façon de chanter sans vibrato, cet angélisme qui se dégageait d’elle et de sa musique, ça faisait tout son charme. Gainsbourg en a joué avec insolence. Ça rendait sa touche assez solaire. Ça allait bien avec Michel Berger et sa façon de faire de la musique. Sa voix presque céleste a sublimé ses compositions. Ça donne quelque chose d’humble, tendre, tout en étant intelligent. Il n’y a pas forcément de sous-texte, ça parle au cœur très directement. A l’inverse de Jane Birkin et Serge Gainsbourg. France Gall était beaucoup plus pop. Sa sincérité était désarmante. On pourrait croire que c’est facile, mais cette fluidité et l’évidence qui se dégage de ses chansons, c’est justement, ce qu’il y a de plus dur à produire en musique. C’était une muse. Sa candeur la rendait raffinée, sophistiquée. Sa pudeur l’auréolait d’un mystère dont on manque aujourd’hui. »

CHARLES DE BOISSEGUIN / Leader du groupe l’Impératrice, dernier EP « Séquences » (2017)

« J’ai acheté le même jour pour quelques euros le disque de Chic où on trouve le titre le Freak et Dancing Disco de France Gall paru en 1977. J’ai toujours écouté les deux en parallèle. Elle donne un côté naïf au disco là où c’est hypersophistiqué dans le groupe de Nile Rodgers. Mais je trouve que l’orchestration du disque de Gall était hyper crédible, et un morceau comme Musique est hyper bien foutu et je peux vous assurer que ce n’est pas du tout facile d’en faire une reprise. On a tenté, on a fini par laisser tomber. France Gall est une artiste qui m’a toujours accompagné via mes parents. Elle a une manière incroyable d’incarner les chansons avec quelque chose de beau et de touchant parce qu’elle semble imprégnée par la personne qui est derrière elle, derrière chaque chanson, que ce soit époque Gainsbourg ou période Berger, elle est une sorte d’éponge. Elle a une voix singulière, même si ce n’est pas forcément joli quand elle chante. Je crois que c’est une femme qui a beaucoup souffert et qui en même temps a été incroyablement féconde pour la créativité des gens qu’elle a croisé, une vraie muse. Elle avait ce truc inspirant et en même temps, on a l’impression qu’elle est toujours un peu à côté de ses pompes et ses interprétations sont chargées de cette fragilité légèrement déphasée. C’est rare de parvenir à ce statut en étant toujours restée une pure interprète sans avoir jamais rien composé ou écrit soi-même. C’est quelqu’un dont on va se souvenir et je pense que la nouvelle génération de chanson française est plus directement affectée par sa disparition que par celle de Johnny, même si l’écho médiatique ne sera évidemment pas du même ordre. Mais je sens dans l’approche, la sensibilité, l’ingénuité une filiation très forte. »

DAVID SZTANIŒ ALIAS TAHITI BOY / DJ, musicien, producteur, travaille sur la BO de « Au Poste » (de Quentin Dupieux)

« Quand un éditeur ou un artiste fait un appel d’offres à des auteurs compositeurs pour écrire des chansons pour une interprète aujourd’hui, je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu « il nous faudrait une chanson à la France Gall », comme si ce nom continuait de faire tilt dans la tête des gens, sans qu’on sache toujours si c’est plutôt la période Bébé requin ou Babacar qui les émoustillent le plus. Elle est restée comme un fantasme de producteur à trouver une chanteuse qui soit une pure interprète et qui ait la capacité à faire décoller un titre qui chez une autre resterait cloué au sol. Elle a une voix très particulière, elle est pour moi le stéréotype pop français bien plus que Birkin qui n’a jamais perdu son accent anglais ou même que Françoise Hardy qui est restée dans un registre vocal très égal tout au long de sa carrière. Alors que France Gall, elle crie un peu, elle gueule un peu mais elle chante juste et sur des titres bourrés de complexité que seuls les musiciens savent repérer. Et puis elle a quand même tout incarné des différentes périodes de la France, entre Courrège dans les années 60 et le jogging américain dans les années 90, de la frange enfant sage à la choucroute en pétard. Il y a une chanson d’elle que j’aime tout particulièrement, Attends ou va-t’en, une chanson de -Gainsbourg, datant de 66 mais dans une version live enregistrée pour une série de concerts privés M6 où elle la reprend avec les musiciens de New Power Génération de Prince, ça sonne un peu ringard, OK, mais ça me touche beaucoup.

Journal Libération
Recueilli par MARIE OTTAVI et DIDIER PÉRON
Date : Lundi 8 janvier 2018
Numéro : 11389

France Gall, une muse française

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France Gall s'est éteinte hier à l'âge de 70 ans. Dans les années 1960, elle triomphe avec les chansons de Serge Gainsbourg. À partir de 1974, elle devient l'inspiratrice de Michel Berger, auquel elle n'a jamais manqué de rendre hommage.
France Gall s'est éteinte hier à l'âge de 70 ans. Dans les années 1960, elle triomphe avec les chansons de Serge Gainsbourg. À partir de 1974, elle devient l'inspiratrice de Michel Berger, auquel elle n'a jamais manqué de rendre hommage.

Enfant de la balle, France Gall a été une interprète majeure de la chanson française.

Dans les années 1960, elle triomphe avec les chansons de Serge Gainsbourg. À partir de 1974, elle devient l’inspiratrice de Michel Berger, auquel elle n’a jamais manqué de rendre hommage.

Elle s’est éteinte hier à l’âge de 70 ans.

« France Gall a rejoint le paradis blanc le 7 janvier, après avoir défié depuis deux ans, avec discrétion et dignité, la récidive de son cancer. » C’est par ces mots, transmis à nos confrères de l’AFP par sa chargée de communication Geneviève Salama, que l’on a appris la disparition de la chanteuse, dimanche dans la matinée. France Gall avait été admise à l’hôpital américain de Neuilly avant les fêtes de Noël pour une infection sévère. Son absence lors des obsèques de son ami Johnny Hallyday, au côté duquel elle était apparue une dernière fois sur scène en 2000, avait suscité l’inquiétude. Après avoir été une des chanteuses françaises les plus populaires de son époque, France Gall aura passé les vingt dernières années de sa vie dans la plus grande discrétion. Ayant vécu par et pour la musique, cette femme refusera d’apparaître au cinéma ou d’écrire son autobiographie. « Qu’il reste quelque chose de moi m ‘indiffère », déclarait-elle avec modestie.

Pourtant, ses tubes ont accompagné la vie des Français pendant au moins deux séquences : le milieu des années 1960, puis l’ensemble des années 1980. Simple interprète, elle se sera mise au service d’autres, auteurs et compositeurs. Les plus marquants resteront Serge Gainsbourg et, surtout, Michel Berger, auprès duquel elle construira non seulement un répertoire, mais aussi une famille.

Née Isabelle Gall dans le 12e arrondissement de Paris le 9 octobre 1947, elle avait passé son enfance dans un foyer très marqué par la chanson. Son père, Robert, chanteur lui-même, avait signé des textes à succès pour Edith Piaf (Les Amants merveilleux) ou Charles Aznavour (La Mamma). Sa mère, Cécile Berthier, était quant à elle la fille du cofondateur des Petits Chanteurs à la croix de bois. Piano à 5 ans, guitare à 11, elle aura toujours été encouragée par son père à pratiquer la musique. Celui-ci lui fait sécher l’école les lendemains de première de Piaf, Aznavour ou Bécaud. À la maison, elle fréquente les artistes croisés dans les coulisses de L’Olympia Hugues Aufray, Marie Laforêt ou Claude Nougaro. Dès l’adolescence, avec ses deux petits frères (les jumeaux Patrice et Philippe), elle forme un premier orchestre. Son caractère buté lui vaut le surnom de « Petit Caporal ».

C’est l’année de ses 16 ans, en 1963, qu’elle est signée chez Philips, après une audition au Théâtre des Champs-Élysées organisée par Denis Bourgeois, un ami de la famille. À peine sous contrat, on lui suggère de changer de prénom pour ne pas subir la concurrence d’une autre jeune chanteuse, Isabelle Aubret. Ses premières chansons sont enregistrées avec Alain Goraguer, compositeur et arrangeur proche de Vian et Gainsbourg. C’est le jour même de ses 16 ans que la chanson Ne sois pas si bête est diffusée pour la première fois à la radio. Son directeur artistique la présente à un de ses poulains : Serge Gainsbourg. Chanteur à l’insuccès chronique malgré un talent indiscutable, ce dernier lui écrit ses premiers tubes : N’écoute pas les idoles et Laisse tomber les filles, en 1964. Mais c’est l’année suivante qu’elle triomphe avec Poupée de cire, poupée de son, qui lui vaut le grand prix de l’Eurovision.

Contrairement aux chanteurs de la vague yé-yé, France Gall défendra toujours un répertoire original, et non des adaptations de succès anglosaxons. Gainsbourg s’amuse à confectionner à cette femme enfant une image de Lolita plus sexuée, jusqu’à l’excès : Les Sucettes, en 1966, un texte dont elle avouera des années plus tard n’avoir pas saisi le double sens pendant longtemps ! À la ville, elle est la fiancée de Claude François. Leur relation orageuse dure – avec des interruptions – de 1964 à 1967. En guise de rupture, il écrit Comme d’habitude, futur standard international.

Après les années Philips et Gainsbourg, France Gall entame une traversée du désert qui durera jusqu’au milieu des années 1970. Des auteurs de la trempe de Jacques Lanzmann ou Étienne Roda-Gil sont convoqués pour lui écrire des chansons qui demeurent confidentielles. En 1972, Gainsbourg est rappelé, mais les deux singles qu’il lui offre, Frankenstein et Les Petits Ballons, ne brillent ni pour leur qualité ni pour leur audience.

C’est en entendant la chanson Attends-moi à la radio, un jour de 1973, qu’elle a le coup de foudre pour Michel Berger. Avec La Déclaration d’amour, celui-ci relance sa carrière en beauté l’année suivante. Avec cet auteur-compositeur surdoué, qui vient de lancer la carrière de son grand amour, Véronique Sanson, elle opère un retour au premier plan. France Gall devient une des plus grandes stars de la scène française, à grands coups de singles à succès et de spectacles marquants.

Son premier album sort l’année de son mariage avec son nouveau Pygmalion, et son retour sur scène (au Théâtre des Champs-Élysées) précède de quelques mois la naissance de leur premier enfant, Pauline Isabelle, en 1978. En 1979, elle participe à la première mouture de la triomphale comédie musicale Starmania, écrite par Luc Plamondon et composée par Michel Berger, qui reste un mois à l’affiche du Palais des congrès.

Les années 1980 la voient se consacrer à des projets humanitaires, notamment Action Écoles, auprès de Daniel Balavoine, tout en enregistrant des albums aussi populaires que Paris, France ou Débranche. Palais des sports, Zénith, Bercy : elle remplit les plus grandes salles parisiennes avec des shows ambitieux et modernes. Raphaël Michel, né en 1981, agrandit le clan Berger, qui apparaît comme une des familles les plus soudées du show-business. Ce bonheur volera en éclat avec la mort accidentelle de Michel Berger, qui succombe à une crise cardiaque au cours de l’été 1992. Ensemble, Berger et Gall venaient d’enregistrer leur premier album à deux voix, Double jeu, qui aurait dû être suivi d’un spectacle en commun.

En avril 1993, la chanteuse est opérée avec succès d’un cancer du sein avant de monter sur la scène de Bercy afin de défendre le répertoire de l’homme de sa vie, auquel elle ne manquera jamais de rendre hommage. C’est encore le cas à Pleyel en 1994 et à L’Olympia en 1996. Cette même année, elle enregistre, avec des musiciens américains – notamment des accompagnateurs de Prince – , un album de chansons de son mentor, sur des arrangements très soul et funk.

La mort prématurée de leur fille Pauline, qui succombe à une mucoviscidose à l’âge de 19 ans, lui fait abandonner son métier de chanteuse définitivement. Elle refait sa vie avec l’Américain Bruck Dawit, ingénieur du son, compositeur, arrangeur et producteur, passe six mois par an au Sénégal, où elle s’est fait construire une maison. Avec lui, elle écrira le spectacle Résiste, évocation réussie du répertoire qu’elle avait constitué avec Michel Berger. À la première parisienne, le 4 novembre 2015, elle apparaît sur scène lors des rappels, émue et fière du succès recueilli par cet hommage à l’homme auquel elle devait tant.

Julien Clerc / France, nous avions 20 ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi.

Emmanuel Macron / France Gall a traversé le temps grâce à sa sincérité et sa générosité. Elle laisse des chansons connues de tous les Français et l’exemple d’une vie tournée vers les autres, ceux qu’elle aimait et ceux qu’elle aidait.

Pierre Lescure / J’avais beau savoir que France était affaiblie ces temps derniers, je pleure comme un môme. Parce que France Gall avait de la grâce, une des plus grandes et belles voix de France.

Jane Birkin / France était très proche de ma fille Kate qui l’aimait tant. À sa mort, elle a été tout près de nous. Elle était surprenante, candide, mystérieuse.

Françoise Nyssen / Icône de la chanson française, intemporelle, France Gall n’appartenait pas à une génération : elle a su s’adresser à toutes. Elle a affronté des combats personnels en donnant tout pour la musique. Elle nous quitte mais évidemment on dansera encore sur des accords qu’on aime tant.

Stéphane Bern / Tristesse et émotion alors qu’un nouveau deuil nous frappe tous avec la disparition de France Gall. Notre jeunesse s’envole avec elle mais sa voix et ses chansons rendront son souvenir toujours présent.

Fabienne Thibeault / Triste façon d’entrer dans les 40 ans de Starmania, après Johnny la série noire continue.

Hugues Aufray / Elle chantait avec une petite voix très juste. Elle était très simple, charmante, pas du tout « star ».

Lara Fabian / Elle avait ce tout petit supplément d’âme, cet indéfinissable charme, cette petite flamme.

Nicolas Sarkozy / C’est tout autant l’artiste merveilleuse et talentueuse que la personnalité engagée, passionnée, entière que j’aimais chez France Gall. Ses mots et ses mélodies resteront à jamais dans nos cœurs. Pensées pour les siens.

Tatiana de Rosnay / Je me souviens, j’étais le souffle de vent le matin, et le sable et la terre et leur parfum, et le bruit du soleil qui connaît son chemin et j’étais bien.

Gérard Larcher / Elle incarne une génération. Des souvenirs du lycéen avec Poupée de cire, Poupée de son. Et puis un moment assez étonnant qui est cette rencontre avec Michel Berger et La Groupie du pianiste. Tout ça nous marque et ça reste une référence transgénérationnelle.

Xavier Bertrand / Juste deux ou trois mots d’amour, hommage à celle que la France a tant aimée, à cette voix unique qui a marqué la chanson française.

Christophe Castaner / Ils ont de la chance les anges, ils viennent d’être rejoints par une étoile. S’ils pouvaient lui dire « quelques mots d’amour » de ma part, ce serait chouette. Au revoir.

Anne Hidalgo / C’était une artiste et une femme exceptionnelle qui a marqué la chanson française. Une femme d’une grande douceur et d’un très grand courage. Mes pensées vont à son fils, à sa famille et à ses proches.

Amir / Ton cœur reste gravé dans tes chansons … pour l’éternité. Adieu poupée de cire.

Clémentine Autain / Ses chansons m’ont accompagnée, comme tant d’entre nous, depuis mon enfance … Un refrain : Cherche le bonheur partout, va, refuse ce monde égoïste …

Marlène Schiappa / Je t’envoie comme d’un papillon à une étoile … quelques mots d’amour.

Magazine : Le Figaro
Date : 8 janvier 2018
Numéro : 22 832

Merci à Élisabeth.

C’était notre France

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On n'échappe pas à son destin. Lorsque France Gall remporte le concours de l’Eurovision en 1965 avec « Poupée de cire, poupée de son », elle n'a pas encore 18 ans et s'est présentée sous la bannière du Luxembourg.
On n'échappe pas à son destin. Lorsque France Gall remporte le concours de l’Eurovision en 1965 avec « Poupée de cire, poupée de son », elle n'a pas encore 18 ans et s'est présentée sous la bannière du Luxembourg.
On n'échappe pas à son destin. Lorsque France Gall remporte le concours de l’Eurovision en 1965 avec « Poupée de cire, poupée de son », elle n'a pas encore 18 ans et s'est présentée sous la bannière du Luxembourg.

On n’échappe pas à son destin. Lorsqu’elle remporte le concours de l’Eurovision en 1965 avec « Poupée de cire, poupée de son », elle n’a pas encore 18 ans et s’est présentée sous la bannière du Luxembourg.

Mais derrière leur poste, les Français s’en moquent et adoptent la toute jeune chanteuse. Elle s’appelle tout de même France ! Ce qu’ils ignorent alors, c’est que la lauréate vit une des pires Journées de sa carrière : son petit ami de l’époque, Claude François, jaloux de son succès, vient de l’abandonner. Ils ne savent pas non plus que France s’appelle en réalité Isabelle Gall, mais qu’elle a dû adopter à contrecœur un nouveau prénom pour éviter de rentrer en concurrence avec une autre vedette de l’époque, Isabelle Aubret. Un choix contraint qui participera pourtant à la relation exceptionnelle de cette artiste avec son public et plus largement notre pays. Une liaison rythmée par une cascade de tubes qui a traversé les décennies, enjambé le siècle et réuni plusieurs générations. 

Édito de Stéphane Albouy

« Y’a comme un goût amer en nous. »

Hier matin, on a tout de suite pensé à cette phrase, à cette chanson, « Évidemment ». Évidemment. Un morceau de 1987 sur l’absence, le deuil, la mort de l’ami Daniel Balavoine, chanté par France Gall, écrit par Michel Berger, complices éternels. Oui, y’a comme un gout amer en nous, à la pensée que France Gall est morte, des suites d’un cancer à l’âge de 70 ans, quelques semaines après Johnny, plusieurs mois après Bowie, Prince.

Avec elle, une fois de plus, c’est un peu de nous qui s’en va, les refrains que l’on a chantés à tue-tête, nos boums au son de « Résiste » ou de « Babacar » où l’on imitait la façon de bouger de la chanteuse. « On danse encore sur les accords qu’on aimait tant … Mais pas comme avant », dit aussi la chanson « Évidemment ». La musique pour soigner les peines, pour surmonter les douleurs, pour toujours choisir la vie. « Faisons taire les mélancoliques, avec notre propre rythmique et notre joie », chantait justement France Gall dans « Musique ». Une vie de succès et de combats.

France Gall détestait ses débuts. « Je les effacerais bien, ces dix premières années de carrière », nous confiait-elle en 2004 à l’époque de la sortie de son intégrale où ne figuraient pas ses premiers enregistrements : « Sacré Charlemagne » (1964), écrite par Robert Gall, son père, auteur notamment de « la Mamma » pour Aznavour, et « Poupée de cire, poupée de son» », écrite par Serge Gainsbourg, qui lui avait permis de gagner l’Eurovision en 1965 pour le Luxembourg.

Le public découvre alors une jeune fille bien sage, compagne de Claude François pendant quelques mois, dépassée par ce qui lui arrive. « A 16 ans, au lieu d’aller en classe, je participais à des émissions, des séances photo alors que je ne voulais pas me montrer. J’avais le sentiment d’être violée en permanence. »

Un malentendu à son paroxysme sur « les Sucettes » ambiguës, écrites avec malice par Serge Gainsbourg dont l’interprète ne saisit pas tout de suite le double sens. « J’ai été humiliée par cette chanson. Cela a changé mon rapport aux garçons. » Sa carrière aurait pu ne pas s’en remettre.

Et Michel Berger est arrivé, en 1973. A l’époque, France Gall est dans le doute. « Plus personne ne voulait miser un kopeck sur moi. »

Après Claude François puis Julien Clerc, la chanteuse tombe encore amoureuse d’un chanteur. Musicalement d’abord, en entendant l’un de ses morceaux, puis en le rencontrant par hasard dans une radio. Elle lui fait écouter les compositions que lui prépare son label. « C’est complètement nul », lui répond Berger. Enfin quelqu’un qui pense comme elle. Ils commencent à travailler ensemble pour le prémonitoire « la Déclaration d’amour », en 1974.

« J’ai eu un sentiment d’apaisement la première fois que je me suis assise au piano avec lui. »

Ils s’aiment, se marient en 1976, ne se quittent plus et enchaînent les triomphes. « Musique », « Si, maman si » en 1977, « Viens je t’emmène » en 1978, « Starmania » en 1979, « Il jouait du piano debout » en 1980, « Tout pour la musique », « Résiste » en 1981, puis « Débranche ! » en 1984, ou encore « Ella, elle l’a » en 1987. Avec toujours cette façon de faire swinguer sans complexe le français, à la manière de la pop anglo-saxonne. Berger a trouvé son interprète idéale et Gall le complice dont elle rêvait. « On était d’accord sur tout. »

C’était en 1985. Dans la foulée du Band Aid en Angleterre, les artistes français se mobilisent contre la famine en Éthiopie au sein du collectif Chanteurs sans frontières. France Gall et Michel Berger font partie des premiers à reprendre le refrain « Loin du cœur et loin des yeux … ». Avec leur pote Daniel Balavoine et le comédien Richard Berry, ils fondent Action Écoles, où des élèves des établissements français récoltent des fonds pour financer des projets destinés à lutter contre la famine en Afrique.

Une mobilisation solidaire sans précédent qui permet à la chanteuse de créer un vrai pont avec le Sénégal. C’est là-bas qu’elle croise Babacar, gamin au cœur d’un de ses plus gros tubes des années 1980. Elle passera une partie de son temps après la disparition de Michel Berger sur l’île de Ngor, au large de Dakar. « Là-bas, je suis dans la nature, j’aime vivre dehors, expliquait l’artiste. Ici, à Paris, je ne suis pas à l’aise à l’extérieur, par peur des paparazzis. »

Le succès ne fait pas tout. Si à la scène, le couple Berger-Gall est solaire, à la ville, il doit faire face à la maladie de sa fille Pauline, atteinte de mucoviscidose. Une souffrance que l’on ressent à travers le ton plus grave de l’album « Babacar », sorti dans les bacs en 1987, le plus gros succès de France Gall avec 1 million d’exemplaires vendus. « C’était épouvantable de parler du disque sans pouvoir raconter les vraies raisons de ce côté sombre, expliquera la chanteuse. Il y avait un décalage terrible entre l’artiste comblée et la maman déchirée. Cela se voyait sur nos visages : nous étions moins gais sur les photos. »

France Gall arrête la musique pour s’occuper de Pauline, alors âgée de 9 ans. « La quarantaine arrivait aussi, et avec la maladie de notre fille, vieillir signifiait que nous allions vers la tragédie. » Le premier drame n’est pas celui qu’elle imagine. En 1992, Michel Berger est terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 44 ans alors qu’il vient d’enregistrer un album en duo avec France. Pauline disparaît en 1997. Elle avait 19 ans.

France Gall résiste, trouve l’énergie pour surmonter la mort et la maladie alors qu’on lui diagnostique un cancer du sein peu après la mort de Michel Berger.

« Il faut d’abord laisser passer du temps, être seul avec soi-même. On ne peut pas empêcher la peine, le chagrin, il faut les vivre et après sortir de ça. »

France Gall refait sa vie discrètement avec Bruck Dawit, ingénieur du son, arrangeur américain d’origine éthiopienne, rencontré dans les années 1990. Là aussi, comme avec Berger, la complicité passe par la musique. Il travaille sur son dernier album en date, « France », sorti en 1996, où elle chante des nouvelles versions de ses chansons et de celles de Berger. Il l’épaule au moment de la sortie de son intégrale et c’est ensemble qu’ils conçoivent « Résiste », la formidable comédie musicale qui triomphe au palais des Sports à partir de novembre 2015 et dont elle envisageait une suite. Une façon de faire vivre son répertoire et celui de Michel. Son fils, Raphaël Hamburger (le vrai nom de Michel Berger), 36 ans, producteur musical, reprendra le flambeau « J’espère continuer à être créative, à aimer la vie et à l’honorer. Puisque je suis heureuse de me réveiller le matin », nous avait-elle confié il y a deux ans. Des interviews rares mais toujours intenses, dans sa maison parisienne où continuait de trôner le piano de Michel Berger, où elle riait aux éclats, enchaînait clope sur clope.

On lui avait fait remarquer un jour qu’il n’y avait pas de tristesse quand elle évoquait son complice disparu. « Ça aide, le temps qui passe, nous avait-elle répondu. Mais si on me proposait de revivre la même vie, je dirais non. La prochaine fois, je demanderai à avoir une vie plus douce. »

Journal : Le Parisien
Édito de Stéphane Albouy

Article de Emmanuel Marolle
8 janvier 2018
Numéro : 22813

Merci à Elisabeth