France Gall est morte dimanche à 70 ans. Avec sa voix aux hauteurs acidulées, l'ancienne artiste yé-yé a marqué trente ans de chanson française
France Gall est morte dimanche à 70 ans. Avec sa voix aux hauteurs acidulées, l’ancienne artiste yé-yé a marqué trente ans de chanson française, sur des paroles et musique de son mari, Michel Berger, et de Gainsbourg.
Par Charline Lecarpentier
Un jour, on a demandé à Gainsbourg s’il avait quelqu’un de moins de 30 ans à statufier et il a dit quelque chose qui m’a bouleversée : Ce serait France Gall. Ce serait une immense statue en sucre d’orge et tous les enfants viendraient lui lécher les doigts », s’émouvait France Gall dans un entretien de 1968. Cette douce France est décédée d’une récidive de son cancer du sein ce dimanche 7 janvier à 70 ans, après avoir mené la variété française aux bâtons, des fameuses sucettes à l’anis aux commandements assénés de sa voix acidulée : Résiste, prouve que tu existes, Attends ou va-t’en, Laisse tomber les filles …
Serge Gainsbourg puis Michel Berger avaient fourni ces textes à l’impératif à leur muse pour qu’elle les gobe et les redistribue de son ton enfantin aux manières si articulées que la mémoire de la variété française ne s’en est jamais vraiment lassée. L’Europe l’a adoptée le soir de son couronnement à l’Eurovision en 1965, avec le titre Poupée de cire, poupée de son qu’elle défendait sous la bannière du Luxembourg. France Gall était allée se réconforter dans un verre de lait pour se calmer après avoir été huée toute la journée par ses concurrents. Une liqueur lui aurait été d’un plus grand secours puisqu’après l’annonce de sa victoire, piqué dans sa fierté, Claude François faisait pleurer le téléphone de sa loge pour lui annoncer qu’il la quittait. Visage poupin brouillé de larmes, elle était poussée dans la foulée sur scène pour reprendre son tour de chant devant un public européen qui se délecta ensuite sur disques de son « cœur gravé dans ses chansons », en six langues.
Gamine frangée
Sur le plateau télé des shows du samedi soir des Carpentier, Serge Gainsbourg l’honorera des années plus tard de cette déclaration « J’étais un marginal, en 1964, France Gall m’a sauvé la vie. Puis en 1965 avec l’Eurovision. » A l’heure de leur rencontre, il avait 37 ans et elle 17. Elle était encore la gamine frangée et malléable qui chantait sans comprendre les paroles polissonnes de son Pygmalion. La Lolita malgré elle se serait ainsi enfermée chez elle pendant six mois après avoir enfin saisi la saveur du double sens des Sucettes, dont le goût virait à celui de l’amère trahison du monde adulte. Les « sucettes à l’anis » c’était pourtant bien elle, comme elle le racontait encore récemment. Tous les jours, elle achetait ses lollipops avec sa mère et l’avait raconté à Gainsbourg qui en fit son chou gras. France Gall refusa longtemps d’évoquer cette période yé-yé sinon pour dire qu’elle ne serait pas contre l’effacer purement et simplement. A cette époque où elle était propulsée Lolita en chef de Mademoiselle Age tendre, le « bébé requin » aux dents courtes dit à un journaliste ne pas souhaiter de cette vie de chanteuse plus de cinq ans. Et elle écopa d’une gifle de son producteur.
Isabelle Gall, née en 1947 à Paris, qui change de nom pour la scène, à la demande de son producteur, encore lui, a pourtant foncé dans la chanson pour ne pas redoubler sa troisième et s’assurer par cette fugue d’échapper à la banalité de l’existence. Son grand-père maternel, Paul Berthier, est l’un des créateurs des Petits Chanteurs à la croix de bois quand son père, Robert Gall, s’est détourné de la musique classique pour divertir les soldats à l’hôpital pendant la Seconde Guerre mondiale. Compositeur pour Édith Piaf et pour Charles Aznavour à qui il confie le titre la Mamma, il glisse sa fille dans leurs coulisses.
Flacons et effluves
Enfant de la balle, la petite Babou, ainsi qu’on la surnomme, n’a pourtant pas les poumons du music-hall, moulinant plutôt dans un délice du lisse que le public découvre avec l’antienne Sacré Charlemagne. Les mots sont de son père, et ce morceau exaspère l’Alice qui voudrait choisir elle-même ses flacons et effluves. Elle évite autant que possible cette chanson lors de ses concerts. Pendant cette ère « Salut les copains » faussement rose bonbon, les comptines de Gainsbourg dans lesquelles elle ne se devine pas mais qui popularisent leur auteur, l’agressivité de l’exposition médiatique qu’elle subit, les mains aux fesses, les « A poil! » qui lui sont jetés lors des concerts, les questions paternalistes d’un Philippe Bouvard, ou la mise en scène de sa performance de J’ai retrouvé mon chien en minijupe avec des pépés et des clochards au bout des laisses sur un plateau télé lui donnent des envies d’ombre.
A 20 ans, la chanteuse yé-yé, baby pop à l’humeur mouais-mouais, a une montée acide avec l’avant-gardiste Teenie Weenie Boppie, bad trip superbement clippé, charge anti-LSD signée Gainsbourg, boudée par les charts. Après avoir dit oui à toutes les propositions de pubs Filipacchi pour Salut les copains, Mademoiselle Age tendre, posant avec des rondelles de concombre sur le visage, pour s’assurer la sécurité financière ainsi qu’à ses parents, elle s’isole à la campagne près de chez eux. Quand elle était enfant, ils faisaient tourner du jazz sur la platine. C’était là son premier point d’accroche avec son étoile Berger. Michel de son prénom, Hamburger de son vrai nom, qui lui offre une seconde carrière après leur rencontre en 1973, dans les studios d’Europe 1, à la demande expresse de France Gall. A Libération, elle confiait : « La groupie du pianiste, c’est moi. J’ai été la femme et la chanteuse la plus heureuse du monde »
C’était en 2002, elle commémorait les 10 ans de la mort de celui qui devient son mari et le père de ses deux enfants. Il est le dompteur avec son piano twisté de ses hauteurs acides autant que de son chant le plus badin. Il scelle leur tandem en 1976 en lui écrivant la Déclaration, qui paraît en 45 tours puis sur l’album France Gall, celui d’un virage plus à son image, à la pochette pas sexy pour un sou. En salopette et chemise, elle remet la poupée de son dans sa boîte l’année où sort l’Homme à la tête de chou de son ancien mentor.
Coeur sur la table
Son ancien flirt Julien Clerc chante en 1975 à son sujet Souffrir par toi n’est pas souffrir. Mais ce sont Presley et Sinatra qui en reprenant le Comme d’habitude de Claude François, écrit pour une France Gall décidément plus fatale que fœtale, chanteront sans le savoir à son sujet dans les mirifiques proportions de succès que l’on sait.
A son tour de mettre le cœur sur la table, avec les mots de Michel sur Comment lui dire ?
La même année 1976, elle est du casting d’Émilie ou la Petite Sirène sur TF1, série musicale écrite par Berger qui réunit dans la lucarne de la majorité des Français au choix de chaînes limitées autant Christophe qu’Eddy Mitchell, Françoise Hardy et Rod Stewart … Les prémices de la génération Starmania sont là, elle devient forcément l’une des voix de ladite aventure avec la première formation comprenant Daniel Balavoine, Diane Dufresne et Fabienne Thibeault. On lui confie le titre Monopolis sur des années 2000 assez justement anticipées « Tout autour de la terre/ On prend les mêmes charters/ Pour aller où le ciel est bleu ». Sa voix devient inséparable de Berger et ses accords convulsifs au piano. Ne pas se méprendre toutefois, Il jouait du piano debout (« et pour moi, ça veut dire beaucoup »), tube de 1980 sur l’album Paris, France, évoque entre les lignes Elton John, avec qui elle chantera en duo bien plus tard. Avec Ella, elle l’a, Babacar en 1987, le Paradis blanc en 1990, les paroles répétitives du duo s’impriment dans les mémoires, les playlists gold de la FM et les catalogues de karaoké. La voix fluette de France qui escalade les aigus ouvre une porte aux petites voix, autant à Lio qu’à Juliette Armanet et son Manque d’amour l’an dernier, écrit comme un miroir au Besoin d’amour de 1985.
Dans ces années 80 qui étranglent l’Éthiopie dans la famine, l’association USA for Africa s’agite outre-Atlantique avec Michael Jackson et son fameux We Are The World. Le pendant français est incarné par Berger, Gall, Balavoine parmi d’autres. France Gall en tire l’album France 88. Les chansons antiracistes, de Mademoiselle Chang à la Chanson d’une terrienne, ou de résistance explicite (Résiste) l’ont toujours extirpée du solipsisme de ces histoires d’amour aux fins chiffons. Son seul album en duo avec son mari, Double Jeu, paraît en 1992, c’est aussi l’année de sa disparition, alors qu’il avait 44 ans. « Celui que j’aime vit dans un monde plus beau/ Bien au-dessus du monde des mots/ Dans un univers au repos », chante-t-elle sur Plus haut, écrite par Michel Berger.
Quatre ans après la mort de celui-ci, elle commande à Jean-Luc Godard un clip pour ce titre particulièrement vibrant. Il n’est diffusé qu’une fois, année de la sortie du dernier album studio de France Gall, en 1996, sur M6, faute d’avoir pu s’acquitter des droits d’auteur pour l’utilisation d’images de tableaux. Dans leur séance de travail retracées dans les Cahiers du cinéma en 2003, elle raconte son rapport à la technique, qu’elle a appréhendé seule pour la première fois à Los Angeles pour enregistrer son dernier album, après la mort de Berger.
« Je sais très bien faire les choses toute seule, je suis très manuelle, vous savez », assure-t-elle.
Ventriloquie consentante
Godard utilise les mouvements de ses lèvres lors de cet entretien pour en faire un clip anti-MTV, où il se filme lui-même. D’abord au désespoir de France Gall, qui sera retournée par le clip une fois passée la surprise du procédé. Elle lui détaille en confiance son rapport particulier à la musique de Michel Berger. « C’est très étonnant car il n’est pas moi mais c’est comme si cette musique venait de moi, qu’elle était moi », décrivant la ventriloquie consentante et amoureuse vécue avec son époux. Quelle expérience de chanter des déclarations d’amour qu’un homme écrivait et qui étaient souvent adressées à lui-même ; Sa voix virevoltante n’en était que plus touchante sur les hymnes destinés à la jeunesse dont elle n’a jamais été plus proche qu’en mûrissant. Jamais tragédienne, elle reste légère en chantant les Si, maman, si ou Paradis blanc, sombres tubes d’une génération qui fait grise mine.
Cinq ans après la crise cardiaque de son mari, leur fille Pauline meurt en 1997 de la mucoviscidose. En deuil, France Gall se retire de la scène et applique sa promesse : « J’ai toujours dit que je ne serai jamais une vieille chanteuse. » Elle s’arrête à 49 ans et demi. Elle n’a jamais cédé à l’appel du cinéma, éconduisant ainsi Claude Chabrol autant que Maurice Pialat mais aussi Michel Berger lui-même, pour son projet de film musical.
Le dernier concert de France Gall est un événement privé pour M6 et, comme tous ses enregistrements live que l’on peut se procurer, c’est un déferlement de chansons à trous ânonnées par son public, réarrangées dans l’excès et le kitsch des guitares démonstratives et des synthés à pistons. Elle remontera seulement sur scène pour chanter Tennessee avec Johnny à l’Olympia le 14 août 2000 et devient surtout gestionnaire de son répertoire à deux têtes, épaulée par son fils Raphaël. En 2015, sa comédie musicale Résiste, qui reprend ses standards dans un scénario inspiré de Mamma Mia, est l’un de ses rares derniers actes de création, qu’elle coécrit avec son compagnon Bruck Dawit, musicien, producteur et ingénieur du son américain qui a travaillé aussi bien avec Prince, que les Stones, David Byrne que Jeff Buckley. Elle aura souvent débranché dans le calme d’une île près de Dakar, où elle se faisait, paraît-il, apporter Libération tous les matins en pirogue. France Gall faisait observer à Godard que « les gens veulent vous connaître, percer le mystère, essayer de cerner votre personnalité, alors que tout dans ce métier est fait pour vous éloigner, vous mettre sur un piédestal. La scène plus haute qu’eux, la lumière … tout est fait pour nous mettre à part. Alors ils aiment bien qu’on parle de soi à travers une chanson. Ce qu’il y a de particulier dans ce métier, c’est que les gens vous aiment pour vous ».
« En 2001, quand j’ai fait le docu sur elle, elle ne parlait que de rap et de RnB »
Didier Varod, homme de radio, réalisateur … reviens sur la relation créative entre France Gall et Michel Berger, puis son intérêt pour les musiques urbaines.
Journaliste, homme de radio, producteur et réalisateur, Didier Varod a passé six mois à suivre et interviewer la chanteuse pour un documentaire diffusé en 2001 sur France 3, France Gall par France Gall. Il évoque pour nous la relation particulière avec Michel Berger qui devient le Pygmalion puis le mari de la jeune idole sixties en recherche de métamorphoses pour entrer de plain-pied dans la décennie nouvelle. « Quand ils se rencontrent en 1973, Michel Berger est connu pour son travail avec Véronique Sanson (les disques Amoureuse et De l’autre côté de mon rêve) et Françoise Hardy (l’album Message personnel dont la chanson titre est co-écrite avec Berger). C’est un directeur artistique et un musicien estimé qui n’a pas de véritable notoriété en dehors d’un cercle d’admirateurs relativement confidentiel. Il est d’abord réticent à travailler avec France Gall, d’autant qui lui faut assumer un travail plus large puisqu’elle n’écrit pas, ne compose pas. De cette réticence d’origine va sortir une relation d’osmose, il va trouver en elle sa muse. Comme elle l’avait déjà fait avec Gainsbourg, elle va sortir Berger de sa position marginale avec le single la Déclaration d’amour en 1974. C’est une interprète qui a la capacité de transcender non pas le répertoire mais le destin et la-carrière des artistes qu’elle rencontre. Pour moi, il y a deux périodes, celle qui court de 1974 à 1981, elle est vraiment l’incarnation, le porte-voix de l’univers de Berger, de sa grammaire harmonique. Les tubes s’enchaînent (Musique, Viens je t’emmène, Si, Maman, si, Tout pour la musique, Résiste …), elle devient l’artiste femme qui vend le plus de disques en France, capable de remplir le Palais des sports puis le Zénith.
L’album Débranche ! en 1984, enregistré à Los Angeles, et qui contient les titres Hong-Kong Star, Calypso, Cézanne peint est un point de bascule, elle commence à affirmer sa vision artistique, d’autres influences que celle de Berger et ça se confirme totalement sur leur disque en duo Double Jeu, en 1992, où France Gall a pris le pouvoir, où elle a voulu imposer sa façon d’écouter les chansons, de les arranger, c’est elle qui est porteuse des thèmes qu’elle avait envie de chanter, de diriger la couleur de l’album, etc.
« C’est un disque assez méconnu, pas le plus gros carton, mais qui est intéressant, qui va chercher dans le hip hop, dans la musique électronique. Elle était vraiment intéressée par les musiques urbaines. En 2001, quand j’ai fait le docu sur elle, elle ne parlait que de rap et de RnB : dans les derniers spectacles, elle est sur scène avec des danseurs hip-hop. Je l’ai vue pendant six mois pour réaliser le documentaire.
Elle sortait d’une longue période de silence. Ce n’était pas quelqu’un de facile d’accès de premier abord, plutôt sauvage, discrète. Elle a eu à cœur un truc que je crois important, c’est de sortir Berger au moment où il disparaît de son statut, certes estimé, de chanteur à succès faisant de la variété française de qualité. Elle voulait vraiment qu’il devienne l’autre archange pop de sa carrière, comme en regard et en négatif de Gainsbourg, elle s’est vraiment employée, à travers les rééditions et un travail plus souterrain sans doute, pour qu’aujourd’hui, une nouvelle génération de chanteurs, interprètes et musiciens le reconnaissent à l’égal d’un Bashung ou d’un Gainsbourg. Il avait été son Pygmalion pendant des années mais sa mort précoce lui a remis en main ce rôle. » Propos recueilli par D.P.
Le salut à la muse de la jeune génération
Trois musiciens rendent hommage à France Gall, redécouverte et réinterprétée ces dernières années.
JULIETTE ARMANET / auteure-interprète, dernier album paru : « Petite Amie » (2017)
« J’écoutais encore Résiste et Bébé requin cette semaine. France Gall incarnait l’âge d’or de la chanson française, une période solaire de la musique. Sa voix a accompagné notre vie avec mes parents. Alors aujourd’hui, c’est un peu quelque chose de familial qui s’en va. Ça rassemble énormément de souvenirs d’enfance et d’adolescence, de boums qui se terminent au petit matin avec ses morceaux et tout ce qu’on pouvait projeter dans sa musique, d’amour perdu …
« J’ai surtout écouté les chansons de la période Michel Berger, et leur alliage de musicalité savante, intelligente, dynamique. Elle avait un groove en elle, un groove blanc, naïf, pas sexuel, assez enfantin. C’est rare : Sa façon de chanter sans vibrato, cet angélisme qui se dégageait d’elle et de sa musique, ça faisait tout son charme. Gainsbourg en a joué avec insolence. Ça rendait sa touche assez solaire. Ça allait bien avec Michel Berger et sa façon de faire de la musique. Sa voix presque céleste a sublimé ses compositions. Ça donne quelque chose d’humble, tendre, tout en étant intelligent. Il n’y a pas forcément de sous-texte, ça parle au cœur très directement. A l’inverse de Jane Birkin et Serge Gainsbourg. France Gall était beaucoup plus pop. Sa sincérité était désarmante. On pourrait croire que c’est facile, mais cette fluidité et l’évidence qui se dégage de ses chansons, c’est justement, ce qu’il y a de plus dur à produire en musique. C’était une muse. Sa candeur la rendait raffinée, sophistiquée. Sa pudeur l’auréolait d’un mystère dont on manque aujourd’hui. »
CHARLES DE BOISSEGUIN / Leader du groupe l’Impératrice, dernier EP « Séquences » (2017)
« J’ai acheté le même jour pour quelques euros le disque de Chic où on trouve le titre le Freak et Dancing Disco de France Gall paru en 1977. J’ai toujours écouté les deux en parallèle. Elle donne un côté naïf au disco là où c’est hypersophistiqué dans le groupe de Nile Rodgers. Mais je trouve que l’orchestration du disque de Gall était hyper crédible, et un morceau comme Musique est hyper bien foutu et je peux vous assurer que ce n’est pas du tout facile d’en faire une reprise. On a tenté, on a fini par laisser tomber. France Gall est une artiste qui m’a toujours accompagné via mes parents. Elle a une manière incroyable d’incarner les chansons avec quelque chose de beau et de touchant parce qu’elle semble imprégnée par la personne qui est derrière elle, derrière chaque chanson, que ce soit époque Gainsbourg ou période Berger, elle est une sorte d’éponge. Elle a une voix singulière, même si ce n’est pas forcément joli quand elle chante. Je crois que c’est une femme qui a beaucoup souffert et qui en même temps a été incroyablement féconde pour la créativité des gens qu’elle a croisé, une vraie muse. Elle avait ce truc inspirant et en même temps, on a l’impression qu’elle est toujours un peu à côté de ses pompes et ses interprétations sont chargées de cette fragilité légèrement déphasée. C’est rare de parvenir à ce statut en étant toujours restée une pure interprète sans avoir jamais rien composé ou écrit soi-même. C’est quelqu’un dont on va se souvenir et je pense que la nouvelle génération de chanson française est plus directement affectée par sa disparition que par celle de Johnny, même si l’écho médiatique ne sera évidemment pas du même ordre. Mais je sens dans l’approche, la sensibilité, l’ingénuité une filiation très forte. »
DAVID SZTANIŒ ALIAS TAHITI BOY / DJ, musicien, producteur, travaille sur la BO de « Au Poste » (de Quentin Dupieux)
« Quand un éditeur ou un artiste fait un appel d’offres à des auteurs compositeurs pour écrire des chansons pour une interprète aujourd’hui, je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu « il nous faudrait une chanson à la France Gall », comme si ce nom continuait de faire tilt dans la tête des gens, sans qu’on sache toujours si c’est plutôt la période Bébé requin ou Babacar qui les émoustillent le plus. Elle est restée comme un fantasme de producteur à trouver une chanteuse qui soit une pure interprète et qui ait la capacité à faire décoller un titre qui chez une autre resterait cloué au sol. Elle a une voix très particulière, elle est pour moi le stéréotype pop français bien plus que Birkin qui n’a jamais perdu son accent anglais ou même que Françoise Hardy qui est restée dans un registre vocal très égal tout au long de sa carrière. Alors que France Gall, elle crie un peu, elle gueule un peu mais elle chante juste et sur des titres bourrés de complexité que seuls les musiciens savent repérer. Et puis elle a quand même tout incarné des différentes périodes de la France, entre Courrège dans les années 60 et le jogging américain dans les années 90, de la frange enfant sage à la choucroute en pétard. Il y a une chanson d’elle que j’aime tout particulièrement, Attends ou va-t’en, une chanson de -Gainsbourg, datant de 66 mais dans une version live enregistrée pour une série de concerts privés M6 où elle la reprend avec les musiciens de New Power Génération de Prince, ça sonne un peu ringard, OK, mais ça me touche beaucoup.
Journal Libération Recueilli par MARIE OTTAVI et DIDIER PÉRON Date : Lundi 8 janvier 2018 Numéro : 11389
France Gall s'est éteinte hier à l'âge de 70 ans. Dans les années 1960, elle triomphe avec les chansons de Serge Gainsbourg. À partir de 1974, elle devient l'inspiratrice de Michel Berger, auquel elle n'a jamais manqué de rendre hommage.
Enfant de la balle, France Gall a été une interprète majeure de la chanson française.
Dans les années 1960, elle triomphe avec les chansons de Serge Gainsbourg. À partir de 1974, elle devient l’inspiratrice de Michel Berger, auquel elle n’a jamais manqué de rendre hommage.
Elle s’est éteinte hier à l’âge de 70 ans.
« France Gall a rejoint le paradis blanc le 7 janvier, après avoir défié depuis deux ans, avec discrétion et dignité, la récidive de son cancer. » C’est par ces mots, transmis à nos confrères de l’AFP par sa chargée de communication Geneviève Salama, que l’on a appris la disparition de la chanteuse, dimanche dans la matinée. France Gall avait été admise à l’hôpital américain de Neuilly avant les fêtes de Noël pour une infection sévère. Son absence lors des obsèques de son ami Johnny Hallyday, au côté duquel elle était apparue une dernière fois sur scène en 2000, avait suscité l’inquiétude. Après avoir été une des chanteuses françaises les plus populaires de son époque, France Gall aura passé les vingt dernières années de sa vie dans la plus grande discrétion. Ayant vécu par et pour la musique, cette femme refusera d’apparaître au cinéma ou d’écrire son autobiographie. « Qu’il reste quelque chose de moi m ‘indiffère », déclarait-elle avec modestie.
Pourtant, ses tubes ont accompagné la vie des Français pendant au moins deux séquences : le milieu des années 1960, puis l’ensemble des années 1980. Simple interprète, elle se sera mise au service d’autres, auteurs et compositeurs. Les plus marquants resteront Serge Gainsbourg et, surtout, Michel Berger, auprès duquel elle construira non seulement un répertoire, mais aussi une famille.
Née Isabelle Gall dans le 12e arrondissement de Paris le 9 octobre 1947, elle avait passé son enfance dans un foyer très marqué par la chanson. Son père, Robert, chanteur lui-même, avait signé des textes à succès pour Edith Piaf (Les Amants merveilleux) ou Charles Aznavour (La Mamma). Sa mère, Cécile Berthier, était quant à elle la fille du cofondateur des Petits Chanteurs à la croix de bois. Piano à 5 ans, guitare à 11, elle aura toujours été encouragée par son père à pratiquer la musique. Celui-ci lui fait sécher l’école les lendemains de première de Piaf, Aznavour ou Bécaud. À la maison, elle fréquente les artistes croisés dans les coulisses de L’Olympia Hugues Aufray, Marie Laforêt ou Claude Nougaro. Dès l’adolescence, avec ses deux petits frères (les jumeaux Patrice et Philippe), elle forme un premier orchestre. Son caractère buté lui vaut le surnom de « Petit Caporal ».
C’est l’année de ses 16 ans, en 1963, qu’elle est signée chez Philips, après une audition au Théâtre des Champs-Élysées organisée par Denis Bourgeois, un ami de la famille. À peine sous contrat, on lui suggère de changer de prénom pour ne pas subir la concurrence d’une autre jeune chanteuse, Isabelle Aubret. Ses premières chansons sont enregistrées avec Alain Goraguer, compositeur et arrangeur proche de Vian et Gainsbourg. C’est le jour même de ses 16 ans que la chanson Ne sois pas si bête est diffusée pour la première fois à la radio. Son directeur artistique la présente à un de ses poulains : Serge Gainsbourg. Chanteur à l’insuccès chronique malgré un talent indiscutable, ce dernier lui écrit ses premiers tubes : N’écoute pas les idoles et Laisse tomber les filles, en 1964. Mais c’est l’année suivante qu’elle triomphe avec Poupée de cire, poupée de son, qui lui vaut le grand prix de l’Eurovision.
Contrairement aux chanteurs de la vague yé-yé, France Gall défendra toujours un répertoire original, et non des adaptations de succès anglosaxons. Gainsbourg s’amuse à confectionner à cette femme enfant une image de Lolita plus sexuée, jusqu’à l’excès : Les Sucettes, en 1966, un texte dont elle avouera des années plus tard n’avoir pas saisi le double sens pendant longtemps ! À la ville, elle est la fiancée de Claude François. Leur relation orageuse dure – avec des interruptions – de 1964 à 1967. En guise de rupture, il écrit Comme d’habitude, futur standard international.
Après les années Philips et Gainsbourg, France Gall entame une traversée du désert qui durera jusqu’au milieu des années 1970. Des auteurs de la trempe de Jacques Lanzmann ou Étienne Roda-Gil sont convoqués pour lui écrire des chansons qui demeurent confidentielles. En 1972, Gainsbourg est rappelé, mais les deux singles qu’il lui offre, Frankenstein et Les Petits Ballons, ne brillent ni pour leur qualité ni pour leur audience.
C’est en entendant la chanson Attends-moi à la radio, un jour de 1973, qu’elle a le coup de foudre pour Michel Berger. Avec La Déclaration d’amour, celui-ci relance sa carrière en beauté l’année suivante. Avec cet auteur-compositeur surdoué, qui vient de lancer la carrière de son grand amour, Véronique Sanson, elle opère un retour au premier plan. France Gall devient une des plus grandes stars de la scène française, à grands coups de singles à succès et de spectacles marquants.
Son premier album sort l’année de son mariage avec son nouveau Pygmalion, et son retour sur scène (au Théâtre des Champs-Élysées) précède de quelques mois la naissance de leur premier enfant, Pauline Isabelle, en 1978. En 1979, elle participe à la première mouture de la triomphale comédie musicale Starmania, écrite par Luc Plamondon et composée par Michel Berger, qui reste un mois à l’affiche du Palais des congrès.
Les années 1980 la voient se consacrer à des projets humanitaires, notamment Action Écoles, auprès de Daniel Balavoine, tout en enregistrant des albums aussi populaires que Paris, France ou Débranche. Palais des sports, Zénith, Bercy : elle remplit les plus grandes salles parisiennes avec des shows ambitieux et modernes. Raphaël Michel, né en 1981, agrandit le clan Berger, qui apparaît comme une des familles les plus soudées du show-business. Ce bonheur volera en éclat avec la mort accidentelle de Michel Berger, qui succombe à une crise cardiaque au cours de l’été 1992. Ensemble, Berger et Gall venaient d’enregistrer leur premier album à deux voix, Double jeu, qui aurait dû être suivi d’un spectacle en commun.
En avril 1993, la chanteuse est opérée avec succès d’un cancer du sein avant de monter sur la scène de Bercy afin de défendre le répertoire de l’homme de sa vie, auquel elle ne manquera jamais de rendre hommage. C’est encore le cas à Pleyel en 1994 et à L’Olympia en 1996. Cette même année, elle enregistre, avec des musiciens américains – notamment des accompagnateurs de Prince – , un album de chansons de son mentor, sur des arrangements très soul et funk.
La mort prématurée de leur fille Pauline, qui succombe à une mucoviscidose à l’âge de 19 ans, lui fait abandonner son métier de chanteuse définitivement. Elle refait sa vie avec l’Américain Bruck Dawit, ingénieur du son, compositeur, arrangeur et producteur, passe six mois par an au Sénégal, où elle s’est fait construire une maison. Avec lui, elle écrira le spectacle Résiste, évocation réussie du répertoire qu’elle avait constitué avec Michel Berger. À la première parisienne, le 4 novembre 2015, elle apparaît sur scène lors des rappels, émue et fière du succès recueilli par cet hommage à l’homme auquel elle devait tant.
Réactions du monde de la culture et de la politique
Julien Clerc / France, nous avions 20 ans, des bonheurs, des chagrins. Une part de ma vie s’en va avec toi.
Emmanuel Macron / France Gall a traversé le temps grâce à sa sincérité et sa générosité. Elle laisse des chansons connues de tous les Français et l’exemple d’une vie tournée vers les autres, ceux qu’elle aimait et ceux qu’elle aidait.
Pierre Lescure / J’avais beau savoir que France était affaiblie ces temps derniers, je pleure comme un môme. Parce que France Gall avait de la grâce, une des plus grandes et belles voix de France.
Jane Birkin / France était très proche de ma fille Kate qui l’aimait tant. À sa mort, elle a été tout près de nous. Elle était surprenante, candide, mystérieuse.
Françoise Nyssen / Icône de la chanson française, intemporelle, France Gall n’appartenait pas à une génération : elle a su s’adresser à toutes. Elle a affronté des combats personnels en donnant tout pour la musique. Elle nous quitte mais évidemment on dansera encore sur des accords qu’on aime tant.
Stéphane Bern / Tristesse et émotion alors qu’un nouveau deuil nous frappe tous avec la disparition de France Gall. Notre jeunesse s’envole avec elle mais sa voix et ses chansons rendront son souvenir toujours présent.
Fabienne Thibeault / Triste façon d’entrer dans les 40 ans de Starmania, après Johnny la série noire continue.
Hugues Aufray / Elle chantait avec une petite voix très juste. Elle était très simple, charmante, pas du tout « star ».
Lara Fabian / Elle avait ce tout petit supplément d’âme, cet indéfinissable charme, cette petite flamme.
Nicolas Sarkozy / C’est tout autant l’artiste merveilleuse et talentueuse que la personnalité engagée, passionnée, entière que j’aimais chez France Gall. Ses mots et ses mélodies resteront à jamais dans nos cœurs. Pensées pour les siens.
Tatiana de Rosnay / Je me souviens, j’étais le souffle de vent le matin, et le sable et la terre et leur parfum, et le bruit du soleil qui connaît son chemin et j’étais bien.
Gérard Larcher / Elle incarne une génération. Des souvenirs du lycéen avec Poupée de cire, Poupée de son. Et puis un moment assez étonnant qui est cette rencontre avec Michel Berger et La Groupie du pianiste. Tout ça nous marque et ça reste une référence transgénérationnelle.
Xavier Bertrand / Juste deux ou trois mots d’amour, hommage à celle que la France a tant aimée, à cette voix unique qui a marqué la chanson française.
Christophe Castaner / Ils ont de la chance les anges, ils viennent d’être rejoints par une étoile. S’ils pouvaient lui dire « quelques mots d’amour » de ma part, ce serait chouette. Au revoir.
Anne Hidalgo / C’était une artiste et une femme exceptionnelle qui a marqué la chanson française. Une femme d’une grande douceur et d’un très grand courage. Mes pensées vont à son fils, à sa famille et à ses proches.
Amir / Ton cœur reste gravé dans tes chansons … pour l’éternité. Adieu poupée de cire.
Clémentine Autain / Ses chansons m’ont accompagnée, comme tant d’entre nous, depuis mon enfance … Un refrain : Cherche le bonheur partout, va, refuse ce monde égoïste …
Marlène Schiappa / Je t’envoie comme d’un papillon à une étoile … quelques mots d’amour.
Magazine : Le Figaro Date : 8 janvier 2018 Numéro : 22 832
On n'échappe pas à son destin. Lorsque France Gall remporte le concours de l’Eurovision en 1965 avec « Poupée de cire, poupée de son », elle n'a pas encore 18 ans et s'est présentée sous la bannière du Luxembourg.
On n’échappe pas à son destin. Lorsqu’elle remporte le concours de l’Eurovision en 1965 avec « Poupée de cire, poupée de son », elle n’a pas encore 18 ans et s’est présentée sous la bannière du Luxembourg.
Mais derrière leur poste, les Français s’en moquent et adoptent la toute jeune chanteuse. Elle s’appelle tout de même France ! Ce qu’ils ignorent alors, c’est que la lauréate vit une des pires Journées de sa carrière : son petit ami de l’époque, Claude François, jaloux de son succès, vient de l’abandonner. Ils ne savent pas non plus que France s’appelle en réalité Isabelle Gall, mais qu’elle a dû adopter à contrecœur un nouveau prénom pour éviter de rentrer en concurrence avec une autre vedette de l’époque, Isabelle Aubret. Un choix contraint qui participera pourtant à la relation exceptionnelle de cette artiste avec son public et plus largement notre pays. Une liaison rythmée par une cascade de tubes qui a traversé les décennies, enjambé le siècle et réuni plusieurs générations.
Édito de Stéphane Albouy
« Y’a comme un goût amer en nous. »
Hier matin, on a tout de suite pensé à cette phrase, à cette chanson, « Évidemment ». Évidemment. Un morceau de 1987 sur l’absence, le deuil, la mort de l’ami Daniel Balavoine, chanté par France Gall, écrit par Michel Berger, complices éternels. Oui, y’a comme un gout amer en nous, à la pensée que France Gall est morte, des suites d’un cancer à l’âge de 70 ans, quelques semaines après Johnny, plusieurs mois après Bowie, Prince.
Avec elle, une fois de plus, c’est un peu de nous qui s’en va, les refrains que l’on a chantés à tue-tête, nos boums au son de « Résiste » ou de « Babacar » où l’on imitait la façon de bouger de la chanteuse. « On danse encore sur les accords qu’on aimait tant … Mais pas comme avant », dit aussi la chanson « Évidemment ». La musique pour soigner les peines, pour surmonter les douleurs, pour toujours choisir la vie. « Faisons taire les mélancoliques, avec notre propre rythmique et notre joie », chantait justement France Gall dans « Musique ». Une vie de succès et de combats.
France Gall détestait ses débuts. « Je les effacerais bien, ces dix premières années de carrière », nous confiait-elle en 2004 à l’époque de la sortie de son intégrale où ne figuraient pas ses premiers enregistrements : « Sacré Charlemagne » (1964), écrite par Robert Gall, son père, auteur notamment de « la Mamma » pour Aznavour, et « Poupée de cire, poupée de son» », écrite par Serge Gainsbourg, qui lui avait permis de gagner l’Eurovision en 1965 pour le Luxembourg.
Le public découvre alors une jeune fille bien sage, compagne de Claude François pendant quelques mois, dépassée par ce qui lui arrive. « A 16 ans, au lieu d’aller en classe, je participais à des émissions, des séances photo alors que je ne voulais pas me montrer. J’avais le sentiment d’être violée en permanence. »
Un malentendu à son paroxysme sur « les Sucettes » ambiguës, écrites avec malice par Serge Gainsbourg dont l’interprète ne saisit pas tout de suite le double sens. « J’ai été humiliée par cette chanson. Cela a changé mon rapport aux garçons. » Sa carrière aurait pu ne pas s’en remettre.
Et Michel Berger est arrivé, en 1973. A l’époque, France Gall est dans le doute. « Plus personne ne voulait miser un kopeck sur moi. »
Après Claude François puis Julien Clerc, la chanteuse tombe encore amoureuse d’un chanteur. Musicalement d’abord, en entendant l’un de ses morceaux, puis en le rencontrant par hasard dans une radio. Elle lui fait écouter les compositions que lui prépare son label. « C’est complètement nul », lui répond Berger. Enfin quelqu’un qui pense comme elle. Ils commencent à travailler ensemble pour le prémonitoire « la Déclaration d’amour », en 1974.
« J’ai eu un sentiment d’apaisement la première fois que je me suis assise au piano avec lui. »
Ils s’aiment, se marient en 1976, ne se quittent plus et enchaînent les triomphes. « Musique », « Si, maman si » en 1977, « Viens je t’emmène » en 1978, « Starmania » en 1979, « Il jouait du piano debout » en 1980, « Tout pour la musique », « Résiste » en 1981, puis « Débranche ! » en 1984, ou encore « Ella, elle l’a » en 1987. Avec toujours cette façon de faire swinguer sans complexe le français, à la manière de la pop anglo-saxonne. Berger a trouvé son interprète idéale et Gall le complice dont elle rêvait. « On était d’accord sur tout. »
C’était en 1985. Dans la foulée du Band Aid en Angleterre, les artistes français se mobilisent contre la famine en Éthiopie au sein du collectif Chanteurs sans frontières. France Gall et Michel Berger font partie des premiers à reprendre le refrain « Loin du cœur et loin des yeux … ». Avec leur pote Daniel Balavoine et le comédien Richard Berry, ils fondent Action Écoles, où des élèves des établissements français récoltent des fonds pour financer des projets destinés à lutter contre la famine en Afrique.
Une mobilisation solidaire sans précédent qui permet à la chanteuse de créer un vrai pont avec le Sénégal. C’est là-bas qu’elle croise Babacar, gamin au cœur d’un de ses plus gros tubes des années 1980. Elle passera une partie de son temps après la disparition de Michel Berger sur l’île de Ngor, au large de Dakar. « Là-bas, je suis dans la nature, j’aime vivre dehors, expliquait l’artiste. Ici, à Paris, je ne suis pas à l’aise à l’extérieur, par peur des paparazzis. »
Le succès ne fait pas tout. Si à la scène, le couple Berger-Gall est solaire, à la ville, il doit faire face à la maladie de sa fille Pauline, atteinte de mucoviscidose. Une souffrance que l’on ressent à travers le ton plus grave de l’album « Babacar », sorti dans les bacs en 1987, le plus gros succès de France Gall avec 1 million d’exemplaires vendus. « C’était épouvantable de parler du disque sans pouvoir raconter les vraies raisons de ce côté sombre, expliquera la chanteuse. Il y avait un décalage terrible entre l’artiste comblée et la maman déchirée. Cela se voyait sur nos visages : nous étions moins gais sur les photos. »
France Gall arrête la musique pour s’occuper de Pauline, alors âgée de 9 ans. « La quarantaine arrivait aussi, et avec la maladie de notre fille, vieillir signifiait que nous allions vers la tragédie. » Le premier drame n’est pas celui qu’elle imagine. En 1992, Michel Berger est terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 44 ans alors qu’il vient d’enregistrer un album en duo avec France. Pauline disparaît en 1997. Elle avait 19 ans.
France Gall résiste, trouve l’énergie pour surmonter la mort et la maladie alors qu’on lui diagnostique un cancer du sein peu après la mort de Michel Berger.
« Il faut d’abord laisser passer du temps, être seul avec soi-même. On ne peut pas empêcher la peine, le chagrin, il faut les vivre et après sortir de ça. »
France Gall refait sa vie discrètement avec Bruck Dawit, ingénieur du son, arrangeur américain d’origine éthiopienne, rencontré dans les années 1990. Là aussi, comme avec Berger, la complicité passe par la musique. Il travaille sur son dernier album en date, « France », sorti en 1996, où elle chante des nouvelles versions de ses chansons et de celles de Berger. Il l’épaule au moment de la sortie de son intégrale et c’est ensemble qu’ils conçoivent « Résiste », la formidable comédie musicale qui triomphe au palais des Sports à partir de novembre 2015 et dont elle envisageait une suite. Une façon de faire vivre son répertoire et celui de Michel. Son fils, Raphaël Hamburger (le vrai nom de Michel Berger), 36 ans, producteur musical, reprendra le flambeau « J’espère continuer à être créative, à aimer la vie et à l’honorer. Puisque je suis heureuse de me réveiller le matin », nous avait-elle confié il y a deux ans. Des interviews rares mais toujours intenses, dans sa maison parisienne où continuait de trôner le piano de Michel Berger, où elle riait aux éclats, enchaînait clope sur clope.
On lui avait fait remarquer un jour qu’il n’y avait pas de tristesse quand elle évoquait son complice disparu. « Ça aide, le temps qui passe, nous avait-elle répondu. Mais si on me proposait de revivre la même vie, je dirais non. La prochaine fois, je demanderai à avoir une vie plus douce. »
Journal : Le Parisien Édito de Stéphane Albouy Article de Emmanuel Marolle 8 janvier 2018 Numéro : 22813
France Gall est morte le dimanche 7 janvier 2018 à l'âge de 70 ans.
France Gall est morte le dimanche 7 janvier 2018 à l’âge de 70 ans.
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Parfois, le succès est-dû au hasard de la vie, aux rencontres. Et parfois le destin semble tout tracé. C’est le cas de la jeune Isabelle qui depuis sa plus tendre enfance ne vit que pour Ici musique.
Posée dans son berceau, elle fixe le plafond du salon familial en toute quiétude, apaisée par les sons qui l’entourent. Le bébé reconnaît le notes de musique qui résonnent. Depuis sa naissance, le 9 octobre 1947, Isabelle est bercée par sa mère qui lui joue du violoncelle. Les Gall sont une famille de musiciens : son grand-père maternel, Paul Berthier, est l’un des fondateurs des Petits Chanteurs à la croix de bois, son père Robert se destinait à la musique classique qu’il étudie au Conservatoire. Finalement il se consacrera au bien-être des soldats pendant la Seconde Guerre mondiale en jouant pour eux afin de leur changer les idées durant cette sombre période. Il deviendra ensuite parolier tout en continuant à insuffler sa passion pour la musique à ses enfants puisque les frères jumeaux de France, Patrice et Philippe, se tournent vers la guitare.
En 1960, on doit à Robert Gall Les Amants merveilleux interprétée par Édith Piaf et trois ans plus tard Charles Aznavour chantera grâce à lui sa célèbre Mamma. Robert amène d’ailleurs sa fille chez Charles pour lui faire entendre son joli brin de voix. Aznavour est sous le charme et encourage vivement celle qu’on surnomme Babou à persister. Isabelle a donc l’habitude du milieu artistique et croise même régulièrement de grands n comme Marie Laforêt, Claude Nougaro et Hugues Aufray. Avec, ses frères, elle forme un délicieux trio d’artistes en herbe qui se produit sur les plages pendant l’été puis à Paris quand la rentrée s’annonce.
Le collège, ça la barbe … La petite blonde préfère la fantaisie du spectacle et de la chanson. Le 11 juillet 1963, Isabelle passe sa première audition au Théâtre des Champs-Élysées dans l’espoir de rentrer dans le giron d’une maison de disques. C’est Denis Bourgeois, directeur de Phillips, qui lui conseille fortement de changer de prénom pour éviter de la confondre avec la récente gagnante de l’Eurovision, Isabelle Aubret.
Mineure, elle a besoin de l’aval de son père qui est aussi son manager. Denis Bourgeois est un fan inconditionnel de rugby et voue une affection particulière aux rencontres France/Pays de Galles, abrégées dans la presse France/Galles. La jeune Isabelle n’est pas très emballée par ce nouveau prénom mais son père le valide et signe son contrat. Le jour de ses seize ans, France Gall tient entre ses mains son plus beau cadeau d’anniversaire : son premier 45 tours, Ne sois pas si bête, dont les paroles sont signées Pierre Delanoë. Il s’en vendra 200 000 exemplaires. L’année suivante, Robert Gall lui écrit Sacré Charlemagne. Toutes les jeunes filles chantent en chœur en se demandant qui a eu cette idée folle d’inventer l’école, une école que France quitte sans regrets, échappant à la perspective d’un redoublement. Deux millions d’exemplaires s’écoulent et le pays s’entiche de cette jeune chanteuse, de son carré blond à la raie au milieu bien sage, de son regard mutin, de son grain de beauté sous l’œil droit. Une histoire d’amour entre France et son public qui ne fait alors que commencer. Anaïs Pacaud
Les années 60 – Une poupée franchement douée
Après avoir chanté du Jazz à gogo et avoir passé ses Premières vraies vacances, France Gall croise la route de Serge Gainsbourg alors âgé de 37 ans.
Nous sommes en 1964 et à l’été sort dans les bacs le fruit de leur première collaboration, Laisse tomber les filles. Serge tombe plutôt sous le charme de la jeune fille de 17 ans dont il enregistre le rire contagieux qu’il place dans son Pauvre Lola. “J’étais un marginal en 1964, France Gall m’a sauvé la vie”, explique l’homme à la tête de chou. Dans une interview accordée à Rock & Folk quatre ans plus tard, Gainsbourg répond sans fard au journaliste qui lui demande s’il a trouvé en France Gall l’interprète idéale. “Non, c’est plutôt elle qui a trouvé en moi le compositeur idéal … Non, mais ça fait un joli couple. Vous savez, avant que j’écrive pour elle, on ricanait à mon sujet, on disait : ouais, ésotérique … Mais j’admets pas qu’on dise du mal de cette fille qui, a son age, gagne sa vie …
Si vous savez ouvrir cette huître, eh bien vous trouverez la perle … Sinon vous tomberez sur une moule. France Gall est un personnage ambigu. Sous couvert d’une gentillesse enfantine, elle est la seule de nos chanteuses pop à attaquer effectivement le système. Si vous la prenez pour une aimable petite gourde, vous avez tort. Je la prenais pour une Lolita. J’avais tort aussi. France Gall, c’est Alice au pays des merveilles, une Alice qui aurait un penchant avoué pour la littérature érotique. On ne dit pas du mal d’Alice. Ceux qui n’aiment pas France Gall se trompent.”
L’admiration sans borne que lui voue Serge Gainsbourg et son immense talent donnent naissance en 1965 à Poupée de cire, poupée de son. Avec ce titre, elle participe au concours de I’Eurovision qu’elle remporte sous les couleurs du Luxembourg. Ironie du sort, la France ne lui attribue aucun point. “J’avais 17 ans et je n’en garde pas un souvenir extraordinaire confia-t-elle en 2015 au Parisien. Je n’étais pas très confiante. J’avais envie que ça se finisse vite.” L’année suivante, Gainsbourg signe Les Sucettes. Celle qui n’est encore qu’une adolescente ne comprend pas l’ambiguïté des paroles et chante avec candeur le sucre d’orge parfumé à l’anis qui coule dans la gorge d’Annie … Le public, lui, comprend et change de comportement à son égard. Pendant ses concerts, on entend désormais des “A poil !” scandés par la foule et certains se permettent même des mains aux fesses. Une période difficile pour France, dépassée par la situation. La légende veut que la jeune fille se soit enfermée chez elle pendant six mois quand elle a réalisé le vrai sens des paroles d’autant qu’elle se souvient avoir effectivement raconté à son pygmalion que sa mère avait l’habitude de lui acheter des sucettes tous les jours quand elle était petite …
Elle chante, elle danse Baby Pop en pleine vague yé-yé, le look de la jolie blondinette est imité par toutes les jeunes filles et les garçons ont le béguin pour elle, mais ses titres suivants sont qualifiés de purement mercantiles comme Bonsoir John-John (en référence au fils de John Fitzgerald Kennedy). Elle a 20 ans quand elle entonne les paroles de Bébé requin, fruit de la collaboration de Frank Thomas, Jean-Michel Rivat et d’un certain Joe Dassin ! Teenie Weenie Boppie, hymne anti-LSD écrit par Gainsbourg, fait un flop … Mais jamais cela n’entachera l’admiration mutuelle qu’ils se portent. En 1968, dans un entretien, France Gall confie avec émotion à un journaliste : “Un jour, on a demandé à Gainsbourg s’il avait quelqu’un de moins de 30 ans à statufier et il a dit quelque chose qui m’a bouleversée : “Ce serait France Gall. Ce serait une immense statue en sucre d’orge et tous les enfants viendraient lui lécher les doigts.”
A la fin des années 60, elle ne connaît plus le même succès, les ventes de ses disques baissent et elle se tourne vers l’Allemagne qui fond pour son joli minois et son grain de voix. Effrayée par les événements de mai 1968, France préfère de toute façon s’éloigner de la capitale et tourne la page avec Philips : tout juste majeure, elle décide de signer dans une jeune maison de disques, La Compagnie, née de la collaboration de Nicole Croisille, Michel Colombier et Hugues Aufray. Le mariage ne se révélera pas très heureux et France entame ce qu’on appelle une traversée du désert qui se solde par la faillite de la maison de disques en 1970. France ne le sait pas encore mais à nouvelle décennie, nouvelle vie … Anaïs Pacaud
Claude François – Qu’il est bon d’aimer
En 1964, France a 17 ans, Claude 25 .. Ils sont jeunes, ils sont beaux et plein de talent. Leur idylle est discrète pour ne pas peiner les groupies de Claude mais la passion qui les lie en est peut-être encore plus grande.
Quand France remporte en 1965 l’Eurovision, elle n’a qu’une idée en tête : partager sa joie avec son amoureux. Elle s’éclipse donc pour lui téléphoner, mais son bonheur est brusquement balayé … Alors qu’elle s’attendait à entendre Claude François la féliciter, il la quitte ! “Tu as gagné, mais tu m’as perdu”, lui assène-t-il. Jaloux de son succès, il semblerait que l’artiste n’envisage pas de partager la gloire. La jeune fille sent le sol se dérober sous ses pieds … Pourtant elle se doit de remonter sur scène pour chanter une nouvelle fois sa Poupée de cire, poupée de son qui lui a permis de décrocher la victoire. Le visage baigné de larmes, France Gall chante, les yeux dans le vague. Le public met ça sous le coup de l’émotion et l’imagine profondément touchée par son triomphe.
Profondément touchée elle l’est effectivement, blessée aussi. 17 ans c’est l’âge des premières amours mais aussi des premiers chagrins. L’âge où l’on croit quel’ on ne se remettra jamais d’une rupture et où l’on est prêt à tout pour reconquérir l’être adoré. France rentre dès que possible à Paris et se précipite chez Claude. Elle tambourine à la porte, le suppliant d’ouvrir en pleurant. En vain. Le chanteur, intransigeant, ne lui ouvre pas et la poupée blonde passe la nuit sur le pas de la porte. Néanmoins le couple finit par se reformer. Deux ans plus tard, c’est elle qui le quitte, et l’histoire s’achève pour de bon. Le point final de cette rupture s’inscrit sur le papier, sur une partition : Claude François signe Comme d’habitude, l’un de ses plus beaux succès qui sera repris dans le monde entier, notamment par le grand Frank Sinatra.
Bien des années plus tard, France s’expliquera en disant que “Claude n’était pas quelqu’un de facile”. En 1974, les anciens amoureux se retrouvent le temps d’un duo sur le plateau d’une émission des Carpentier et chantent Laisse tomber les filles. “Laisse tomber les filles, un jour c’est toi qui pleureras … Oui j’ai pleuré mais ce jour-là non je ne pleurerai pas … Je dirai c’est bien fait pour toi, je dirai ça t’apprendra…” Des paroles qui peuvent sonner comme un règlement de compte ! Les rancœurs et les blessures sont pourtant passées et de ces trois ans d’amour, il reste une magnifique complicité artistique. Anaïs Pacaud
Julien Clerc – France, sa préférence
En cette fin de décennie, la tendance musicale change. Les yé-yé s’éclipsent doucement pour laisser place aux mélodies hippies.
Au théâtre de la Porte Saint-Martin une comédie musicale est adaptée par Jacques Lanzmann: elle s’appelle Hair et vient de cartonner à Broadway pendant plusieurs mois, Il cherche avec Annie Fargue, la productrice, celui qui incarnera son héros … Le nom d’un beau jeune homme à la tignasse folle, aux yeux rieurs et malicieux commence à circuler. Il s’appelle Julien Clerc et vient de faire la première partie de Gilbert Bécaud à L’Olympia.
La première de Hair est donnée le 30 mai 1969 et Julien laisse entrer le soleil en déclenchant l’hystérie de ses fans. Le succès du spectacle est immédiat et le Tout-Paris veut y assister, France comme les autres … C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de Julien Clerc, en toute discrétion, le mot d’ordre de leur histoire d’amour. Aussi brun que Claude François était blond, Julien tombe sous le charme de la jeune femme mais se heurte à son manager qui désapprouve cette relation. Pour lui, pas question de briser le cœur des fans de Julien, qui constitue l’essentiel de son public, il lui demande de cacher autant que possible leur amour. Mais les rumeurs finissent bien sûr par circuler …
En décembre 1969, Salut les copains dévoile l’histoire sous le titre France et Julien, duo pour une romance. Si le couple continue à faire de son mieux pour ne pas s’afficher en public, les amoureux ne coupent pas aux présentations à la famille ! Julien rencontre les parents de France, France ceux de Julien et tout le monde s’entend à merveille. A tel point que Julien embrigade Philippe, l’un des frères de sa chérie, dans son orchestre, ainsi que deux de ses cousins.
Pour abriter leur amour, France et Julien achètent une grande maison en Bourgogne en 1971. Ils se retrouvent dès que possible dans ce havre de paix qui leur permet de s’épanouir loin des médias. A cette époque, c’est surtout l’emploi du temps de Julien qui décide de leurs instants de liberté puisque France connaît ce que l’on appelle une traversée-du-désert. Mais peu importe, elle est amoureuse, et c’est alors tout ce qui compte à ses yeux. Elle rêve même de mariage, d’enfants. Pourtant, Julien continue de cacher leur amour, sous la pression de son manager et de sa maison de disques, France souffre de cette situation. Elle est pudique certes mais ne veut plus vivre dans l’ombre, comme la maîtresse d’un homme marié. Pour voir l’homme qu’elle aime sur scène, France doit se cacher sous une perruque et derrière des lunettes noires pour se fondre dans la foule, comme n’importe quelle autre admiratrice.
Les années passent et la situation ne change pas. A l’été 1973, France loue une villa à Sainte-Maxime. Elle y passe plusieurs jours, seule, avant que Julien ne la rejoigne en catimini dans une voiture aux vitres teintées. En vacances non plus, pas question de roucouler sans se soucier des curieux … Même au téléphone France ne peut lui parler tranquillement ! Quand elle l’appelle durant ses tournées, il raccroche le combiné avec un : “Non mademoiselle c’est une erreur” s’il n’est pas seul dans la pièce ! Déjà cinq ans que leur idylle a débuté et que France continue de jouer les anonymes. En 1974, un journaliste assiste à une scène étrange : Julien enregistre une émission de télévision et parmi les photographes présents sur le plateau, il fait signe à l’un d’entre eux de le suivre en coulisses. Le journaliste les suit discrètement et découvre avec effarement que sous son foulard, caché derrière un fatras d’appareils photos, se trouve en réalité France Gall ! Il existe pléthore d’anecdotes comme celles-ci, trop peut-être puisqu’un beau jour France craque. La jeune femme ne supporte plus la situation et quitte son beau brun. Brisé par le chagrin, il lui écrit une magnifique chanson puisée dans sa douleur, Souffrir par toi n’est pas souffrir, “Si un jour tu veux revenir/Sans mots, sans pleurs, sans même sourire/ Négligemment et sans te retenir, Sans farder du passé tout l’avenir.” Julien est prêt à tout pour que la jeune femme revienne, mais trop tard : France a croisé la route d’un autre homme. Anaïs Pacaud
Michel Berger – L’accord parfait
Entier. Profond. Evident. Absolu. Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire l’amour qui unissait France et Michel.
Ce seront dix-huit années de fusion couronnées par la naissance de deux enfants et de dizaines de tubes. En 1973, France vit encore avec Julien Clerc quand elle entend à la radio dans sa voiture une chanson interprétée par Michel Berger. C’est Attends-moi, un titre qu’il a composé dans le chagrin alors que Véronique Sanson vient de le quitter. Sa voix la subjugue et elle se met en tête de le rencontrer.
C’est dans les locaux d’Europe 1, rue François 1er qu’ils se parlent pour la première fois, par hasard, puisqu’ils sont tous les deux invités pour participer à une émission, France va le voir avec une cassette qui contient une chanson que sa maison de disques voudrait qu’elle chante. Elle veut son avis, il l’invite à venir lui faire écouter chez lui. Michel confirme ce qu’elle pensait en lui disant que le titre est nul. Il sait tout de suite ce que la jeune femme doit chanter, le feeling et le partage musical sont immédiats entre les deux artistes. Ils se voient de plus en plus régulièrement, discutent pendant des heures. Michel lui fait chanter des paroles qu’il a couchées sur le papier, elle joue du piano, il la fait rire. La magie opère et France quitte Julien Clerc.
“La première fois qu’on s’est assis au piano, ma voix sur sa musique c’était comme une évidence. Simple et naturelle. On ne peut pas le chanter autrement” racontera-t-elle à Libération. Michel lui fait sa déclaration et lui offre une des plus belles chansons d’amour du répertoire français. “Quand je suis seul et que je peux rêver, je rêve que je suis dans tes bras, je rêve que je te fais tout bas, une déclaration, ma déclaration …” Leurs destins sont scellés, impossible désormais d’envisager la vie l’un sans l’autre. La déclaration d’amour est le tube de cette année 1974 et France Gall renoue avec le succès, laissant derrière elle ses années de traversée du désert. Mais tant d’amour d’un coup, ça peut faire peur. Une séparation de quelques semaines effacera les doutes comme le confie France : “Je suis partie à Marrakech, et quand je suis revenue, j’ai su de tout mon être que j’allais ouvrir la page la plus importante de mon existence. Ça m’a transformée, ça m’a apaisée.” Le 22 juin 1976, Michel Berger épouse sa jolie blonde à la mairie du XVIe arrondissement de Paris. La même année il écrit pour la télévision une comédie musicale intitulée Emilie ou la petite sirène 76. On y croise Eddy Mitchell, Nicole Croisille, Christophe et il y chante notamment avec France Ça balance pas mal à Paris.
1976, une année décidément importante dans la vie de France puisqu’elle sort, enfin, son premier album studio. Déjà douze ans de carrière derrière elle et pourtant jusqu’ici, elle n’avait jamais réalisé ce rêve. C’est Michel qui le lui offre. “C’est mon premier album, c’est un truc énorme pour moi !” explique-t-elle folle de joie en tenant le précieux objet entre ses mains, sobrement intitulé France Gall. On y trouve des pépites comme Ce soir je ne dors pas, Comment lui dire, La déclaration d’amour ou encore Samba Mambo. La jeune mariée cherche le nid idéal qui abritera leur bel amour, France n’a pas envie de continuer à vivre dans l’appartement que Michel occupait avec Véronique Sanson quai de New York. Elle trouve l’endroit parfait à Rueil-Malmaison, dans une maison 1900 en pierre meulière qu’elle décore elle-même du sol au plafond. France trouve le temps de sortir un nouvel album en 1977, Dancing disco, qui contient Si maman si et Musique. Très vite il se hisse en tête des ventes, 500 000 exemplaires s’écoulent et l’album est même certifié disque de platine ! Au début de l’année 1978, Michel Berger la pousse à renouer avec la scène au Théâtre des Champs-Elysées dans un spectacle exclusivement composé de femmes, intitulé Made in France. Deux jours avant la première, France apprend-qu’elle est enceinte : Pauline, le soleil de leur vie, voit le jour le 14 novembre 1978. Anaïs Pacaud
Starmania – Les uns avec les autres
Il était une fois l’histoire de Patricia Hearst, une héritière fortunée qui se fait enlever. Le fait divers fait la une des journaux en 1975 quand la jeune femme se rallie à la cause de ses ravisseurs, illustrant le fameux syndrome de Stockholm.
Un scénario qui inspire Michel Berger puisqu’en collaborant avec Luc Plamondon, il donne naissance à Starmania. La première a lieu le 10 avril 1979 sur la scène du Palais des congrès et l’opéra rock devient le symbole de toute une génération. Les artistes qui participent à cette extraordinaire aventure vivent des moments incroyables, France Gall campe le rôle de Cristal, une vedette télé, Daniel Balavoine, Diane Dufresne, Fabienne Thibeault ou encore Nanette Workman font aussi partie de la fabuleuse distribution.
L’histoire ? Sur fond de totalitarisme et de terrorisme, Monopolis est la nouvelle capitale de l’Occident. Les Etoiles noires, dirigées par Johnny Rockfort (Balavoine), terrorisent la population. La femme qui tire les ficelles du groupuscule, c’est Sadia. La nuit, Johnny Rockfort se travestit pour aller donner les ordres à sa bande et les réunions ont lieu à l’Underground Café où travaille la serveuse automate, Marie-Jeanne. Les personnages de Ziggy, Stella Spotlight, Zéro Janvier, se croisent, se re-croisent, s’aiment, se détestent. Starmania devient vite culte. L’album original de 1978 s’est vendu à 2,2 millions d’exemplaires uniquement en France ! Quand on arrive en ville, Le Blues du businessman, La Complainte de la serveuse automate, Les Uns contre les autres, Le monde est stone, Les Adieux d’un sex-symbol … Que des tubes !
Les trois ans de travail qui auront été nécessaires pour mettre en place l’opéra rock n’auront pas été vains. Le couple est récompensé de ses efforts, pourtant il y a une ombre au tableau : France Gall souffre de la séparation d’avec son bébé. La petite Pauline n’a que 5 mois et le tourbillon infernal dans lequel l’entraîne le succès du spectacle ne lui permet de la voir que cinq petites minutes par jour. Après vingt-cinq représentations porte Maillot, la troupe se retire, le Palais des congrès étant déjà réservé pour le Bolchoï, Le 29 juin, Starmania se joue à Montréal, au Stade olympique devant 80 000 personnes. Coup de foudre du Québec pour le show à la plus grande joie de Luc Plamondon, fier de ce succès dans son pays. En 1988, Berger et son acolyte mettent en scène une deuxième version de leur œuvre au Théâtre de Paris. Quarante ans après, Starmania reste intemporel. Anaïs Pacaud
Années 80, la consécration – Poupée de son et femme de scène
Dans les yeux de Michel, France se trouve, se découvre, La poupée de cire est devenue femme de son et de scène ! Véritable machine à tubes, elle va enchaîner les succès et les concerts.
Une incroyable décennie musicale au cours de laquelle la jolie blonde s’impose et en impose. Elton John “himself” ne veut qu’elle pour enregistrer un duo, Michel et France sont aux anges. L’auteur de Rocket Man est leur idole depuis toujours. Quand ils se sont rencontrés, ils se sont aimés sur les tubes d’Elton. La bande originale de leur histoire, c’est bien à lui qu’ils la doivent. Pour eux, alors, quel honneur d’être ainsi réclamés, désirés par la star anglaise. Rendez-vous est pris aux Etats-Unis : quelques mois plus tard, tout le monde fredonne “Donner pour donner, tout donner, C’est la seule façon d’aimer”. Le clip est d’une tendresse infinie, on y voit Elton et France en pleine séance d’enregistrement La chanteuse n’a jamais été aussi radieuse. Et pour cause, un autre grand bonheur se prépare en secret : l’arrivée tant attendue de son second enfant. L’ange Raphaël naît le 2 avril 1981.
Celle qui n’a pour autre vocation dans la vie que “d’être heureuse” voit son rêve ultime se réaliser, Pauline et Raphaël comblent désormais tous ses désirs de mère et font de sa vie de famille un vrai conte de fées. Ce bonheur fou, France va le partager avec son public chéri. En 1982, la voilà devenue reine du Palais des sports pour un spectacle inédit qui va se jouer à guichets fermés pendant plusieurs semaines. Entourée de ses musiciens, de ses danseurs, France donne Tout pour la musique, titre de son nouvel album, et surtout tout pour son public. Sur scène, ce petit bout de femme se révèle explosif, électrique ! En coulisses, le maître Berger veille et surveille. Grand perfectionniste devant l’Eternel, il ne laisse rien au hasard et surtout pas le moindre petit détail ! C’est le prix à payer pour faire de sa France bien plus qu’une chanteuse … Une star !
“C’est incroyable quand on voit gambader sur la scène du Palais des sports de Paris ce petit bout de femme en survêtement blanc, écrit à l’époque le journaliste Patrice Delbourg. Enfantine, faussement naïve, elle taquine nos souvenirs en culottes courtes. Elle trépigne, elle veut tout, tout de suite. L’époux Berger reste introuvable mais ne doutons pas qu’il se ronge les ongles en coulisses …” C’est vrai, en coulisses, le mentor trépigne. Pour France, il veut le meilleur et l’obtient ! Sous les sunlights de la scène, sa femme n’est plus une idole des jeunes, mais une idole tout court. Stéphanie Lohr
Coup de foudre pour l’Afrique
Entre 1980 et 1985, France Gall sera présente trente-six semaines au classement Top Album. Avec Paris, France, Tout pour la musique et Débranche !, ses trois albums sortis en 1980, 1981 et 1984, la chanteuse se retrouve numéro 1 pendant plusieurs semaines d’affilée.
Deux beaux enfants, une vie de famille idyllique, un homme amoureux lui faisant ses plus belles déclarations en chansons, un public définitivement acquis à sa cause, que demander de plus ? Justement, tout ce bonheur, c’est peut-être trop pour un seul petit bout de femme. France veut partager, donner pour donner. Son altruisme la pousse vers l’humanitaire.
Les années 80 seront aussi pour le couple les années des grandes causes à défendre. Pas question pour eux de rester dans une tour d’ivoire, insensibles et indifférents à la misère qui les entoure. Eux qui ont tellement trop veulent rendre au centuple à ceux qui ont tellement peu. A la demande de Valérie Lagrange, France Gall se joint aux Chanteurs sans frontières. Sous la houlette de Renaud, le 13 octobre 1985, elle participe à SOS Ethiopie. Cette même année, elle concrétise un autre projet lui tenant particulièrement à cœur : avec Michel Berger, Richard Berry, Daniel Balavoine et Lionel Rotcage (le fils de la chanteuse Régine), France crée l’association Action Ecoles en faveur du Mali.
Des denrées de première nécessité sont récoltées pour ces pays d’Afrique si durement touchés par la famine et la sécheresse. Entre France et l’Afrique, c’est une magnifique histoire d’amour qui commence. La négresse blonde est tombée folle amoureuse du désert, de la chaleur et surtout de la dignité de ces peuples qui, malgré les épreuves, tentent de rester debout, sans jamais perdre espoir.
Au Sénégal, la chanteuse s’offre une petite maison. Sur une île quasiment déserte où l’on n’accoste qu’en pirogue et où il n’y a même pas l’électricité, la chanteuse est au paradis. Un refuge au milieu de la mer, une bulle d’oxygène au bout du monde qui lui permet de se ressourcer dès qu’elle en ressent le besoin. Un moyen aussi pour elle d’être au plus près de ce peuple qu’elle aime tant et qu’elle ne va plus jamais cesser d’aider avec Action Ecoles. Sous l’œil vigilant de la chanteuse, des tonnes de nourriture et des pompes à eau sont donc envoyées régulièrement vers le continent africain.
Mais le 14 janvier 1986, c’est le drame ! Daniel Balavoine se tue dans un accident d’hélicoptère pendant le Paris-Dakar. Michel et France ont le cœur brisé. Le couple avait eu un coup de foudre professionnel pour le chanteur en le découvrant un jour à la télé en train de chanter Lady Marlène. Quelle voix, quel choc, quelle émotion ! Daniel, c’était aussi l’aventure Starmania, mais c’était surtout l’ami, l’acolyte, le complice des fous rires et des jours heureux.
“Evidemment, évidemment, on chante encore sur les accords qu’on aimait tant mais pas comme avant”. Ce titre, paru en 1987 et tiré de l’album Babacar a été écrit en souvenir du chanteur tragiquement disparu. Dans ce même album, France rend également hommage à la chanteuse Ella Fitzgerald avec Ella, elle l’a. Babacar, c’est aussi l’histoire de ce magnifique bébé africain que France et Michel auraient pu élever comme étant le leur. A bout de ressources, la maman de Babacar a voulu leur donner son fils afin de lui permettre d’accéder à un avenir meilleur. France, avec son terrible instinct de mère louve, n’aurait jamais supporté d’arracher un enfant à sa mère. “J’ai pas manqué de courage, mais c’était bien trop facile, te donner en héritage un exil”. Depuis ce jour, Babacar ne manquera plus jamais de rien, Michel et France prenant soin du bébé à distance. Cet album est pour la chanteuse l’occasion de s’offrir une tournée marathon dans tout l’Hexagone. Un éblouissant Tour de France 88 qui démarre au Zénith de Paris le 12 novembre 1987, mis en scène par maître Berger et dans lequel, une fois encore, l’artiste va donner toute l’étendue de son talent et son immense attachement à ses fans. L’album live du spectacle se vendra à 300 000 exemplaires.
A 40 ans, France Gall est à l’apogée de sa carrière et décroche deux Victoires de la musique : l’une en 1987 en tant qu’artiste interprète féminine de l’année et l’autre en 1988 en tant qu’artiste qui s’exporte le mieux à l’étranger. Cette année-là, l’Allemagne lui décerne d’ailleurs le prix de l’Artiste de l’année. Autant de bonnes raisons de continuer sur sa lancée. Pourtant à la surprise générale, France Gall décide de tout arrêter, préférant désormais consacrer le plus de temps possible à sa vie de famille. Ce n’est pas faute d’en avoir souvent parlé avec Michel mais jamais il n’aurait imaginé que sa groupie irait jusqu’au bout de cette envie-là. A cette époque, Michel Berger lui en voudra d’ailleurs énormément, se sentant presque trahi. D’autant qu’à ce moment-là, l’artiste a de nouvelles velléités : passer derrière la caméra pour réaliser un film musical. Mais quel intérêt puisqu’en chemin, il a perdu sa muse. “J’ai refusé de faire ce film, à la grande tristesse de Michel parce que je déteste jouer la comédie, avoue-t-elle à l’époque au micro de Radio Nostalgie. J’avais déjà du mal à tourner des clips de trois minutes, donc je me suis dit si je pars dans un film, ça va être horrible, je vais être malheureuse … »
Car la vraie vocation de France, c’est avant tout d’être heureuse et surtout de prendre le temps de voir ses enfants grandir. En cette année 1988, la chanteuse quitte le devant de la scène. Clap de fin, au grand désespoir de Michel. Stéphanie Lohr
Double jeu – Double vie
En 1992, le couple se reforme pour le meilleur de la musique … Loin des sunlights de la scène et de la foule scandant son nom, la voilà donc devenue mère au foyer.
Une vie de famille qui la comble tant elle ne veut rien rater de toutes les premières fois de ses enfants : être là à la sortie de l’école, partager goûters et devoirs, rire de leur innocence et sourire de leur candeur, “J’ai adoré les voir grandir …,” dira-t-elle. Ces moments précieux, personne ne pourra les lui voler.
Dans le grand appartement parisien, France virevolte en fée du logis. Michel n’est pas très loin. Celui qui chante continue de composer, espérant que sa muse daigne reprendre le micro. Sans sa moitié musicale, l’artiste se sent seul, démuni. Son piano ne suffit pas à compenser le manque de France, sa lumière du jour. Heureusement pour nous, Michel n’a pas dit son dernier couplet ! Pour la première fois, il lui propose un album à deux voix ! Un album qu’il est allé écrire tout seul à Los Angeles. Le couple a eu besoin de faire un break.
“Michel n’a pas encore accepté que je sois devenue différente de la femme qu’il a connue avouera la chanteuse dans Elle en évoquant cette période de leur vie. Jusqu’à présent, nous avions toujours marché côte à côte, tout entrepris ensemble. Mais moi, j’ai pris un nouveau chemin. La quarantaine est une période bouleversante.” C’est vrai, France a changé. Plus autonome, plus indépendante, pour la première fois, elle prend le temps de vivre et de découvrir qui elle est vraiment. Mais lorsque Michel revient de Los Angeles avec ses chansons, France ne dit pas non. Le travail, c’est aussi le moyen d’oublier son chagrin. Depuis 1990, un homme lui manque cruellement : Robert Gall, son papa adoré est parti sous d’autres cieux et désormais, une terrible mélancolie la suit au quotidien.
Alors cet album, c’est peut-être le bon moyen pour sortir de ce deuil étouffant, de cette tristesse qui l’ empêche parfois de respirer. Sans être véritablement un duo, cette création à deux voix lui donne envie avec impatience de reprendre le chemin des studios. France s’investit énormément pour ce nouveau bébé : “Je voulais des textes plus violents, énergiques, pas des chansons d’amour. Il y a eu de la douleur dans l’élaboration de te disque.” L’album Double Jeu sort le 12 juin 1992, franchissant très vite les 700 000 exemplaires vendus. Et c’est reparti pour un tour : le couple enchaîne les émissions de télé, promo oblige. Plus fusionnels que jamais, France et Michel jouent à la perfection la partition du bonheur, Mari et femme sur le même tempo, mariés pour le meilleur et la musique. Dans le clip du titre phare Laissez passer les rêves, on les sent plus en osmose que jamais. Une série de concerts est annoncée à La Cigale et Bercy.
Pourtant, à cette époque, une rumeur insistante laisse entendre que le couple ne vivrait plus ensemble. Pire encore, Michel en aimerait une autre : après dix-huit ans d’amour fou, il serait sur le point de quitter sa muse pour Béatrice Grimm, un mannequin allemand, descendante des frères Grimm, rencontrée pendant un dîner chez des amis. Michel aurait même déjà enregistré un projet d’album avec elle et la rejoint régulièrement à Los Angeles où il compte bientôt s’établir. Berger-Gall, serait-ce la fin d’un couple mythique ? Il est vrai que France et Michel n’ont jamais eu les mêmes envies. Deux opposés qui se sont attirés mais finalement aussi différents que le jour et la Lune. France adore faire la fête, rigoler, sortir en bande. Aussi extravertie que Michel peut être introverti, préférant les soirées tranquilles et cocooning. Autant de différences qui auraient eu raison de leur amour ? Michel va-t-il vraiment quitter France ? Pourtant, c’est bien dans la maison familiale que le prince des villes passe ses dernières vacances d’été. France est là, avec les enfants et tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. “Il tenait à rester au calme pour travailler et régler ses problèmes de couple avec l’avocat, avant de rejoindre Béatrice Grimm à Los Angeles où il devait préparer sa nouvelle vie … », avoue Fabienne Thibeault qui connaît bien le couple depuis Starmania. Mensonge ou réalité, quelle importance puisque le destin va se charger de jouer sa plus mauvaise carte. Oui, Michel va partir, il va abandonner France et les enfants, mais de la pire des façons. Stéphanie Lohr
Le choc – Jamais partir
Heureuse, c’est tout ce qu’elle voulait être, mais les années 90 seront pour France Gall la décennie du malheur et de l’horreur. Comme si Dieu avait voulu lui faire payer trop de bonheurs pour ce seul petit bout de femme …
Le 2 août 1992, Michel Berger est en pleine partie de tennis dans sa maison de Ramatuelle quand soudain, il s’écroule, terrassé par une crise cardiaque à seulement 42 ans. La mort, cela fait longtemps qu’il la guette, qu’il l’attend. La mort, sa meilleure ennemie. Son cœur fragile a déjà enduré deux alertes. Son père, le professeur Jean Hamburger, décédé quelques mois plus tôt, avait d’ailleurs fortement encouragé son fils à passer des examens médicaux, Mais Michel est dans le déni. Même s’il a toujours eu le sentiment qu’il aurait moins de temps que les autres, même si l’artiste ne peut s’empêcher de vivre vite et fort, dans l’urgence de l’instant présent, il ne veut rien savoir. “Michel est mort de stress”, avouera l’un de ses amis. Michel qui aimait tellement la vie mais qui en supportait pas les épreuves : depuis qu’il sait que Pauline souffre de mucoviscidose, il a cessé de vivre et ne fait que survivre. Survivre dans l’attente du pire. Le pire est arrivé une première fois avec la mort de son frère adoré, vaincu par la sclérose en plaques. Puis il y a eu la disparition de son père et celles de ses âmes frères Daniel Balavoine et Coluche. Trop de chagrins pour un homme à fleur de peau alors, de souffrir trop fort, son cœur s’est arrêté. Une ultime pulsation en ce jour d’août avant de rejoindre ce fameux paradis blanc.
Quatre jours plus tard, un joyeux soleil règne sur paris, mais dans les allées du cimetière de Montmartre, c’est un silence de plomb qui frappe l’assistance. Les plus grands noms de la chanson française se sont réunis pour rendre un dernier hommage à Michel Berger. Soudain, le cercueil apparaît et juste derrière lui, une image insoutenable : France Gall, si petite, à la fois si forte et si fragile, avançant dignement tout en serrant fort la main de ses deux enfants. Pauline et Raphaël ne voulaient pas assister aux obsèques de leur papa. A 13 et 11 ans, comment faire ses adieux à l’auteur de ses jours ? Comment supporter et endurer une telle épreuve ? France n’ oubliera jamais le moment où elle a dû leur annoncer la mort de leur père : les mots ne voulaient, ne pouvaient pas sortir mais qui d’autre à part elle aurait pu se faire le messager d’une pareille nouvelle ? Alors aujourd’hui plus que jamais, France a besoin d’eux. Qu’importe la présence réconfortante des amis, France a besoin de sentir la main de ses enfants dans les siennes, La cérémonie sera brève mais forte, intense, émouvante. Soudain, France est debout. Pauline et Raphaël suivent le mouvement. Cette fois, c’est l’heure. Inéluctablement, inexorablement. Pauline ne peut pas, ne veut pas. Devant ce trou béant, la petite fille refuse de jeter une rose et s’effondre dans les bras de sa mère. L’assistance retient son souffle, sous le choc. “Il ne faudrait jamais partir” chantonnait Michel il y a quelques semaines encore. Mais Michel est parti et France est KO debout. “Plus haut, celui que j’aime vit dans un monde plus haut …”. Etrange refrain prémonitoire que cette chanson écrite en 1980 par l’homme de sa vie. Michel, son socle, son pygmalion, son mari, son meilleur ami l’a laissée seule dans cet univers si vaste, si grand. Pour elle, le choc est immense. C’est beaucoup trop tôt. Ils avaient encore tellement de choses à partager, à se donner et peut-être à résoudre ensemble. Mais la vie en a décidé autrement. Une vie que France pourrait désormais bouder ou maudire. Sans sa lumière du jour, ce serait tellement plus simple de sombrer dans la nuit la plus noir. Mais c’est mal la connaître. Pour Pauline et Raphaël, la vie doit continuer, Une vie qu’elle va vouloir absolument superficielle et légère. Stéphanie Lohr
Les années 90 – La vie sans lui
“Il va falloir apprendre à affronter la vie comme un homme, à ne jamais faiblir devant les enfants.”
C’est la promesse que France se fait. Rester forte et debout coûte que coûte, vaille que vaille. Un bon petit soldat que le destin va faire flancher, va faire plier mais qui, une fois encore, saura se relever …
Les débuts sont hésitants, chaotiques. D’autant qu’avec Michel, ils avaient passé un pacte secret. “Lui et moi, on s’était dit que je m’occuperais de l’éducation des enfants jusqu’au début de leur adolescence. Puis, c’est lui qui devait prendre le relais pour en faire des adultes bien dans leur peau et équilibrés.” Du coup, France est un peu perdue. Mais n’a pas oublié que Michel avait beaucoup insisté pour que Pauline et Raphaël parlent couramment anglais. C’est décidé, cap sur Los Angeles où la chanteuse les inscrit au lycée français. Ce changement de vie, ce changement de cap est vraiment le bienvenu car Paris sans Michel ne balance plus du tout. Sans sa lumière du jour, sans son prince des villes, la capitale fait décidément grise mine. Oui, partir, s’évader, pour France et ses enfants, c’est alors la seule issue, la seule échappatoire possible …
Mais très vite, la musique va la rattraper, la démanger. En mémoire de Michel, elle décide de retrouver le chemin de la scène et le goût de chanter. Le couple devait passer ensemble à Bercy. France va décider d’y aller toute seule, du 1er au 6 juin 1993. Ce défi, c’est son hymne à la vie, à la musique et un rendez-vous d’amour avec Michel. “Je n’avais pas d’autre choix, il aurait été vraiment trop triste d’arrêter comme cela, avoue-t-elle dans Télé 7 Jours. La musique, c’est la vie, ça continue … » « Je ne pourrais pas vous expliquer pourquoi je vais faire Bercy, dit-elle également dans Elle. Simplement pour que les choses changent le moins possible : c’était prévu. Avant … Ce sera le spectacle le plus fort que j’aurais jamais fait dans toute ma vie. Je me coule littéralement dans la musique de Michel, elle est à moi, elle est pour moi … » Les mots de Michel ont ce pouvoir magique de guérir les maux de France. Plus que jamais, elle a besoin d’entendre sa voix, de chanter ses chansons. “Dès le lendemain de sa mort, j’ai dit à mes enfants qu’il fallait continuer à écouter ses disques. C’était très important pour moi de continuer à l’entendre. Ne pas le faire aurait été beaucoup plus dur. “Bercy est un vrai challenge. D’autant que pour la première fois, Michel n’est pas là en coulisses pour régler tous les détails. Maître d’ œuvre dans l’ombre, c’est lui qui s’occupait de tout en coulisses pour que la scène lui soit servie sur un plateau d’argent. Mais aujourd’hui, c’est à France de tout gérer : la liste et l’ordre des chansons, les musiciens, les lumières. “Maintenant, c’est à moi de jouer. J’ai dit oui à Bercy sans savoir comment je m’y prendrais. Il fallait mettre la machine en route et y aller. Mais j’ai découvert que finalement, je savais ce que je voulais.” Stéphanie Lohr
De Bercy à l’Olympia – La musique comme thérapie
Le 8 avril 1993, alors qu’elle est en pleines répétitions pour Bercy, la chanteuse annonce publiquement qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. En quelques secondes, le sol s’est dérobé sous ses pieds.
Son petit monde déjà si précaire, son univers si fragile vient tout simplement de s’effondrer. “C’était un cauchemar quand je l’ai appris, comme tout le monde. En très peu de temps, on passe dans le monde de la maladie, des malades, c’est une autre planète”, avoue-t-elle dans Gala en 2012. France n’a jamais eu aussi peur de sa vie. “Pas peur pour moi, mais peur de mourir et de laisser mes enfants tout seuls … A l’annonce de la mort de Michel, j’ai ressenti une douleur dans le ventre, dans le corps, tellement forte, je me suis dit qu’elle devait ressortir d’une manière ou d’une autre. Mon cancer était la concrétisation de mon mal intérieur.”
Heureusement, la maladie a été diagnostiquée à temps. Le 22 avril, France subit une intervention chirurgicale qui la tire d’affaire. Et pas question pour elle de faire durer sa convalescence. Car un autre combat l’attend. Cet autre combat qui l’attend c’est Bercy. Un rendez-vous avec le public qu’elle ne raterait pour rien au monde. Travailler pour ne surtout pas penser. Oublier la mort, bannir le spectre de la maladie. France se relève et continue d’avancer. Portée par son public, Bercy est un exploit. De magnifiques retrouvailles avec ses fans et ceux de Michel. Pari tenu, pari gagné.
En septembre, France est là, fidèle au poste, donnant tout ce qu’elle a. Avec son cœur, avec ses tripes. Elle chante, elle danse, elle bouge, le public est sous le charme. La chanteuse n’a jamais été aussi vivante, aussi heureuse. “Sans Michel, je ne serais sans doute pas devenue celle que je suis aujourd’hui.
J’ai emmagasiné des choses. Et aujourd’hui, je prends conscience d’une force en moi que je n’avais même pas soupçonnée.” Du haut de son paradis blanc, gageons que Michel lui insuffle force et courage. Pour la chanteuse, finalement, la meilleure des thérapies, la plus miraculeuse des guérisons du cœur, de l’esprit et du corps, c’est encore la musique. “Michel aidait les gens à vivre à travers sa musique, à travers ses mots. Cela aide beaucoup. Je ne suis plus seulement la petite blonde qui chante. A travers ce malheur, les gens ont perçu que j’existais aussi différemment. Ils me l’ont écrit. Cela m’a encouragée à remonter sur scène.” France continue sur sa lancée. Du 27 septembre au 1er octobre 1994, elle inaugure une nouvelle salle de 2500 places à Pleyel, avant d’entamer une tournée à travers toute la France. Un spectacle acoustique et des chansons de Michel bien sûr. “Le bonheur d’entendre sa musique, je le garde et je peux aussi le donner aux autres … La musique m’aide à vivre, elle m’a rendue gaie. Aujourd’hui, quand je me coule dans celle de Michel, je suis gaie et pour mes enfants, pour moi, je veux encore que ma vie soit gaie.” En 1996, elle s’offre les fauteuils rouges de L’Olympia et part sur les routes de France à la rencontre de son public. Pour la première fois, elle s’est entourée de musiciens américains noirs, en l’occurrence ceux de Sting, Prince ou Stevie Wonder, revisitant la musique de Michel Berger façon funky. Sur scène, France exulte. Ce je n’sais quoi qui nous met dans un drôle d’état, c’est sûr elle l’a ! Et sait comment transcender l’héritage musical de son pygmalion. C’est sa façon à elle de faire perdurer le mythe et surtout de le rendre plus vivant que jamais. Mais pour une fois, Michel n’est pas le seul responsable du bonheur retrouvé de France Gall. Dans l’ombre, depuis quelques mois, un autre homme veille tendrement au bien-être de la chanteuse. Stéphane Lohr
Bruck Dawit – Son amour secret
C’est aux Etats-Unis, en 1995, que France a rencontré ce talentueux ingénieur du son. Les présentations ont été faites chez des amis communs en Californie.
Compositeur, arrangeur et producteur, Bruck est né en Éthiopie mais vit à New York. Dans le monde de la musique, il est surtout une référence, ayant travaillé avec les plus grands, de Sting à Prince, en passant par les Rolling Stones et Eric Clapton. Grand, charmant, charismatique, l’homme aurait même beaucoup de succès auprès de la gent féminine. Pourtant, c’est lui qui, très vite, tombe en premier sous le charme de France Gall. Il y a chez cette femme à la fois tant de force et de fragilité, tant d’audace et de douceur que Bruck n’y résiste pas. Il ne fait d’ailleurs rien pour résister et n’a qu’une envie : l’aimer et la protéger. La rendre heureuse, lui redonner le sourire et cette légèreté qui parfois manque cruellement dans son sourire mutin. France aussi est séduite. Elle qui pensait ne jamais pouvoir redire “je t’aime” à un autre que Michel, éprouve des sensations très fortes dans les bras de Mister Dawit … Bruck qui n’a pas à faire office de pygmalion mais juste de compagnon. Un compagnon tendre et attentionné, toujours à l’écoute des besoins de France et ne voulant surtout pas s’imposer trop tôt dans sa vie. Du coup, malgré la force et la sincérité de leurs sentiments, pas question de vivre sous le même toit. Pour ne pas trop perturber Pauline et Raphaël qui ressentent encore très douloureusement le vide béant laissé par leur père, Bruck s’installe donc dans une maison voisine. Mais tout doucement, l’homme va prendre ses marques et devenir indispensable. Entre Bruck et France, c’est une histoire qui durera jusqu’au dernier souffle de la chanteuse. Une complicité à la fois affective et professionnelle. Avec lui, grâce à lui, France reprend le chemin de la scène et remastérise bon nombre de ses tubes et ceux de Michel.
Une façon pour elle de prolonger son amour pour le père de ses enfants. Une façon de ne jamais oublier que c’est lui, et lui seul, qui lui a appris à aimer ce métier. Mais aujourd’hui, la vie continue et c’est avec Bruck que France s’autorise le droit d’être enfin heureuse. Une relation de plus de vingt ans qui lui permettra de retrouver, doucement le chemin de la sérénité. Hélas, le pire est à venir et dans cette impossible souffrance, France pourra compter sur le soutien de Bruck, homme de l’ombre, mais compagnon de tous les instants. Stéphanie Lohr
L’adieu – “Pauline, respire maintenant !”
A un journaliste qui lui avait dit un jour, “vous avez tout ! Une carrière, un mari, des enfants …” France l’avait longuement regardé avant de lui répondre. “Qu’est-ce que vous en savez qu’on a tout ?”
Non, France et Michel n’avaient pas tout. Le secret avait été longtemps gardé. Mais depuis ce jour de 1982 où les médecins leur avaient annoncé que leur petite fille était atteinte de mucoviscidose, tous deux ne faisaient que survivre. Survivre au rythme des soupirs douloureux de Pauline … Dix-neuf ans que la jeune fille lutte pour trouver son souffle, en quête d’un peu d’oxygène. Chaque inspiration est une vraie douleur, chaque respiration, un tour de force ! Mais en ce jour de décembre 1997, Pauline n’a plus la force. C’est trop dur, ça fait trop mal.
Pourtant, à 19 ans, on n’a pas le droit de mourir. Pas quand on est une brillante étudiante en dessin et qu’on a toute la vie devant soi pour rire et aimer. Mais Pauline n’en peut plus. Ces dernières semaines, elle a eu tellement de mal à respirer qu’elle ne pouvait même plus dormir allongée. Ces dernières nuits ont été terribles, assise dans son lit, tenant fermement la main de sa mère, terrifiée à l’idée de s’endormir … Et de ne pas se réveiller. Et puis soudain, le vendredi 12 décembre, son état s’est très vite dégradé au point que même l’appareil respiratoire mobile qui ne la quittait pas n’a pas suffi à lui faire reprendre son souffle. Transportée d’urgence à l’hôpital Necker, Pauline va lutter encore quelques jours. Le 15 décembre, après un ultime soupir, tout est fini. Un ange a rejoint Michel dans son paradis blanc.
Le 18 décembre, France et Raphaël sont à nouveau réunis devant le caveau familial. Cinq ans seulement après la mort de Michel, le destin leur fait vivre l’horreur en leur arrachant Pauline. Devant le cercueil de sa fille adorée, France s’accroche désespérément à son fils. Deux survivants à l’âme définitivement brisée. Une pluie de pétales de roses tournoie dans les airs. Un vibrant alléluia déchire le ciel. Pauline respire enfin en paix, tout près de son papa.
Pour France, le plus dur est à venir. La voilà prisonnière de son propre enfer. Car la vie sans Pauline, c’est bien l’enfer sur terre. Dans le monde des vivants, France n’est plus qu’une ombre qui se perd, une silhouette qui s’étiole. Richard Berry, l’ami de toujours, se souvient de ces instants atroces. “Elle s’est refermée, recroquevillée sur elle-même. Elle a quitté le monde du showbiz pour vivre cachée. Le décès de Pauline a été terrible.” Cette fois, France Gall ne se relèvera pas. Son cœur s’est arrêté de battre quand sa fille a cessé de respirer. La douleur est si atroce, le chagrin si profond qu’elle fait vœu de silence et devient fantôme parmi les vivants. Seul le Sénégal lui apporte alors un peu de réconfort. Chaque 18 décembre, elle retrouve son île de Ngor. Une telle épreuve “on n’en revient jamais”, avouera-t-elle plus tard, bien plus tard. Car la mort de Pauline, France va mettre des années avant de pouvoir l’évoquer. “On n’en revient pas de vivre un truc pareil, on n’en revient pas de vivre ça car c’est justement le truc qu’on ne veut pas et qu’on ne peut pas vivre. Tout le monde dit que c’est impossible, inhumain et pourtant, on me le fait vivre et je n’en revenais pas que ce soit possible … Ma fille avait disparu et donc plus rien n’avait de sens. J’ai eu envie de me taire …” Dans sa bulle de silence, France tente de se reconstruire. Grâce au Sénégal, grâce à Bruck, grâce à Raphaël, France tente de survivre. Mais pas comme avant. Quelque chose est mort en elle pour toujours. Stéphanie Lohr
Retour à la vie – Quelque chose en elle de Johnny
Août 2000. Sur la scène de l’Olympia, Johnny met le feu. Après trois années de silence absolu, France est à son côté et va donner, une fois encore, tout pour la musique.
Il n’y avait que lui pour avoir ce pouvoir-là. La faire revenir dans le monde des vivants. La faire renaître en pleine lumière. Trois ans que France Gall a disparu des ondes et presque de la surface de la terre. Où est-elle ? Que fait-elle ? Que veut-elle ? Trois ans qu’elle se cache, qu’elle se terre, préférant l’ombre et le silence de l’anonymat pour panser ses plaies, cicatriser ses blessures.
“La souffrance est quelque chose de tellement personnel qu’on ne peut pas la partager.” En cet été 2000, Johnny est en concert à l’Olympia. Pour interpréter Quelque chose de Tennessee, cette magnifique chanson que Michel Berger lui avait écrite en 1985, le rocker rêve d’un duo avec sa vieille amie France Gall. Tout le monde l’a prévenu : elle n’acceptera jamais. Depuis la mort de Pauline, c’est comme si la chanteuse était devenue une autre. Pourtant, Johnny tente le coup. Pour lui et aussi pour elle. En lui proposant ce duo, ce retour sur scène, il lui propose surtout un retour à la vie. Une façon de lui dire : “France, je suis là, tu n’es pas seule”. Entre l’idole des jeunes et la poupée de son, c’est un passé commun fait de yé-yé, de Salut les copains, de folles tournées et de tendres moments. Johnny et France, c’est le temps de l’insouciance sans peur du lendemain. Il sait déjà qu’elle ne peut rien lui refuser et surtout pas cette main tendue vers une miraculeuse renaissance.
“C’est Johnny qui a su trouver les mots et les gestes pour me sortir de l’ombre que je recherche. Me retrouver en pleine lumière a été comme un éblouissement.”
Le 12 août 2000, sur la scène de l’Olympia, les premières notes de musique s’égrènent quand, soudain, la voix de France s’élève et sa minuscule silhouette apparaît sur scène : “A vous autres, hommes faibles et merveilleux/Qui mettez tant de grâce à vous retirer du jeu/Il faut qu’une main posée sur votre épaulé/ Vous pousse vers la vie/ Cette main tendre et légère …” La main de France se pose tendrement sur l’épaule de Johnny et c’est parti pour le plus magique des duos. Dans la salle, le public retient son souffle, les briquets s’allument, c’est un moment unique au monde. France est de retour chez elle, sur scène. Pour la dernière fois.
“Je regarde les gens s’agiter, j’ai l’impression par moments d’être spectatrice de la vie. Je me suis beaucoup battue pour vivre dans le silence ces dernières années. Il était urgent d’attendre que le temps passe …” Le temps est passé et France est revenue à la vie. Stéphanie Lohr
De l’ombre à la lumière – “Résiste, prouve que tu existe !”
Parce que la vie continue, parce que son fils Raphaël lui donne tous les courages, parce que Michel et Pauline l’auraient voulu ainsi, la chanteuse se relève, se redresse et revient sur le devant la scène.
En 2012, sur les ondes d’Europe 1, la chanteuse annonce travailler à l’écriture d’un spectacle musical autour de la musique de Michel Berger. Ce projet qui répond selon elle “à une attente du public” consiste à monter un spectacle, revivre les tournées même si elle ne va pas chanter. La scène, c’est fini pour elle, mais grâce à cette comédie musicale, elle espère bien faire perdurer l’héritage artistique de Michel Berger.
Bruck Dawit, son compagnon, l’aide à écrire le spectacle dont la mise en scène est confiée à Ladislas Chollat. France Gall supervise tout de A à Z, elle est présente à toutes les auditions et autres répétitions. Le 4 novembre 2015, la première a lieu au Palais des sports de Paris et c’est un triomphe ! Ce spectacle, c’est son clin d’œil à la vie, son pied de nez au destin. Sa façon à elle de défier les dieux. Résiste se joue à guichets fermés jusqu’au 3 janvier, avant de partir en tournée en France, en Belgique et en Suisse. La troupe joue une dernière fois au Zénith de Lille le 23 décembre 2016. Ce soir-là, France n’est pas dans la salle ni dans les coulisses. Depuis un an, la chanteuse est victime d’une récidive de son cancer.
Le 7 janvier 2018, son attachée de presse et amie de toujours, Geneviève Salama, nous annonce ce que personne ne veut ou ne peut accepter. “Il y a des mots qu’on ne voudrait jamais prononcer. France Gall a rejoint le paradis blanc le 7 janvier à 70 ans après avoir défié depuis deux ans, avec discrétion et dignité, la récidive de son cancer.”
Le 12 janvier 2018, France Gall est inhumée dans la plus stricte intimité au cimetière de Montmartre. Elle a rejoint pour l’éternité Michel et Pauline, les deux anges de sa vie. Stéphanie Lohr
Raphaël – Gardien du Temple
Aujourd’hui, que reste-t-il de cette histoire de France ? Il reste Raphaël, désormais seul gardien du temple et du temps, unique héritier d’un incroyable royaume musical. Beaucoup parlent du poids de son destin, de sa terrible solitude. C’est vrai, à 36 ans, Raphaël est orphelin, seul survivant, et pourtant, il ne sera jamais seul. Riche des chansons de son père, des sourires de sa sœur et des souvenirs de sa mère, le jeune homme a surtout retenu la leçon d’une vie: résister, exister et surtout profiter. “Comme, comme bébé comme la vie passe vite avec ses amis. C’est l’heure de dire bonjour comment ça va et c’est fini déjà.
Comme comme bébé comme la vie Passe vite avant qu’on ait compris C’est l’heure de dire où suis-je Quel est ce monde-là Et adieu déjà Adieu déjà.”
Les années se suivent et ne se ressemblent pas pour France Gall.
Après deux décennies de malheur, de deuils impossibles et d’intenses souffrances (décès de Michel Berger en 1992, puis de leur fille Pauline, 19 ans, en 1997 d’une mucoviscidose), France Gall semblait avoir à nouveau entrevu un peu de lumière.
Retirée volontairement des scènes musicale et médiatique, la petite chanteuse blonde a fait son comeback en 2012 (NDLR : erreur de date !) avec une nouvelle comédie musicale, Résiste, en revisitant les tubes de son mari défunt. Un spectacle coécrit avec son nouveau compagnon, le musicien Bruck Dawit.
Une réussite qui leur a coûté, car, le temps de la réalisation et de la promotion, les deux amoureux ont dû abandonner leur paisible retraite sur l’île de N’Gor, au Sénégal. Même si les années ont passé et même si ses malheurs ont fragilisé son doux regard, c’est la même France, pétillante et bienveillante, que son public français a retrouvée.
Des retrouvailles d’autant plus émouvantes que ses fans savent que la santé de leur icône blonde est fragile. Ils se souviennent en effet que, quelques mois après la tragique disparition de Michel Berger, on lui avait diagnostiqué un cancer du sein. Aussi, quelle n’a pas été leur stupeur lorsqu’en février 2016, on leur a appris, dans ces mêmes colonnes d’Ici Paris, son hospitalisation d’urgence à l’Hôpital américain de Neuilly-sur-Seine.
Admise en soins intensifs, peu d’informations ont circulé, comme souvent dans ces cas-là. On évoque alors « un épanchement pleural, des problèmes respiratoires pouvant être liés à une insuffisance cardiaque », de « mauvaises analyses » et des « résultats rénaux perturbés ». De quoi être inquiets effectivement !
Mais fort heureusement, la star semble remise sur pied neuf jours plus tard et sort de la clinique. Dans un communiqué de sa société de production, aussi sobre que laconique, il est mentionné que France Gall « est aujourd’hui rétablie et ses médecins l’ont autorisée à reprendre une activité normale ». Plus loin, il est précisé que son hospitalisation a été causée par une « intolérance médicamenteuse » et qu’elle a « dû subir tous les examens nécessaires afin de se faire soigner ».
Nous n’en saurons pas plus, mais peu importe au fond : nous respirons de nouveau avec elle !
Depuis, après une brève apparition à une exposition consacrée à l’un de ses anciens mentors, Serge Gainsbourg, au mois de mars suivant, France est restée très discrète. Sans doute est-elle retournée se reposer avec son compagnon dans leur maison au large de Dakar ? Un repos bien mérité.
Pas de nouvelles, bonnes nouvelles… jusqu’à ce que le cauchemar ne reprenne !
Pourtant, les fans ne s’étaient guère alarmés de ne pas la voir aux obsèques de Johnny. C’est vrai aussi qu’elle a connu son lot d’enterrements. Seulement, parmi ses proches, il se dit qu’elle se trouvait tout de même à Paris durant ce triste automne et qu’elle serait très fatiguée !
Une information confirmée quelques jours plus tard, le mardi 19 décembre, lorsque l’on a appris qu’elle serait de nouveau admise dans ce même et maudit Hôpital américain ! Et qui plus est, dans le même service de soins intensifs !
Là encore, il est difficile d’en savoir davantage. Secret médical oblige. Des problèmes respiratoires seraient une fois de plus évoqués, comme il y a un peu plus de dix-huit mois. Toute la famille et Raphaël, son grand fils de 36 ans maintenant, sont sans aucun doute présents à son chevet. Ensemble, ils ont dû vraisemblablement passer un triste Noël dans cette chambre d’hôpital aux murs jaune pâle.
Certes, hôpital de luxe oblige, un repas spécial fêtes leur a peut-être été proposé. Mais cela n’a rien à voir avec une belle réunion de famille dans la chaleur d’un foyer. Espérons que, comme l’an dernier, France saura encore puiser au fond d’elle-même toutes les forces nécessaires afin de lutter contre ce mal récurrent.
À notre tour, nous ne pouvons que lui supplier : Résiste !
Journal Ici Paris Alexandre LE BOURZECH Date : 27 décembre 2017 Numéro : 3782
Oh le joli nom! Le même que celui de notre beau pays. France Gall vient de fêter son soixante-dixième anniversaire. Déjà !
“Oh le joli nom ! Le même que celui de notre beau pays. France Gall vient de fêter son soixante-dixième anniversaire. Déjà ! Et si on l’aime aussi fort qu’à ses plus jeunes années, c’est parce que ses chansons se fredonnent avec toujours autant de plaisir, et parce que son parcours de femme force le respect … ainsi que sa discrétion. C’est donc avec un sentiment de complicité que nous l’accueillons dans nos pages, comme une chère amie. Et France Gall continue de nous séduire : toujours aussi simple, toujours aussi douce, toujours aussi belle. Bon anniversaire !” Marion Minuit, Directrice de la rédaction
Entre France Gall et le public, c’est une amitié au long cours, et à distance.
L’artiste s’est éloignée des scènes, préférant le silence à la musique. Elle s’est recréé des mondes rien qu’à elle … Sur l’île de N’Gor au large de Dakar dans sa maison sans électricité ni eau courante à laquelle on n’accède qu’en pirogue, à Paris, dans l’appartement des jours heureux qu’elle n’a jamais voulu quitter, à Honfleur, dans la maison où résonnaient hier les rires des enfants, ou encore à Ramatuelle, dans cette propriété où Michel Berger rendit son dernier souffle. Elle se préfère casanière, mais avoue se coucher chaque jour au moment où le soleil se lève. L’heure de son soixante-dixième anniversaire a sonné et elle n’oublie rien … Une vie d’amoureuse et de chanteuse.
La chanson, pour France, c’est une affaire de famille. Entre un papy maternel, créateur des Petits Chanteurs à la croix de bois, et un papa, Robert Gall, à qui l’on doit, entre autres, La Mamma de Charles Aznavour, il y avait de quoi rêver sa vie en musique !
Née le 9 octobre 1947, Isabelle, Babou pour les intimes, grandit parmi les chanteurs. A 15 ans, elle envie Sylvie Vartan, en plus, elle habite dans la même rue ! Son père, devinant la force de son désir, lui permet d’enregistrer un 45 tours quatre titres, dont deux signés d’un certain Serge Gainsbourg : N’écoute pas les idoles et Laisse tomber les filles. Un honorable succès, très vite dépassé par Sacré Charlemagne, en 1964. Au passage, Monsieur Gall lui trouve un nom d’artiste, ce sera France, inspiré par l’imminence d’un match de rugby, France-Galles. Elle adorait qu’on l’appelle Babou, son nom de scène la désole et, voici qu’en chansons, dans les larmes, elle quitte l’enfance …
Premiers succès et aussi premier amour … Il s’appelle Claude : Claude François ! Elle a 17 ans, il en a 25. Un amour brulant qui la dévore. Il est dominateur, jaloux, manipulateur. Trois années durant lesquelles elle encaisse les coups bas et le désamour. Il ne supporte pas son succès, moins encore sa victoire à l’Eurovision, le 20 mars 1965, avec Poupée de cire, poupée de son. La coupe est pleine, France prend son envol. Cette rupture est un crime de lèse-majesté que Claude François ne lui pardonnera jamais. De cette douleur d’avoir été abandonné, naît le plus grand tube de l’idole, Comme d’habitude.
Hardy, Vartan et Sheila continuent de mener leur barque, mais le temps des yé-yé s’essouffle. France Gall, elle, en a assez d’être un produit. « Elle durera parce qu’elle n’est pas grande. Les petits compensent par un travail fou », témoigne alors Charles Aznavour, il sait de quoi il parle ! France n’a pas non plus supporté d’avoir été la victime des bons mots de Gainsbourg, qui signa pour elle la chanson Les Sucettes. En effet, l’interprète, tout à la candeur de ses tendres années, n’a pas soupçonné le double sens des paroles de Gainsbourg. « Quand j’ai compris, je me suis enfermée pendant six mois. Je ressentais une tromperie des adultes, une trahison », confiera l’intéressée en 2004.
Enfin sortie de l’adolescence, elle entre en rébellion contre son père. Après le succès en 1967 de Bébé requin, signé par un jeune Américain, Joe Dassin, elle fuit le chemin qu’on lui a tracé pour se mettre au vert loin du petit monde de la chanson. Pendant plus de quatre ans, elle partagera la vie d’un débutant au physique romantique, Julien Clerc. Un repli médiatique qui arrange le jeune chanteur adoré des minettes, si soucieux de tenir secrète cette relation. Elle vit à la campagne, cuisine et rêve d’enfants.
Après avoir sous-estimé la force de ses ambitions, voici qu’elles lui reviennent en pleine face. France veut de nouveau vivre en musique, elle quitte Julien Clerc. Lequel, au comble du chagrin, enregistre Ballade pour un fou et Souffrir par toi n’est pas souffrir. La vie de France Gall est décidément une histoire de chansons …
Et c’est aussi pour la musique qu’elle se dirige vers Michel Berger … Ce printemps 1973, France est dans sa voiture quand jaillit une voix qui la bouleverse. Le speaker prononce le nom de Michel Berger, elle se souvient l’avoir déjà croisé. Le hasard veut qu’elle le rencontre dans un studio quelques jours plus tard. Elle le presse de lui écrire une chanson. Celui-ci résiste, puis cède, ce sera La Déclaration d’amour. Michel entre dans sa vie. Harmonie musicale et amoureuse, le mariage et la naissance de leurs enfants, Pauline et Raphaël. Comme autant de fleurs sur le chemin de leur histoire, éclosent des chansons, celles de Starmania, puis Si, maman si, Il jouait du piano debout, Résiste, Débranche !, Cézanne peint, Ella, elle l’a, Babacar, Évidemment … Leur bonheur est immense, autant que leurs succès. « Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y aura une facture à payer un jour », déclare France. Une prémonition qui donne le frisson … En effet, le couple apprend bientôt que leur petite Pauline, 4 ans, est atteinte d’une mucoviscidose. Le 2 août 1992, Michel est victime d’une crise cardiaque, laissant France si seule. Cinq ans plus tard, c’est la jeune Pauline qui, à 19 ans, rejoint l’ombre.
France, silencieuse et pudique, a depuis réappris à vivre. Rechanter un jour, sans Michel, elle n’y pense pas un seul instant. Mais c’est avec succès qu’elle a rendu plus vivantes que jamais ses chansons. Un spectacle musical intitulé Résiste. Résister à tout, envers et contre tout. .. Son credo, l’histoire de sa vie !
5 chansons éternelles …
1974 / La Déclaration d’amour. La première chanson que France inspire à Michel ! Le retour de France sur le devant de la scène, mais surtout le début de l’histoire d’amour du compositeur et de sa muse.
1980 / Il jouait du piano debout. C’est après avoir vu à la télé Jerry Lee Lewis jouer du piano debout que Michel Berger a écrit ce tube.
1981 / Résiste. En 1981, France et Michel habitent à Rueil-Malmaison dans une maison qu’ils louent à Adamo lorsqu’ils réécoutent le disque qu’ils viennent d’enregistrer. Michel Berger décide qu’il manque deux titres; à son piano, dans le garage, il crée en quelques heures Résiste et Tout pour la musique.
1984 / Débranche! Berger a imaginé ce titre en repensant aux villages perdus de Chine traversés avec France dans les années 70. « Les habitants regardaient la pluie tomber et semblaient heureux en vivant totalement déconnectés du monde moderne », évoque France.
1992/ Laissez passer les rêves. L’album en duo dont France et Michel avaient rêvé. Il est aussi un chant d’adieux. Michel meurt sitôt l’album publié.
Magazine : Nous-Deux Par David Lelait-Helo Numéro du 10 au 16 octobre 2017 Numéro : 3667
Page du magazine France Dimanche, hors-série numéro 2H de décembre 2016. France Gall raconte son projet de mariage avec Claude François, révélé en 1968. Propos recueillis par Vanessa Roudet.
Le 29 octobre 1968, France Gall nous racontait, en exclusivité, son extraordinaire histoire d’amour et son mariage annulé avec le chanteur Claude François. Tout cela était resté secret depuis trois ans…
Tout était prêt, le 1er février 1965. Les alliances avaient été achetées. La magnifique robe de mariée essayée. Les deux places d’avion réservées.
Le mariage devait être célébré à Gretna Green en Écosse, car les parents de France, alors âgée de 17 ans, n’étaient pas d’accord. « Si aujourd’hui j’ai décidé de parler, avoue-t-elle trois ans plus tard, c’est que je suis majeure, et que le secret que je garde est trop lourd pour moi. »
France joue nerveusement avec une petite gourmette en or qu’elle porte au poignet. À sa main gauche brille une alliance. Elle lâche, émue : « C’est Claude qui m’a offert ces deux bijoux. Ils ne me quittent jamais. Ils sont le gage de ces trois années passées avec lui, trois années merveilleuses mêlées de passion, de disputes et de folles étreintes. J’avais à peine 16 ans lorsque j’ai rencontré Claude pour la première fois. C’était au mois de mai 1964, à Boulogne-sur-Mer, où nous faisions ensemble une émission de radio. Ce n’est que deux mois plus tard que je devais le revoir. Il chantait aux arènes des Saintes-Maries-de-la-Mer. Après le spectacle, je suis allée en compagnie d’autres amis le voir dans sa loge. Nous sommes restés près d’une heure avec lui et pendant cette heure, pas une seconde nos regards ne se sont quittés. »
Trop jeune !
C’est un coup de foudre, impérieux et réciproque, qui vient d’avoir lieu dans la loge de l’artiste. Elle poursuit : « Ce soir-là, nos amis nous ont attendus longtemps. Nous avons passé la soirée à nous promener main dans la main sur le sable d’une grande plage. Il faisait une nuit merveilleuse. Nous nous étions allongés. Claude avait passé sa main sous ma nuque et pendant plus d’une heure nous sommes restés ainsi sans dire un mot. Et puis, tout à coup, une étoile a traversé le ciel à une vitesse vertigineuse et Claude m’a dit : “Il faut faire un vœu.” J’ai tout de suite pensé : j’aimerais qu’il m’embrasse. Claude avait fait le même vœu car, au même instant, nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre et, pour la première fois de ma vie, j’ai reçu un vrai baiser. Pendant dix jours, nous ne nous sommes pas quittés une seule seconde. Claude savait trouver les mots justes qui allaient droit au cœur. »
L’artiste lui murmure au creux de l’oreille : « Je n’ai jamais aimé avec autant de force. Tu as même réussi à me faire oublier ce que je croyais être un grand amour. Je ne pourrai jamais te quitter et seule la mort pourra nous séparer. »
France est bouleversée et surtout conquise : « Quelques jours plus tard, nous sommes rentrés à Paris. Les vacances étaient terminées et je ne pouvais plus voir Claude que de temps en temps. Nous passions des heures au téléphone. Il me téléphonait 20 fois, 30 fois, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Un jour, il est venu voir mes parents. Claude voulait m’épouser. »
Mais Robert Gall, le père de France, s’oppose fermement à cette union : « Ma fille est trop jeune. Il faut aussi qu’elle s’occupe de sa carrière. Je vous permets de sortir avec elle mais je veux que personne ne vous voie ensemble ! »
Cachés
France est désemparée, meurtrie, perdue. Elle se souvient : « Pendant des mois, nous avons vécu cachés. Pour nous rencontrer, j’allais le rejoindre toutes les semaines en tournée dans de petites villes. Je restais en coulisses. En chantant, Claude se tournait vers moi et me regardait. »
En vérité, le chanteur est accablé par le veto du père de France qui, de son côté, se laisse dévorer par la jalousie : « J’étais devenue jalouse, jalouse des filles qui l’attendaient dans la rue après le spectacle et qui se jetaient à son cou pour l’embrasser. Jalouse de ses musiciens qui l’accaparaient pour son métier, jalouse de sa mère qui le couvait comme un enfant… Ce soir-là nous avons eu notre première dispute. C’était à Cannes où j’étais allée le rejoindre. Je me suis alors enfuie dans la nuit. J’ai fait les 1000 km qui me séparaient de Paris d’une traite avec une seule idée en tête : en finir avec la vie. Au petit matin, lorsque je suis arrivée chez moi, mes parents étaient affolés. Claude avait téléphoné toute la nuit. »
Son père, Robert, est livide d’inquiétude. Il la prévient d’une voix balbutiante : « Claude est comme fou, il a tout cassé à l’hôtel. Il faut lui téléphoner tout de suite… » Le soir même, France saute dans le premier avion pour Nice : « Je suis allée le rejoindre. C’est là qu’il m’a dit pour la première fois : “Je t’épouse, nous allons nous marier en Écosse, puisque tes parents s’opposent à notre mariage. Nous nous passerons de leur consentement.” »
Méthodiquement, l’artiste choisit le jour du mariage : le 5 mars 1965. Le plus beau jour de sa vie : « À cette date, Claude était libre et moi aussi. Le 9 février, j’ai reçu un message chez moi : “Tu es retenue pour représenter la France à l’Eurovision le 5 mars 1965.” C’était signé de mon directeur artistique. »
Scènes violentes
France est comblée : l’amour, la gloire… Mais elle connaît bien mal la possessivité maladive et la mégalomanie de son compagnon : « Lorsque je l’ai annoncé à Claude, il est entré dans une colère folle. Le soir du Grand Prix de l’Eurovision, quand on m’a annoncé ma victoire, j’ai sauté sur le téléphone pour prévenir Claude. Il m’a répondu d’un ton sec : “C’est très bien, mais pour nous c’est fini. Jamais je n’épouserai une fille du métier.” »
Transpercée de douleur, la jeune chanteuse vit un cauchemar éveillé. Mais elle croit encore possible de sauver ce grand amour : « Ce soir-là, je n’ai même pas assisté à la remise du prix. J’ai sauté dans le premier avion pour Paris et je suis arrivée comme une folle chez Claude. Je ne vous raconterai pas la violence de notre dispute. Pendant quinze jours, nous sommes restés fâchés. C’est moi qui ai flanché la première. Je suis allée le voir. Après, ça a continué encore un ou deux ans, mais ce n’était plus la même chose. Il nous arrivait de nous disputer pour des petits riens. Jamais plus Claude ne m’a reparlé de mariage. Et puis, au mois de juillet 1967, nous avons eu notre dernière dispute. Ce soir-là, je suis partie seule dans la nuit et j’ai atterri dans un club à Cannes, le Play-Boy. Là un garçon m’a invitée à danser. J’ai accepté. À ce moment Claude est entré. Il m’a fait une scène, il a crié. J’ai crié aussi. Encore une fois, nous nous sommes quittés fâchés. »
France comprend ce soir-là que leur histoire appartient au passé : « Quelque chose s’est brisé en moi et j’ai décidé de trancher les derniers liens qui nous unissaient l’un à l’autre. Aujourd’hui, entre nous, tout est bien fini. Bien sûr, Claude a été mon premier amour et je n’oublierai jamais les moments de bonheur que nous avons vécus l’un près de l’autre. Je n’oublierai jamais : Claude, je ne pourrais plus t’aimer comme avant. Même si tu revenais… »
Magazine : France Dimanche Propos recueillis par Vanessa Roudet Hors-série N°2H Décembre 2016
Le rendez-vous est pris au «Lola's Club», boite de nuit tenue par la jolie Maggie, son père et sa sœur cadette Mandoline. Uni, le trio travaille d'arrache-pied pour sauver l'affaire familiale de la faillite.
La petite histoire
C’est en 1981 que Michel Berger compose la mélodie et les paroles du titre Résiste, une chanson qui devient un tube dès sa sortie. Et dire que ce refrain que tout le monde entonne dès les premières notes aurait pu ne jamais voir le jour !
Nous sommes au début des années 80 : après avoir passé des heures au Studio Gang à Paris pour l’enregistrement de l’album Tout pour la musique, Michel Berger et France Gall sont de retour dans leur demeure à Rueil-Malmaison.
En rentrant de leur dernière séance de travail, les deux inséparables écoutent le fruit de leur création, dont la merveilleuse chanson Diego libre dans sa tête qui dénonce la répression exercée par les dictatures en Amérique latine.
Ne trouvant pas l’album assez fort, l’amoureux des mots décide de s’enfermer seul quelques heures dans le garage de la propriété où est entreposé son piano. Inspiré et déterminé, l’auteur-compositeur revient avec les titres Tout pour la musique et le cultissime Résiste. Sans plus attendre, les deux artistes retournent en studio pour poser la voix de France Gall sur ces deux nouvelles créations.
L’histoire d’un tube
Et très vite, l’accueil du public est unanime : l’album dépasse les 850 000 exemplaires vendus ! Plus qu’un tube, le titre «Résiste» interprété par France Gall devient un véritable hymne. En 1996, elle réenregistre et réorchestre cette chanson phare qui lui tient tant à cœur, et l’inclut dans son opus baptisé France. A travers ses mots et ses mélodies, Michel Berger a l’art de délivrer avec justesse des messages d’amour et d’espoir. Dans cette chanson, il incite la jeunesse à faire des choix, la pousse à ne jamais céder à la facilité et l’invite à se détourner d’un chemin tout tracé pour aller à la quête du véritable bonheur.
Dans le spectacle RESISTE, le rôle de Maggie incarné par l’artiste Léa Deleau porte haut et fort ce message avec la troupe de chanteurs. La prose de Michel Berger renait pour le plus grand bonheur de tous !
Le mot de France Gall
Depuis 15 ans je n’ai eu de cesse de garder un contact avec notre public toujours fidèle, à travers des shows télé, intégrales des chansons écrites par Michel Berger et créés par moi ou lui et des livres. Mais pour la suite j’avais envie de créer quelque chose qui ait un lien avec la scène … une comédie musicale. C’est en live qu’une chanson vit véritablement car la scène nous donne nos plus belles émotions musicales.
Mes recherches m’ont conduit à Londres pour voir «Mamma Mia !». C’est dans ce théâtre du Prince Edouard, assise au milieu du public que j’ai mesuré toute la puissance de la musique d’ABBA. Quand une chanson connue commençait c’était du délire dans la salle. Je suis sortie du théâtre avec le sourire aux lèvres et des idées plein la tête. J’en ai aussitôt parlé à Bruck Dawit avec qui je travaille depuis mon album «France» en 1995. Chaque fois qu’il est question de musique, il est là avec son perfectionnisme et son énergie typiquement New-Yorkaise et une conviction que «tout est possible», j’adore ! Nous avons recherché une idée pour construire une histoire forte et légère où les gens pouvaient se reconnaitre, s’identifier, comme ils l’ont fait à travers les chansons écrites par Michel.
Cette fiction doit aussi prolonger le lien entre Michel, moi et notre public pour que cela puisse être un partage comme auparavant. Parallèlement Bruck remasterisait l’intégrale de Michel et le mien en travaillant sur «La chanson de Maggie» où je chante «Appelez moi Maggie» des dizaines de fois, pour Bruck c’est un signe. Dès qu’il m’en a parlé, ça a été immédiat. Nous avions trouvé notre point de départ, Maggie serait notre personnage principal. Enfin libérés de tout projet, en 2012, nous avons commencé l’écriture de l’histoire et le choix des chansons. France Gall
Synopsis
Le rendez-vous est pris au «Lola’s Club», boite de nuit tenue par la jolie Maggie, son père et sa sœur cadette Mandoline. Uni, le trio travaille d’arrache-pied pour sauver l’affaire familiale de la faillite. C’est pourtant sur la piste du Lola’s que les jeunes «Papillons de nuit» se réunissent pour danser et chanter jusqu’au bout de la nuit! Les «Princes des villes», ces flambeurs au cœur tendre, draguent sous les lumières électriques du club, tandis que le mystérieux Mathis soulève les foules lorsqu’il s’installe à son piano.
Avec la complicité de Tennessee, fils de cœur de la petite tribu et d’Angelina, meilleure amie de Maggie, ils tenteront de sauver ce lieu magique emplit d’histoire et de souvenirs. Mais un soir, alors qu’un événement tragique survient brutalement, l’heure est à la remise en question. Ce drame pousse Maggie à prendre en man sa destinée, l’incite à réaliser ses rêves et à ouvrir son cœur.