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France Gall éternelle

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France Gall a rejoint le paradis blanc le 7 janvier, après avoir défié durant deux ans, avec discrétion et dignité, la récidive de son cancer.
France Gall a rejoint le paradis blanc le 7 janvier, après avoir défié durant deux ans, avec discrétion et dignité, la récidive de son cancer.

« France Gall a rejoint le paradis blanc le 7 janvier (2018), après avoir défié durant deux ans, avec discrétion et dignité, la récidive de son cancer. »

C’est par ce communiqué que les Français apprenaient la disparition de la muse de Michel Berger.

Ils avaient beau savoir la chanteuse souffrante, depuis fin décembre, rien n’avait filtré laissant deviner une issue tragique.

Et si l’on ne l’avait plus revue depuis 2015 et la création hommage de la comédie musicale Résiste, c’était probablement parce que cette nomade discrète naviguait entre sa maison normande du Clos Saint-Nicolas, et Ngor, au Sénégal.

Refuge acquis il y a trente ans avec Berger, où elle vivait la moitié de l’année : « Sur cette île, disait-elle, il n’y a ni route ni électricité, juste le sable et les oiseaux. »

C’est pourtant à l’Hôpital américain de Neuilly que France Gall est décédée, dans les bras de son fils Raphaël et au cimetière de Montmartre qu’elle repose désormais, auprès de son mari et de leur fille Pauline. Ses bonheurs. Son malheur, aussi. Des sentiments entremêlés tout au long de sa vie.

Née à Paris en 1947, Isabelle est la fille de Robert Gall, qui écrit des chansons pour Piaf et Aznavour. Aussi se met-elle naturellement au piano à 5 ans, à la guitare à 11, avant de créer, avec ses deux frères, un orchestre.

Elle a 16 ans quand elle enregistre un disque : Ne sois pas si bête. « Le succès est venu très vite, confiera-t-elle. Et moi, je me suis lancée dans le métier comme un enfant qui se laisse emporter. »

Par le triomphe, en 1964, de Sacré Charlemagne. Et la consécration en 1965 à l’Eurovision, d’une Poupée de cire, poupée de son confectionnée par son premier Pygmalion Serge Gainsbourg métamorphose la jeune fille sage en lolita mi-pop mi-yé-yé, moins allumeuse qu’acidulée. Et blessée. Son producteur ne l’a-t-il pas rebaptisée du prénom France qu’elle déteste, pour ne pas qu’on la confonde avec la blonde Isabelle Aubret ? Et son amoureux Claude François ne l’a-t-il pas répudiée, jaloux, le soir même de sa victoire à l’Eurovision ? Jusqu’à la découverte tardive, par France, du double sens des Sucettes que Gainsbourg lui fit perversement avaler au point de la traumatiser, dira-t-elle, « changer [son] rapport aux garçons. »

Cette première carrière n’a pourtant rien de déshonorant.

« France, jugera Françoise Hardy, a toujours eu beaucoup de goût et a su choisir ses chansons, y compris celles des débuts qu’elle n’aimait plus. »

Sauf qu’une traversée du désert l’attend, en même temps qu’elle s’installe à la campagne avec Julien Clerc. Jusqu’au coup de cœur éprouvé à l’écoute, en 1973, d’une chanson de Michel Berger. L’osmose professionnelle, concrétisée par « La déclaration d’amour » ; devient vite sentimentale. Ils se marient en juin 1976, l’été de leur duo « Ça balance pas mal à Paris », alors que Michel offre à sa muse les pépites pop, profondes et légères : « Musique », Si maman si », « Viens je t’emmène ».

« France avait des facultés vocales et rythmiques, analysera Alain Chamfort. Elle swinguait et savait faire tourner des mélodies comme les jazzmen. Michel avait cette volonté que les mots rebondissent et n’altèrent pas la musique. Il avait trouvé son interprète ; elle, son moteur. »

On retrouve cette complémentarité dans leur vie privée : lui, mélancolique, détaché du quotidien ; France, que ses proches appellent Babou, les pieds sur terre, aimant les soirées entre copains. « Ce petit bout de femme pouvait être dirigiste, pointera Fabienne Thibault. « Très drôle, elle était aussi, parfois, difficile à cerner et se repliait sur elle-même. »

Des drames en sont la cause. Parents en 1978 de Pauline et, trois ans plus tard, de Raphaël, le couple apprend, en 1982, que leur fille est atteinte de mucoviscidose. Désormais, rien ne sera comme avant. Même si la décennie, entre actions humanitaires et concerts à guichets fermés, leur appartient, France inspire à Michel une tonalité plus sombre et engagée, de « Résiste » à « Diego, libre dans sa tête », de « Ella, elle l’a » à « Évidemment ».

Après l’album Babacar (1 million d’exemplaires écoulés), France se retire pour s’occuper de Pauline et traverse, avec Michel, une période délicate que semble clore leur album-duo, « Double Jeu ». Lequel précède de quelques mois, en 1992, la disparition de Berger. Dévastée, mais battante, la chanteuse affronte un premier cancer du sein avant de remonter sur scène. Jusqu’à la mort, en 1997, de Pauline. « Ce n’est pas le bonheur qui nous fait évoluer, déclarait-elle en 2001, mais ces choses incroyables qu’on nous donne à surmonter. »

Auprès de son ultime compagnon, le musicien Bruck Dawit, et de son fils Raphaël, France aura passé ses dernières années à valoriser l’héritage de Berger. Mais sans rechercher la lumière dont elle affirmait « ne pas avoir besoin pour être heureuse ». Quant à la postérité, disait-elle, « cela m’indiffère totalement. »

Il est probable toutefois que l’on se souvienne de sa voix unique et qu’après elle « on rit encore, pour des bêtises, comme des enfants ». Mais pas comme avant …

Serge Gainsbourg

En 1964, France Gall explose avec Ne sois pas si bête et Sacré Charlemagne, succès au hit-parade mais comptines un poil nunuches. Gainsbourg le coquin décide de détourner la candeur marketing de la nymphette et lui écrit « N’écoute pas les idoles », texte ambigu sur les lolitas. Il reprendra cette fausse ingénuité avec « « Poupée de cire, poupée de son et surtout dans « Les Sucettes », récit à double sens que France Gall prétendra n’avoir pas compris. Elle prendra ses distances avec le compositeur … qui lui écrira malgré tout quelques chansons jusqu’en 1972.

Claude François

Elle a 17 ans, la star yé-yé en a huit de plus. Double dose d’interdit : elle est mineure, il est marié ! Les voilà amants de l’ombre mais Clodo lui mène la vie dure, d’autant qu’il est jaloux de son succès. Ce soir du 20 mars 1965, quand France reçoit le prix de l’Eurovision, elle ne pleure pas des larmes de joie mais de chagrin car le chanteur malheureux vient de la plaquer au téléphone. Vaguement rabibochés, ils se quittent pour de bon en 1967. Clodo hurle la douleur de cette séparation qui lui donne l’idée d’une chanson appelée à devenir le hit que l’on sait : « Comme d’habitude ».

Julien Clerc

Deux ans après Cloclo, France craque pour un chanteur de son âge au look hippie, qu’elle rencontre dans les coulisses de la comédie musicale « Hair ». Julien est en pleine gloire, ce que vit assez mal une France Gall alors aux creux de la vague. En 1974, elle quitte son amoureux à qui son chagrin inspire « Souffrir par toi n’est pas souffrir ». Il espère son retour mais un autre a déjà investi le cœur de la demoiselle.

Michel Berger

A-t-il été son Pygmalion après avoir été son sauveur, à une époque où la chanteuse doutait de sa longévité ? En 1973, elle a un coup de foudre pour lui, d’abord musical lorsqu’elle entend Berger chanter « Attends-moi ». « J’aurai ce mec et j’aurai ses chansons », aurait-elle dit, selon le biographe Alain Wodrascka.

Il la remet en selle avec « La déclaration d’amour », puis les sentiments s’en mêlent. Suivront presque vingt ans d’amour, deux enfants et des tubes à n’en plus finir, jusqu’à la mort du chanteur en 1992.

Coluche

L’homme à la salopette était d’abord l’ami de Michel Berger qui l’invitera à chanter avec lui un tube créé par France en 1977, « Si maman, si ». C’était en novembre 1980, dans une émission des Carpentier. Coluche deviendra du même coup un proche de la chanteuse qui soutiendra son action humanitaire en venant chanter pour les Restos du cœur dans « Les Enfoirés chantent Starmania » en février 1993, aux côtés de Goldman, Bruel, Dutronc et les autres.

Daniel Balavoine

 L’ami, le frère, le compagnon des combats. Il jouait son amoureux en 1979 dans Starmania ; et il est vite devenu un proche, un double, notamment dans leur combat commun pour les peuples africains en détresse. En 1986, sa mort lui arrache le cœur. La douleur comme muse : Elle demandera à Berger de lui écrire un hommage à Balavoine.

Ce sera « Évidemment », en 1988.

Bruck Dawit

En 1995, elle rencontre cet ingénieur du son qui s’est illustré auprès de Sting, Prince, les Rolling Stones … Devenu son compagnon, il écrira avec et pour elle « Résiste », la comédie musicale hommage à Michel Berger.

Julien Clerc

« France, nous avions vingt ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi. Julien »

David Hallyday

« Quelle fin et début d’année difficile ! Je ne repenserai jamais assez à ces moments passés avec toi, France, cette belle rencontre artistique. Quelle belle personne tu as été, nos conversations sur la vie en général, sur la musique … merci ! Mes condoléances à la famille, en vous souhaitant beaucoup de courage et beaucoup d’amour. »

Louane

« Une très grande artiste s’en va. Sûrement France Gall est-elle heureuse de retrouver Michel Berger au paradis blanc. Ils nous laissent tellement de chansons éternelles, tellement que j’aime et cette « Fille de Shannon » pour toujours dans mon cœur. »

Elton John

« Très triste d’apprendre le décès de France Gall. C’était une chanteuse et une femme incroyables. Ce fut une joie d’avoir collaboré avec elle. RIP. »

Nagui

« Quelle tristesse de perdre France Gall, sa voix, son talent, son rire, ses yeux brillants. Ayons une pensée pour son fils Raphaël »

Sylvie Vartan

« France Gall était une grande artiste. Sa disparition est une immense tristesse pour tous. Je pense bien sûr à son fils et à sa famille auxquels je présente toutes mes condoléances »

Amir

« Ton cœur est gravé dans tes chansons … pour l’éternité. Adieu poupée de cire. »

Laetitia Millot

Aucune déclaration n’est assez forte pour exprimer mon émotion. Comme beaucoup France Gall a bercé mon enfance. Merci pour cet héritage musical extraordinaire »

Magazine : Télé Star
Par Olivier Rajchman et Olivier Petit
Date : du 20 au 26 janvier 2018
Numéro : 2155

France Gall est avec Michel et Pauline au paradis blanc

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Décédée à 70 ans le 7 janvier, la chanteuse France Gall a été inhumée auprès de Michel Berger et de leur fille Pauline, au cimetière de Montmartre, à Paris. Une cérémonie conduite par son fils Raphaël et son dernier compagnon, Bruck, à son image : discrète, émouvante.

« Plus haut / Celui que j’aime vit dans un monde / Plus haut / Bien au-dessus du niveau de l’eau / Plus haut que le vol des oiseaux / Et si je lui dis oui / Il m’emmène avec lui… » Chantés à l’aube des années quatre-vingt, ces mots ne sont plus de jolies paroles en l’air. Vendredi 12 janvier, peu après 16 heures, mi-temps de la journée qui marquait habituellement son réveil, comme si la nuit avait quelque chose de plus doux et de plus enveloppant, France Gall a finalement rejoint Michel Berger, victime d’une série d’infarctus en 1992, et leur fille Pauline, emportée par la mucoviscidose en 1997, au cimetière de Montmartre à Paris.

L’entrée de l’avenue Rachel menant à la nécropole avait été barrée, afin de respecter le caractère privé de l’inhumation dispensée d’office religieux. C’est pourtant devant une foule, soudainement immobile après avoir tant dansé sur les titres du couple Gall-Berger, que les célébrités – Jane Birkin, Bertrand Delanoë, Jean-Louis Borloo et Béatrice Schönberg, Matthieu Chedid, Yann Arthus-Bertrand… – ont défilé. Ultime hommage de la France, multiple, à l’autre France, unique, après l’exposition de son cercueil au funérarium de Nanterre pendant deux jours.

Dans les allées du cimetière, son fils Raphaël et son dernier compagnon, Bruck Dawit, amours de l’ombre si discrets et pourtant si présents, ouvraient le cortège, avec courage et dignité. Un tapis gris et des photophores remplis de pétales blancs avaient été déployés jusqu’au caveau, cette singulière cage de verre à l’intérieur de laquelle un cerisier japonais ne fane jamais.

Sur le cercueil de France, un brin d’hortensia, blanc lui aussi. Comme si le Paradis blanc de Michel s’ouvrait enfin à sa muse. Ce destin, entre sourires et larmes, rattrapé par une récidive de cancer depuis deux ans et enfin apaisé le 7 janvier dernier. « J’ai vécu les choses en face, sans m’apitoyer, sans fuir, sans effacer… La récompense de tous nos maux, de toutes nos épreuves se trouve dans la compréhension de l’existence », avait déclaré France, il y a quelques années.

Plus haut. Celle que nous avons tant aimée vit désormais « plus haut, là où le monde ne nous atteint plus trop ».

Magazine Gala
THOMAS DURAND
Date : 17 janvier 2018
Numéro : 1284

Merci à Elisabeth

France Gall éternelle

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La disparition, à 70 ans, de France Gall l'icône pop a bouleversé les Français. Ses tubes, comme ses malheurs, nous ont touchés au cœur.La disparition, à 70 ans, de France Gall l'icône pop a bouleversé les Français. Ses tubes, comme ses malheurs, nous ont touchés au cœur.
La disparition, à 70 ans, de France Gall l'icône pop a bouleversé les Français. Ses tubes, comme ses malheurs, nous ont touchés au cœur.

La disparition, à 70 ans, de l’icône pop a bouleversé les Français. Ses tubes, comme ses malheurs, nous ont touchés au cœur.

« France Gall a rejoint le paradis blanc le 7 janvier, après avoir défié depuis deux ans, avec discrétion et dignité, la récidive de son cancer. »

C’est par ce communiqué que les Français apprenaient la disparition de la muse de Michel Berger. S’ils savaient la chanteuse souffrante, depuis fin décembre, rien n’avait filtré laissant deviner une issue tragique. Et si on ne l’avait plus revue depuis 2015 et la création-hommage de la comédie musicale Résiste, c’était probablement parce que cette nomade discrète naviguait entre sa maison normande du Clos Saint Nicolas et Ngor, au Sénégal. Un refuge acquis il y a près de trente ans avec Berger, où elle vivait la moitié de l’année : « Sur cette île, disait-elle, il n’y a ni route, ni électricité, juste le sable et les oiseaux »

C’est pourtant à l’Hôpital américain de Neuilly que France Gall est décédée, dans les bras de son fils Raphaël. Et c’est au cimetière de Montmartre qu’elle repose désormais, auprès de son mari et de leur fille Pauline. Ses bonheurs. Son malheur, aussi. Des sentiments entremêlés tout au long de sa vie. Née à Paris en 1947, Isabelle Gall est la fille de Robert Gall qui écrit des chansons pour Piaf et Aznavour. Aussi se met-elle naturellement au piano à 5 ans, à la guitare à 11 avant de créer avec ses deux frères, un orchestre. À 16 ans, elle enregistre Ne sois pas si bête.

« Le succès est venu très vite, confiera-t-elle. Et moi, je me suis lancée dans le métier comme un enfant qui se laisse emporter » Par le triomphe, en 1964, de Sacré Charlemagne. Et la consécration, l’année suivante à l’Eurovision d’une Poupée de cire, poupée de son confectionnée par son premier Pygmalion. Serge Gainsbourg métamorphose la jeune fille sage en Lolita mi-pop, mi-yé-yé, moins allumeuse qu’acidulée. Et blessée.

Son producteur ne l’a-t-il pas rebaptisée du prénom France qu’elle déteste, pour ne pas qu’on la confonde avec la blonde, Isabelle Aubret ? Et son amoureux Claude François ne l’a-t-il pas répudiée, jaloux, le soir même de sa victoire à l’Eurovision ? Jusqu’à la découverte tardive par France, du double sens des Sucettes que Gainsbourg lui fit perversement avaler au point de la traumatiser et, dira-t-elle, « changer [son] rapport aux garçons ». Cependant, cette première carrière n’a rien de déshonorant. « France, jugera Françoise Hardy, a toujours eu beaucoup de goût et a su choisir ses chansons, y compris celles des débuts qu’elle n’aimait plus. » C’est pourtant une traversée du désert qui l’attend, en même temps qu’elle s’installe à la campagne avec Julien Clerc. Jusqu’au coup de cœur éprouvé à l’écoute en 1973, d’une chanson de Michel Berger.

L’osmose professionnelle, concrétisée par la Déclaration d’amour, devient rapidement sentimentale. Ils se marient en juin 1976, l’été de leur duo Ça balance pas mal à Paris, alors que Michel offre à sa muse ces pépites pop, profondes et légères, que sont Musique, Si maman si, Viens je t’emmène.

« France avait de vraies facultés vocales et rythmiques analysera Alain Chamfort. Elle swinguait et savait faire tourner des mélodies comme les jazzmen. Michel avait cette volonté que les mots rebondissent et n’altèrent pas la musique. Il avait trouvé son interprète. Elle, son moteur »

Une complémentarité qui se retrouve dans leur vie privée. Lui, mélancolique, détaché du quotidien. France, que ses proches surnomment « Babou », les pieds sur terre.

« Ce petit bout de femme pouvait être dirigiste, pointera Fabienne Thibault. Elle était aussi parfois, difficile à cerner et se repliait sur elle-même. »

Les drames l’y encouragent. Parents en 1978 de Pauline et, trois ans plus tard, de Raphaël, le couple apprend, en 1982, que leur fille a la mucoviscidose. Rien ne sera comme avant. Même si la décennie, entre actions humanitaires et concerts à guichets fermés, leur appartient. France inspire à Michel une tonalité plus engagée, de Résiste à Diego, libre dans sa tête, d’Ella, elle l’a à Évidemment.

Après l’album Babacar, au million d’exemplaires vendus, France se retire pour s’occuper de Pauline et traverse avec Michel, une période délicate que semble clore leur album-duo, Double jeu. Lequel précède de quelques mois, en 1992 la disparition de Berger. Battante, la chanteuse affronte un premier cancer du sein avant de remonter sur scène. Jusqu’à la mort, en 1997, de Pauline. « Ce n’est pas le bonheur qui nous fait évoluer, déclarait-elle en 2001, mais ces choses incroyables qu’on nous donne à surmonter » Auprès de son ultime compagnon, le musicien Bruck Dawit, et de son fils Raphaël, France Gall aura passé ses dernières années à valoriser l’héritage de Michel Berger. Mais sans jamais rechercher la lumière dont elle affirmait « ne pas avoir besoin pour être heureuse » Quant à la postérité, disait-elle, « cela m’indiffère totalement » Il est probable, toutefois, que l’on se souvienne de la voix unique de France Gall et qu’après elle « on rit encore, pour des bêtises, comme des enfants ». Mais pas comme avant … Olivier Rajchman

Michel Berger

A-t-il été son Pygmalion après avoir été son sauveur, à une époque où la chanteuse doutait de sa longévité dans le métier ? En 1973, elle a un coup de foudre pour lui, d’abord musical lorsqu’elle entend sa voix sortir de l’autoradio pour chanter Attends-moi. « J’aurai ce mec et j’aurai ses chansons », aurait-elle dit, selon le biographe Alain Wodrascka. Puis, les sentiments s’en mêlent alors qu’il vient de la remettre en selle avec La déclaration d’amour. Suivront presque vingt ans d’amour, deux enfants et des tubes à n’en plus finir, jusqu’à la mort de Michel Berger en 1992.

Serge Gainsbourg

En 1964, France Gall explose avec Ne sois pas si bête et Sacré Charlemagne, succès au hit-parade. Gainsbourg le coquin décide de détourner la candeur marketing de la nymphette et lui écrit N’écoute pas les idoles. Il reprendra cette fausse ingénuité avec Poupée de cire, poupée de son et dans les sulfureuses Sucettes, récit à double sens que France Gall prétendra n’avoir pas compris. Choquée quand elle réalisera qu’il n’était pas seulement question de sucreries, elle prendra ses distances avec le compositeur qui lui écrira encore quelques chansons jusqu’en 1972.

Claude François

Avant de devenir artistique, l’interaction entre la blondinette en plein essor et la star yé-yé fut sentimentale. Elle a 17 ans, il en a huit de plus. Double dose d’interdit : elle est mineure, il est marié ! Les voilà amants de l’ombre mais Cloclo lui mène la vie dure, d’autant qu’il est jaloux de son succès. Ce soir du 20 mars 1965, quand on voit pleurer France recevant le prix de l’Eurovision, ce ne sont pas de larmes de joie mais de chagrin car le chanteur malheureux vient de la plaquer au téléphone. Vaguement rabibochés, ils se quittent pour de bon en 1967. Cloclo hurle la douleur de cette séparation qui lui donne l’idée d’une chanson appelée à devenir le hit que l’on sait : Comme d’habitude.

Julien Clerc

Deux ans après Cloclo, France craque pour un chanteur de son âge au look hippie qu’elle rencontre dans les coulisses de la comédie musicale Hair. Julien est en pleine gloire, ce que vit assez mal une France Gall alors au creux de la vague. En 1974, elle quitte son amoureux à qui son chagrin inspire Souffrir par toi n’est pas souffrir. Il espère son retour mais un autre a déjà investi le cœur de la demoiselle.

Daniel Balavoine

L’ami, le frère, le compagnon des combats il jouait son amoureux, en 1979, dans l’opéra-rock Starmania et il est vite devenu un proche, notamment dans leur philanthropie commune pour aider les peuples africains. En 1986, sa mort lui arrache le cœur. Elle demandera à Berger de lui écrire un hommage à Balavoine. Ce sera Évidemment, en 1988.

Coluche

L’homme à la salopette était d’abord l’ami de Michel Berger qui l’invitera à chanter avec lui un tube créé par France en 1977, Si maman, si. C’était en novembre 1980, dans une émission des Carpentier. Coluche deviendra du même coup un proche de la chanteuse qui soutiendra son action humanitaire en venant chanter pour les Restos du cœur dans Les Enfoirés chantent Starmania en février 1993.

Bruck Dawit

En 1995, sa route croise celle de cet ingénieur du son américano-éthiopien qui s’est illustré aux côtés de Sting, Prince, des Rolling Stones … Devenu son compagnon, il écrira avec et pour elle Résiste, la comédie musicale hommage à Michel Berger. Olivier Petit

Magazine : Télé Poche
Par Olivier Rajchman et Olivier Petit
Date : 15 janvier 2018
Numéro : 2710

France Gall, libre dans sa tête

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France Gall a rejoint son paradis blanc. De "Sacré Charlemagne" à "Résiste", elle a incarné une époque d'insouciance et de fraîcheur.
France Gall a rejoint son paradis blanc. De "Sacré Charlemagne" à "Résiste", elle a incarné une époque d'insouciance et de fraîcheur.

France Gall a rejoint son paradis blanc. De “Sacré Charlemagne” à “Résiste”, d’interprète timide à star confirmée, elle a incarné une époque d’insouciance et de fraîcheur, gagnant le cœur d’un public très large. Ses chansons dispensaient du bonheur.

La France Gall enfantine céda ensuite la place à la femme meurtrie, une star courage qui s’est finalement inclinée face au cancer à 70 ans.

On redoutait le pire depuis son admission mi-décembre à l’Hôpital américain de Neuilly pour une infection sévère. Le point final est tombé dimanche matin, un matin chagrin où le cœur s’emballe, où l’on se prend à énumérer tout ce qu’une artiste comme elle peut apporter à notre vie à nous. Car France Gall laisse un vide, comme une page définitivement fermée sur 50 ans de succès. France Gall cumule tant de rôles : jeune fille naïve, artiste yéyé, star qui swingue, maman éplorée, épouse inconsolable. Les adieux sont pluriels. « Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’école ? C’est ce Sacré Charlemagne … » Quand une gamine, sage comme une image, sort cette chanson en 1963, elle ignore qu’elle entre comme une princesse dans les années yéyé. Le 45 tours se vend à 2 millions d’exemplaires. Isabelle Gall, née à Paris le 9 octobre 1947, va figurer sur la fameuse photo de “Salut les copains” avec Johnny, Sylvie, Françoise Hardy et les autres. Un poster et un bristol qui valent reconnaissance… Beaucoup ont disparu aujourd’hui.

France Gall apparaît telle une collégienne dans le métier, qui connaîtra bien des métamorphoses. Elle a de qui tenir. Son grand-père est l’un des cofondateurs de la chorale des “Petits Chanteurs à la Croix de Bois”. Son père, Robert Gall, a écrit pour les Compagnons de la Chanson et un des grands succès de Charles Aznavour, “La Mamma”, qu’elle reprendra plus tard en duo avec lui. La petite voit défiler à la maison Hugues Aufray (qui chantera avec elle “À bientôt nous deux”), Marie Laforêt ou Claude Nougaro. Parfois, son père l’emmène dans les coulisses de l’Olympia, une des nombreuses scènes qu’elle va conquérir.

Un jour, il la prend dans ses bagages pour un concert d’Aznavour à Bruxelles. Elle apprend le piano et la guitare avec ses frères jumeaux, Patrice et Philippe, car ils ont fondé un orchestre. La France se libère. La jeunesse est en recherche d’idoles. France Gall a 16 ans. Et comme la vie se montre généreuse à son égard, le jour de son anniversaire sort son tout premier disque, “Ne sois pas si bête”. La France Gall d’alors rassure avec sa mise de jeune fille de bonne famille et son col Claudine. Le destin l’a choisie très tôt ; il va tour à tour lui réserver sa part de bonheurs et quelques clous dans son cercueil. France Gall montre du caractère, on la surnomme “Babou”, mais aussi « Le petit caporal ». Mais tout d’abord, il faut penser à un look. Elle va le trouver assez vite, presque comme une évidence. Dans “France Gall, le destin d’une star courage”, Grégoire Colard et Alain Morel racontent l’épisode : « Voilà qu’on la traîne chez Jacques Dessange, le jeune coiffeur des stars, qui lui essaie plusieurs coiffures pendant toute une journée, prenant lui-même des Polaroïds pour mieux en juger. La “choucroute”, il n’en est plus question ! Toutes les minettes en arborant une dans la rue, il faut trouver quelque chose d’original (la référence à Brigitte Bardot est trop marquée, ndlr). France doit avoir ses longs cheveux lisses, avec une raie au milieu, rejoignant presque les coins de sa bouche pour mieux gommer les rondeurs adolescentes de ses joues. Ce sera son style. Dessange donne un nom à la formule, “Collège Girl”, qui sera imitée par une quantité innombrable de jeunes filles. »

On doit également lui trouver un nom d’artiste, qui sonne bien, qui la différencie. « Isabelle Gall, cela ne va pas, écrivent G. Colard et A. Morel. Isabelle, c’est trop long et cela ne sonne pas bien. Impossible à prononcer correctement dans les pays anglo-saxons ! Et puis, c’est aussi le prénom d’une vedette très populaire, Isabelle Aubret. Il ne peut y en avoir deux. La radio ne parle en ce moment que du match de rugby France-Galles qui va être un énorme événement sportif. Le nom d’artiste est trouvé, ce sera France Gall !» Elle n’est pas chaude. Elle tient à son vrai prénom. Pourquoi maquiller son identité ? Elle va obtempérer mais sans enthousiasme. À la réflexion, France Gall lui portera chance. Roger Gallet, créateur de mode et de parfums, l’assistera pour le choix de ses tenues sur le mode junior. Le rythme est soutenu.

On l’invite à Europe 1. Puis vient la toute première interview, menée par Philippe Bouvard dans les studios de RTL. Malicieux, celui-ci porte vite l’estocade : « Vous commencez à un âge où les autres vont encore à la maternelle. Quand vous aurez 40 ans, vous prendrez votre retraite à Ris-Orangis ? » Elle ignore que cette commune abrite une maison de retraite pour vieux artistes. Il s’est moqué d’elle ; elle lui en tiendra longtemps rigueur. Elle fait ensuite sa première télévision, avec Jean-Christophe Averty dans “Les Raisins verts”. France Gall découvre un monde auquel elle n’est pas préparée. Elle fait le dos rond mais elle ne lâche pas prise. Un jour, son père la présente à Serge Gainsbourg. Il a déjà les oreilles décollées et le regard sulfureux. Étrange association d’une gamine naïve et d’un poète au talent fou qui débouche sur une victoire à l’Eurovision de la Chanson en 1965 à Naples. En interprétant “Poupée de cire, poupée de son”, France Gall remporte le concours pour le Luxembourg. France Gall devient un peu le jouet de Serge Gainsbourg. Une peluche qui ne se doute pas du double sens des paroles des “Sucettes à l’anis”. Elle chante au premier degré ; lui jubile de ce coup du diable. Une fois le pot aux roses découvert après plusieurs années, elle lui en voudra longtemps. Horriblement vexée, elle refusera d’interpréter ce titre qui la gêne totalement. Par fierté, jamais elle n’en parlera à Gainsbourg : « J’ai fait semblant de rien », confiera-t-elle plus tard. Et l’homme à la tête de chou, qu’en pense-t-il ? Il révéla un jour sa parfaite indifférence à son charme dans un style très reconnaissable : « Elle ne m’allumait pas du tout… J’avais l’essence, elle n’avait pas le briquet ! »

France Gall a toujours reçu un énorme écho en Belgique. Avant de remplir le Palais 12 du Heysel pour la comédie musicale “Résiste”, avant de conquérir si souvent Forest National, elle fit d’abord ses premiers pas à Bruxelles. Le 10 avril 1964, elle monte pour la première fois sur scène à L’Ancienne Belgique, en lever de rideau d’un récital de Sacha Distel. Elle se produit cinq soirs dans la salle mythique. Elle doit chanter trois titres mais paralysée par le trac, « elle commence par des couacs, rate ses mesures, chante faux jusqu’à la fin de sa chanson », rappellent Grégoire Colard et Alain Morel. L’AB restera un souvenir cuisant dans son parcours. Mais on ne naît pas star, on le devient, avec des galas, des tournées, aux côtés de Richard Anthony, devant des publics divers qu’il faut chaque fois sentir et mettre de son côté. Rude école où elle affronte seule des admirateurs venus voir une mignonne qui leur plaît avec son air de “Bébé requin”, sorti en 1967 et dont la mélodie est signée Joe Dassin. France Gall mûrit à marche forcée. Le cinéma lui fait du pied. Après tout, Sheila tourne “Bang Bang”, Sylvie Vartan “Patate” et Françoise Hardy “Grand Prix”. Même Alain Delon la sollicite pour “Adieu l’ami” mais elle doit l’embrasser dans une scène, ce à quoi elle se refuse par fidélité à Claude François. Le cinéma ? En vain. Elle mange son pain blanc tout au long des années 60. La première partie de sa carrière se déroule ainsi, à la faveur de succès qui, à l’époque, se déclinent en 45 tours. Cette France Gall a quitté l’enfance et un univers ouaté où, gamine, elle regardait Jacques Martin et Jean Yanne à la télévision. L’histoire d’une douce France s’achève. Les années 70/80 se profilent. Elles seront synonymes de traversée du désert, d’oubli relatif, avec l’émergence de la pop, du rock, d’une série d’artistes au contenu différent, plus profond, parfois plus sombre. France Gall prend un temps de retard. Soudain, ses rengaines – comme « Laisse tomber les filles » ou « Christiansen » – sont rangées au rayon des mièvreries. Elle n’est pas la seule dans ce cas : beaucoup de ceux qui furent sur la fameuse photo de Jean-Marie Périer devant ce mur de briques, avec Johnny juché sur une échelle, en vrai patron, connaissent aussi un sérieux passage à vide. France Gall cochait toutes les cases de la grâce et de l’insouciance. Il ne lui manquait aucune ligne sur son CV, comme l’a souligné Françoise Hardy sur ses qualités de chanteuse. Elle a été propulsée sans préavis de l’adolescence à la gloire, si difficile à aménager. Elle a oublié l’école pour les studios. Elle est passée des vacances en famille dans la caravane installée sur l’île de Noirmoutier aux beaux quartiers parisiens où des pygmalions inventent la bande-son des années 60. Mais tout cela est derrière elle. Sa vie de femme, comme un serment qui va son chemin, avec ses coups de cœur et ses coups durs, ses échardes et ses soleils, la transforme. Et encore, s’il ne s’agissait que de gérer une carrière, mais non le destin va provoquer des rencontres musicales et amoureuses. Vont se confondre une relance professionnelle et une histoire d’amour.

Si France Gall a tant suscité l’affection du public, c’est aussi à travers son histoire personnelle. Celle d’une star aux amours décevantes. Elle connaît une première passion avec Claude François. Elle figure parmi ses choristes. Il la quitte au lendemain de l’Eurovision, sans doute incapable de partager les honneurs. Elle lui inspirera “Comme d’habitude” (popularisée par Frank Sinatra sous le titre “My Way” et écrite par Paul Anka) et “Reste”. La liaison de trois ans est lourde de regrets. Elle vit cinq ans avec Julien Clerc, au sommet avec “Hair”. Elle va l’applaudir en spectacle. Cette soirée est placée sous le signe du coup de foudre. Rien de créatif durant ces trois ans mais une vie à deux, “un duo pour une romance” comme le titre la presse people de l’époque. À leur rupture, il lui dédiera “Souffrir par toi n’est pas souffrir”. Car France Gall a le don de transformer le quotidien en parcours d’artistes. Le dernier pourrait s’intituler “Tout pour la musique … et par amour”. Son histoire avec Michel Berger est jalonnée de tubes, “Débranche”, “Cézanne peint”, “Hong Kong Star”, “Résiste”, “Il jouait du piano debout”, “Ella, elle l’a”. Zénith, Palais des Sports, Bercy, Forest, Pleyel, Olympia, sous la houlette de Michel Berger, une nouvelle France Gall, survitaminée en concert, vit un second âge d’or. Ils se lient à Daniel Balavoine et soutiennent ses initiatives en Afrique. Le couple achète une maison près de Dakar sur l’île de Ngor. Elle participe à SOS Éthiopie. Mais il est dit que France Gall ne jouira jamais d’une totale quiétude. Elle perd son compagnon puis sa fille Pauline. En 1993, elle affronte un cancer du sein. En 1997, elle annonce son retrait, à 50 ans. France Gall ne chantera plus. Mais par son trajet, ses prises de position, sa sincérité et la dignité déployée à chaque épreuve, elle reste infiniment sensible et présente dans le public. France Gall a vendu 20 millions de disques. « Elle a été tour à tour adulée, fêtée, oubliée et enfin portée définitivement aux nues par un public finalement fidèle, écrivent G. Colard et A. Morel. Dans sa vie personnelle, elle a cherché et trouvé peu à peu un équilibre en harmonie avec sa volonté d’aller vers l’essentiel. »

« J’ai appris à aimer la solitude alors qu’autrefois j’en avais une peur panique. Il fallait que je sois toujours entourée. Et Dieu sait si je l’étais ! Maintenant, ce vide, c’est le comble du bonheur. » Ces lignes datent de 2004. Depuis lors, elle apparaissait peu. Elle avait accepté un long portrait sur France 3. Elle avait mis toutes ses forces dans la comédie musicale “Résiste” à la mémoire de Michel Berger. Mais elle avait tout de même rompu sa promesse en chantant un duo en août 2000. Elle était sortie de sa tanière. Son partenaire pour l’occasion s’appelait Johnny Hallyday. Ensemble, ils entonnèrent “Quelque chose de Tennessee”. Ils se retrouvent à un mois de distance tous deux disparus dans une même onde de choc. Bernard Meeus.

France Gall a rejoint son paradis blanc. De "Sacré Charlemagne" à "Résiste", elle a incarné une époque d'insouciance et de fraîcheur.

En novembre 2015, France Gall lançait sa comédie musicale “Résiste” au Palais des Sports de Paris. Elle avait reçu “Soir mag” pour parler de ce projet qui lui tenait tant à cœur et évoquer son travail avec Michel Berger.

Sa dernière interview

Dix-huit mars 2015. Hôtel Royal Monceau. Dans les couloirs du palace parisien, l’effervescence était à son comble. Le staff de France Gall bourdonnait comme dans une ruche. Il faut dire que la chanteuse n’avait pas pour habitude de rencontrer les médias. La dernière fois qu’elle l’avait fait pour la presse belge, c’était au début des années 1990 ! Selon son chargé de communication, France avait donné la consigne de ne pas lui poser les sempiternelles questions “hors sujet” comme celles concernant sa rupture avec Claude François, ou la disparition de sa fille, survenue en décembre 1997.

Lorsqu’elle apparut dans la suite réservée aux interviews, elle brisa la glace sur-le-champ, avec son sourire irrésistible : « J’adore les Belges et la Belgique ! Vous êtes tous tellement plus bienveillants que les médias français ! »

Gourmande – elle ne pouvait résister aux pâtisseries disposées sur un plateau-, elle évoquait le spectacle “Résiste” mais se confiait aussi sur ses débuts dans le métier : « Durant les dix premières années de ma carrière, j’ai eu beaucoup de succès. J’ai gagné l’Eurovision, j’ai chanté en sept langues et j’ai fait le tour du monde. Mais je n’ai jamais été heureuse. À part avec les chansons de Serge Gainsbourg, je n’ai jamais pris de plaisir à faire cette musique. » France Gall poursuivait sur son travail avec Michel Berger : « Avec lui, j’ai découvert une manière de travailler qui me correspondait totalement. C’est-à-dire la création à l’état pur. Il m’a donné le goût de travailler en studio et de faire de la scène. Ensemble, on pouvait passer des heures à chanter au piano. »

En avril 2016, “Résiste” triompha au Palais 12. France vint à Bruxelles pour soutenir sa troupe. Elle rendit hommage aux victimes des attentats survenus dans notre capitale un mois plus tôt. France comparait Stromae à Michel Berger : « Même s’il chante différemment, je le sens de la même famille musicale. Il y a une rythmique fantastique dans ses chansons. Je suis allée le voir en concert. Je me suis assise sur ses genoux, je l’ai pris dans mes bras et je lui ai dit : « C’est bien, tu as bien travaillé. Bienvenue ! »

À la fin de l’entretien, France nous confiait ses projets à demi-mot : « La carrière, c’est fait. La famille, c’est fait. Maintenant, je peux créer et j’ai des projets pour quinze ans ! Michel me faisait confiance, donc je m’occupe bien de sa musique. » Le succès de “Résiste” avait donné des ailes à France Gall. On sait aujourd’hui qu’elle travaillait à une suite de sa comédie musicale, avec d’autres chansons de Michel Berger. Et puis, si la maladie n’avait pas été plus forte qu’elle, la chanteuse, devenue productrice, songeait à remonter “Starmania” dans les prochaines années … Jean-Marie Potiez

France Gall a rejoint son paradis blanc. De "Sacré Charlemagne" à "Résiste", elle a incarné une époque d'insouciance et de fraîcheur.

La muse, mais aussi la femme de Michel Berger

La chanteuse a partagé sa vie avec le compositeur entre 1973 et 1992.

Inconsolables, l’un depuis le départ de Véronique Sanson pour un autre homme, l’autre au bord de la rupture avec Julien Clerc … Le moins que l’on puisse dire, c’est que Michel Berger et France Gall n’étaient pas dans l’optique d’entamer une relation amoureuse lorsqu’ils ont commencé à se fréquenter. Séduite par l’une des chansons de Michel qu’elle avait entendue à la radio, celle qui a commencé sa carrière avec le tube “Ne sois pas si bête” décide de prendre contact avec lui afin d’imaginer une collaboration. Mais ce n’est pas gagné d’avance ! En 1973, après l’avoir croisé dans les couloirs d’Europe 1 et demandé d’écouter une maquette de chanson, Michel Berger refuse de travailler avec elle. Suite à l’insistance de la jeune femme, il finit par écouter les titres proposés par la maison de disques de France. « C’est nul », lui envoie-t-il sans ménagement. Heureusement, le talent de l’un et le charme de l’autre finiront par opérer. « À force de le connaître, de le rencontrer, de travailler au piano, je suis tombée amoureuse de lui, et lui aussi », confiait France. Une love story très vite rendue publique. Avec un titre tel que “La déclaration”, difficile pour les deux chanteurs de nier l’évidence ! À partir de là, le destin commun de Michel Berger et France Gall est scellé, tant sur la scène professionnelle que dans leur vie privée. Le compositeur de talent ne cessera de créer pour celle qui deviendra sa femme en juin 1976. Producteur des albums de France, Michel intègre tout naturellement son épouse dans ses nombreux projets. Dans les comédies musicales “Made in France” et “Starmania”, la jolie blonde bénéficiera d’une place de choix.

Devenue maman – de Pauline en 1978 et de Raphaël en 1981 :- entre tous ses projets, France Gall s’investit également dans plusieurs actions humanitaires. En 1984 et 1985, Berger et Gall créent avec Daniel Balavoine l’association “Action écoles”. Son spectacle Tour de France 88, mis en scène par son mari, remporte un énorme succès. Malgré la notoriété et la réussite, la chanteuse s’éloigne ensuite du monde musical. Elle ne revient en studio qu’à la demande de Michel Berger pour enregistrer avec lui “Double jeu”, la dernière collaboration entre ces deux âmes sœurs. Une histoire d’amour qui s’achève brutalement le 2 août 1992 lorsque Michel Berger s’effondre sur un terrain de tennis, terrassé par une crise cardiaque. Une histoire d’amour digne des contes de fées. Ou presque. Car il semblerait que la relation entre les deux artistes n’ait pas toujours été des plus sereines. Au moment du décès de Michel, ce dernier était d’ailleurs sur le point de partir s’installer aux États-Unis avec une autre femme. Ne supportant pas le désir de France d’arrêter la chanson, le compositeur aurait interprété cette décision comme un abandon… de plus. Lui-même ayant été abandonné très jeune par son père puis par Véronique Sanson, il se sent à nouveau laissé pour compte. « Il a alors pour projet de s’expatrier à Los Angeles, à Santa Monica pour être précis », confie Yves Bigot, biographe de l’artiste. « Il cherchait une villa et s’était renseigné sur l’inscription des enfants à l’École française. Il voulait poursuivre sa carrière américaine, commencée quelques années auparavant avec un album en anglais sur lequel il ne chantait pas, assisté d’excellents musiciens américains. Il s’était entouré de deux chanteuses. L’une d’entre elles pouvait être Beatrice Grimm mais je n’en ai pas la preuve formelle. » Même s’ils vivaient encore ensemble, France et Michel semblaient au bord de la rupture. Une situation que la chanteuse n’a jamais voulu confirmer ni commenter. Comme si jusque dans la mort, elle voulait que son histoire d’amour avec Michel Berger reste dans la légende.

France Gall a rejoint son paradis blanc. De "Sacré Charlemagne" à "Résiste", elle a incarné une époque d'insouciance et de fraîcheur.

Bruck, son dernier amour

La plus longue histoire d’amour de France Gall aura sans conteste été la moins médiatisée. Depuis plus de 20 ans, la chanteuse partageait la vie de Bruck Dawit. Une relation discrète et profonde. C’est en 1995, trois ans après le décès de Michel Berger, que France fait la connaissance de Bruck Dawit en Californie. Alors qu’elle est accompagnée de ses enfants, des amis communs lui présentent cet homme d’origine éthiopienne vivant à New York. France et Bruck partagent une même passion, celle de la musique. Ingénieur du son, il est aussi compositeur, arrangeur, producteur. Il a travaillé avec les plus grands noms de la scène américaine dont Prince, Michael Jackson, Bruce Springsteen ou encore les Rolling Stones. En couple, le duo écrira plus tard la comédie musicale “Résiste”, en hommage à Michel Berger. Si France Gall assure la promo du spectacle sur les plateaux télé, son fidèle compagnon préfère rester dans l’ombre. Mais il n’est jamais loin d’elle. Lorsqu’elle s’est éteinte dimanche, France Gall était entourée des deux derniers hommes de sa vie, son fils Raphaël mais aussi Bruck. Ce dernier lui aura permis de retrouver la joie de vivre après le décès du père de ses enfants mais il l’aura surtout épaulée en 1997 lorsque Pauline perdit son combat contre la mucoviscidose. Face à ces drames successifs, Bruck lui aura été d’un soutien indéfectible. Sophie Lagesse

France Gall a rejoint son paradis blanc. De "Sacré Charlemagne" à "Résiste", elle a incarné une époque d'insouciance et de fraîcheur.

Avant de rencontrer Michel Berger, France Gall a connu deux belles romances … qui se sont mal terminées.

Claude François et Julien Clerc, ses premiers amours.

En 1964, France Gall est âgée d’à peine 17 ans quand elle rencontre Claude François. À 25 ans, le chanteur pour midinettes est quant à lui déjà consacré star. La jeune et jolie chanteuse débutante lui a tapé dans l’œil. Ils se mettent en couple. Et tout va bien pour eux tant que France joue les groupies de Cloclo et surtout avant qu’elle obtienne quelques succès dans sa propre carrière. Cloclo se montre extrêmement jaloux. Il ne supporte pas qu’elle fasse de l’ombre à son ego qu’il a déjà immense. Jusqu’à quitter sa petite amie, après deux ans de liaison, le soir … où elle remporte l’Eurovision 1965 avec la chanson “Poupée de cire, poupée de son” écrite par Serge Gainsbourg ! Sa rupture avec France Gall inspire à Claude François les paroles douces-amères de “Comme d’habitude”. En 2012, à l’occasion de la sortie du film « Cloclo » réalisé par Florent Emilio-Siri avec Jérémie Renier dans le rôle-titre et Joséphine Japy pour interpréter France Gall, la chanteuse avait été interviewée par « Le Parisien » : « Je ne me suis pas reconnue. En revanche sur Claude, le film est assez approchant. On n’est pas touché quand il s’en va parce qu’il est tellement odieux pendant deux heures … c’est délicat de faire des films sur les gens. Mais enfin, Claude était quelqu’un de pas facile. Personne n’était heureux autour de lui. »

Les deux artistes resteront fâchés de nombreuses années. Ils ne se reverront qu’en 1973 et chanteront en duo dans une émission en septembre 1974. C’est qu’entre-temps, France Gall est tombée amoureuse d’un autre chanteur à succès, Julien Clerc, à l’époque la star éclatante de la comédie musicale “Hair”. Une histoire d’amour rendue publique en décembre 1969 et qui durera jusqu’en 1974. Mais France Gall est une nouvelle fois victime du succès de son compagnon. Sur les conseils des managers de Julien Clerc, elle accepte de rester dans l’ombre pour ne pas qu’il déplaise à ses fans féminines ! Il est censé rester célibataire pour mieux les faire défaillir et acheter ses disques ! Et France accepte d’être sacrifiée sur l’autel du succès et du business. Elle va jusqu’à porter des perruques brunes pour assister à ses concerts. Son existence est niée. Une situation invivable pour la jeune femme qui, cette fois, sait ce qu’elle veut. Et elle veut plus, notamment qu’il lui écrive des chansons. Ce qu’il ne fait pas. Lassée, elle choisit de le quitter. Julien Clerc mettra du temps à s’en remettre. Un an et demi après leur rupture, il écrit “Souffrir par toi n’est pas souffrir”. Elle ne quitte pas ses pensées. Par contre, France Gall a déjà oublié Julien Clerc. Désormais, Michel Berger occupe toutes ses nuits… Mais Julien Clerc en garde tout de même un bon souvenir. Sur son compte Twitter, il lui a rendu hommage ce dimanche : « France, nous avions 20, ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi. Julien. » Pierre De Vuyst


Le Sénégal, son autre pays – La chanteuse y vivait sur une petite île sans électricité.

Surnommée ”la Française la plus Sénégalaise”, France Gall se partageait depuis des années entre la France et ce pays d’Afrique. Depuis de nombreuses années, elle y possédait une maison à Ngor. C’est en pirogue qu’il faut rejoindre cette minuscule île se situant à moins de 400 mètres de la côte longeant Dakar. Balayée par le vent et fleurie de bougainvilliers, cette île ne faisant que 500 mètres de long ne compte que 100 habitants. La célèbre chanteuse s’est invitée parmi eux après être tombée sous le charme de la quiétude locale.

« Le Sénégal, c’est une autre planète, ça vous remet bien les choses en place parce que c’est très dur », confiait-elle. « Ce n’est pas les vacances, et ce contact avec les gens … Je vis dans un village. Je n’ai jamais compris pourquoi j’étais attirée par ce pays. (…) Lorsque je me rends sur mon île, il y a une espèce de purification extraordinaire. On arrive dans un endroit où il n’y a pas l’électricité, on est avec la nature, les oiseaux, pas de route et pas de voitures. » Ses nombreux séjours à Ngor lui auront permis de panser ses plaies et de traverser les épreuves loin du tumulte parisien. « Je me suis beaucoup reconstruite dans cette maison perdue au milieu de la mer, sans électricité. J’ai découvert cette île en 1968 lors de vacances. Depuis, j’y suis toujours revenue. Il y avait une ferme normande à vendre, ça m’a fait rire d’aller tellement loin pour trouver des colombages ! En général, quand j’arrive, on s’embrasse, on se parle, les femmes m’apportent des fruits, on boit du thé. Après la perte de Michel, puis celle de ma fille, j’ai aimé la façon dont elles m’ont accueillie, sans un mot, en se couvrant le visage du pagne de leur boubou. J’ai trouvé magnifique cette façon de montrer leur peine. » Sur place, les habitants respectent la tranquillité de leur célèbre voisine. Si la maison de l’interprète de “Si maman si” est connue de tous, ils ne sont pas bavards lorsque des touristes un brin trop curieux posent des questions sur la vie privée de France. Car ils le savent, ils lui doivent beaucoup. « Je n’en parle jamais, mais j’ai ouvert un restaurant là-bas, sur la plage. J’ai fait construire quelque chose, j’ai mis à l’intérieur une quinzaine de personnes pour travailler. Ce qui signifie que des centaines de personnes vivent au village grâce à ça », expliquait-elle dans les colonnes de “VSD”. L’amour de France Gall pour le Sénégal résonne en particulier dans sa chanson “Babacar”. En 1986, lors de l’un de ses séjours là-bas, elle rencontre une jeune maman de 18 ans, mère d’un bébé âgé d’un mois, Babacar. Dans une situation financière difficile, Fatou demande à France d’adopter son enfant. Mais c’est une autre décision que la chanteuse va prendre. « Avec Michel, on a décidé, plutôt que de prendre cet enfant avec nous, de donner un métier à sa mère qui voulait être couturière. On lui a payé ses études. Une fois qu’elle a obtenu ses diplômes, je lui ai acheté une machine à coudre, donné de l’argent afin qu’elle se procure des tissus, des fils. J’ai installé Babacar et sa mère à Dakar pour que celle-ci puisse étudier. Ensuite, elle a voulu rentrer dans son village et… je ne les ai plus revus », confiait-elle en 2015. Un fils de cœur aujourd’hui âgé de 32 ans et dont le prénom est connu dans le monde entier. Sophie Lagesse


En parallèle à une carrière au top, France Gall s’est aussi réalisée en tant que femme. En 1978 et en 1981, elle mit au monde Pauline et Raphaël.

Si d’autres stars de l’époque n’hésitent pas à mettre en scène leur bonheur familial et invitent même les paparazzis jusqu’au chevet de la maternité, France et Michel mettent un point d’honneur à protéger leurs enfants du monde du show-business. Ils appliquent à la lettre l’adage “pour vivre heureux, vivons cachés”. Ce n’est que très rarement que les minois des deux enfants apparaissent dans la presse. Les principales photos de Pauline et Raphaël sont malheureusement prises dans de tristes circonstances, celles des obsèques de Michel Berger le 6 août 1992. De l’extérieur, ils renvoient l’image d’une famille heureuse évoluant dans un monde sans problèmes. Et pourtant, le clan Berger vit au rythme de la maladie de Pauline, la mucoviscidose. C’est après un séjour à la montagne lors duquel la petite fillette de 4 ans n’a cessé de tousser que les deux stars apprennent le terrible mal dont souffre leur fille. Afin de la protéger et d’essayer de lui garantir une vie des plus normales, le couple décide de taire cette maladie à l’entourage. Pendant des années, c’est en silence qu’ils se battront ensemble contre la mucoviscidose. Seuls leurs emplois du temps pourraient permettre aux plus observateurs de deviner qu’un drame se joue en coulisses. Les deux artistes travaillent en alternance, l’un des deux parents pouvant ainsi toujours rester auprès de Pauline.

En décembre 1997, cinq ans après le décès de Michel Berger, la jeune fille de 19 ans perd son combat contre la maladie : France Gall et son fils Raphaël sont les derniers survivants de cette famille marquée par la maladie et les décès. Après le départ de sa fille, France sortit de son habituel silence et se confia à plusieurs reprises sur le drame vécu : « On ne le croit pas, on n’en revient pas de vivre un truc pareil, parce que c’est justement le truc que l’on ne peut pas et que l’on ne veut pas vivre. Tout le monde dit que c’est impossible et inhumain à vivre, et pourtant on me le fait vivre. Je n’en revenais pas que ça soit possible … », confiait-elle. « J’ai tout de suite voulu être la maman qui réussit le plus au monde à survivre et à intégrer cette idée d’avoir perdu un enfant. De pouvoir le plus facilement vivre avec ça, parce que sinon on est foutu si on y pense, si on est dans le regret… » Lors des obsèques de Pauline, France lui avait adressé un poignant message. « Il n’y a pas, je dis bien pas, une personne qui ait croisé le regard de Pauline, même furtivement, qui ne se soit pas arrêtée quelques instants sur elle. Elle dégageait quelque chose d’autre que les autres : elle n’était pas tout à fait comme les autres. Moi, je la trouvais extraordinaire mais c’était pour moi normal de penser ça. Si les gens s’arrêtaient sur elle, ce n’était pas tant parce qu’elle avait les plus beaux yeux du monde (et là, je sais qu’elle sera sensible à ce compliment), mais c’est parce qu’il y avait un truc derrière qu’on appelle, nous, la profondeur. » Il y a peu, la chanteuse revenait sur la force qui lui avait permis de surmonter la perte de son enfant. « C’est extraordinaire de l’avoir connue pendant 19 ans, on me l’a reprise mais on me l’a quand même donnée pendant 19 ans. Et pour Michel, c’est aussi ça que j’ai pensé tout de suite. Quelle chance j’ai eue de le rencontrer. Ce sont des idées très fortes qui m’ont aidée énormément. » Deuxième enfant du couple d’artistes, Raphaël a hérité du talent de ses parents et de leur amour de la musique. Diplômé de l’École Internationale Bilingue de Paris, celui qui a choisi de prendre le vrai nom de son père, Hamburger, est devenu ingénieur du son. Préférant le confinement des studios d’enregistrement à la scène, il collabore dans l’ombre avec de grands noms tels que Guillaume Canet pour le film “Blood Ties” ou encore Géraldine Nakache pour “Nous York”. C’est d’ailleurs dans la “Grande Pomme” que Raphaël a choisi de vivre.

Fuyant les drames, il avait trouvé refuge aux États-Unis. Un exil qui ne l’a pas empêché de mener également à bien sa carrière musicale en France. Il a ainsi été chargé de l’ambiance musicale du bar du Ritz à Paris. Depuis plusieurs semaines, Raphaël ne quittait plus la capitale parisienne et le chevet de sa mère. Jusqu’aux derniers instants, il est resté à ses côtés. Devenant de facto à seulement 36 ans le seul survivant du clan Berger et l’héritier de son empire musical. Sophie Lagesse

Magazine : Soir Mag
Soir Mag est un magazine Belge : https://soirmag.lesoir.be/
Date : 10 janvier 2018
Numéro : 4464

Adieu France Gall

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Hommage à France Gall, petite fiancée pop des Français, à travers un article de France Dimanche de 2018 retraçant sa carrière et ses drames.
Hommage à France Gall, petite fiancée pop des Français, à travers un article de France Dimanche de 2018 retraçant sa carrière et ses drames.

Dimanche 7 janvier dernier, l’interprète de Si, maman si, hospitalisée depuis le 19 décembre, rendait son dernier soupir dans les bras de son fils, Raphaël.

Août 2000. Depuis le décès de sa fille Pauline, trois ans plus tôt, elle n’est pas remontée sur scène. Brisée par le chagrin, l’artiste n’a plus le cœur à chanter. Elle a seulement besoin de calme, de nature, de silence. Pourtant, ce 12 août, le public venu écouter Johnny Hallyday à l’Olympia a l’immense surprise de voir apparaître sa frêle silhouette blonde. Pour son ami, et en hommage à son grand amour disparu, Michel, France Gall accepte d’interpréter en duo Quelque chose de Tennessee, que Berger avait composé pour le rocker en 1985. Elle y met tant d’émotion que, bouleversé, Johnny lui glisse à l’oreille : « Putain, t’as failli me faire chialer ! »

Elle renouvelle la performance trois jours plus tard. A-t-elle, comme l’espérait Johnny, retrouvé l’envie d’avoir envie ? Non. Ces brèves apparitions seront ses adieux à la scène.

Le rocker rejoint le Paradis blanc cinq semaines avant elle, comme s’il avait voulu prendre de l’avance pour l’y accueillir… Espérons que ces deux-là se soient retrouvés aussi proches qu’ils l’étaient ici-bas. Une maigre consolation face au vide immense qu’ils laissent dans le cœur de leur public et de leurs proches. Comme en témoigne David Hallyday sur Instagram :

« Quelle fin et début d’année difficiles ! Je ne repenserai jamais assez à ces moments passés avec toi, France, cette belle rencontre artistique ! Quelle belle personne tu as été, nos conversations sur la vie, sur la musique… merci ! »

Tout comme Johnny, France a elle aussi fini par succomber au cancer. Celui du sein, diagnostiqué en 1993, quelques mois après la disparition de Michel Berger. « La concrétisation de mon mal intérieur », expliquait-elle alors.

Mais l’interprète de Résiste a su appliquer à sa vie les paroles de son tube de 1981. Dans sa maison au large de Dakar, elle a tenu bon et vécu sa douleur. Jusqu’à l’épuisement.

Des années plus tard, elle confiera :

« J’en suis arrivée à ce que plus rien ne m’attriste véritablement. Je peux penser à ma fille sans tristesse, ainsi qu’à Michel, sans aucun chagrin. »

Un élément clé de sa reconstruction : Bruck Dawit, son dernier grand amour, rencontré en 1995 en Californie. Avec cet ingénieur du son, Américain d’origine éthiopienne, elle partage une belle complicité musicale. L’année suivante, ils enregistrent ensemble France, son ultime album.

En 2001, elle offre un très beau cadeau à ses fans : une émission autobiographique, France Gall par France Gall, diffusée sur France 3. Son enfance, sa carrière, la perte de Pauline… un portrait poignant.

Si elle a renoncé à chanter, pas question que l’œuvre de Michel tombe dans l’oubli. Pour les dix ans de sa disparition, elle supervise avec leur fils Raphaël l’intégrale de son œuvre et publie un magnifique album photographique, Michel Berger, si le bonheur existe, dont elle écrit les textes.

Peu à peu, France renoue avec le monde. Aux côtés de Mona Chasserio, fondatrice de l’association Cœur de femmes, elle s’engage pour aider celles qui, comme elle, ont été malmenées par la vie.

« Si on me proposait de revivre la même vie, je dirais non. La prochaine fois, je demanderais à avoir une vie plus douce », confiait-elle en 2004 au Parisien.

Et pourtant, elle va mieux. Son sourire lumineux en témoigne, tout comme ses voyages réguliers à Paris, où elle s’investit dans de nombreux projets.

En 2007, elle met en scène Tous… pour la musique, une émission diffusée sur France 2 où Johnny, Vanessa Paradis ou encore Françoise Hardy reprennent les titres de Berger. Deux ans plus tard, elle présente sur la même chaîne Starmania, une histoire pas comme les autres, poursuivant inlassablement son but : faire vivre l’œuvre de Michel.

Pensait-elle déjà à l’incroyable hommage qu’elle lui rendra en 2015 ? Peut-être. Dans un coin de sa tête, elle commençait sans doute à imaginer ce qui deviendra son œuvre la plus personnelle : la comédie musicale Résiste.

Un titre tristement bien choisi, car c’est justement en 2015 que la maladie la rattrape. Malade, épuisée, France résiste, aidée par Bruck, mobilisant ses dernières forces pour concevoir et diriger ce spectacle ambitieux. Pendant deux mois, Résiste fait salle comble au Palais des Sports, avant de partir en tournée dans toute la France.

« Elle a été incroyablement présente sur les dates. Elle venait saluer à la fin de presque chaque spectacle. Tant qu’elle a pu, elle était là, avec nous », confie le metteur en scène Ladislas Chollat sur France Info.

Depuis l’annonce de sa disparition, dimanche 7 janvier, à l’hôpital américain de Neuilly, les hommages pleuvent. Fans et proches célèbrent la femme humble, discrète et généreuse qu’elle était.

« Je n’arrive pas à l’imaginer morte. C’est vraiment une grande tristesse », déclare Jane Birkin. Elles avaient toutes deux inspiré Serge Gainsbourg et partagé un même drame : la perte d’un enfant. Jane a vécu cette épreuve en 2013, avec la mort de sa fille Kate.

« Je l’ai écoutée beaucoup, je l’ai vue souvent sur scène, et elle m’a beaucoup impressionnée comme chanteuse », confie Françoise Hardy.

Mais c’est peut-être le tendre adieu de Julien Clerc qui résume le mieux ce que ressentent ceux qui l’aimaient :

« France, nous avions 20 ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi. »

Lili CHABLIS

Devenue très tôt une icône de la chanson, la jeune artiste va sortir de la vague yé-yé le cœur brisé…

Avec sa voix et son swing particuliers, sa beauté à la fois douce et piquante, il semblait aller de soi que France Gall devienne un jour chanteuse. C’était une enfant de la balle, avec des parents artistes. Son père, Robert, est un ancien chanteur lyrique devenu auteur des Amants merveilleux, chanté par Édith Piaf, et de La mamma, titre culte du répertoire de Charles Aznavour. Sa mère, Cécile Berthier, descend d’une prestigieuse lignée de musiciens, puisqu’elle est la fille du cofondateur des Petits chanteurs à la croix de bois. À la maison, les amis qui défilent s’appellent Claude Nougaro, Maurice Chevalier, Hugues Aufray, Marie Laforêt… Rien de plus normal donc que « Babou », surnom donné depuis sa plus tendre enfance et qui lui collera toujours à la peau, commence très jeune, vers 5 ans, à apprendre le piano, avant d’attaquer la guitare à 11 ans. Pas étonnant non plus qu’à l’adolescence, elle forme avec ses deux frères un petit groupe qui se produit l’été sur les plages.

Mais dans la tête de celle qui s’appelle encore Isabelle, il n’est pas question de se projeter dans une vie d’adulte et de transformer une distraction en métier, avec toutes les contraintes que cela implique. Il faut dire que quand son père lui écrit ses premiers titres au printemps 1963, elle n’a que 16 ans ! Un âge bien tendre pour affronter les exigences d’une activité professionnelle… Babou n’est d’ailleurs pas emballée à l’idée de devenir chanteuse. Il faudra l’intervention de Charles Aznavour en personne pour qu’elle accepte de franchir le pas :

« Robert Gall avait amené sa fille à Bruxelles pour que je la pousse à chanter, racontait l’interprète de La bohème, invité du 20 heures de Laurent Delahousse, le 7 janvier dernier. Elle ne voulait pas chanter, mais lui trouvait qu’elle avait une voix merveilleuse. Heureusement, elle a finalement accepté après avoir vu mon spectacle, et elle a fait une carrière extraordinaire. »

Une carrière qui démarre sur les chapeaux de roues dès 1963 où sa première chanson, Ne sois pas si bête, devient immédiatement un succès ! Certes, la jeune fille enrage de devoir abandonner son prénom, Isabelle, pour celui de France, qu’elle trouve trop dur, à cause de la popularité d’Isabelle Aubret. Son père la surnomme « le petit caporal » en raison de son caractère bien trempé. Puisqu’elle a finalement décidé de se lancer dans la chanson, elle doit en assumer les aléas.

À cette époque, Serge Gainsbourg, auteur-compositeur très doué mais peinant à occuper le devant de la scène, lui écrit plusieurs titres bien classés au hit-parade, comme Laisse tomber les filles.

« J’aimais les mots et le style de Gainsbourg, il était le plus moderne, je chantais ses chansons avec plus de plaisir que les autres », confiera France Gall, des années plus tard, à Gilles Verlant.

Fin 1964, Sacré Charlemagne, dont le texte est écrit par son père et la musique signée Georges Liferman, la consacre chanteuse préférée des enfants, avec un vinyle qui se vend à plus de 2 millions d’exemplaires ! Pourtant, France a enregistré ce titre contre son gré. Elle ne l’aime pas. En 1965, elle retrouve Gainsbourg, qui lui taille un vêtement sur mesure : Poupée de cire, poupée de son. Avec ce tube, elle remporte pour le Luxembourg le Grand Prix de l’Eurovision et devient la petite fiancée pop de tous les Français ! De tous les Français, sauf un…

En 1964, la ravissante jeune femme est tombée follement amoureuse. Une rencontre coup de foudre qu’elle avait racontée à France Dimanche en 1967 :

« C’était au mois de mai 1964, à Boulogne-sur-Mer, où Claude et moi faisions ensemble une émission de radio. Ce n’est que deux mois plus tard que je devais le revoir. Après son spectacle, je suis allée en compagnie d’autres amis le voir dans sa loge. Nous sommes restés près d’une heure avec lui et, pendant cette heure, pas une seconde nos regards ne se sont quittés. »

Les deux jeunes gens sont si amoureux qu’ils passent des heures au téléphone.

« Il m’appelait vingt fois, trente fois, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit », confie France. « Un jour, il est venu voir mes parents. Claude voulait m’épouser. »

Mais Robert Gall s’y oppose. Sa fille est trop jeune. Et le chanteur est déjà marié à Janet Woollacoot ! L’idylle, vécue en secret, durera un an. Mais la jalousie et la possessivité de Claude mettent fin à cette relation le 20 mars 1965.

« Le soir du Grand Prix de l’Eurovision, quand on m’a annoncé ma victoire, j’ai sauté sur le téléphone pour prévenir Claude. Il m’a répondu d’un ton sec : “C’est très bien, mais pour nous c’est fini. Tu as gagné, mais tu m’as perdu.” »

Il exprimera sa douleur dans Comme d’habitude.

« Claude m’a dit que cette chanson m’était adressée… peut-être pour m’émouvoir. Mais je ne vois pas le rapport entre le texte et notre rupture. Parce que le monstre que décrit la chanson, ce n’était pas moi », dira-t-elle à L’Express en 2004.

En 1966, Gainsbourg lui écrit Les sucettes. France est loin d’en comprendre le double sens.

« Quand Gainsbourg a écrit la petite chanson, je me voyais aller acheter ma sucette, avait-elle confié au Parisien en 2015. C’était l’histoire d’une petite fille qui allait acheter ses sucettes à l’anis, et quand elle n’en avait plus, elle y retournait… »

Avec le succès, elle découvre la véritable signification et se sent trahie.

« C’était horrible ! Ça a changé mon rapport aux garçons. Ça m’a humiliée. »

Le scandale ternit son image et le public la boude. Elle poursuit alors sa carrière en Allemagne.

En 1969, elle tombe sous le charme de Julien Clerc, vedette de Hair. Leur amour doit rester caché :

« Son public était féminin. Il ne pouvait pas afficher son amour, cela lui aurait fait perdre des fans. »

France doit porter des perruques, nier sa relation… Jusqu’à l’impensable : elle doit cesser d’exister. Lassée, elle le quitte en 1974. Julien lui dédie alors Souffrir par toi n’est pas souffrir.

« La chanson traduit parfaitement ce que je ressentais », expliquera-t-il en 2013.

Souffrir, aimer, chanter… France continuera de le faire. Mais avec un autre, avec qui elle réalisera son rêve d’artiste et de famille.

Laurence Paris

En 1974, la jolie Poupée de cire rencontre celui qui va changer sa vie et la hisser au sommet de son art… Avec Michel Berger, l’osmose est très vite aussi intime qu’artistique.

Il est des êtres exceptionnels qui laissent à tout jamais leur empreinte sur le monde. Des talents si extraordinaires qu’ils transcendent les foules, leur procurent une joie pure et sans retenue. France Gall était de ces artistes, de ces élus qui, malgré leur disparition, ne cesseront jamais de vivre dans nos cœurs. Il était d’ailleurs frappant, à l’annonce de sa mort le dimanche 7 janvier, d’entendre résonner à nos oreilles, presque malgré nous, les tubes qui ont jalonné sa carrière, un parcours empli de succès qui s’est pourtant arrêté il y a tout juste vingt ans. Partout, sur les réseaux sociaux ou auprès de proches et d’amis, nos voix se sont naturellement élevées pour entonner “Si, maman si”, “Évidemment”, “Résiste”, “Babacar” ou encore “Ella, elle l’a” et tant d’autres…

Une réaction unanime qui surprendrait sûrement la douce France, qui ne se souciait pas de laisser son œuvre lui survivre, bien au contraire : « Qu’il reste quelque chose de moi m’indiffère, expliquait-elle dans le magazine Paroles et Musiques en 1987. Je ne suis pas comme ces personnalités politiques qui éprouvent le besoin de faire bâtir un monument afin de laisser une trace tangible de leur passage : moi, je ne construis que ma vie… »

Une vie marquée par les épreuves et les drames. Mais aussi – parce qu’il vaut mieux commencer par évoquer les événements les plus heureux – par une grande rencontre. Celle qui a fait de la petite Poupée de cire moquée par un Gainsbourg facétieux, de l’icône yé-yé aux allures d’oie blanche du concours de l’Eurovision 1965, une grande artiste, sûre de ses choix et de ses désirs. Celui qui a transformé la chrysalide en papillon, c’est bien sûr Michel Berger.

En 1974, l’auteur, compositeur et producteur ne se remet toujours pas de sa rupture avec Véronique Sanson. Cette dernière l’a “largué” trois ans plus tôt, sans crier gare, “victime” d’un coup de foudre fulgurant avec la star américaine Stephen Stills. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Véro s’est envolée vers les États-Unis avec le leader du groupe Crosby, Stills, Nash and Young, sans explication, sans adieu. Depuis cette séparation brutale, l’auteur de Cœur brisé, un album reflet de son âme tourmentée, s’enfonce dans le travail, ravagé par la dépression, mais stimulé par une créativité foisonnante. Muré dans ses souvenirs, il ignore les nombreuses lettres de France Gall. Subjuguée par le talent de l’homme qui a relancé Françoise Hardy avec Message personnel, elle rêve de collaborer avec lui.

La jeune femme le découvre à la radio. En entendant Attends-moi lors d’un trajet en voiture, elle s’arrête, bouleversée : “Voilà la musique que j’espère depuis des années…” Elle insiste, il refuse. Elle persiste, il hésite. Au bout de six mois, la chanteuse réussit à le convaincre. France n’est alors qu’une débutante à la voix nasillarde, sans grande subtilité, mais dotée d’une capacité de travail et d’une volonté de progrés extraordinaires. La musicalité naturelle de la fille de Robert Gall, auteur entre autres de La Mamma pour Charles Aznavour, est indéniable.

Leur première collaboration, La déclaration d’amour, précède l’album France Gall en 1976. Très vite, France tombe sous le charme de Michel Berger, ce génie discret, pudique et bienveillant. Pour celle qui a connu le feu des sentiments avec Claude François et une relation fusionnelle avec Julien Clerc, cette osmose rassurante tombe à point nommé.

Le 22 juin 1976, Michel Berger et France Gall se marient dans la plus stricte intimité. Ils fuient le tumulte parisien pour s’installer à Rueil-Malmaison. Heureux et serein, Michel se lance dans de nouveaux projets artistiques. En 1978, il compose en secret Starmania, opéra rock qui deviendra un succès colossal. En parallèle, France triomphe avec Viens, je t’emmène. Leur bonheur s’incarne aussi dans la naissance de Pauline en 1978, puis de Raphaël en 1981.

Mais la mort rôde. En 1982, Michel perd son grand frère Bernard. Il trouve du réconfort auprès de ses amis proches, Daniel Balavoine et Coluche. Jusqu’à ce que le destin les frappe à leur tour : Balavoine meurt en 1986, suivi de Coluche six mois plus tard. France et Michel surmontent ces drames ensemble.

Un voyage au Sénégal les conduit à la rencontre de Fatou, jeune mère qui tente de confier son fils à France pour le sauver. Elle refuse, mais décide de l’aider financièrement, inspirant ainsi Babacar.

Puis vient la tragédie ultime. Leur fille Pauline est atteinte de mucoviscidose. France et Michel se battent pour lui offrir la meilleure vie possible. Mais en 1992, Michel Berger succombe à une crise cardiaque. France, anéantie, affronte ensuite un cancer du sein en 1993. En 1997, Pauline s’éteint à son tour.

En 1997, France Gall met fin à sa carrière et s’installe six mois par an au Sénégal, sur l’île de Ngor, où elle fait construire une maison, un restaurant et une école. Un havre de paix bien mérité…

Clara Margaux

Magazine : France Dimanche
Par Lili Chablis, Laurence Paris et Clara Margaux
Date : du 12 au 18 janvier 2018
Numéro : 3724

France Gall – Les bonheurs fragiles

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Dans ses derniers jours, France Gall parlait encore de ses projets, de ses envies de voyages, de ce qu'il faudra faire avec l'œuvre de Michel. Elle préparait un deuxième volet de « Résiste », songeait au retour à Paris de « Starmania ».
Dans ses derniers jours, France Gall parlait encore de ses projets, de ses envies de voyages, de ce qu'il faudra faire avec l'œuvre de Michel. Elle préparait un deuxième volet de « Résiste », songeait au retour à Paris de « Starmania ».

Michel, à qui on demandait un jour pourquoi il m’avait épousée, a répondu : “Pour sa force”.

II en fallait pour être une vedette de 16 ans qui se produisait sur scène plutôt que d’aller en surprise-partie. II en faudra pour refuser le rôle qu’on voulait continuer à lui faire jouer, a 20, quitte à affronter une traversée du désert. Puis pour remonter sur scène après la disparition de Michel Berger, son amour, son allié. II en faudra enfin pour survivre à la mort de leur fille, Pauline. Mais France ne transigeait pas sur les principes :

« Je ne sais pas pourquoi tous les deux sont partis si vite, disait-elle. Mais je sais qu’il faut avoir confiance dans la vie, lui faire honneur. Et lui faire honneur, c’est être heureux. Depuis que je suis toute petite, je veux être heureuse. »

Douce France, si tendre, si fragile, et si forte.


Elle a gagné en assurance… Mais en gardant son style : la sincérité. « Pour moi, la scène n’est qu’une pièce de plus de ma maison. Je passe sans transition de ma cuisine au plateau. Je ne porte pas de costumes. Je suis habillée comme dans la vie. Je fais comme si j’allais diner avec des amis. »

Pendant trente-cinq ans, avec 26 disques écoulés a 20 millions d’exemplaires, son petit supplément d’âme traverse les générations. France Gall met un terme à sa carrière en 1997. « A la disparition de Michel, j’ai eu envie de continuer à chanter. A la disparition de Pauline, j’ai eu envie de me taire. » Ultime rêve en 2015, une comédie musicale pour redonner vie aux chansons que Michel lui a écrites: « Résiste ».

Une famille d’artistes

Une ruche au service de sa reine. Avec pour devise « En avant, toujours en avant, pour Babou », le diminutif d’labelle. Dans la famille Gall, tout le monde est musicien. Ses frères, les jumeaux, grattent la guitare, elle a un beau brin de voix … « Je n’avais pas décidé de chanter, mais simplement de ne pas redoubler ma troisième … ». Pour faire plaisir à Robert Gall, son père, ex-baryton devenu parolier, elle enregistre une chanson et change de prénom. En octobre 1963, mois de son anniversaire, France signe son premier contrat. « Ne sois pas si bête » passe en boucle a « Salut les copains ». Le 45 tours s’arrache a plus de 200 000 exemplaires, les lettres affluent par milliers, elle dira : « Mon univers familial s’est transformé en secrétariat. C’était très gai. »

Souvenirs d’en France : elle s’appelle encore Isabelle

Une poupée intrépide prête a tout pour se faire remarquer. « Je ne sais pas si j’étais une petite fille sage. Je crois que j’avais du caractère et une certaine autorité a cette époque. Mon père m’appelait « le petit caporal ». »

Elle partage la chambre de ses frères – de dix-sept mois ses ainés -, qui, pour l’énerver, l’appellent « la pisseuse » : « L’insulte suprême » se souvenait-elle. Qu’importe, elle les suit partout, s’impose dans leurs parties de foot, devient ainsi la meilleure joueuse de son lycée. Vers 13 ans, Isabelle leur propose de fonder un orchestre, Atlas. Ils jouent l’été sur les plages, l’hiver à Paris pour les anniversaires.

Papa-Maman, c’est tout pour la tendresse … et pour la musique.

Déjà célèbre mais toujours accrochée a ses parents. Son père, ancien premier prix de chant du Conservatoire, à viré à la variété pour distraire les militaires hospitalisés pendant la Seconde Guerre mondiale.

Puis il devient parolier pour Edith Piaf, Marie Laforêt, Hugues Aufray. Mais ce sont les paroles de « La mamma », inspirée par sa mère et choisie par Charles Aznavour, qui le font connaitre. Entre 1963 et 1970, il écrit plus de 30 textes pour sa fille dont « Sacré Charlemagne » : Sa mère, Cécile, est la fille d’un violoncelliste cofondateur des Petits Chanteurs à la croix de bois.

France Gall n’est pas pressée de quitter son cocon. Elle a 25 ans quand ses parents coupent le cordon : « Ils sont partis vivre ailleurs. Ils estimaient qu’il n’était pas très normal qu’à mon âge je vive encore avec eux. J’ai eu beaucoup de mal à me débrouiller seule. »

Le temps de l’innocence

« J’ai une voix de gamine et c’est probablement ce qui fait qu’on ne me prend pas toujours au sérieux. » II y a de la révolte derrière cette observation anodine. France voudrait qu’on lui demande son avis. Ainsi « Sacré Charlemagne », repris en chœur par les écolières : « Une chanson pour enfants, je l’ai détestée d’emblée. Mais c’est quand même sorti, et j’en étais malade. C’est dire à quel point je ne maitrisais pas la situation. » Les années yé-yé imposent leur loi. Son producteur lui présente Gainsbourg, un trentenaire qui cherche à séduire un public jeune. L’auteur du « Poinçonneur des Lilas » lui écrit « Poupée de cire, poupée de son ». Et la « marionnette » vend trois millions et demi de disques. Puis ce seront « Les sucettes » a l’anis. Et les larmes de France quand elle découvre qu’on se moque d’elle. L’ingénue fait ses classes.

La petite fiancée des français, par Yann Moix

On a l’habitude de quitter la France ; on a moins l’habitude que la France nous quitte. Cela tombait bien qu’elle se fit appeler « France ». Elle ressemblait au pays : beauté chipie, caprice chic, moue boudeuse. Une personnalité, du caractère. France Gall avait tout pour ne pas être une star : elle était normale. C’était cette normalité que nous aimions : la bonne copine en baskets, la camarade de fac, celle qui vient nous aider le week-end à refaire la peinture. On eût aimé partir avec elle au camping, faire de l’auto-stop.

Années 1960, 1970, 1980 : de « Sacre Charlemagne » à « Résiste » en passant par « Starmania », comédie musicale qui connut le succès jusqu’à New York, elle fut, avec Véronique Sanson et Françoise Hardy, notre bande originale féminine nationale. Elle avait toujours été là ; et serait toujours là. La France éternelle, c’était elle. D’abord baby doll dépassée par les évènements, quand elle chantait, avec candeur, remportant en 1965 l’Eurovision avec « Poupée de cire, poupée de son » ; ensuite, peste et égérie, qui sut faire tourner les têtes et briser les cœurs. Malgré sa petite taille, sa dimension devint doucement considérable. « Comme d’habitude », ce monument universel, lui est notamment consacré. Un peu comme Miou-Miou, elle faisait partie de ces « petits bouts de femme » qui s’avèrent plus fatales que les plus redoutables des vamps à talons.

Vinrent, ensuite, les années salopette : son duo mythique, musical, passionnel avec Michel Berger (ils apparaissent sur la fameuse photo de « Salut les copains » sans se douter de leur avenir), qui la choisit pour panser des plaies fraiches et devenir, pour pouvoir la garder, un grand compositeur.

France Gall eut toute sa vie la manie de faire se surpasser les autres à cause d’elle, par elle, ou pour elle. Quand on tombait amoureux d’elle, on composait des hymnes éperdus ; quand on se faisait quitter par elle, on composait des requiem désespérés. Cloclo ne se remit jamais de cette perte, dont il fit, pour se venger, un destin. France attendait, sans en avoir l’air, qu’un homme devenu génial par sa faute vienne lui proposer un minimum d’amour et un maximum de chansons. Elle n’était pas tant le réacteur que le carburant.

Son style ? Il balançait. Ses hanches, ses petits coups de pied latéraux, ses mouvements de nuque, sa façon de danser en regardant le sol comme si elle plantait un clou avec sa tête, tout en claquant des doigts, formaient une chorégraphie sur mesure a ce petit corps au grand talent. France était « rythmée » : « Samba mambo », « Babacar », « Tout pour la musique » sont faits pour bouger. Pour suer. Mais la mélancolie lui allait aussi comme un gant : « Si maman si », « Bébé, comme la vie », « Cézanne peint ». Son meilleur album fut sans conteste « Paris-France » (1980), qui ne contient quasiment que des chefs-d’œuvre, dont « II jouait du piano debout » (que l’écrivain Jean-Marc Roberts avait exigé qu’on passât lors de ses propres obsèques).

Née dans et par les yé-yé, France Gall incarne a jamais le virage des années 1970 aux années 1980, nos derniers instants d’insouciance, en quelque sorte.

Pour moi, sa plus grande chanson restera « Viens, je t’emmène » – on ne connaissait pas la destination exacte, mais on suivait France immédiatement. Elle s’intéressa vraiment au monde, à l’Afrique, et l’humanitaire n’était pas dans sa bouche un vain mot, une frime. Contrairement à tant d’autres, elle ne fit pas dix tournées d’adieu par an pendant vingt ans, mais tira sa révérence parce que l’envie n’y était plus. La perte de l’homme de sa vie, Michel Berger, terrassé par un infarctus en pleine partie de tennis en 1992, lui avait donné la force de continuer ; celle de sa fille, Pauline, atteinte de mucoviscidose, fit taire a jamais son swing éclectique. C’est dans l’avenir, là où habitent l’espoir et les rêves, qu’elle avait décidé de passer le reste de sa vie. La musique, les studios, la scène lui rappelaient trop les années mortes, les instants noirs et les êtres enfuis. Elle avait jadis triomphe d’un cancer, et ce cancer est revenu pour un rappel ; le dernier. Ce minois d’écureuil électrique, aux yeux noisette et ronds, appartient désormais a la mort, cette salope, qui n’aura pas la peau de tous ces refrains dont notre adolescence se souvient.

Tant que les chansons de France Gall s’écouteront, nos étés d’hier vivront, et nous avec, à bicyclette, à travers les campagnes. Tout pour la musique.

Des amoureux au Hit-Parade

Elle chante « N’écoute pas les idoles » … et s’amourache de la plus excessive d’entre elles, Claude François. Mais la romance vire à la tyrannie. Jaloux maladif, Cloclo supporte mal le succès grandissant de France. Le soir de sa victoire à l’Eurovision, en 1965, il l’appelle … pour rompre. Dispute passagère. Deux ans plus tard, c’est lui qui souffre. Leur histoire qui s’achève lui inspire l’un des plus grands tubes internationaux, « Comme d’habitude ». France se réfugie dans les bras de Julien Clerc, la star de « Hair » en pleine ascension. Dans leur ferme de Bourgogne, elle se sent pourtant délaissée. II faudra qu’elle le quitte pour qu’il mesure son attachement : « Souffrir par toi n’est pas souffrir ».

L’homme de sa vie

Si coup de foudre il y a, il est d’abord … musical. Michel a composé “Attends-moi” pour Véronique Sanson, qui vient de le quitter. En l’entendant a la radio en 1973, France est éblouie. « Cette chanson, j’ai eu l’impression que c’était moi qui l’avais écrite », dira-t-elle. Alors elle décide : c’est Berger, et lui seul, qui pourra la réinventer ! Elle force la rencontre, insiste. II tergiverse et finit par lui offrir, en mai 1974. « La déclaration d’amour ». Cent mille exemplaires écoulés en trois semaines. « La première fois que Michel m’a fait chanter, j’ai eu l’impression d’enfin trouver ma place. Tout s’est apaisé. » C’est le début d’une métamorphose, celle d’une yé-yé girl en muse solaire, sous le signe de l’accord parfait.

« Je suis le ciel, elle est la terre », aime répéter Michel Berger. « France me rassure, elle est l’opposée de moi, ancrée, jamais angoissée ». Fils d’un professeur de médecine et d’une pianiste, il a grandi dans un milieu austère. Elle lui apporte la douceur et la compréhension, la constance, et une famille. Ils se marient discrètement en 1976. Pour lui, France ne sera pas seulement l’interprète d’une vie. Tour à tour cordon bleu et décoratrice d’intérieur, elle recrée « cette vie de roulotte » qu’elle aime tant, ponctuée de fêtes et de grandes tablées. Et veille à respecter les règles : pas de musique de fond à la maison, interdiction de jeter une partition, même froissée.

« France, Michel et moi », par Johnny Hallyday

J’ai la plus grande affection pour France Gall et Michel Berger. Et si je ne m’étonne plus, et ça fait longtemps, de tout ce qu’on écrit sur moi, je suis surpris que personne, à ma connaissance, n’ait eu envie, ni pris le temps, d’expliquer ce couple d’artistes, le plus talentueux de la dernière décennie, a un public qui l’aime. C’est ce que je vais essayer de faire. [ … ]

Je brise tout de suite la légende imbécile, propagée par quelques aigris du « métier » du couple petit-bourgeois, vivant dans le silence feutré des grands appartements endormis, des chaumières normandes, ou la maitresse de maison prépare elle-même tartes et confitures Ceux qui pensent ça ont tout faux ! Chez eux, tout bouge, tout vibre, tout rocke.

Parce que Michel est un écorché vif et France Gall, une passionnée. Un couple qui se déchire parfois. Mais un couple n’existe que par ses tensions et ses déchirements. Eux, ils partagent tout, et depuis dix-huit ans : le meilleur et le pire, les succès et les galères. Avant tout, ils sont humbles. Une qualité qui, par les temps qui courent, se fait rare. Le show-business donne d’eux une image glacée. Cette pudeur quasi maladive qu’ils ont par rapport aux médias est un signe de délicatesse plutôt que de fadeur. Ils veulent se protéger, protéger leur couple. Protéger leurs merveilleux enfants, Pauline et Raphael. [ … ]

France, Michel et moi, nous ne nous sommes vraiment connus qu’après un de mes spectacles au Zenith. Il était question d’un disque. A l’époque, je l’avoue, je tournais un peu en rond et j’avais besoin de « sang neuf ». Nous avons diné ensemble, sans oser en parler. Très timides, lui vis-à-vis de moi, moi vis-à-vis de lui. Et je me demande d’ailleurs si nous aurions fait un pas l’un vers l’autre sans France, qui est venue à notre secours. Une indicible affection est née, au cours de cette soirée, qui ne s’est jamais démentie. C’est ainsi que « Tennessee », l’un des albums que je préfère, est né. Nous avons passé tous ensemble des instants très forts. Je n’oublierai jamais les chansons qu’ils m’ont fait découvrir, chez eux, dans leur bric-à-brac décoré d’objets de toutes les époques et de tous les styles. Le studio, a Montréal, est toujours présent dans ma mémoire, tout comme la préparation de mon spectacle à Bercy, ou France, ma première spectatrice, assise dans un coin de la salle, suivait les répétitions. Elle en donnait, le soir, quelques impressions toujours pertinentes. Elle connaissait toutes mes chansons par cœur, même les plus anciennes. Elle aurait pu faire les voix avec moi.

Et il y avait la vie de tous les jours. Les diners dans les restaurants japonais, les fous rires, les photos-souvenirs … Nous refaisions le monde jusqu’à 5 heures du matin. France est encore plus insomniaque que moi. Michel, angoisse comme d’habitude, se posait et nous posait toutes les questions possibles. Ils ont réussi à m’apprivoiser, moi, le rebêle.

Aujourd’hui, ils font partie de ma famille. »

Un mois plus tard, Michel Berger s’effondre dans sa maison de Ramatuelle. Johnny est le premier a accourir auprès de France.

Si, maman, si : avec Raphaël et Pauline, elle accomplit son rêve

« Avoir des enfants, c’était un besoin impérieux, physique. A 18 ans, la nuit, je rêvais que je tenais un bébé dans mes bras. Je le sentais sur mon ventre. Je sentais sa peau, son odeur. Mais pour faire un enfant, il faut un père … » Dès qu’elle rencontre Michel, France sait que ce sera lui. Puis la nouvelle tombe, glaçante : à 28 ans, elle est sans doute stérile. « Ça a été un choc terrible, un parcours du combattant pendant deux ou trois ans. » Quand elle annonce à son compagnon qu’elle attend enfin un bébé, il en pleure de joie. Pauline nait en 1978. Le miracle se double d’une deuxième naissance avec Raphaël en 1981. « Des instants de bonheur phénoménaux ! »

Quand ils découvrent la maladie de Pauline, le bonheur ne sera plus comme avant. C’est une gamine aux grands yeux verts, vive et gaie. Mais France a l’intuition que sa fille a un problème de santé. Les médecins la rassurent. Elle s’obstine. Son instinct ne l’a pas trompée. En 1982, alors que Michel vient de perdre son frère aîné d’une sclérose en plaques, on découvre que Pauline est atteinte de mucoviscidose, une maladie génétique grave. Pauline adore danser, tourner des clips avec ses copains. Puis se passionne pour le dessin, tout en luttant contre des quintes de toux étouffantes. Le clan va se souder autour d’elle. France et Michel sont au faîte de la gloire. De leur calvaire, le public ne sait rien.

Double drame

Évidemment … ils savent la précarité du bonheur. Dans la torpeur de l’été 1992, il aura suffi d’une partie de tennis pour foudroyer Michel Berger, le père, le mari, le mentor, victime d’une crise cardiaque avant l’âge de 45 ans. Quatre jours plus tard, lors d’obsèques qu’elle a voulues publiques, France tente de transmettre à ses enfants la force de surmonter l’insurmontable. Elle dont Michel disait, près de vingt ans plus tôt : « Elle m’époustoufle par son courage dans les moments graves. Elle sait se tenir debout. » La chanteuse ne le dément pas et dès l’année suivante trouve l’énergie de remonter sur scène. Sa tournée sera le premier hommage à l’homme de sa vie.

Cinq ans ont passé et le malheur revient à la charge. Adolescente fragile, soumise au long calvaire de la mucoviscidose, torturée par des crises qui l’étouffaient, Pauline rend son dernier souffle à l’hiver 1997. Raphaël a grandi. C’est dans ses bras que France se réfugie à l’heure de l’ultime aurevoir.

Une cérémonie simple, laïque, à laquelle assistent, venus à bord de deux cars spécialement affrétés, les nombreux amis de la jeune fille. Jusqu’au bout, sa mère aura couru le monde pour consulter les plus grands spécialistes tout en aidant Pauline à vivre aussi normalement que possible. A l’instant de fermer le cercueil, France prononce ces derniers mots : « Au revoir, ma chérie, et respire maintenant.»

Le Sénégal, son refuge

« Il faut traverser l’eau pour y accéder. Je ressens toujours ce passage comme une purification. »

France prend ses quartiers d’hiver, comme elle dit, sur l’ile de Ngor. Après sa maladie, c’est cette maison qui va la réparer : « Je m’y sens hors du temps, en paix avec moi-même. »

L’Afrique, c’est une passion qui remonte aux années 1980, quand la chanteuse s’engage dans l’humanitaire avec Michel. Une blessure aussi : leur ami Daniel Balavoine se tue dans un accident au Mali. Sur son ile, elle fait construire un restaurant et une école, offre un soutien discret mais constant. Un jour, une maman lui demande d’adopter son bébé qu’elle n’a pas les moyens d’élever. Ce petit garçon deviendra son filleul et le titre d’une de ses plus belles chansons : « Babacar ».

Douée comme personne pour le bonheur malgré les épreuves, par Dany Jucaud

« France, il faut que j’écrive sur toi. Je n’y arrive pas. Aide-moi ! – Tu n’as qu’à écrire : « France Gall est morte ce matin et la France entière a du chagrin ! »

Elle éclate de rire. « Ce n’est pas compliqué ! – Si, c’est compliqué. Compliqué et irréel de parler de toi au passé. » Je nous imagine tous les deux dans son salon baigné de lumière, assises dans les grands fauteuils blancs, nous moquant de cette mort qui nous a tous cueillis par surprise. Ta mort ! Un de nos sujets de conversation préférés, qu’on abordait toujours en riant. « Je pense qu’on part quand on doit partir, que les départs sont programmés », me disait-elle.

Douée comme personne pour le bonheur malgré les épreuves douloureuses qu’elle avait traversées, une boule de rire et de vie, France ne connaissait ni la peur ni le doute. Malicieuse comme un chat, quoi qu’elle fasse elle retombait toujours sur ses pattes. Spectatrice d’elle-même, s’il lui arrivait parfois de parler d’elle à la troisième personne, c’était avec beaucoup d’humour. La disparition de Michel Berger puis celle de leur fille, Pauline, l’avaient ancrée plus que jamais dans le réel. Personne n’aimait la vie autant que France. Cette « putain de vie » comme elle disait, qu’elle avait décidé une fois pour toutes de vivre le mieux possible. « Si on veut lui faire honneur déclarait-elle, il faut l’aimer et elle vous le rend bien. » En continuant à faire vivre la musique de Berger et à le garder vivant, elle a fait pour lui ce qu’il aurait sûrement fait pour elle, se contentant au fond, affirmait-elle, de lui rendre ce qu’il lui avait donné.

Si elle n’avait pas été chanteuse, elle aurait pu être décoratrice ou architecte. Ses maisons lui ressemblaient, chaleureuses, pleines de souvenirs et d’histoires. Que ce soit à Paris, à Saint-Tropez ou à Dakar, au Sénégal. Depuis la disparition de Pauline, elle passait toujours la fin de l’année sur l’île de Ngor, où elle m’avait fait rencontrer il y a quelques années les artistes locaux, avant de se rendre à un match du club de foot dont elle était la plus fervente supportrice. Rue Monceau à Paris, regarder vivre France était un enchantement. Mais pour vraiment savoir qui elle était, il fallait la voir à table. Tout devait être parfait ! La lumière, les coussins sur les chaises, qu’elle tapotait jusqu’à ce qu’ils prennent la forme du corps, les assiettes … Gourmande, elle savourait chaque bouchée comme si c’était la dernière, en buvant du bon vin. Elle a cultivé comme personne les mille et une façons de ne rien faire. « C’est tout un art !» me disait-elle. Et puis, un jour, après des années d’isolement, comme sortie d’une immense torpeur, elle s’est réveillée à nouveau pleine d’envies, accouchant de livres, d’une émission de variétés et d’une comédie musicale, « Résiste », qui ont marqué ses retrouvailles avec le public. « Ma place, pour être heureuse dans cette vie, n’est pas forcément dans la lumière », précisait-elle.

Spectatrice de son passé, elle avait intégré le départ de Pauline sans tristesse. A table, on parlait d’elle au présent comme si elle était là ou dans la pièce à côté. « Quand je pense à elle et à Michel, ça me fait chaud, c’est ma famille invisible, lovée au plus profond de mon cœur. » Je me souviens d’un dîner à Saint-Tropez où elle m’avait longuement expliqué qu’elle trouvait les cimetières sinistres. Elle avait un plan !

On y installerait des cages à oiseaux avec des fleurs et des arbres de toutes les couleurs ! Je lui parlais de celui de Recoleta à Buenos Aires où, le dimanche les enfants font du vélo entre les tombes. « Voilà exactement ce qu’il nous faut ! »

Le même après-midi, elle avait organisé un concours de gâteaux au chocolat, « nature » avait-elle bien précisé. Alors que j’étais arrivée première, elle m’avait disqualifiée parce qu’elle avait failli se casser une dent avec une noix ! France n’était pas dans la nostalgie et était plus inquiète pour l’avenir du monde que pour le sien. Un jour où je lui demandais si elle était heureuse, en riant elle avait repris à son compte la phrase de Woody Allen : « Je m’intéresse à l’avenir car c’est là que j’ai décidé de passer le restant de mes jours ! »

Comme Johnny et Sylvie, le couple qu’elle avait formé avec Michel Berger est entré dans la légende et rien ne pourra le détruire. Depuis vingt ans, un homme merveilleux partageait sa vie, Bruck Dawit, coauteur de « Résiste ». Producteur, compositeur, arrangeur, il a travaillé avec les plus grands, de Prince à Michael Jackson. Ils s’étaient rencontrés en 1995, en Californie, et ne s’étaient plus quittés. Mais le grand amour de France était son fils, Raphaël, producteur de musique. D’une discrétion absolue, il a fui la lumière toute sa vie. Très complices, les deux hommes qui ont accompagné France jusqu’au dernier moment ont le cœur brisé.

France, aujourd’hui, quand je t’entends chanter, j’ai envie de pleurer.

France aura passé sa vie entre mer calme et tempêtes, par Benjamin Locoge

Le 9 décembre, son absence avait interpellé. France Gall n’avait pas pris place dans l’église de la Madeleine pour les obsèques de Johnny. Elle était pourtant une intime du rockeur, le seul pour qui elle accepta en 2000 de remonter sur scène après avoir dit qu’elle ne chanterait plus jamais. Mais non, ce jour-là, France était exténuée. Depuis deux ans, elle se battait contre la récidive de son cancer du sein. Les premières alertes sont apparues peu de temps après la première de « Résiste », la comédie musicale dédiée à Michel Berger qu’elle avait patiemment mise sur pied entre 2012 et 2015. Pour que le répertoire de Michel vive, elle tenait absolument à le transmettre à la jeune génération. Elle avait suivi toutes les étapes de la création : du livret à la mise en scène, en passant par les lumières, les costumes, jusqu’aux ultimes réglages le jour de la première. C’était son cadeau à Michel plus de vingt ans après sa mort, sa manière à elle de le ramener une fois de plus parmi les vivants.

Mais les attentats du 13 novembre 2015 brisent le destin parisien du spectacle. Le soir même, le Tout-Paris est dans la salle pour la générale du show. Dès les premières alertes, le public sent que quelque chose ne tourne pas rond. A l’entracte, une bonne partie de l’assistance s’en va. France comprend mais souffre en silence. Et si le public l’avait abandonnée ? « Résiste », heureusement, vivra une belle carrière en province dès 2016 et rassemblera plus de 350000 spectateurs. Mais cette fois France n’est pas là pour le voir. Elle doit se rendre à l’Hôpital américain de Neuilly pour des examens complémentaires. Seule une petite dizaine de personnes est mise dans la confidence du mal qui la ronge. « Elle n’en parlait pas, raconte Thierry Suc, le producteur du spectacle. France était d’une immense pudeur par rapport à cela. Il y avait d’un côté son énergie pour le show, et sa maladie, qui était privée. » Pour tous les autres membres de l’équipe, il s’agit d’une « infection sévère ». Pas de quoi s’alarmer outre mesure, malgré son visage aminci. Une fois remise sur pied, elle retrouve sa troupe avec bonheur, la cajole de son regard maternel, râle contre les infimes détails qui ne vont pas, la performance un peu en deçà de tel ou tel chanteur. Et finit toujours par partir dans un grand éclat de rire. Un rire enfantin, chaleureux, qui rassure, un rire fort qu’elle a enfin retrouvé.

Car France Gall aura passé une bonne partie de sa vie à défier l’existence, à affronter des tempêtes peu communes. Seule une sacrée force de caractère a pu lui permettre de les traverser. Son père, Robert, compositeur, qui signe en 1963 « La mamma » pour Charles Aznavour, est persuadé que sa fille possède une voix pas comme les autres. Il l’encourage à chanter. Isabelle (son vrai prénom) refuse, elle a bientôt 16 ans, adore ses deux frères Philippe et Patrice, des jumeaux, et grandit dans une bonne famille en petite fille modèle. « L’enfance, nous racontait France, c’étaient les vacances à Vallauris, où je voyais Picasso peindre tous les jours, et la grande maison de famille que nous possédions à la campagne, où tout le monde se retrouvait. » Robert l’a surnommée « le petit caporal ». Un rôle qu’elle prend au pied de la lettre, ne s’en laissant pas conter par les garçons. Mais pour faire plaisir à son paternel, elle l’accompagne à Bruxelles, pour découvrir Aznavour sur scène. En coulisses, Charles lui parle : « Essaie au moins de chanter, ne serait-ce que pour ton père … » Alors Isabelle obtempère, découvre son premier studio d’enregistrement. Seul hic, au moment de signer le contrat, pas question de faire de l’ombre à Isabelle Aubret, la vedette du moment. Babou devient France pour l’éternité.

Devant le manque d’enthousiasme provoqué par son premier disque, Denis Bourgeois, son directeur artistique fait appel à Serge Gainsbourg, un auteur-compositeur-interprète encore confidentiel, en manque de succès. Gainsbourg a l’oreille tournée vers l’Angleterre et l’Amérique. Contrairement à Françoise, Sylvie ou Sheila, il n’est pas question d’adapter les tubes anglo-saxons, mais bien de composer un répertoire entièrement nouveau. Gainsbourg va marier finement les plus belles mélodies pop à la voix claire, presque pure, de sa protégée. Il y aura « Laisse tomber les filles », « Attends ou va-t’en » et surtout « Poupée de cire, poupée de son », choisie pour représenter le Luxembourg au concours de l’Eurovision de 1965. France fréquente alors Claude François, jeune vedette comme elle, et pas toujours rassuré par le succès de sa fiancée. Volontiers jaloux, Claude aime la lumière plus que les autres, et vit mal cet épisode. Le 20 mars 1965, quand France remporte le concours, elle fonce sur le premier téléphone disponible pour le prévenir de sa victoire. « Je te quitte », lui lance-t-il en guise de félicitations. Sonnée, France ravale ses larmes pour interpréter une nouvelle fois sa chanson. Le public y voit l’émotion du vainqueur. C’est son premier chagrin d’amour. « J’ai très mal vécu ces premières années. J’ai été à la fois applaudie et attaquée. Quand on est une enfant, on ne retient que les coups de griffes. J’étais traumatisée par les filles qui m’insultaient dans la rue », nous dira-t-elle quarante ans plus tard, balayant cette époque.

En 1967, France prend pourtant son destin en main. Elle plaque Claude, qui écrit « Comme d’habitude » pour se venger. En réalité, France, qui n’a pas encore 20 ans, a déjà compris qu’elle avait besoin d’un alter ego en qui elle pouvait avoir une totale confiance. La jalousie, les mesquineries, très peu pour elle ! Et il est temps de vivre aussi. Ces quatre années sont passées comme un éclair. Elle a encore le goût amer des « Sucettes » de ce coquin de Gainsbourg, dont elle n’a pas vu le sens réel. Alors pourquoi ne pas mettre sa carrière un peu en suspens pour profiter de son statut ? « Je n’étais pas en harmonie avec ce que j’interprétais, ce qui est assez terrifiant … Même si Gainsbourg m’a fait don de quelques subtilités de sa plume … Je ne sais pas faire de cinéma, alors chanter des mots qui ne me convenaient pas … Je n’ai jamais su être autrement que moi-même. »

En 1969, elle assiste à une représentation de la comédie musicale « Hair » au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Elle tombe folle amoureuse de Julien Clerc, qui tient le rôle principal de cette aventure avant-gardiste. Chaque soir, elle l’attend dans sa Porsche à la sortie des artistes. Julien finit par céder … Mais leurs carrières ne vont pas à la même allure. Julien vogue de succès en succès quand France va d’échec en échec. « En 1971, j’ai touché le fond en faisant un roman-photo avec mes frères, commentera-t-elle. L’étape suivante, c’était le film érotique … » Mais son couple lui permet de rester dans l’actualité. Avec Julien, elle pose pour « Mademoiselle âge tendre », raconte son amour et son quotidien aux lectrices avides de confidences. « Nous étions jeunes, raconte Julien Clerc. J’étais un peu inconscient, en ce temps-là … Je ne faisais pas vraiment attention à sa carrière. Moi, je traçais. Nous étions deux personnes connues, du même âge. « Salut les copains » nous a pris en main et nous avons fait quelques sujets charme, dont un voyage à Marrakech. Notre histoire est un joli souvenir … » Mais Julien est un garçon posé, calme, qui aime la vie à la campagne, un peu à l’opposé de Babou. D’autant que France a trouvé une nouvelle maison de disques, Warner, que vient de lancer Bernard de Bosson en 1971. Si ses disques continuent à ne pas marcher, Bosson croit en elle.

D’autant qu’en 1973, France découvre à la radio la chanson « Attends-moi », de Michel Berger. La messe est dite. C’est avec lui qu’elle veut travailler. Alors elle se lance. Elle le croise lors d’une émission de radio à Europe 1 et lui soumet ses prochaines chansons. « J’aimerais avoir ton avis. » Atterré, Berger décline toute collaboration. Mais France s’accroche et se retrouve choriste de « Mon fils rira du rock’n’roll », un morceau de Michel. Cette fois Berger craque et lui propose enfin d’écrire pour elle.

Michel sort à l’époque d’une rupture douloureuse. Véronique Sanson lui a fait le coup du paquet de cigarettes. Elle a quitté leur domicile parisien pour soi-disant aller acheter des cibiches mais s’est en fait envolée pour les Etats-Unis rejoindre Stephen Stills. Sans prévenir, sans laisser de mot. Berger est dévasté et écrit des chansons tristes pour commuer sa peine. Quand il fait entendre à France « La déclaration d’amour », elle s’en saisit comme d’une bouteille à la mer. « C’est pour moi. C’est moi qui vais la chanter. » Berger laisse faire et, très vite, leur collaboration musicale devient amoureuse. « C’est comme si j’avais passé cinq ans à l’attendre », dira-t-elle. France quitte Julien qui, à son tour, compose une bouleversante chanson de rupture, « Souffrir par toi n’est pas souffrir ».

Mais France ne regarde pas en arrière. Au contraire, elle a trouvé un nouveau Pygmalion. Elle en est persuadée, « ce sera lui ou personne ». Pendant près de vingt ans, le couple Berger Gall va dominer la chanson française. Mais, contrairement aux années 1960, France ne jouera plus jamais la carte du couple pour vendre sa musique. « Il y avait déjà Stone et Charden, nous ne voulions pas être France et Michel. Mais derrière les caméras nous étions inséparables. »

Elle jette son dévolu sur une maison russe du XVIe arrondissement, où le couple s’installe peu après son mariage, en juin 1976. Michel convainc France de remonter sur scène en 1978. Pour frapper les esprits, la chanteuse est entourée uniquement de musiciennes, afin de donner un ton féministe à l’affaire. Elle donne naissance à Pauline, leur premier enfant, la même année. « Là, je vis mon rêve absolu : devenir maman. Ma vie s’est mise en place. Du coup, je ne ressentais plus cette légèreté désagréable. Là, j’étais un être humain qui se réalise. » France tente de concilier son rôle de mère avec sa carrière de chanteuse. Car, six mois après l’arrivée de Pauline dans le foyer, le couple s’est lancé dans « Starmania », leur comédie musicale, où France tient le premier rôle aux côtés, notamment, de Daniel Balavoine. « J’ai dû voir Pauline cinq minutes en six mois », admettra-t-elle, confuse. Raphaël naît en avril 1981, peu de temps avant l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République.

Cette fois, France veut ralentir le rythme pour se consacrer à sa famille. Il n’en sera rien. « C’est la décennie de la fête ! Nous rencontrons plein de gens, nous invitons plein de monde, nous vivons dix vies en dix ans. » Elle va enchaîner albums et tournées avec un succès de plus en plus immense, se produisant trois semaines d’affilée au Zénith de Paris, pendant que Michel donne un coup de fouet à la carrière de Johnny Hallyday. France devient un modèle pour les femmes, s’engageant pour l’Afrique, participant à de nombreux combats humanitaires et militant à gauche, oubliant son passage dans les jeunesses giscardiennes en 1974. Mais peu importe, France Gall et Michel Berger occupent l’espace musical, laissant peu de place à leurs concurrents … Ils sont dans l’action et ne voient pas le temps filer. Au point de le regretter. Fin 1988, après un « Tour de France » phénoménal, elle décide de s’arrêter. Cette fois, il est temps de s’occuper des enfants. « Je trouvais que ça suffisait. J’étais fatiguée. Et j’avais de gros soucis de santé, liés à ma fille. Je ne voulais plus m’éloigner d’elle, je voulais être disponible. » Pauline est atteinte de mucoviscidose. Le travail a été leur réponse au mal de leur aînée. Mais Pauline a besoin de soins, d’amour et d’attention. Alors France, au grand dam de Michel, estime qu’il est temps de se consacrer à la vraie vie. « Michel n’a pas compris sa décision sur le moment, estime ce proche du couple. Il avait besoin de créer, d’écrire, de chanter pour conjurer le sort. Mais France était très sûre de son choix. Il n’a jamais réussi la faire changer d’avis. »

Le couple traverse alors une zone de turbulences. Michel s’éloigne souvent en Californie pour ses propres albums, vit sa vie à son rythme. France emmène les enfants au Sénégal, où elle finit par acheter une maison en 1990. Mais, pour Michel, elle accepte de retourner en studio. « Ce sera un disque ensemble », lui dit-elle. Berger se met au travail, va vers des sonorités nouvelles pour la surprendre. France adore le résultat et propose même une tournée commune, prévue entre 1992 et 1993, dont des concerts à Paris-Bercy. A la sortie de « Double jeu », le couple s’est retrouvé d’abord grâce à la musique. Mais aussi pour les enfants. Ils décident de passer l’été à Ramatuelle, non loin de chez Johnny. Et c’est là que Michel décède brusquement, le 2 août, d’une crise cardiaque après une partie de tennis. Il n’avait pas 45 ans … Effondrée, déboussolée, France décide que la seule manière de lui rendre un hommage à la hauteur de son talent est de continuer à le chanter. Alors oui, elle ira à Bercy, seule. Pour surmonter sa peine.

Mais, le 22 avril 1993, elle est opérée en urgence d’un cancer du sein. « J’ai ressenti quelque chose de violent dans mon corps à la mort de Michel », dira-t-elle pour tenter d’expliquer sa maladie. Elle triomphe évidemment sur scène et va rester près de trois ans sur les routes, donnant régulièrement rendez-vous au public pour chanter l’être aimé. « Le public m’accompagne, mais la musique me console. Je ne l’ai jamais autant aimée qu’à ce moment-là. C’était aussi apprendre à ne plus avoir le regard de Michel », confiera-t-elle sur cette période. Mais la santé de Pauline décline. Comme souvent, France cache ses drames intimes. Elle ne parle que de son goût pour la vie et pour la lumière du jour, de son besoin d’action. « Je comptais m’arrêter pour m’occuper de mes enfants. Ils avaient besoin de moi, ils avaient vécu un certain nombre d’épreuves, la mort de leur père, mon cancer du sein, que j’ai volontairement rendu public. J’avais envie d’être encore plus à leurs côtés. Puis j’ai vécu le deuil de Pauline. » La jeune fille s’éteint le 18 décembre 1997. « A la mort de Michel, j’ai eu besoin de chanter. Avec celle de Pauline, j’ai eu besoin de silence. » France entre dans une longue période d’ombre. « Je ne me suis jamais coupée du monde. Je me suis créé un monde dans lequel je me sens bien, celui de la douceur et du silence. » Une bulle qui se trouve rue Monceau à Paris, un chaleureux triplex aux murs couverts de peintures africaines et où trône le piano de Michel.

Elle reste fidèle à sa ligne : ne rien dire, ne pas se plaindre, ne pas remuer les souvenirs douloureux. Et s’envole dès que possible pour Ngor, où elle vit à l’africaine, adoptant même les vêtements amples des femmes sénégalaises. France est prête à s’effacer de ce monde qui lui a imposé tant d’épreuves douloureuses. Jusqu’au jour où Johnny l’appelle. « Je chante à l’Olympia tout l’été, j’aimerais que tu viennes interpréter avec moi « Quelque chose de Tennessee ». Difficile de dire non au rockeur. Alors France vient. Et France ressent une dernière fois l’émotion du public, la chaleur des gens, leurs regards tendres ; elle voit leurs larmes, aussi. Peu à peu, elle va reprendre la parole. Toujours pour parler de Michel, se livrant doucement, se refusant aux confessions les plus intimes. L’ingénieur du son Bruck Dawit est entré dans sa vie. Avec lui, elle va retrouver le goût pour l’existence, pour les sorties en couple ou entourée de ses rares amies.

A l’aube des années 2000, France a décidé de montrer son visage le plus apaisé, comme pour faire oublier une décennie de drames et de deuils. Pas question pour autant de rechanter. « Avant, mon bonheur était de voir mes enfants le soir et de les embrasser avant de me coucher. Depuis, j’ai besoin de phases de vide, pour mieux me remplir. Avec Michel, j’ai eu le meilleur. On me propose des choses, mais rien n’arrive à la cheville de ce qu’il pouvait faire », nous dit-elle en 2009. Elle passe des heures devant la télé, connaît tous les programmes, donne son avis sur le monde, prépare pour ses copines des dîners qui se terminent tard dans la nuit. « Il fallait toujours que la table soit la plus colorée possible, se souvient Thierry Suc. France ne menait pas une vie en noir et blanc. Au contraire, la lumière de l’Afrique était imprimée en elle. » Elle répond présent quand il s’agit d’évoquer son passé. Émissions spéciales, coffrets, rééditions, elle se plonge dans leur œuvre commune avec le besoin absolu de la faire vivre. Et quand les commémorations approchent, elle bombe le torse. Elle est la première à râler contre l’utilisation par la « Star Academy » de la chanson « Musique », la première à s’opposer à l’album de reprises de ses chansons par Jenifer, « qui ne m’a pas tenue au courant de son projet ». Alors France prend les choses en main et se lance dans l’aventure « Résiste ». « C’était son cheval de bataille, note Thierry Suc. Elle seule savait ce qu’il fallait faire, elle s’est impliquée à 200 % pour faire vivre leur répertoire. Mais jamais elle n’a confié que chanter lui manquait. »

France est donc restée fidèle à l’homme qu’elle a tant aimé. Depuis un an, elle s’était retirée de nouveau sur son île au Sénégal. Mais il a fallu revenir à Paris à l’automne pour affronter la maladie. Elle est entrée le 19 décembre 2017 à l’Hôpital américain. « La souffrance n’existe plus, disait-elle à propos de son parcours parmi les vivants. La vie m’a joué des tours, mais je ne suis pas passée à côté d’elle. J’ai eu de grands moments de joie et de bonheur. »

Dans ses derniers jours, France Gall parlait encore de ses projets, de ses envies de voyages, de ce qu’il faudra faire avec l’œuvre de Michel. Elle préparait un deuxième volet de « Résiste », songeait au retour à Paris de « Starmania ».

Battante jusqu’au bout. Évidemment.

Magazine : Paris Match
Par : Yann Moix, Johnny Hallyday, Dany Jucaud, Benjamin Locoge
Date : 11 au 17 janvier 2018
Numéro : 3583

France Gall au paradis blanc

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Un peu plus d'un mois après Johnny Hallyday, France Gall a rejoint Michel Berger et leur fille Pauline dans leur « Paradis blanc ».
Un peu plus d'un mois après Johnny Hallyday, France Gall a rejoint Michel Berger et leur fille Pauline dans leur « Paradis blanc ».

Édito par Katia Alibert, rédactrice en chef adjointe.

Triste dimanche

Je me souviens. J’étais jeune, je partageais ma chambre à coucher avec ma sœur. On attendait que toute la maisonnée soit plongée dans le noir. Alors, mon aînée glissait dans son radiocassette, reçu à Noël, une compilation des meilleurs titres de France Gall, elle baissait le son et passait en boucle Si, maman si, sa chanson préférée. Je ne bronchais pas, j’écoutais en silence les paroles écrites par Michel Berger; mon esprit vagabondait. Je connaissais les refrains par cœur; ils me berçaient et j’imaginais ma vie dans les années à venir. Le pouvoir magique des mots mis en musique. C’était au siècle dernier. Il y a une éternité. En apprenant la disparition de France Gall, j’ai comme beaucoup d’entre vous définitivement tourné la page de mon enfance, des heures heureuses. Elle s’est refermée tristement, un dimanche gris, un dimanche d’hiver. France Gall, ce petit bout de femme, dont la vie a balancé entre l’amour et le désespoir, a rejoint son époux Michel Berger et leur fille Pauline. Malgré les mauvais tours que lui jouait la vie, elle a longtemps tenu debout, silencieuse, forte et courageuse. Un modèle. France Gall restera pour moi et pour vous je l’espère, « comme une gaieté/ Comme un sourire / Quelque chose dans la voix / Qui paraît nous dire « viens » / Qui nous fait sentir étrangement bien. »

Merci, France.

France Gall au paradis blanc

Un peu plus d’un mois après Johnny Hallyday, France Gall a rejoint Michel Berger et leur fille Pauline dans leur « Paradis blanc ». A 70 ans, l’inoubliable interprète de Résiste, Si, maman, si, Évidemment … nous a quittés ce dimanche 7 janvier au terme d’une longue hospitalisation à l’hôpital américain de Paris, « après avoir défié depuis deux ans, avec discrétion et dignité, la récidive de son cancer » a indiqué sa chargée de communication et fidèle complice Geneviève Salerne. Une formidable artiste, une égérie incroyable, une mère courage, une combattante qui forçait notre respect. G.P.

Avec Michel Berger l’amour en musique

Indissociables. Pendant deux décennies, ils ont écrit les plus belles pages de la chanson française. Mais pas seulement. En s’unissant corps et âme, la blonde interprète et le ténébreux auteur-compositeur ont en effet traversé les épreuves main dans la main. Un couple si fusionnel qu’après la mort de Michel Berger en 1992, France Gall a préféré laisser tomber le micro.

France Gall habitait alors encore chez ses parents, avenue Victor-Hugo, dans le 16e arrondissement, à Paris. Son compagnon s’appelait Julien Clerc. Si ce dernier est au faîte de la gloire au début des années soixante-dix, la chanteuse est au creux de la vague, oubliée, avec l’infamante étiquette « yéyé » collée au front. Complètement paumée, elle galère, ne sait plus quoi penser des textes et des musiques souvent banales qu’on lui propose. Un jour de 1973, elle entend à la radio Michel Berger chanter « Attends-moi ».

Elle adore, et se souvient que deux ans plus tôt, il lui avait déjà proposé des chansons, écrites avec Véronique Sanson. Elle n’avait pas osé, ne s’en était pas sentie capable.

La donne a changé. Désormais, elle veut absolument que Berger écrive pour elle. Démoli par sa rupture brutale avec Sanson qui l’a quitté du jour au lendemain pour se marier avec l’Américain Stephen Stills, l’esthète n’est pas très chaud. Dans le fond, il n’a que mépris pour l’artiste qui a entonné ce Sacré Charlemagne qu’il déteste. Elle fait le forcing. Après l’avoir croisé dans les studios d’Europe 1, elle lui fait livrer des petits déjeuners dans son appartement de la rue de Prony, dans le 17e arrondissement, où il se morfond, éteint, sa carrière au point mort. Elle lui demande son avis sur quelques chansons qu’elle pourrait interpréter ? Il les trouve nulles.

En revanche, il commence à succomber au charme désarmant de France, son mètre 60, sa chevelure blonde, son regard noisette. Et puis il se souvient des propos de Serge Gainsbourg expliquant au mitan des années soixante : « Chaque fois que je fais un disque, j’en vends dix mille. Quand j’en fais pour France Gall, j’en vends un million ! »

Leur association commence doucement. Tout d’abord, il est en manque d’une voix féminine pour sa chanson « Mon fils rira du rock’n’roll ». En l’absence de Véronique Sanson et échaudé par une collaboration délicate avec Françoise Hardy, va pour celle de France. La chanteuse en veut davantage. Elle insiste encore, lui explique qu’il doit la réinventer, la faire renaître. Il lui fait alors enregistrer en 1974 « « La déclaration d’amour et son « Quand je suis seule et que je peux rêver / Je rêve que je suis dans tes bras/ Je rêve que je te fais tout bas/ Une déclaration, ma déclaration … » qui scelle leur union à la fois charnelle et artistique.

France Gall s’est enfin trouvé un nouveau pygmalion, Michel Berger une nouvelle égérie. Ils se marient le 22 juin 1976 et, désormais, la musique se joue en famille. Deux enfants naissent – Pauline, en novembre 1978, et Raphaël, en avril 1981 – comme une multitude de tubes, des modèles de groove à la française tels que « Musique », « Il jouait du piano debout », « Viens je t’emmène » », ou encore « Tout pour la musique ». Elle remonte même sur scène, participe à l’aventure Starmania, et le couple s’investit à fond dans le charity-business en vogue ces années-là.

Pendant l’été 1992, Michel Berger est foudroyé par une crise cardiaque. A l’époque, leur mariage battait de l’aile, Berger projetait même de s’installer à Los Angeles avec Beatrice Grimm, un mannequin allemand. Il n’empêche. Jusqu’au bout, elle revendiquera son héritage, lui clamera son amour. Celui, en fait, d’une groupie qui admirait plus que tout ce garçon qui se plaisait à jouer du piano debout.

Sébastien Catroux

Une mère courage

Elle a toujours dit qu’elle arrêterait de chanter à 50 ans. La vie l’a cruellement entendue. En 1997, l’interprète de « Poupée de cire, poupée de son », maman de Raphaël, perd sa fille Pauline, 19 ans, emportée par la mucoviscidose. Un drame qui survient cinq ans après la disparition brutale de Michel Berger, à 44 ans.

« J’ai tout de suite voulu être la maman qui réussit le mieux au monde à intégrer d’avoir perdu un enfant, parce que sinon on est foutu », confiera-t-elle.

Le 7 janvier, c’est dans les bras de Raphaël, son fils de 36 ans, que l’icône yéyé s’est en allée.

Bruck, son dernier amour

Son nom ne vous dit probablement pas grand-chose et pourtant Bruck Dawit partageait la vie de France Gall depuis plus de vingt ans. Discrètement. Respectueusement. Amoureusement. Ils se sont rencontrés trois ans après la mort de Michel Berger. Bruck était déjà ingénieur du son, compositeur, arrangeur. Une référence dans le métier. Un bel homme, né en Éthiopie, et qui a notamment collaboré avec les plus grands : Prince, Michael Jackson, Bruce Springsteen, les Rolling Stones.

A l’époque, France est en vacances avec ses enfants Pauline et Raphaël, en Californie, lorsqu’elle croise sa route chez des amis communs. La chanteuse panse ses plaies, sa vie amoureuse n’a pas toujours été simple. Mais de cette rencontre fortuite, naît une tendre complicité professionnelle. L’amour viendra par la suite. Cupidon fera des heures sup’. Un an plus tard, ils travaillent ensemble sur France, un album de reprises des compositions de Michel Berger qu’ils enregistrent en partie à Paisley Park, les studios de Prince dans le Minnesota. Le disque se vendra à plus de 300 000 exemplaires. Il sera le dernier enregistrement original, la dernière création discographique de la chanteuse. Car, très vite, un drame rattrape France Gall. Sa fille succombe à la mucoviscidose.

Elle ne souhaitera plus chanter. Plus l’envie. L’envie de disparaître. Le monde s’écroule. Sa vie bascule. Mais Bruck sera à ses côtés. Ensemble, ils affronteront ce drame cruel, insoutenable. Petit à petit, elle retrouve goût à la vie. En Afrique où elle se reconstruit. Souvent loin de Paris qui lui rappelle de trop mauvais souvenirs. Bruck n’est jamais loin d’elle. Une épaule sur laquelle elle peut enfin s’épancher. Ensemble, ils se fixent de nouveaux objectifs. Pour croire à nouveau en la vie. Ensemble, ils écrivent la comédie musicale Résiste, en hommage à Michel Berger dont la première a lieu en novembre 2015. C’est un triomphe. La presse est dithyrambique, France suit cela de très près. Pointilleuse. Professionnelle jusqu’à l’extrême. Bruck savoure dans l’ombre ce succès. Comme à son habitude. Il n’apparaît dans aucun reportage. Il n’accorde aucune interview. C’est leur modus vivendi.

Le couple qu’elle formait avec Michel Berger occupait sans cesse les feux des projecteurs. Avec Bruck, il lui fallait un amour discret. Tout au long de ces années, cet homme a accompagné France sur le chemin sinueux de la vie. Pendant son hospitalisation à l’hôpital américain de Paris, il ne l’a pas quitté des yeux. Évidemment.

Gaëlle PLacek

Tout pour la musique

Le palais omnisports de Paris-Bercy, le Zénith, la salle Pleyel … avant sa dernière apparition sur scène, en 2000, à l’Olympia à Paris, pour interpréter « Quelque chose de Tennessee », une chanson écrite par Michel Berger qu’elle interprétait alors en duo avec Johnny Hallyday, France Gall avait chanté dans toutes les salles de France, devant tous les publics. Toujours avec entrain et générosité, sans jamais s’économiser.

Made in France

Elle fut leur préférence. Sa voix, ses allures d’éternelle jeune fille, ses cheveux blonds les séduisaient. Elle avait ce « supplément d’âme, cet indéfinissable charme, cette petite flamme », qui inspirent les plumes et enflamment les cœurs. Serge Gainsbourg lui écrivit les titres qui firent d’elle une star des yéyés.

Avec Claude François, elle vécut une histoire très « je t’aime moi non plus ». Pour elle, il composa « Comme d’habitude ».

Une légende. Avec Julien Clerc, ce fut l’amour des 20 ans où les sentiments riment avec toujours et douleur. Itinéraire d’une femme que les hommes aimaient tant.

Été 1964. France Gall a 17 ans, Claude François, 25. Elle est mineure, lui est un homme marié à Janet Woollacott.

Coup de foudre et début d’une histoire passionnelle entre ruptures et retrouvailles. En 1965, la chanteuse est choisie pour représenter le Luxembourg à l’Eurovision. Claude, jaloux, ne le supporte pas. Ne lui a-t-il pas déjà interdit de jouer dans un film avec Alain Delon ? France remporte le concours, son amoureux est furieux et lui annonce par téléphone : « Tu as gagné. Mais tu m’as perdu. »

Août 1967, ils se séparent définitivement Claude est seul au moulin de Dannemois, dans l’Essonne. Il est dévasté par la fin de cette romance. Il songe au premier refrain d’une chanson : « Je me lève et je te bouscule. »

Ainsi nait Comme d’habitude, écrite pour ne jamais oublier France.

Une part de ma vie s’en va avec toi – Julien Clerc

Après Claude François, France Gall tombe sous le charme de Julien Clerc. Nous sommes dans la France d’après mai 68, la chanteuse est au creux de la vague, Julien Clerc joue dans la comédie musicale « Hair », il plait aux femmes, France en souffre.

Ils s’aiment depuis 1969 en secret, s’offrent une maison en Bourgogne, se séparent, renouent. France rêve de mariage, d’enfants, Julien n’est pas prêt. Elle le quitte en 1974. Leur rupture inspirera à Julien le titre « Souffrir par toi, n’est pas souffrir. »

Aujourd’hui, dans un tweet, il écrit : « France, nous avions 20 ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi. »

L’Afrique, sa terre d’asile

« La Française, la plus sénégalaise est décédée », titre Dakar Actu.

C’est là, à Dakar, au Sénégal, loin du star système que la chanteuse aimait se ressourcer, trois mois par an. Sur l’île de Ngor. « Après la perte de Michel, puis celle de ma fille, j’ai aimé la façon dont les femmes m’ont accueillie, sans un mot, en se couvrant le visage du pagne de leur boubou. J’ai trouvé magnifique cette façon de montrer leur peine », confiera cette dernière. Cet amour, la chanteuse leur rendra au centuple.

Bienvenue chez France Gall

Entre l’artiste et Gala, une véritable histoire d’amitié s’était créée. Matthias Gurtler, rédacteur en chef du magazine, avait été reçu plusieurs fois chez elle. Il se souvient de son univers extraordinaire.

Il y avait France et il y avait Isabelle ou Babou. Il y avait France Gall et il y avait Isabelle Hamburger. Il m’est arrivé plusieurs fois de lui rendre visite dans son appartement parisien près du parc Monceau pour l’interviewer. L’interphone affichait Hamburger, le véritable patronyme de Michel Berger. Ce n’était généralement pas elle qui répondait ou qui ouvrait la porte. Elle aimait vivre entourée. De ses amies et surtout de Bruck, le musicien américain qui partageait sa vie. Au sommet de cet immeuble haussmannien, elle vivait hors du temps et en perpétuel décalage horaire. A 18 heures, c’était l’heure du déjeuner!

Elle était la femme forte, la femme de caractère qui avait surmonté tant de choses, elle demeurait l’artiste qui écoutait tout, regardait tout à la télé, sur le Net … mais elle ne voulait plus vivre comme France Gall. Elle ne voulait plus le stress et la pression des projecteurs. Quand elle était à Paris, elle faisait désormais venir le monde à elle. Pour se préserver le plus longtemps possible. Et le monde, ce n’était pas le showbiz. Non, à Paris, France n’était pas une mondaine. Fini les dîners que Michel et elle aimaient organiser avec le tout-Paris intellectuel dans les années quatre-vingt.

Pouvoir passer de longs moments avec elle, Bruck et Ginou, son attachée de presse, restera un souvenir fort. A chaque fois que je repartais, j’avais le sentiment d’avoir croisé une guerrière, une chef de village comme elle pouvait en côtoyer dans son Sénégal adoré.

France avait tout vécu, elle avait acquis cette sagesse qui en impose. Elle gardait pourtant ce rire d’enfant, cette excitation quand elle me parlait d’un peintre, d’un photographe ou d’un match de foot (elle les suivait tous devant son écran). La décoration de son appartement était à son image: iconoclaste ! C’était un monumental graffiti qui vous accueillait. Une ambiance new-yorkaise qui laissait place à autre chose une fois gravi le petit escalier. Dans le salon, il y avait le piano noir de Michel. Toujours là et seule tâche sombre de cet intérieur multicolore où tout rappelle l’Afrique : le tissu du canapé, ces photos de visages peints en Éthiopie, d’Hans Silvester. Sur l’écran géant du salon défilaient des images de paysages sublimes. France aimait se brancher sur la chaîne MyZen.tv. Son appartement parisien était un cocon, une parenthèse slow dans un monde speed où seul le chat, Addis, semble vivre à cent à l’heure.

Quand en 2012, France nous avait fait l’honneur d’être le rédactrice en chef d’un numéro si spécial, elle avait signé l’édito en écrivant ceci : « Une règle : on ne parle pas des sujets qui fâchent, et c’est tant mieux! Pas de photos violentes, mais des plages et des filles sublimes avec toutes les nouveautés que le monde esthétique nous propose; de temps en temps un peu de douceur dans ce monde pas toujours facile est le bienvenu. »

De le douceur et de la bienveillance … voilà résumée en deux mots celle que l’on appelait France Gall. Cette même bienveillance que j’avais pu mesurer l’une des dernières fois où elle était montée sur scène, au Palais des sports à Paris. Nous étions le 17 novembre 2015 … juste après le drame du Bataclan. Sa comédie musicale Résiste écrite avec Bruck Dawit se rejouait après trois jours d’arrêt. En fin de spectacle, France a rejoint la troupe face au public, un papier à la main.

« On a voulu nous enlever ces moments de bonheur, eh bien, c’est raté. Résistons tous ensemble ! » Une philosophie de vie là encore résumée en quelques mots. France avait personnellement résisté à bien des épreuves et notamment à ce cancer du sein. Dans la vie, elle était un peu mystique … comme ce jour où elle me parla de cette certitude qu’elle avait de pouvoir communiquer avec ce paradis blanc. Elle avait préféré qu’on efface ces mots de son interview … de peur de passer pour une illuminée. Aujourd’hui on espère que ses proches, son fils Raphaël, Bruck son compagnon, Geneviève, Annie, Nan … toutes ces femmes qui l’entouraient au quotidien continueront à faire vivre son œuvre et son énergie « made in France ». Matthias Gurtler

Magazine : Gala
Par Katia Alibert / Sébastien Catroux / Gaëlle Placek / Matthias Gurtler
Photos couverture Marianne Rosenstiehl / Thierry Boccon-Gibod
Date : 10 janvier 2018
Numéro : 1283

France Gall, une vie de lumière et de douleur

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Après de longues années de réclusion, France Gall s'est éteinte des suites d'un cancer. Elle avait 70 ans.
Après de longues années de réclusion, France Gall s'est éteinte des suites d'un cancer. Elle avait 70 ans.

Décidément, les sixties ont la gueule de bois et le cancer ravageur.

Les artistes de cette époque s’éteignent les uns après les autres. Après la disparition de Johnny Hallyday, c’est France Gall qui nous quitte, à l’âge de 70 ans. En décembre dernier, elle avait été hospitalisée pour une infection sévère. Avec ces deux chanteurs, un sentiment d’insouciance et un morceau d’histoire populaire disparaissent. Souvenez-vous, en 1965, alors que Charles de Gaulle s’apprête à rempiler pour un second septennat et qu’avec lui une chape de plomb s’abat sur la société, une gamine blonde susurre à l’oreille des Français : « Mes disques sont un miroir/ Dans lequel chacun peut me voir/Je suis partout à la fois/ Brisée en mille éclats de voix … » France Gall a 18 ans et va rafler l’Eurovision avec cette Poupée de cire, poupée de son, écrite par un certain Serge Gainsbourg. L’époque des yéyé bat son plein. Edgar Morin, l’inventeur du mot, écrit au sujet de ce mouvement: « Il y a un message d’extase sans religion, sans idéologie, qui nous est venu par une prodigieuse injonction de sève noire, de négritude déracinée, dans la civilisation américaine … »

France Gall va, elle, poursuivre sa route, aux côtés de Michel Berger. Et n’hésitera pas à s’investir dans de nombreux combats, entre autres pour les pays africains, comme pour faire mentir Edgar Morin. Mais la mort de son mari puis celle de sa fille Pauline l’avaient profondément meurtrie. En 2009, elle confiait à VSD: « Le bel âge que je traverse me donne des envies de silence. » La voilà désormais exaucée.

L’adieu à France Gall par Patrick Talhouarn, rédacteur en chef adjoint de VSD.

Après de longues années de réclusion, France Gall s’est éteinte des suites d’un cancer. Elle avait 70 ans.

Une idée reçue veut que les idoles yéyé n’ont enregistré que des adaptations de succès anglo-saxons. France Gall est le parfait contre-exemple de cette règle. S’en remettant aux mains de son paternel, Robert Gall, mais également de Serge Gainsbourg ou encore d’Alain Goraguer, elle se construit un répertoire original, car sans concession à cette invasion étrangère et faisant preuve d’un véritable savoir-faire en la matière. Il y a dès ses premiers disques, en 1963, alors qu’elle n’affiche qu’un petit 16 ans, des jolis moments de fraîcheur pop sur lesquels le temps n’a aucune prise, accompagnés de sucreries acidulées et autres ballades romantiques :

Mes premières vraies vacances, N’écoute pas les idoles, Ne dis pas aux copains, Ne sois pas si bête … La liste est longue.

Née dans le 12e arrondissement de Paris le 9 octobre 1947, Isabelle (pour l’état-civil) Gall est une enfant de la balle. Son père, Robert, chante et compose pour Charles Aznavour (La Mamma), Édith Piaf (Les Amants merveilleux) et quelques autres. Sa mère, Cécile Berthier, chante aussi, elle est elle-même la fille de Paul Berthier, cofondateur des Petits Chanteurs à la croix de bois. Après avoir souvent manqué l’école pour accompagner son père dans les coulisses de spectacles auxquels il participe, Isabelle fonde un orchestre avec ses deux frères, Patrice et Philippe. Son père lui suggère d’aller voir l’éditeur Denis Bourgeois pour lui chanter une reprise de Charles Aznavour, Donne tes seize ans. Bingo ! Elle est illico engagée chez Philips, ses parents signent le contrat car la belle est encore mineure. Son premier 45 tours sort en 1963 et Isabelle y devient France, histoire qu’on ne la confonde pas avec l’autre Isabelle maison, Isabelle Aubret. Son répertoire sera celui d’une succession de chansons formatées pour la radio, qui enthousiasment la génération des copains. En quelques semaines, mademoiselle Gall est propulsée au même rang que les Françoise Hardy, Sheila et autres Sylvie Vartan. Et France est sélectionnée pour le grand prix de I ‘Eurovision, retransmis en direct le 20 mars 1965. Note : c’est sous bannière luxembourgeoise qu’elle chante, Guy Mardel concourant pour la France avec un titre lui aussi promis à l’immortalité, N’avoue jamais. France Gall remporte la timbale devant 150 millions de téléspectateurs, grâce à une mini-symphonie au rythme endiablé Poupée de cire, poupée de son, mitonnée par Gainsbourg. Un morceau de génie pour beaucoup, une atrocité pour d’autres, notamment les musiciens de l’orchestre qui ne supportent pas le rythme de cavalerie imposée par le compositeur pygmalion.

Cette chanson est un tsunami musical que la demoiselle va interpréter en allemand et en anglais. À l’époque, il s’en vend deux millions d’exemplaires. Mais son compagnon d’alors, Claude François, est furieux. Égocentrique et jaloux, au lieu de féliciter sa chère et tendre, il la largue sur l’air du « T’as gagné l’Eurovision ? Tu m’as perdu !» Deux ans plus tard, cette rupture violente inspirera au chanteur les paroles de Comme d’habitude. Beau succès qui connaîtra une seconde vie encore plus époustouflante en étant traduit en anglais et chanté par Frank Sinatra, Paul Anka et des centaines d’autres : My Way. Mais c’est une autre histoire.

Poupée de cire … donne son nom au deuxième album de la chanteuse, sur lequel figure l’imparable Sacré Charlemagne. Une création de son père et de Georges Liferman qui fera le tour du monde, et deviendra un hymne pour donner du courage aux chères têtes blondes de dizaines de pays, alors que l’empereur d’Aix-la-Chapelle n’est en rien l’inventeur de l’école. Là encore, deux millions d’exemplaires vendus. Là-dessus, Serge Gainsbourg offre à sa Lolita les sulfureuses Sucettes … qu’elle chante très naïvement au premier degré – elle n’a que 19 ans. Ce titre marque la fin d’une époque car France Gall, comme tous les yéyé, souffre de l’arrivée de chanteurs plus « adultes », tels Jacques Dutronc, Michel Polnareff ou Julien Clerc, qui devient son compagnon. Après un léger creux et une mini-carrière outre-Rhin, elle confie la suite des événements à un certain Michel Berger : il a produit les deux premiers albums de Véronique Sanson et vient de redonner un second souffle à une autre chanteuse yéyé, Françoise Hardy, avec Message personnel. Heureux choix.

Pourtant, Berger hésite. France Gall ne fait pas partie de son univers et il est atterré par le niveau des compositions qu’elle accepte de chanter. Mais il veut bien essayer. Contre toute attente, elle devient alors son égérie. Mieux : sa compagne et elle l’épouse le 22 juin 1976. Ils auront deux enfants Pauline (née en 1978) et Raphaël (né en 1981). Ce sont des années de bonheur et France pense quitter le métier pour se consacrer à sa petite famille, ce qui provoque l’ire de son mari.

Dans les années soixante-dix, Berger lui écrit du sur-mesure de très haut vol. Une variété de qualité qui permet à la jeune femme de garder un éternel air mutin idéal pour conjuguer pop anglaise et chanson française quatre étoiles. Le prémonitoire La Déclaration d’amour est leur premier succès. Suivront Musique, Si, maman si, Viens je t’emmène ou Il jouait du piano debout (en hommage à Jerry Lee Lewis et pas à Elton John – avec qui elle chante à la même époque Donner pour donner), Résiste, Débranche ou encore Hongkong Star … Tous deux participent à de nombreuses œuvres de charité musicale (Chanteurs sans frontières, SOS Éthiopie) et de charité tout court via l’association Mali Action Écoles, opération visant à financer des microcrédits pour lutter contre la famine. Ils dédient une chanson, Babacar, à une jeune Africaine mère célibataire,

Las, les histoires d’amour finissent mal, en général. Le 2 août 1992, Berger s’écroule, foudroyé par une crise cardiaque. Dans les mois qui suivent, on diagnostique à France un cancer du sein … Cinq ans plus tard, leur fille Pauline, atteinte de mucoviscidose, s’éteint le 15 décembre 1997. Elle avait 19 ans. La chanteuse fait alors vœu de silence. Elle se retire, s’efface progressivement de la vie sociale.

Pendant vingt ans, elle vit entre le 16° arrondissement de Paris et son Sénégal d’adoption. Quasiment recluse. Et lorsqu’elle assiste au retour de Michel Polnareff sur une scène parisienne, elle attend que toutes les lumières de Bercy soient éteintes pour regagner son siège, protégée sous une capuche. C’était en 2007. Cinq ans plus tôt, elle avait consacré un livre à Michel Berger, l’amour de sa vie, Si le bonheur existe, réactivant sa vieille brouille avec l’autre groupie du pianiste, Véronique Sanson. Les dernières nouvelles publiques de France Gall datent de 2012 quand est montée Résiste, une comédie musicale dédiée à ses années Berger, justement, avec des comédiens pour jouer le rôle du couple emblématique. Son ultime triomphe. France Gall s’est éteinte dimanche dernier à l’Hôpital américain de Neuilly. Elle avait 70 ans. Par Christian Eudeline

Alors réfugiée dans l’ombre, France Gall était sortie de son silence en recevant VSD dans son loft de la plaine Monceau, en 2009. Pour évoquer les 30 ans de Starmania, l’opéra rock de Michel Berger et Luc Plamondon, mais aussi ses bonheurs et les fracas de son existence. Extraits.

VSD. Ces trente années ont-elles passé vite ?

France Gall. Pas du tout. J’ai eu mille vies, de bonheurs, de drames, de musique … Et ma vie, aujourd’hui, est tellement différente. Je passe en général quelques mois au Sénégal, souvent l’hiver.

Vous êtes peinarde ?

Je ne suis jamais peinarde. Dès que quelqu’un accoste sur l’île de N’Gor, un enfant ou un pêcheur lui propose de lui « montrer la maison de France Gall ». Et, deux fois par jour, un guide relate ma vie, enfin plutôt n’importe quoi, comme « c’est ici qu’elle a guéri ses maladies ». Je lui ai conseillé d’aller la raconter devant la maison d’à côté ! Ce que j’y aime, c’est le retour vers le passé de ce lieu où l’on prend son temps, où je vis avec les vagues, l’eau, le vent, les oiseaux, l’océan.

Michel Berger a été emporté par une crise cardiaque en 1992, votre fille Pauline par la mucoviscidose cinq ans plus tard. Comment se reconstruire après de telles épreuves ?

Je me suis beaucoup reconstruite dans cette maison perdue au milieu de la mer, sans électricité, J’ai découvert cette île en 1968. Depuis, j’y suis toujours revenue. Il y avait une ferme normande à vendre, ça m’a fait tellement rire d’aller aussi loin pour trouver des colombages. Après la perte de Michel puis celle de ma fille, j’ai aimé la manière dont les femmes m’ont accueillie, sans un mot, en se couvrant le visage de leur boubou. Une magnifique façon de montrer leur peine.

Quelles sont vos clés du bonheur ?

Le bel âge que je traverse me donne des envies différentes qui passent par la douceur, le silence. Je n’en peux plus des gens qui parlent sans cesse, remplissent les espaces. Aujourd’hui, en choisissant l’ombre, j’écoute ma nature profonde. Même si j’étais portée par l’amour du public, par mon métier, je me suis fait violence pour être dans la lumière. Je ne sors pas de chez moi, c’est une enveloppe où je me sens protégée du fracas de la vie. J’ai retrouvé une liberté. Je fuis les contraintes, seules une quinzaine de personnes ont mon numéro de portable.

Vous avez arrêté de chanter avant vos 50 ans …

Je ne me suis pas consolée de la même manière du départ de Michel et de celui de Pauline. Chanter m’a aidée, je me suis noyée dans la musique, le public. Pauline … non, ça m’a donné envie de me taire.

Êtes-vous nostalgique de votre vie d’avant ?

Pas du tout. Cette vie je l’ai eue, je l’ai connue, je l’ai aimée. Et mon rêve absolu était d’avoir des enfants.

Quelles sont les valeurs que vous transmettez à votre fils Raphaël ?

Les enfants sont imprégnés de ce qu’ils voient. Raphaël comprend la différence devant ses copains dévastés quand ils sont confrontés à la mort. À la vue d’une photo de son père ou de sa sœur, lui ne l’est pas.

Le temps qui passe est-il un ami ?

La jeunesse, c’est la beauté mais l’ignorance. Vieillir, c’est l’expérience. Chaque soir, je remercie pour la journée passée. Je n’ai pas toujours remercié, j’ai dit aussi : « Ce n’est pas possible », on essaie de comprendre … Et j’ai compris qu’il faut accepter ce dont on n’est pas responsable, Comme le fait que, depuis sa mort, Pauline ne souffre plus de sa maladie. Je suis ouverte à la vie. La rencontre avec Michel, c’est une histoire unique. Qu’une personne que l’on aime écrive les mots qui nous correspondent exactement. Ca donne une force I Ce n’était pas le hasard. Le hasard, ce mot que Dieu a inventé pour passer incognito.

Par Laurence Durieu

Magazine : VSD
Date : du 10 au 17 janvier 2018
Numéro : 2107

Merci à Elisabeth.

France Gall, sa vie pour la musique

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France Gall : Une génération nous quitte.Une génération s'en va. Qui a bercé nos jeunes années de sa fougue, de ses espoirs, de sa force et de ses fragilités. France Gall à son tour nous dit adieu.
France Gall : Une génération nous quitte.Une génération s'en va. Qui a bercé nos jeunes années de sa fougue, de ses espoirs, de sa force et de ses fragilités. France Gall à son tour nous dit adieu.

Édito / Paradis blanc

Une génération nous quitte.

Une génération s’en va. Qui a bercé nos jeunes années de sa fougue, de ses espoirs, de sa force et de ses fragilités. France Gall à son tour nous dit adieu.

De l’artiste, nous avons tant de chansons qui nous restent. La bouleversante Évidemment, chantée en souvenir de Daniel Balavoine, Babacar ou La chanson d’Azima, qui reflètent son engagement passionné pour l’Afrique, mais aussi les plus entraînantes Viens je t’emmène ou Il jouait du piano debout, dans lesquelles se concentre toute sa joie de vivre. De la femme, on retiendra le courage extraordinaire alors que, si profondément blessée, elle a su continuer à trouver du sens, à partager. « Résiste, prouve que tu existes », chantait-elle. Mais aussi : « Elle a ce tout petit supplément d’âme/ Cet indéfinissable charme/ Cette petite flamme … » Ses tubes parlent des autres et pourtant disent tout d’elle. France Gall qui a perdu son amour, Michel Berger, à 44 ans seulement. France Gall brisée lorsque sa fille Pauline, 19 ans tout juste, meurt de cette maladie atroce, la mucoviscidose, qui paralyse peu à peu les poumons. Face à la tombe de son enfant, elle lui avait dit ces mots poignants : « Ma chérie, tout le monde est là pour te dire au revoir. Et respire maintenant! » Comment ne pas être touché par ce qu’elle a traversé ? « À la disparition de Michel, j’ai eu envie de continuer à chanter. À la disparition de Pauline, j’ai eu envie de me taire », avait-elle confié. France Gall avait pris de la distance avec la scène. Qui pourrait l’en blâmer ?

Elle n’avait pas pris de distance avec ses engagements, continuant à œuvrer autour d’elle pour changer les choses. Au fond, toute sa vie elle aura donné.

À son mari, à ses enfants, à son public, à ceux qui en avaient besoin. Et c’est cette générosité qui fait le lien entre toutes les femmes qu’elle a été: « Faire de la musique, c’est un acte d’amour», disait-elle.

Merci France Gall de nous avoir si bien aimés.

Par Adélaïde de Clermont-Tonnerre – Directrice de la rédaction de Point de vue


Le mouvement de tête d’avant en arrière vient du plus profond de son âme. Ses cheveux blonds battent le tempo avec fougue. Ils protègent son visage doux, presque enfantin. Son corps renvoie l’énergie de la foule qui chante Tout pour la musique. Sa voie claque et entame le couplet : « Et ils balancent leurs têtes/Comme de vraies mécaniques/Comme des piles électriques … » La foule reprend le refrain : « Tout pour la musique ».

En octobre 1982, France Gall triomphe à Paris, elle est à l’apogée de sa carrière. Cette chanson est la sienne. Depuis toujours, elle donne, effectivement, tout pour la musique. Sa vie, sa voix, sa force et son courage. Plus qu’un métier, c’est une passion. Sa raison de vivre. Dans le salon cossu d’un grand appartement parisien, la jeune « Babou » s’applique sur les cordes de sa guitare neuve. De son vrai nom Isabelle Gall, la future France, fille de Robert Gall et de Cécile Berthier ne veut pas rater sa démonstration devant Claude Nougaro, un ami de la famille. Après un récital presque parfait, la fillette âgée de 11 ans reçoit les félicitations du chanteur et les encouragements de son père. Robert Gall connaît la musique, il écrit pour Piaf et Aznavour. À bonne école, Isabelle a le droit de sécher les cours pour assister avec lui aux concerts de ses amis chanteurs. Chez les Gall, la musique est une religion. Son père forme son « petit caporal », comme il l’appelle, lui apprend les ficelles du métier et le respect du public.

L’enfant de la balle n’a pas froid aux yeux. Elle veut faire carrière. Séduit par son talent et sa volonté, son père signe pour elle un contrat de quatre titres chez Philips en 1963. Isabelle devient France et enregistre avec le compositeur Alain Goraguer, jazzman et fabricant de tubes pour Serge Gainsbourg. Ses premières chansons sont diffusées le jour de son seizième anniversaire. Le deuxième 45 tours, en 1964, N’écoute pas les idoles, lui apporte son premier succès et un article dans Paris Match. Côté cœur, elle commence une histoire d’amour intense avec Claude François. Mais France Gall ne veut pas rester dans l’ombre. Elle chante en première partie de Sacha Distel et continue d’apprendre le métier. Fin 1964, elle enregistre Sacré Charlemagne pour faire plaisir à son père, qui l’a écrite. Cette comptine pour enfants est un retentissant succès et une méprise. France Gall la déteste. L’année suivante, l’ovni musical Poupée de cire, poupée de son, de Serge Gainsbourg, lui fait gagner l’Eurovision. Elle apparaît mal à l’aise à l’écran. En fait, apprenant qu’elle avait remporté le prix, Claude François rompt juste avant qu’elle ne remonte sur scène pour réinterpréter la chanson récompensée devant les caméras. Après trois ans d’amour en dents de scie, le couple se sépare définitivement. Pour s’en remettre, Claude François écrit Comme d’habitude.

Serge Gainsbourg est incorrigible. Après avoir obtenu la gloire avec sa poupée, il demande à France Gall de devenir « Annie [qui] aime les sucettes à l’anis ». Succès, double sens, scandale. La chanteuse ne perçoit pas la signification Gainsbourienne des paroles, tout le pays s’en amuse. La manipulation fait mal, les ventes ne décollent plus. Sa carrière patine, mais son cœur brûle pour Julien Clerc. Le couple s’aime pendant cinq ans avant que France ne rêve d’ailleurs. À l’annonce de la disparition de son ancienne compagne, Julien Clerc a twitté: « France, nous avions 20 ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi. »

En 1973, elle profite d’une rencontre avec Michel Berger pour lui demander de jeter un coup d’ œil aux textes de son producteur. Le chanteur vit une période terrible. Inexplicablement, brutalement, Véronique Sanson l’a quitté, « en allant acheter des cigarettes », pour le chanteur Stephen Stills. Berger reprend goût à la vie auprès de France Gall. Ils commencent alors une collaboration artistique qui, en 1974, délivre sa première merveille, La Déclaration d’amour. Leur passion enchante la France. Michel Berger devient son pygmalion, son auteur, sa vie. La douceur de ses paroles épouse les chaudes intonations de sa voix. Ils se marient devant le Tout-Paris le 22 juin 1976. Un amour couronné par la naissance de leur fille Pauline deux ans plus tard. L’année suivante, commence la légende Starmania. Daniel Balavoine, Diane Dufresne, Fabienne Thibeault révolutionnent la comédie musicale, au côté de France Gall qui est Cristal. Artiste accomplie, mère épanouie – Raphaël naît en 1981 – France Gall fait chavirer le cœur des années 1980 avec ses plus beaux titres : Il jouait du piano debout (en hommage à Jerry Lee Lewis), Résiste, Diego libre dans sa tête, Si Maman si … la France entonne Débranche en 1984 et rêve sur Cézanne peint. L’Afrique de Babacar, la combativité de Ella, Elle l’a … France Gall chante avec son âme, toutes les générations reprennent ses refrains. L’Afrique est la grande cause humanitaire de l’époque. France Gall retrouve Daniel Balavoine sur le maxi-45 tours Éthiopie. Elle reste sans voix lorsqu’il périt le 14 janvier 1986. Mais le pire est à venir. Le 2 août 1992, Michel Berger a un coup de chaud pendant une partie de tennis à Ramatuelle. Le soir même, il est terrassé par une crise cardiaque, à 44 ans. France Gall est brisée par la douleur. Une perte insurmontable. Son amour, son ami, son frère, son mentor disparaît brutalement. Elle est submergée par la tristesse. L’année suivante, son corps transforme sa peine en maladie, on lui diagnostique un cancer du sein. Le sort s’acharne. À peine est-elle stabilisée, que sa fille Pauline est emportée le 15 décembre 1997 par une mucoviscidose. Elle était la gentillesse incarnée, se retenant de tousser pour ne pas réveiller son chien. Sa trajectoire d’étoile filante laisse sa mère dans un désert de solitude malgré la présence de son fils. Affaiblie et meurtrie, France Gall se retire définitivement de la scène. Six mois par an, elle s’envole pour le Sénégal dans l’île de N’Gor. Loin du tumulte parisien, elle panse ses plaies et repose son corps, toujours fragile. En 2015, elle participe à la création de Résiste, une comédie musicale inspirée des chansons de Michel Berger. L’occasion d’apercevoir à ses côtés un musicien grand et fin, Bruck Dawit, son nouveau compagnon, son dernier amour.

En décembre dernier, elle est conduite discrètement à l’Hôpital américain de Neuilly pour soigner la récidive de son cancer. Le 7 janvier, à 70 ans, France Gall rejoint son paradis blanc, celui de Michel et de sa fille.

Magazine : Point de vue
Date : du 10 au 16 janvier 2018
Numéro : 3625

Merci à Elisabeth.

France Gall, morte dans les bras de son fils

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Michel Berger, victime d'une crise cardiaque, laisse France Gall désemparée. Fuyant le monde, elle s'isole avec ses enfants, Pauline, alors âgée de 14 ans, et Raphaël, 11 ans.
Michel Berger, victime d'une crise cardiaque, laisse France Gall désemparée. Fuyant le monde, elle s'isole avec ses enfants, Pauline, alors âgée de 14 ans, et Raphaël, 11 ans.

Le mal s’est déclaré quand il est parti … Le 2 août 1992, France Gall pleure son pygmalion.

Michel Berger, victime d’une crise cardiaque, la laisse désemparée. Fuyant le monde, elle s’isole avec ses enfants, Pauline, alors âgée de 14 ans, et Raphaël, 11 ans.

« Eux et moi, on vit notre petite vie. On s’aime comme des fous, on se touche tout le temps pour se rassurer. » Tout ce qu’elle souhaite alors c’est « être heureuse le plus vite possible. En fait, je voudrais que le processus de cicatrisation s’accélère. Je guette les arcs-en-ciel ». Quand elle regarde là-haut pourtant, elle ne voit que lui … Si elle enregistre Mademoiselle Chang, pendant près d’un an, elle ne remonte pas sur scène. Quand elle s’y décide enfin, elle en est empêchée. La disparition de Michel a instillé la peine en son esprit et le mal en son corps. « A l’annonce de la mort de Michel, j’ai ressenti une douleur dans le ventre, dans le corps, tellement forte, je me suis dit qu’elle devait ressortir d’une manière ou d’une autre. » C’est le cas. Lors d’une visite médicale, on lui détecte une tumeur maligne au sein. Le 22 avril 1993, France Gall est opérée en urgence. Deux mois durant, elle subit un traitement par radiothérapie.

« On m’a juste enlevé une petite boule dans le sein qui n’a pas laissé l’ombre d’une cicatrice. Et il est fort probable, m’ont dit les médecins, que je n’en entende plus parler. »

La vie reprend. La chanteuse s’installe avec Pauline et Raphaël à Los Angeles. La distance ne permet pourtant pas l’oubli. Elle songe au suicide, passe par toutes les phases du désespoir. Seul l’amour pour ses enfants la sauve. Il ne lui manque plus qu’à retrouver son cœur de femme. Il se remet à battre un jour de 1995 … Il s’appelle Bruck Dawit. Cet Américain d’origine éthiopienne est ingénieur du son, mais aussi compositeur, arrangeur, producteur. Il a travaillé avec Prince, Michael Jackson, Bruce Springsteen, les Rolling Stones … Très vite, France et lui se murmurent quelques mots d’amour. Ils se voient presque tous les jours. Pour être plus proches, il s’installe dans une maison voisine. France aurait aimé emménager avec lui, mais elle ne veut pas “perturber” ses enfants en bouleversant le cocon familial.

Nul ne le sait alors, mais sa fille Pauline souffre, depuis 1985, de la mucoviscidose, une maladie rare qui touche les voies respiratoires et le système digestif. La jeune fille aux beaux yeux bleus ne se plaint jamais. France Gall dira : « Pauline avait le pouvoir de déclencher l’hilarité juste avec son rire. Le pouvoir de nous apprendre la patience. Le pouvoir de se faire aimer jusqu’à en briser le cœur d’un père. Le pouvoir de souffrir en secret. Le pouvoir d’être quand même heureuse dans cette vie irrespirable. Et surtout le pouvoir de nous pousser à donner ». Pauline meurt le 19 décembre 1997, dans sa dix-neuvième année. France Gall ne s’en remettra jamais. Elle met un terme à sa carrière et s’exile à nouveau, à l’autre bout du monde, au Sénégal, sur la petite île de Ngor, où elle possède une maison depuis dix ans. Son fils Raphaël et Bruck Dawit l’accompagnent. Là-bas, on la surnomme « France-Sénégal ». Les gens du lieu sont très attachés à elle, parce qu’elle a su s’intégrer mais aussi parce qu’elle a aidé plusieurs familles. Tout le monde a en tête Babacar, cet enfant qu’elle et Michel ont sauvé … Ce pays va la sauver à son tour. Pendant treize ans, plus de lettres de France.

« On sentait qu’elle n’avait plus envie de communiquer, confiera Richard Berry. Le décès de Pauline a été terrible. »

Son retour sur une scène, on le devra à Johnny Hallyday. Les 12 et 15 août 2000, il lui demande de le rejoindre sur la scène de L’Olympia pour interpréter « Quelque chose de Tennessee ». Un court retour mais on le sent bien, elle n’a plus le cœur à la chanson. La mélodie s’est tue le jour de la disparition de Pauline. Pour les vingt ans de la mort de Michel Berger, avec son compagnon Bruck Dawit, elle écrit le spectacle Résiste, qu’elle regarde des coulisses. Tandis que chanteurs et danseurs font revivre les chansons de Michel, France affronte une nouvelle fois le cancer. Seuls son fils Raphaël et Bruck le savent. Leur amour et les soins n’y suffisent pas. Le mal ne va plus cesser … En février 2016, la chanteuse doit être hospitalisée pour insuffisance cardiaque. Elle demeure neuf jours en soins intensifs à l’Hôpital américain de Neuilly. Quand elle en sort, elle retourne au Sénégal se reposer. Mais le mal continue son œuvre effroyable.

Le 9 décembre dernier, trop affaiblie, elle ne peut participer à l’hommage populaire en l’honneur de Johnny. Elle envoie un petit mot, mais ne dit rien de son état de santé, qui continue de se dégrader … Le 19 décembre, elle est à nouveau admise à l’Hôpital américain. On évoque des problèmes respiratoires. Les médecins semblent pessimistes. Elle retourne chez elle le 27. Pour vingt-quatre petites heures car la douleur est trop grande. Le 29, on diagnostique une infection pulmonaire généralisée … Son fils Raphaël ne la quitte pas. La vie qui lui a déjà enlevé son père et sa sœur ne peut pas être aussi injuste … S’il a prié pour qu’on lui laisse sa mère, il n’a pas été entendu. Le dimanche 7 janvier, à 10 heures, la mort est venue la prendre. L’a-t-elle sentie ? Selon le témoignage d’un membre du personnel hospitalier, Raphaël tenait sa mère dans ses bras quand elle a fermé les yeux pour la dernière fois. Jean MARC

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Dans la famille Gall, c’était vraiment tout pour la musique. Ancien élève du Conservatoire, Robert Gall, le papa d’Isabelle alias France, a été chanteur et auteur, notamment pour Piaf et Aznavour (La Mamma).

Quant à son épouse Cécile, elle était la fille du cofondateur des Petits Chanteurs à la croix de bois. C’est dire si la petite « Babou » a baigné dans un univers musical et s’est presque vue obligée d’apprendre le piano et la guitare dès l’âge de 5 ans. D’ailleurs, avec ses deux frères, les jumeaux Patrice et Philippe, ils forment un petit groupe pour jouer sur les plages. Convaincu du potentiel de sa fille, Robert l’incite à enregistrer quelques chansons en 1963 et remet les bandes à un ami, éditeur musical chez Philips, Denis Bourgeois. Celui-ci étant aussi le directeur artistique d’un certain Serge Gainsbourg. Lors de la signature de son contrat, signé par son père Isabelle étant mineure, il est décidé qu’elle prendra le prénom de France car Isabelle est déjà pris par Isabelle Aubret.

Le jour de ses 16 ans, le 9 octobre 1963, son premier tube « Ne sois pas si bête » passe à la radio et se place à la 44e place du hit-parade de Salut les Copains juste derrière « Tu n’y crois pas » de … Michel Berger. L’année suivante, Gainsbourg compose une première mélodie pour sa nouvelle jeune muse, « N’écoute pas les idoles », qui arrive directement en tête du hit-parade ! Pour la petite France qui vient de redoubler sa troisième, l’école est finie. Elle préfère répondre à sa première interview dans Paris-Match et assurer la première partie de Sacha Distel à Bruxelles ! Dès lors, tous les plus grands veulent écrire pour la « Lolita française » qui cartonne encore avec « Sacré Charlemagne » co-écrit par son papa. Mais c’est encore « L’homme à la tête de chou » qui a sa préférence avec « Laisse tomber les filles » et « Poupée de cire, poupée de son » qu’elle interprète au 10e concours de l’Eurovision de la chanson à Naples où elle représente le Luxembourg. Devant 150 millions de téléspectateurs, sa voix haut perché et mal assurée étonne et à la surprise générale, elle remporte le concours (alors que la France ne lui donne aucun point !) Seulement en coulisses, un drame se noue. Outre le fait que son compositeur a été viré du concours pour mauvais comportement à l’encontre des musiciens du plateau, la petite France subit son premier et vrai grand chagrin d’amour. Depuis quelque temps en effet, la chanteuse de 17 ans vit un amour interdit avec Claude François, de huit ans son aîné, et toujours marié à Janet Woollacott. Le soir de ce triomphe napolitain, l’interprète de « Belles, belles, belles » ne supportant pas la popularité de sa jeune maîtresse l’appelle et lui déclare : « Tu as gagné mais tu m’as perdu » pour lui signifier leur séparation ! Quand France remonte sur scène afin de recevoir son prix, tout le monde pense qu’elle verse des larmes de joie alors qu’elle vit un « drame absolu » comme elle le révélera sur France 2 en 2015. Malgré tout, le couple se rabibochera avant de se séparer définitivement en 1967. Une seconde rupture qui inspirera à Claude François son plus grand tube mondial : « Comme d’habitude. »

Dès lors, si le nom de France Gall est désormais connu en Europe, il va être raillé en France à cause de Serge Gainsbourg qui continue d’écrire pour elle dont les fameuses « Sucettes à l’anis ». La jeune ingénue ne comprenant le double sens de la chanson qu’une fois diffusée sur toutes les radios, s’est dit humiliée par ce titre. Ce sera aussi son dernier succès en France au cours des années 60 même si sa blondeur reste populaire en Allemagne. Même la collaboration de Joe Dassin (« Toi que je veux ») ne prend pas.

Heureusement, durant cette traversée du désert artistique, France a le coup de foudre pour un jeune hippie dans les coulisses de la comédie musicale Hair : Julien Clerc. Celui-ci ne voulant pas décevoir son large public féminin, leur idylle de cinq ans reste secrète. Mais cette fois, c’est elle qui ne supporte plus de vivre dans l’ombre de son compagnon. Alors qu’elle le quitte en 1974, Julien, l’amant éconduit, demande à son parolier préféré, Etienne Roda-Gil, de lui écrire l’une de ses plus belles chansons d’amour : « Souffrir par toi n’est pas souffrir » : « Si un jour tu veux revenir/Sans mots, sans larmes, sans même sourire … ». France ne reviendra pas. Son sourire radieux s’illumine déjà devant sa nouvelle étoile : Michel Berger … Alexandre LE BOURZECH

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Ce sera d’abord un coup de foudre vocal. Un soir d’automne 1973, France entend à la radio « Attends-moi » de Michel Berger.

Elle ne sait pas encore que ce jeune surdoué de la musique chante cette complainte pour Véronique Sanson qui vient de le quitter. On retrouve d’ailleurs sur la face B de ce 45 tours : « Si tu t’en vas ». C’est peu dire que Michel est dévasté lorsque France l’appelle pour le rencontrer. Une première entrevue au cours de laquelle la jolie blonde lui fait écouter des chansons commandées par ses producteurs. « C’est nul », lui lance Michel complètement déconcerté. « Plus personne ne voulait miser un kopeck sur moi », se souviendra-t-elle plus tard. Malgré sa déception, France insiste et réussira à travailler avec lui en faisant une voix pour « Mon fils rira du rock’n’roll ». Le début d’une belle et longue histoire d’amour car, ensuite, Michel accepte d’écrire pour elle, et pas le moindre des titres : « La Déclaration d’amour ». Le style Berger-Gall est né en 1974. France se souvient d’avoir été « apaisée » la première fois qu’elle s’est assise avec lui au piano. Dès lors, son « existence en a été transformée ». Un an plus tard, Michel Berger, décidément bien inspiré, écrit pour sa nouvelle muse son premier album avec « Comment lui dire ». Exit la petite France des sixties. Michel va en faire une pop star, une véritable machine à tubes. En cadeau de mariage, en 1976, il lui écrit et chante avec elle « Ça balance pas mal à Paris ». Le couple devient iconique. Alors qu’il y a encore quelques années, France était vue comme une petite interprète de bluettes un peu bébêtes, elle devient une chanteuse à la mode.

Ses albums à venir ont même plus de succès que ceux de son propre mari. C’est lui alors qui la pousse sur scène. Jusqu’à présent, France n’a connu que des plateaux télés ou des premières parties. En 1978, l’année de naissance de leur petite Pauline, France investit le Théâtre des Champs-Élysées pour y chanter « Musique » et « Si maman si » dans un spectacle exclusivement composé de femmes ! S’ensuit alors le triomphe de la comédie musicale « Starmania » grâce à laquelle ils font l’une de leurs plus belles rencontres amicales avec Daniel Balavoine. Au début des années 80, le couple est au sommet de sa gloire. Du Palais des sports au Zénith, France joue plusieurs semaines à guichets fermés.

Sous la baguette de Michel, ses spectacles révolutionnent les concerts à la française avec une vraie mise en scène pour chaque chanson et de nombreux danseurs sur scène. Un triomphe ! Il est vrai que de nombreux tubes sont encore passés par là : « Tout pour la musique », « Résiste », « Il jouait du piano debout », etc. Entre 1980 et 1985, alors que vient de naître Raphaël, en 1981, France est numéro un du Top album avec trois 33 tours dont « Débranche » durant trente-six semaines. Elton John accepte même de chanter en duo avec elle : « Donner pour donner » ! Le succès entraînant le succès, Michel connaît à son tour les joies de la scène en solo grâce à son tube « La Groupie du pianiste ». Avec sa groupie numéro 1, l’osmose est totale au point qu’ils se ressemblent, notamment dans leur façon de parler. Après le succès plus engagé de « Diego, libre dans sa tête », le couple, qui est régulièrement reçu à l’Élysée par le président Mitterrand, s’engage dans l’humanitaire.

Ensemble, ils se découvrent une vraie passion pour l’Afrique après avoir chanté avec d’autres Français contre la famine en Éthiopie. Avec Daniel Balavoine et Richard Berry, ils fondent Action école où des élèves des établissements français récoltent des fonds pour financer des projets destinés à lutter contre la famine sur le continent africain. Au cours d’un de leurs voyages, ils rencontrent la mère d’un bébé sénégalais qui veut leur confier son fils afin qu’il puisse échapper à la pauvreté. La chanteuse refuse mais aide la maman à élever son enfant baptisé Babacar. Le titre d’un somptueux album dans lequel on retrouve « Évidemment » en hommage à leurs amis disparus : Daniel Balavoine et Coluche. Le coup de foudre pour ce pays est tel qu’ils décident d’y acheter une maison sur l’île de N’Gor, en face de Dakar, où ils font construire une école! La « négresse blonde », comme l’a lui-même baptisée Michel dans une chanson, y passera la moitié de ses années de fin de vie. A la fin des années 80, ce recul africain ralentit leur productivité. Aussi, les fans sont très impatients lorsqu’on leur annonce la sortie d’un album en duo en 1992 : « Double Jeu ». Ils n’auront le temps d’enregistrer qu’un seul clip : « Laissez passer les rêves ». Durant l’été, avant une tournée programmée pour l’automne, Michel est foudroyé par une crise cardiaque sur le court de tennis de leur villa de Saint-Tropez !

A posteriori, les paroles de « Jamais partir », l’une des chansons de l’album posthume, sont terribles : « Personne ne saura être sans savoir devenir/ Quelqu’un sera là peut-être pour se souvenir/Que j’étais là/Que c’était toi/Il ne faudrait jamais partir. » Sans Michel, parti pour toujours, la vie de France ne sera jamais plus pareille. Comme si elle devait refermer cette douce parenthèse enchantée. Privée de son étoile, elle voit s’accumuler inexorablement des nuages noirs sur sa jolie tête blonde … Alexandre LE BOURZECH

Magazine : Ici Paris
Par Jean Marc, Alexandre Le Bourzech
Date : 10 janvier 2018
Numéro : 3784

Merci à Elisabeth