La carrière discographique de France Gall (1963–1997)

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Panorama chronologique de la carrière discographique de France Gall de 1963 à 1997 : 45 tours, albums, CD, concerts et éditions internationales documentés par France Gall Collection.

1. Aux origines : une enfance dans la musique

Pour comprendre France Gall, il faut d’abord regarder du côté de la famille Berthier. Isabelle Geneviève Marie Anne Gall naît à Paris, dans le douzième arrondissement, le 9 octobre 1947. Elle est la benjamine d’une fratrie qui compte déjà des jumeaux, Patrice et Philippe, nés le 30 mai 1946. Sa mère, Cécile Berthier (1921–2021), orchestre avec discrétion cette famille de musiciens.

Le grand-père maternel, Paul Berthier (1884–1953), n’est pas un musicien ordinaire. Formé à la Schola Cantorum par Vincent d’Indy, compositeur et pédagogue proche d’Erik Satie puis de Cole Porter, Berthier travaille parallèlement sur le droit d’auteur et écrit un essai sur Jean-Philippe Rameau. Il cofonde la manécanterie des Petits Chanteurs à la Croix de Bois en 1907 et tient l’orgue à la cathédrale d’Auxerre, dans l’Yonne, berceau de la famille. Ce musicien sérieux désapprouve le mariage de sa fille avec un chanteur de variété. Robert Gall, le futur père de France, a pourtant étudié le chant lyrique au Conservatoire, mais il s’illustre dans un répertoire proche de la chanson fantaisiste, sur les scènes des cabarets ou des cinémas parisiens, à l’entracte. En pied de nez à ce beau-père rigoriste, il écrit Monsieur Schubert, l’histoire d’un chanteur amoureux d’une fille issue d’une famille où l’on ne jure que par les « grands musiciens ».

La carrière de chanteur de Robert Gall n’est pas fertile. Malgré l’enregistrement de deux disques 78-tours en 1954, c’est dans l’écriture qu’il se réalise. Un premier titre pour André Claveau, puis des commandes plus régulières : Florence Véran, Lucienne Delyle (Ça t’va bien), Magali Noël (Au voleur), Luis Mariano (Amour je te dois) et cinq chansons pour Édith Piaf, dont Les Amants merveilleux en 1960. Son plus gros succès survient en 1963 lorsqu’il propose à Charles Aznavour le texte de La Mamma. « Papa me réveillait la nuit pour suivre Charles Aznavour en tournée ou rendre visite à Édith Piaf, boulevard Lannes. Petite fille, je traînais dans les coulisses », se souvient France Gall, qui se met au piano à cinq ans et à la guitare à onze.


2. Les années Philips (1963–1968)

Le théâtre des Champs-Élysées (TCE) est un ensemble de trois salles de spectacle situé dans le 8e arrondissement de Paris (plus précisément au 15, avenue Montaigne), qui est inauguré le 2 avril 1913.

11 juillet 1963. Au Théâtre des Champs-Élysées, Brigitte Bertholier (future assistante de la jeune vedette) et Denis Bourgeois, ex-directeur artistique chez Philips devenu producteur et éditeur pour les éditions Bagatelle, auditionnent la jeune Isabelle Gall.

L’adolescente interrompt ses vacances en famille à Noirmoutier pour se présenter au micro avec cinq chansons : Parce que tu le sais, Il a le truc, Ne boude pas, Pardonnez-moi de vivre et J’entends cette musique. Bourgeois est immédiatement séduit. Il propose au père d’Isabelle de coproduire l’avenir musical de la jeune fille. Philips accepte de distribuer les disques. Mais il y a déjà une Isabelle dans la maison : Isabelle Aubret, signée deux ans plus tôt, vient de remporter l’Eurovision en 1962 avec Un premier amour. Il faudra du temps à l’adolescente pour accepter le pseudonyme qu’on lui propose : France Gall.

Le premier disque paraît le 28 novembre 1963, un EP Philips. Sur la pochette, un portrait de jeune fille en mouvement : regard franc, fond violet, cheveux châtains séparés par une demi-raie due au coiffeur Jacques Dessange. Au verso, un texte présente l’artiste : elle aime Charles Aznavour, Claude Nougaro, « les slows un peu tristes et les twisters américains ». Le disque suit la mode : deux des quatre chansons sont des adaptations françaises de succès anglo-saxons. Stand a Little Closer devient Ne sois pas si bête sous la plume de Pierre Delanoë. Hip-Huggers devient Ça va, je t’aime. J’entends cette musique est signée Jacques Datin et Robert Gall sur un air adapté de l’Adagio attribué à Albinoni. Et Pense à moi, ovni jazz signé Robert Gall et Jacques Datin, est un coup de maître pour France Gall, qui se montre très à l’aise sur un tempo à cinq temps hérité du Take Five de Paul Desmond. Le chef d’orchestre Alain Goraguer dirige les musiciens.

Le deuxième EP est enregistré le 24 février 1964 et paraît en mars 1964. Denis Bourgeois a eu une intuition qu’il qualifiera lui-même d’« heureuse » : demander à Serge Gainsbourg d’écrire pour France Gall. Gainsbourg, dont les deux premiers albums orchestrés par Goraguer ont été des échecs commerciaux, trempe sa plume dans une encre plus douce. Il signe N’écoute pas les idoles, son premier classique pour la jeune chanteuse. France Gall l’interprète en avant-première à la télévision le 12 mars 1964 dans l’émission Top à Jean-Pierre Cassel. La chanson grimpe en cinquième position du classement Salut les copains en juin 1964. L’EP atteint 225 000 exemplaires en août 1965.

L’EP de juin 1964 enchaîne avec La Cloche, Jazz à gogo, Mes premières vraies vacances et Soyons sages. Jazz à gogo est enregistrée au studio DMS le 18 juin 1964. France Gall confiera plus tard que cette chanson a été enregistrée de manière improvisée, sans ligne mélodique écrite, en à peine une heure.

Novembre 1964. Paraît un EP qui restera l’un des plus identifiés du répertoire yéyé : Sacré Charlemagne, suivi de Au clair de la lune, Nounours et Bonne nuit. Ces deux dernières chansons sont inspirées de la série télévisée pour enfants Bonne nuit, les petits. France Gall confiera plus tard combien ce disque lui pesait. Elle dira en 2001 : « Dans le cas de Sacré Charlemagne par exemple, c’était terrible pour moi de chanter ça. J’ai appelé la veille de la sortie en disant : “Stop, vous arrêtez tout !” »

45 tours de France Gall avec Poupée de cire, poupée de son, édition Philips 1965 avec languette et 2e pochette

20 mars 1965, Naples. Sélectionnée pour défendre les couleurs du Luxembourg sur l’impulsion des producteurs Maritie et Gilbert Carpentier, France Gall interprète à l’Eurovision Poupée de cire, poupée de son, écrite par Gainsbourg. Le rythme de cavalerie déroute les musiciens en répétition (« Serge en a eu marre et il est parti », racontera-t-elle), mais c’est précisément cette puissance qui emporte les votes. L’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche et la Finlande la plébiscitent. Aucun pays francophone ne lui accorde de point. La chanson sera éditée en Espagne (sous le titre Muñeca de cera), en Allemagne, en Italie, en Argentine, jusqu’au Japon où elle est gravée en phonétique (夢見るシャンソン人形). Le 28 mars 1965, soit huit jours après la victoire, Philips célèbre le millionième disque vendu par France Gall en un peu plus d’un an et quatre mois de carrière. Le soir même de l’Eurovision, son petit ami chanteur de l’époque (Claude François) la quitte par téléphone, raconte-t-elle en 2001.

L’EP de l’été 1965 (sortie 7 juillet) contient Attends, ou va-t’en, l’une des chansons les plus personnelles que Gainsbourg ait écrites pour France Gall. C’est la préférée de l’interprète, et la seule chanson de la période Philips qu’elle reprendra plus tard sur scène, lors du concert privé acoustique pour M6, le 22 mars 1997.

L’EP de novembre 1965, L’Amérique, contient aussi On se ressemble toi et moi, Nous ne sommes pas des anges (signée Gainsbourg) et Le temps de la rentrée, dont la musique est signée par Patrice Gall, l’un des frères jumeaux. Pendant l’été 1965, le « Grand Cirque de France Gall », un chapiteau de 4 000 places transporté par huit camions, sillonne les routes de France. Son frère Philippe tient la basse et le volant.

Février 1966, paraît Baby Pop, signée Gainsbourg. L’année 1966 confirme la cadence effrénée des EP : quarante chansons en deux ans et demi. Elle entraîne aussi une fracture. Sur l’EP de juin 1966 paraît Les Sucettes, enregistrée au studio Davout le 26 avril 1966. Les sous-entendus sexuels du texte ne se révèlent à la chanteuse qu’après l’enregistrement. En 2015, elle confiera : « Et là, j’apprends qu’il y a tout un truc là-dessus. C’était horrible, horrible ! Ça a changé mon rapport aux garçons. Ça m’a humiliée, en fait. »

Avril 1967, EP La Petite / Polichinelle / Nefertiti / Les Yeux bleus. La Petite est un duo avec Maurice Biraud, écrit par Robert Gall. Le sujet (la prédation d’un homme adulte sur une jeune fille) frappe aujourd’hui par son inconvenance. France Gall elle-même qualifiera ce duo, des années plus tard, d’« épouvantable ». Dans le même EP, Les Yeux bleus, signée Robert Gall et Claude-Henri Vic, sort du lot : un jazz aérien à la Michel Legrand, qu’on imaginerait sortie d’un tableau des Demoiselles de Rochefort.

Juillet 1967. Une grève des musiciens de studio en France délocalise l’enregistrement à Londres. Le 2 juillet, dans les nouveaux studios Chapel, David Whitaker dirige l’orchestre pour quatre titres dont Teenie Weenie Boppie, signée Gainsbourg, qui évoque sans détour le LSD. Sur le plateau de l’ORTF en octobre 1967, le présentateur déconcerté semble gêné de découvrir que France Gall, cheveux longs et pantalon taille haute, n’est plus la « toute gentille, toute mignonne, toute petite fille » qu’il connaissait. Bébé requin, mis en musique par Joe Dassin pour le même EP, devient le tube. Ce sera le dernier titre de Gainsbourg pour France Gall pendant cinq ans.

Janvier 1968. EP Chanson indienne / La Fille d’un garçon / Toi que je veux / Gare à toi… Gargantua. La chanteuse, vingt ans, est hiératique sur la pochette, prisonnière d’une étrange tunique aux couleurs psychédéliques. Le dernier EP Philips paraît en novembre 1968, avec 24/36, Souffler les bougies, Rue de l’Abricot et Don’t Make War, Captain, Make Love. Cette dernière, écrite par Maurice Vidalin sur une mélodie de Jerry Mengo, fait écho aux contestations de son temps.


3. La parenthèse allemande (1967–1972)

C’est probablement la partie la moins connue du public français. Sous contrat de cinq ans avec Teldec, société-mère des labels Telefunken et Decca, France Gall mène en parallèle une carrière allemande. « J’allais là-bas toutes les semaines, je faisais des télés en allemand », résumera-t-elle.

Dès l’été 1965, après son triomphe à l’Eurovision, l’Allemagne lui ouvre grand ses ondes. Elle apparaît à la télévision franco-allemande dans l’émission Rendez-vous sur le Rhin, le 28 juillet 1965, où elle chante Et des baisers puis une version allemande de Poupée de cire, poupée de son. Philips organise dès 1965 la traduction de certaines chansons (Mes premières vraies vacances, Mon bateau de nuit) que France Gall enregistre grâce aux trois ans de cours d’allemand reçus au lycée Paul-Valéry.

Il faut attendre 1967 pour que sa carrière allemande devienne un répertoire à part, composé presque exclusivement de titres qu’elle ne chante pas en France. Seize 45-tours paraîtront sous le seul nom Decca. Dès le premier disque, Die schönste Musik, die es gibt (adaptation allemande de Music to Watch Girls By) et Samstag und Sonntag, on découvre un répertoire nouveau. Au pupitre, le chef d’orchestre Werner Müller (qui signe parfois sous le pseudonyme Heinz Buchholz, ou Ricardo Santos pour l’export) accompagne la plupart des disques jusqu’en 1972.

Au fil des années, A Banda (mars 1968, adaptation de Chico Buarque), Die Playboys bei den Eskimos (mars 1968), Der Computer Nr. 3 (août 1968, troisième prix au festival Schlager du 4 juillet 1968), Merci, Herr Marquis (novembre 1968), Ein bisschen Goethe, ein bisschen Bonaparte (juillet 1969, troisième au Schlager du 3 juillet 1969, classé quatorzième aux charts ouest-allemands, son meilleur classement outre-Rhin) défilent. Plus tard, Für dreissig Centimes / Lieber Leo (1972) mettent en scène un amoureux franco-allemand à Paris. Ein bisschen mogeln in der Liebe / Komm mit mir nach Bahia paraît en juin 1972. Le tout dernier disque allemand, Ich hab einen Freund in München, est édité par BASF en 1972 et profite de l’actualité olympique de l’été munichois.


4. La Compagnie (1969–1971)

À la fin de son contrat Philips en 1969, France Gall décide de prendre son indépendance. Ce n’est pas qu’une maison de disques qu’elle quitte, c’est tout un environnement artistique. Exit Denis Bourgeois et les productions Bagatelle. Père, fille et fils Gall cherchent une autre famille : ce sera La Compagnie, label fondé par Hugues Aufray et son ancien directeur artistique chez Barclay, Norbert Saada. L’idée originelle : réunir dans une atmosphère créative auteurs, compositeurs, arrangeurs et interprètes.

Le premier EP de France Gall pour La Compagnie paraît en 1969 : Homme tout petit, L’Orage, Les Gens bien élevés et L’Hiver est mort. Les orchestrations sont de Michel Colombier. L’Orage est l’adaptation française de la chanson italienne La pioggia que France Gall défend aux côtés de Gigliola Cinquetti au festival de San Remo le 1er février 1969 (la chanson est classée sixième). L’Hiver est mort est composée par Patrice Gall, qui rejoint sa sœur sur le label.

Les disques sont distribués au-delà des frontières : Italie, Liban, Espagne, Mexique, Canada. Pour le marché italien, France Gall enregistre des titres exclusifs comme Matrimonio d’amore ou Op! Op! Opla!, qui reprend le générique du jeu télévisé pour enfants Chissà chi lo sa? sur la Rai. Le second EP paraît en 1969, avec Les années folles, Soleil au cœur, La manille et la révolution et Les quatre éléments (cette dernière signée Patrice Gall). José Bartel est à la direction d’orchestre.

Et puis il y a Zozoï. 1970. Une anomalie heureuse. Le morceau est posé sur des rythmes captés à São Paulo le 28 mars 1970 à deux heures du matin par le musicien et producteur César Camargo Mariano, sur une composition de Nelson Angelo. Une pièce de jazz tropical traversée de chœurs masculins inattendus, qui ne rencontre pas son public à l’époque mais retrouve une seconde vie au gré des rééditions. Les chœurs sont assurés par la chorale Les Éléphants, créée par le chef d’orchestre Jean-Claude Petit et rejointe pour l’occasion par Norbert Saada, José Bartel, Jean Géral et Raymond Vastano.


5. La parenthèse Atlantic et Pathé (1971, 1972, 1973)

Premier passage chez Atlantic en 1971. Deux 45-tours qui passent inaperçus. C’est cela l’amour / L’Été en juin 1971, signés Jacques Lanzmann (parolier de Jacques Dutronc) et Paul-Jean Borowsky (ex-clavier de Martin Circus), avec un arrangement de Christian Gaubert (tout juste auréolé de l’Oscar pour son arrangement sur la BO de Love Story). Puis Caméléon, caméléon / Chasse-neige en novembre 1971, écrits par Étienne Roda-Gil sur des musiques de Julien Clerc.

Bernard de Bosson, patron du label : « Elle pensait qu’on était dans l’erreur, elle voulait travailler avec le tandem Jean-Michel Rivat-Frank Thomas avec qui elle avait déjà collaboré. Ça ne s’est pas fait car ils étaient déjà en contrat chez Pathé. Elle me devait encore quatre ans de contrat, mais je l’ai laissée partir […]. Elle m’a dit : “Tu verras, Bernard, je reviendrai.” »

France Gall rejoint donc Pathé, alors filiale d’EMI et label de Julien Clerc. La signature doit beaucoup à l’éditeur et manager Bertrand de Labbey, qui rappelle à France Gall un vieux complice : Serge Gainsbourg.

Ce 45 tours contient 2 titres édités en 1972, Frankenstein et Les petits ballons, les deux dernières chansons composées par Serge Gainsbourg pour France Gall.

Mai 1972. Paraît Frankenstein / Les Petits Ballons, deux titres signés Gainsbourg avec Jean-Claude Vannier. Les Petits Ballons, chanson explicitement érotique, ne choque plus personne dans une France post-Mai 1968. Le 45-tours passe inaperçu. « Naturellement, nous avons tous été très déçus que ça ne marche pas », reconnaîtra Bertrand de Labbey. France Gall, lucide : « Je me suis rendu compte qu’il avait dit tout ce qu’il avait à dire avec moi. En fait, il ne m’a jamais connue. Ce qui l’intéressait, c’était ce qu’il projetait sur moi. »

La collaboration avec Pathé continue avec 5 minutes d’amour / La Quatrième Chose (1972), retour du duo Frank Thomas / Jean-Michel Rivat. Roland Vincent (qui a écrit pour Michel Delpech) dirige l’orchestre. Puis Par plaisir / Plus haut que moi paraît en juin 1973. Plus haut que moi est l’adaptation de Maria vai com as outras, écrite par Vinícius de Moraes et Toquinho en 1971. Un quatrième 45-tours est même enregistré (C’est curieux de vieillir / Le Lâche), mais il ne sera jamais commercialisé. Seuls quelques test pressings nous sont parvenus. Ces deux titres seront finalement publiés sur la compilation MFP « France Gall » en 1976.


6. La déferlante Atlantic (1974–1981)

Tout commence dans une Austin Mini, au printemps 1973. France Gall entend à la radio Attends-moi de Michel Berger, extrait du nouvel album qu’il vient de faire paraître chez Warner. Une ballade mélancolique presque piano-voix, l’écho d’un compositeur à l’écoute des nuances harmoniques de la pop anglo-saxonne, comme un écho aux pianos américains de Randy Newman et Billy Joel.

Les deux artistes se croisent depuis leurs débuts respectifs en 1963. Ils figurent ensemble sur la « photo du siècle » de Jean-Marie Périer en 1966, mais ne se sont jamais véritablement parlé. C’est l’invitation du journaliste Jacques Ourevitch au printemps 1973, dans l’émission 5, 6, 7 sur Europe n° 1, qui permet leurs retrouvailles. France Gall y présente Plus haut que moi, Berger Écoute la musique. À l’automne 1973, Berger ouvre les portes de son studio à France Gall pour l’enregistrement de son album Chansons pour une fan. Elle pose discrètement sa voix sur Mon fils rira du rock’n’roll.

France Gall et Michel Berger chantent La déclaration d’amour dans Stars sur TF1 en 1980.

Mai 1974. La Déclaration d’amour paraît. Le titre, explicite, scelle le couple Berger/Gall à la ville comme à la scène. Le grain de beauté qu’elle portait jusqu’alors sur la pommette droite est absent de la pochette : le tournant esthétique accompagne le tournant artistique. Bernard de Bosson, patron français de Warner, raconte l’instant : « Il arrive avec France Gall et m’explique qu’il va s’occuper de sa carrière. Il me fait écouter La Déclaration d’amour et je comprends que, là, on tient quelque chose sur la durée. Je l’ai signée immédiatement. »

À l’été 1974, le couple s’envole pour Los Angeles avec un projet de comédie musicale, Angelina Dumas, inspiré par l’enlèvement de Patricia Hearst. Le projet n’aboutit pas. Quelques chansons sont sauvées et enregistrées aux Morgan Studios de Londres. Mais, aime-la et À votre avis paraissent en octobre 1974, avec à la basse Herbie Flowers (l’homme de la ligne de Walk on the Wild Side de Lou Reed).

Décembre 1975. L’album France Gall paraît : c’est, comme elle le souligne elle-même, son « premier album en douze ans de carrière » au sens où c’est le premier construit autour d’une direction artistique cohérente. Neuf chansons inédites parmi lesquelles La Déclaration d’amour, Comment lui dire, Ce soir je ne dors pas, Samba-mambo, Je l’aimais. La pochette, signée Jean-François Lesenechal, montre la chanteuse en salopette rayée.

Avril 1977. Dancing Disco paraît. Album-concept qui suit le personnage de Maggie, vendeuse de cigarettes dans une boîte de nuit. Musique devient le tube de l’album, suivi de Si, maman si et Le Meilleur de soi-même. L’album est récompensé d’un disque d’or remis à New York dès octobre 1977 (100 000 exemplaires). Vingt-quatre ans plus tard, en octobre 2001, il sera certifié disque de platine pour 300 000 exemplaires.

Mars 1978. Viens, je t’emmène paraît en simple. Le 11 mars 1978, Numéro 1 France Gall est enregistré pour TF1. Le même jour, Claude François meurt dans son appartement du boulevard Exelmans : avant la diffusion du show, Eddy Mitchell prend la parole pour dédier ce Numéro 1 à France Gall.

Après sept ans sans véritable scène, France Gall remonte sur les planches au Théâtre des Champs-Élysées. Trois soirées de rodage en province (Moulins le 10, Montluçon le 11, Dijon le 12 avril 1978), puis la première a lieu à Paris le 14 avril 1978, et la série se poursuit jusqu’au 20 avril. Autour d’elle, quatorze musiciennes et trois danseuses : dix-huit femmes sur le plateau. « Ça ne s’est jamais fait », observe-t-elle. Près de 2 000 spectateurs chaque soir. Le double album live France Gall Live paraît en novembre 1978 chez Atlantic.

France Gall aux côtés de Michel Berger et du metteur en scène Tom O’Horgan pendant les répétitions de Starmania en 1979.

Et puis il y a Starmania. France Gall, fan des albums de Diane Dufresne, pousse Berger à rencontrer Luc Plamondon. Trois sessions d’écriture transcontinentales accouchent d’un opéra-rock que Berger appellera lui-même « opéra-rock-cyber-punk ». L’écriture est terminée à l’automne 1977. Côté casting, se distinguent l’Américaine Nanette Workman, les Québécois Diane Dufresne, Fabienne Thibeault et Claude Dubois, et côté français Daniel Balavoine que Berger et Gall ont découvert à la télévision le 29 mai 1977 chantant Lady Marlène. France Gall incarne Cristal, l’animatrice du show télévisé du même nom, amoureuse du rebelle Johnny Rockfort. Le double album sort en octobre 1978. Le simple Besoin d’amour paraît en janvier 1979 et lance les ventes à l’approche du spectacle.

Mai 1980. L’album Paris, France paraît. Il jouait du piano debout en sera le tube absolu (800 000 exemplaires du 45-tours, le titre est même adapté en japonais sous le titre Gin no Yubiwa par Yumi Seino). Bébé, comme la vie, écrite après la naissance de Pauline en novembre 1978, paraît en simple en octobre 1980. L’album est certifié disque de platine pour 300 000 exemplaires.

En juillet 1980, Elton John téléphone au couple depuis Saint-Tropez. La star britannique vient d’entendre Il jouait du piano debout et veut un duo avec France Gall. En août 1980, le couple s’envole pour Los Angeles, retrouve Elton John et son parolier Bernie Taupin. Au Sunset Studio, deux chansons sont enregistrées avec les musiciens d’Elton John : Les Aveux et Donner pour donner. Le 45-tours paraît en octobre 1980. Donner pour donner, la face B, prend le pas sur Les Aveux et s’écoule à plus de 300 000 exemplaires.

Octobre 1981. Paraît Tout pour la musique. Tout pour la musique sera privilégié à la promotion ; Résiste deviendra avec le temps un hymne. L’album Tout pour la musique est porté par cinq simples au total. Amor también / La Fille de Shannon paraît en mai 1982. Diego, libre dans sa tête, hymne dédié aux prisonniers politiques, sera repris par Berger en 1983 sur son album Voyou, puis par Johnny Hallyday à Bercy en 1990, et à nouveau par France Gall en 1996.


7. L’apogée Apache (1982–1997)

Apache. En 1982, Michel Berger s’associe avec le producteur Patrick Vilaret pour fonder son propre label. Le nom est emprunté aux voyous des quartiers populaires du Paris de la Belle Époque, immortalisés par le film Casque d’or (1952). Apache héberge les disques du couple, quelques bandes originales (dont Tenue de soirée, musique de Gainsbourg) et les disques d’amis musiciens (Claude Engel, Jean Schultheis…). La distribution est toujours assurée par WEA / Warner.

7 janvier au 14 février 1982 : Palais des Sports. France Gall y donne sa première grande série de concerts dans une salle de 4 600 places. Berger n’est pas sur scène mais en assure la mise en scène pendant six jours de répétitions aux Studios de Shepperton à Londres en décembre 1981. Michel Bernholc est aux claviers, Carole Fredericks aux chœurs (future Fredericks Goldman Jones). Pendant la résidence, Elton John fait une apparition pour chanter Donner pour donner avec elle. L’ingénieur du son Jean-Pierre Janiaud, qui a quitté son studio Gang pour les consoles du Palais des Sports, raconte que ce soir-là, à cause d’une grève des musiciens, Elton John seul au piano lui a chanté tout son répertoire, sans qu’il puisse l’enregistrer. « J’ai raté le truc de ma vie. » Le double album live paraît en novembre 1982. L’album est certifié double disque de platine.

Avril 1984. Débranche ! paraît. Album-concept tourné vers les machines, la déconnexion, le rapport contemporain au temps. La pochette est signée Bettina Rheims, qui photographie France Gall en plein cri dans la lumière bleue d’un studio. Enregistré pour partie au Conway Studio à Hollywood, le disque s’appuie sur les batteries Simmons, les programmations synthétiques, la basse fidèle de Jannick Top. À la batterie, Carlos Vega (BO de Grease) ; aux machines, Michael Boddicker (synthé de Michael Jackson) et Greg Mathieson ; Bill Cuomo aux percussions programmées (l’un des artisans de Bette Davis Eyes par Kim Carnes). Les voix sont enregistrées au studio Gang à Paris : France Gall, Alain Chamfort, Claude-Michel Schönberg et Liliane « Lili » Davis aux chœurs. France Gall prend pour la première fois la plume sur la pochette intérieure pour adresser des remerciements et dédie l’album à « tous ceux qui ne m’entendent pas mais qui m’écoutent ». Cézanne peint, l’une des chansons les plus fines de la période, Hong-Kong Star, Calypso, Annie donne (dédiée à Annie Beugnon, ex-cuisinière de Coluche, alors employée du couple Berger/Gall) composent la palette. Débranche ! est certifié double platine pour 600 000 exemplaires.

Septembre 1984. France Gall inaugure le Zénith de Paris en étant la première vedette féminine. Mise en scène par Robert Fortune, elle est portée par Claude Salmiéri à la batterie, Jannick Top à la basse, Chris White au saxophone (futur membre de Dire Straits), trois claviers (Gérard Bikialo, Serge et Philippe Perathoner), et le guitariste Kamil Rustam. La tournée débute à Nantes le 22 octobre et se poursuit jusqu’à Bruxelles le 18 novembre 1984. Le double album live paraît le 4 février 1985.

Edition au format cassette noire parue au Canada en 1987 de Babacar, le 6ème album studio que Michel Berger a produit pour France Gall.

Le 3 avril 1987 paraît l’album Babacar. La pochette, photographiée par Bertrand Crouzat, montre France Gall en contre-plongée. L’album est enregistré entre septembre 1986 et janvier 1987 avec une équipe rapprochée : Claude Engel à la guitare, Jannick Top à la basse, Claude Salmiéri à la batterie, Serge Perathoner aux synthés, Patrick Bourgoin au saxophone. Michel Berger reprend le piano, banni de Débranche !. Laurent Voulzy se glisse aux chœurs sur Dancing Brave, et Jean-Jacques Goldman sur J’irai où tu iras. Neuf chansons composent l’album. Cinq titres sont extraits en simple : Babacar (mars 1987), Ella, elle l’a, Évidemment (mars 1988), Papillon de nuit (septembre 1988), La Chanson d’Azima (mars 1989).

Babacar est certifié disque de diamant, soit un million d’exemplaires vendus selon le SNEP. Évidemment, écrite après la mort de Balavoine, est dédiée à Corinne « Coco » Barcessat, sa dernière compagne. Ella, elle l’a, hommage à Ella Fitzgerald, devient le plus gros tube international de la période Berger.

12 novembre au 6 décembre 1988 : retour au Zénith, dans le quartier nouvellement bâti autour de la Géode et de la Cité des sciences. La proposition de chanter à Bercy avait été faite mais France Gall avait préféré le Zénith, plus à la mesure de son envie. Mise en scène circulaire imaginée par Michel Berger (assisté de Corinne Barcessat) : le public peut monter sur scène. Onze musiciens, deux choristes, et l’apparition à mi-parcours des Phenix Horns, la section cuivre du groupe Earth, Wind and Fire. Pour Babacar, le percussionniste sénégalais Doudou N’diaye Rose (futur « Trésor humain vivant » pour l’UNESCO) rejoint la scène. Le double album Le Tour de France paraît en novembre 1988.

Après cette tournée, France Gall décide de s’arrêter. Elle achète une maison sur l’île sénégalaise de N’gor, sans électricité, accessible en pirogue. De 1989 à 1992, les apparitions médiatiques sont triées sur le volet. Quelques duos télé pour Michel Drucker (avec Francis Cabrel, avec Yves Montand). La disparition de Robert Gall en 1990 ébranle la chanteuse. Elle prête deux chœurs à Michel Berger sur son album Ça ne tient pas debout (1990).

Mai 1992. Paraît Double Jeu, album à deux voix qui n’est pas un disque de duos mais « un travail sur le même souffle » selon Berger. Le simple Laissez passer les rêves / Jamais partir précède l’album. Les chansons : Laissez passer les rêves, Bats-toi, Superficiel et léger, La Petite de Calmette, Toi sinon personne, La Lettre, La chanson de la négresse blonde, Les couloirs des Halles, Les élans du cœur, Jamais partir. Le 22 juin 1992, jour de leur seizième anniversaire de mariage, ils donnent un concert au New Morning pour la presse et leurs amis, en avant-goût d’une longue tournée prévue à l’automne, qui devait passer par La Cigale puis culminer à Bercy.

Superficiel et léger / Bats-toi paraît en simple en octobre 1992, deux mois après le décès. Trois mois après le drame, France Gall part en Afrique du Sud avec Jean-Marie Périer pour le tournage du clip de Superficiel et léger. Et, contre toute attente, elle décide de tenir l’engagement de Bercy. Initialement prévu du 1er au 6 juin 1993, il doit être reporté à la suite d’un cancer du sein dont elle parle publiquement à la presse mi-mai. Le report est accueilli par une vague d’émotion et une tribune dans Elle, signée Alix de Saint-André : « Toutes avec France Gall ! » Les 55 000 billets sont reportés aux 10, 11, 12, 22, 23, 24 et 25 septembre 1993.

Bercy 1993. France Gall, seule pour la première fois aux commandes d’un spectacle. Elle qu’on surnommait « le petit caporal » devient « capitaine ». Le concert est en deux parties : l’une électrique (publiée sur Rebranchée à Bercy en janvier 1994), l’autre acoustique (Débranchée à Bercy, octobre 1993). Elle puise dans ses succès et dans le répertoire de Michel Berger, dont elle livre une version dépouillée de Quelques mots d’amour. Pour La minute de silence, chanson écrite par Berger en 1983 pour son album Voyou, elle demande au public de remplacer les applaudissements par le silence. C’est un geste que Berger lui-même avait fait au Zénith en 1986, en hommage à Balavoine.

27 septembre au 1er octobre 1994 : France Gall investit la salle Pleyel, à peine rouverte à la chanson après vingt ans réservés à la musique classique. Elle est l’une des premières artistes de variété à fouler à nouveau le plateau. Autour d’elle, un entourage renouvelé : l’orientation new jack (fusion américaine du R’n’B et du hip-hop) qu’elle veut donner à l’œuvre de Berger fait partir l’équipe historique. « Il fallait que ce soit eux qui partent pour qu’on se sépare et que je puisse évoluer vers autre chose, mais j’ai beaucoup pleuré. » Elle s’entoure des Gosbos, jeunes danseurs et chanteurs imprégnés de culture hip-hop. Le 45-tours Les Princes des villes (chanson de Michel Berger initialement parue sur Voyou en 1983) sort en novembre 1994, remixé aux studios Paisley Park de Prince. L’intégrale du concert ne paraîtra qu’en 2004, dans le coffret Évidemment.

Découvrez l’album France (1995), un chef-d’œuvre enregistré à Los Angeles. Des sons uniques et une voix naturelle marquent cette œuvre singulière.

27 mars 1996. Paraît son dernier album studio, France. Conçu pendant un séjour de plusieurs mois à Los Angeles dans une grande maison ayant appartenu à l’actrice et chanteuse Doris Day, le disque est entièrement composé de chansons de Michel Berger : six issues du répertoire France Gall, trois reprises Berger déjà chantées à Bercy, et cinq interprétations inédites parmi lesquelles La légende de Jimmy, À quoi il sert, Que l’amour est bizarre, Lumière du jour et Privée d’amour. France Gall y travaille avec plusieurs producteurs dont le bassiste Marcus Miller, et passe du temps aux studios Record Plant à Hollywood et chez Prince à Paisley Park. Sa voix est plus grave qu’à l’accoutumée. C’est, dit-elle, son timbre « naturel » : « Michel me faisait chanter dans le ton dans lequel il composait, qui était toujours trop haut pour moi ! » Le clip de Plus haut (chanson initialement parue sur Paris, France en 1980) est confié à Jean-Luc Godard, qui accepte la commande à condition d’avoir carte blanche. Diffusé sur les chaînes musicales en mars 1996, c’est un manifeste pour l’art. France dépasse les 300 000 exemplaires vendus.

15 novembre 1996, Olympia. France Gall y donne le premier de ses derniers concerts. À ses côtés : Kamil Rustam, déjà guitariste du Zénith 1984, David Sancious (clavier de Bruce Springsteen), Michael Bland et Sonny Thompson (batteur et bassiste de Prince), Keith John (chœurs venu de chez Stevie Wonder) et Reggie Calloway. Alain Morel, dans Le Parisien : « En une heure et demie de funk flamboyant, de rhythm and blues étourdissant, France Gall a revisité son patrimoine. […] Elle donne son premier vrai concert. »

22 mars 1997, plateaux de la Plaine Saint-Denis. Concert privé acoustique pour M6, à la manière des unplugged de MTV. Les mêmes musiciens, débranchés. Des titres absents depuis longtemps des tournées sont interprétés avec une délicatesse fervente : Musique, Mais, aime-la, Viens, je t’emmène. L’émotion atteint son sommet quand Charles Aznavour rejoint la scène pour un duo sur La Mamma, chanson écrite en son temps par Robert Gall : « Je suis redevenue une petite fille quand j’ai chanté La Mamma avec Charles. Autour de nous, il y avait l’âme de mon père qui l’a écrite, et celle de ma grand-mère qui l’a inspirée. »

Le double album Concert public / Concert privé paraît en avril 1997.

Ce sera son dernier concert.

En août 2000, France Gall reviendra ponctuellement à l’Olympia pour interpréter en duo avec Johnny Hallyday Quelque chose de Tennessee, écrite par Michel Berger.


Pour conclure


Article rédigé à partir du livre France Gall L’Intégrale – L’histoire de tous ses disques, Norman Barreau-Gély, Éditions E/P/A – Hachette Livre, juin 2023, ISBN 978-2-37671-392-0.